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CHAPITRE XVIII

(Octobre 1881)

Le cent onzième jour. — Traversée du fleuve. — Nuits trés froides. — La faiblesse augmente. — Est-ce une hutte?.. — Désappointement, — Pauvre Souffleur! — Nuit terrible, — Une cabane, enfin! — Mort d'Ericksen. — Rien qu'un peu d'alcool. — Trois longs milles. — Nindemann et Noros vont chercher du secours, — Une cuillerée de glycérine pour souper. — Le saule areclique. — Mort d’Alexey. — Mort de Kaack et de Lee. — Sans chaussures. — Murt d'Iversen, — Les dernières lignes du journal.

Samedi 1‘ octobre (111° jour). — Le cuisinier avertit que l’eau bout; je réveille tout le monde. Déjeuner à six heures quarante-cinq : thé ; 225 grammes viande. Nindemann et Alexey vont examiner la rivière; les autres ramassent du bois. Le docteur continue sa tâche et la continuera sans doute jusqu'à disparition presque complète des pieds du pauvre Ericksen, à moins que la mort ne vienne le délivrer ou que nous ne réussissions à alteindre quelque établissement. Il ne lui reste qu'un orteil. Thermomètre, — 7°,8.

À sept heures trente, nous voyons Nindemann et Alexey traverser sans accident; j'envoie les hommes avec une première charge, tandis que je rédige la note suivante :

Samedi 1°" octobre 1881.

Quatorze des officiers et hommes du navire polaire des États-Unis la Jeannette ont séjourné dans cette hutte depuis le mercredi 28 septembre, ayant dà attendre que le fleuve fût assez gelé pour leur permettre de passer ; ils vont prendre ce matin la rive ouest, et tâcheront de gagner quelque station russe de la Léna. Nous n'avons que deux jours de vivres ;

580 VOYAGE DE LA JEANNETTE, mais jusqu'à aujourd'hui, nous avons été assez heureux pour trouver du gibier dans les moments de pressant besoin, et l'avenir ne nous effrave pas. À

La santé générale est bonne, sauf celle d’un des matelots, Ericksen, dont on a dû amputer les orteils par suite de gelures, D'autres notes ont été déposées sur la rive orientale du fleuve, suivie par nous en venant du nord,

(Liste des officiers et des hommes.)

GeonGE W. DE Low,

Lieutenant de vaisseau, marine des États-Unis, commandant l'expédition.

Le dernier convoi passe à huit heures et demie; notre malade est en sûreté; on le remorque dans son traîneau jusqu'à onze heures,où nous faisons halle pour diner: thé; 225 grammes viande. On repart à une heure. Marche de la journée : 8 h, 30 à 9 h. 15; 9 h. 30 à 10 h. 20; 10 h. 30 à 11 h. 20; 1 h. à 1 h. 40: 1h.50à2h.10;2h.20à2h.40; 3h. à 3h.25;3h. 35 à 4: &h.15à4h.35; 4 h. 45 à 5 h. 5. Total : cinq heures quinze; nous avons bicn fait en tout une douzaine de milles.

Et où sommes-nous? Enfin, je le crois, en amont du delta, sur les bords de la Léna elle-même : Sagastyr aura élé un mythe. On a bien signalé deux huttes dans le lointain, mais la moilié de l’élape n’était pas encore franchie, et nous eussions perdu le reste du jour à les atteindre. Nous avons marché tout le temps sur la glace et par conséquent sur l’eau, mais dans un fond si tortueux ct si étroit que ce bras latéral ne doit être jamais navigable. Ma carte est absolument inutile. Il faut, à tout hasard, se traîner vers le sud, espérant que Dieu voudra bien nous conduire à quelque lieu habité; depuis nombre de jours je vois que nous ne pouvons plus rien par nousmêmes.

Journée calme, sereine, superbe. Le soleil flambe au ciel et nous rend un peu de courage; la marche sur la glace n'a pas élé trop mauvaise; nous avons encore des vivres pour demain, Nos chaussures, inutile de le dire, sont gelées et regclées et « bottent » plus que jamais. Aucune cabane ne parait; nous faisons halte sur la haute berge pour une nuit de déconfort et de froid. On dresse un feu d'enfer; d’autres troncs de dérive,couchés côte à côle, nous servent de lits de camp; la garde se relèvera toutes les deux heures afin d'alimenter la

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LES DERNIÈRES SEMAINES. »81 flamme; à huit heures du soir, on se glisse sous la couverlure,

Dimanche 2 octobre, — Assez bon sommeil jusqu'à minuit, où le froid devient très âpre. A quatre heures trente lout le monde est debout et devant le feu; l’aube se lève. Ericksen a eu le délire toute la nuit, empêchant de dormir ceux que cette terrible température ne tenait pas éveillés.

Déjeuner : cinq heures. Thé; 225 grammes renne, Matinée claire et brillante. Légère brise du nord. A sept heures, départ, prenant par les rubans de glace quand nous en pouvons trouver; je suis sûr maintenant que nous côloyons le grand fleuve. Élape du matin, plus de six milles. — 7h, à 7 h. 35; 7h.45à 8h.5; 8 h.15 à 8 h. 30; 8 h. 40 à 8 h. 50; 9 h. 20 à 9 h. 40; 9h. 50 à 10 h. 12; 10 h. 22 à 10 h. 40; 10 h.55 à 11 h, 15.

Service divin avant le diner. Thé: 225 grammes de renne. Départ à une heure. — 1 h. à 1 h, 30: 1 h. 40 à 2: 2 h. 15 à 2h. 35; 2 h. 45 à 3; 3 h. 20 à 3 h. 40; 3 h. 50 à 4 h. 5:54 h, 15 à 4 h. 20. — Quatre milles. La rivière m'étonne par la sinuosité de son cours et les étranglements de son lit; elle se rétrécit parfois jusqu’à ne plus former qu’une veine de glace; parfois celle nous conduit sur un banc de sable ou dans des neiges profondes, où nous nous démenons à grand'perle de temps ct de forces. Car, impossible de se faire illusion, nous serons bientôt tout à fait à bout ; ce peu de nourriture nous soutient à peine; une seule nuit sans sommeil suffit pour nous affaiblir misérablement; cet après-midi, plusieurs chutes n'ont horriblement secoué. La brise fraichit du nord-est et enlève les efflorescences; la glace reste unic, transparente, lisse comme une surface de verre. Des bottes gelées sont une triste chaussure ; elles se contractent, elles serrent le pied ; il semble qu'il soit emprisonné dans du fer; on trébuche, on glisse, on tombe sur le dos.

A quatre heures cinq, on arrive à un endroit où le bois flotté abonde ; je donne l’ordre de camper. Camper, dis-je par habitude ; c’est simplement dresser ct allumer le feu, s'asseoir el manger, puis entrer dans une nuit de froid et de misères. Le vent est si fort que les couvertures (une tente coupée en deux), placées pour nous servir d'écran, flotitent bientôt

b82 VOYAGE DE LA JEANNETTE,

dans les airs, et nous restons à greloller, chacun dans son demi-carré de molleton.

3 octobre (113° jour). — A minuit, nous élions si gelés, si malheureux que je fais préparer du thé ; puis nous tuons le temps jusqu'à cinq heures, où nous dévorons notre dernière bribe de renne. Que nous reste-t-il? 130 grammes de pemmican par tête, et un chien non moins affamé que ses maitres. Que Dieu incline son oreille vers nous! Lui seul connait la distance qui nous sépare encore de quelque lieu de secours!

Il vente grand frais. Ericksen baisse rapidement, Il est très faible et secoué de tremblements nerveux. Dès que ses yeux se ferment, il parle en danois, en allemand, en anglais. Son délire tient éveillés les dormeurs, dont ce froid ne réussirait pas à vaincre le besoin de sommeil.

J'avais confié ma montre à l’homme de garde ; elle s’est arrêlée à dix heures quarante-cinq. Je la remonte, presque au hasard et d’après l’heure où elle avait marqué le coucher du soleil, Six heures quarante. Marche : 7 h. 5 à 7 h. 40; 7 h. 50 à 8h.20;8h.30 à 9;9h. 15 à 9 h. 35; 9h. 50 à 10 h. 10; 10h.25 à 10 h. 40; 1) h. à 11 20; 11h. 30 à 11 h. 50. Près de cinq milles. On à perdu un peu de temps à visiter de nombreux pièges à renards. Sur la neige, des ernpreintes de pas d’hommes que nous suivons Jusqu'à ce qu'ils aillent à l’ouest. Là il nous faut battre en retraite; la glace est toute fracturée ; un de ces bancs de sable qui infestent le courant nous repousse vers l'est; on regagne enfin 1a perge occidentale, où nous dinons... notre dernière ralion de pemmican.

En route à une heure quarante. Le malin, Alexey avail aperçu une hulte, cu’il revoit pendant la halte du diner. Il faut s’y rendre le plus tôt possible; mais elle est sur l’autre rive, la rive gauche (en regardant le sud); un banc de sable ferme nous donne un bon marcher pendant un mille, puis nous reprenons la glace et traversons le courant en ligne diagonale. Alexey monte sur une hauteur pour examiner de nouveau. — Il y a, dit-il, deux huttes ; l’une sur la route du sud, au pied de chaînons parallèles au fleuve, l’autre sur la berge même; elles sont à semblable distance à peu près, un mille et un quart. —: La difficulté de traîner mon malade sur ce sol tourmenté me fait c/ isir la seconde; sur la glace, en effet, nous

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avançons d’un tiers plus vite. Nindemann grimpe là-haut; il est d’avis que c’est bien fune hutle qu’on voit dans la campagne; sur l’autre, il hésite à se prononcer : je suis myope moi-même et ne distingue aucune des deux: mais j'ai toute confiance dans les yeux de l’Indien. Nous suivons donc le fleuve, Nindemann et Alexey ouvrant la marche.

Au bout d’un mille, la glace s’ouvre soudain sous mon poids, je plonge jusqu'aux épaules ; mon havresac me retient; pendant que je me hisse de mon mieux hors de la crevasse, Gôrtz plonge à son tour à 50 mètres en arrière, puis M. Collins. Dès que notre corps est sorti de l’eau, il ne forme plus qu'une masse de glace; le danger de gelure est imminent, Pourtant, il faut se traîner plus loin; à trois heures quarantecinq, nous sommes par le travers de la hauteur où Alexey avait aperçu la cabane. Nindemann l'escalade, suivi par le docteur. « Allons! montez! » crie-t-il, et nous nous empressons de gravir le talus pour être aussilôt arrêtés par une «<conde exclamalion : « Mais ce n’est pas une hutte! » A notre grande douleur, en effet, il n’y a qu'un vaste monceau de terre, qui par sa forme et sa position semble avoir été élevé sur le promontoire comme une base de signal. Nindemann lui-même s’y était trompé ; il en avait fait le tour pour en chercher la porte, et, ne la trouvant pas, venait de gagner le sommet pour voir si la hutte s’ouvrait par en haut. Le cœur navré, j'ordonne de camper dans une excavation de la berge ; on allume un feu monstre, devant lequel nous nous séchons et rôtissons d’un côté, tandis que, de l’autre, l’aigre bise nous transperce.

Et maintenant, le souper! Notre pauvre chien, hélas! Je le fais abattre d’un coup de feu. Iversen le détaille, on meten ragoût les parties difficiles à emporter. Tous mangent avidement, moins le docteur et moi : l’idée seule nous en soulevait le cœur, et... mais je préfère glisser sur ce pénible sujet. On pèsc le reste : 12 kilogrammes. Le pauvre animal était gras, et, comme on le nourrissait de pemmican, on le présumait propre, mais...

Alexey a été expédié à l’autre hutte, avec son fusil. Je veux savoir si c’est un mythe, comme celle de là-haut. Le soir il revient; c’est une grande cabane; il y a trouvé un peu de chair

d84 VOYAGE DE LA JEANNETTE.

de renne, des rognures, des os... j'ai eu d’abord l’idée de m'y rendre avec toute ma troupe, mais Alexey n’est pas du tout certain de la retrouver dans les ténèbres. Si nous nous égarions, la position serait encore pire, Tâchons de nous tirer d'affaire ici.

Les trois quasi-noyés cuisaient, bouillaient, se vaporisaient devant le feu. Collins et Gürtz avaient bu de l’alcool; impossible pour moi d’en avaler. Une longue et morne nuit de froid, d'humidité, de bise aiguë dont rien ne pouvait nous garantir s’ouvrait devant nous. Le délire d’Ericksen servait d’accompagnement lugubre à la misèré de nos alentours. Malgré le feu qui nous brülait, nous ne nous réchauffions pas : il semblait que nous ne nous sécherions jamais! Nous élions tous ahuris, stupides; je me demandais si certains d’entre nous n’allaient pas finir là, sous mes yeux. Impossible de mesurer le froid : mon dernier thermomètre s’est cassé pendant une de mes nombreuses chutes sur la glace : je l'évalue à —20°; nous nous bloltissons de plus belle autour du feu, qu’on alimente sans relâche; ainsi se passe cette troisième nuit sans sommeil. Si Alexey ne m'avait enveloppé de sa propre fourrure de phoque, s’il ne se fût assis tout contre moi pour me réchauffer de son corps, je serais mort gelé. Mes habits fumaient, je frissonnais, je claquais des dents. Les plaintes d’Ericksen, ses discours sans suite résonnaient dans la nuit; une nuit telle que j'espère bien n’en revoir jamais de semblable.

4 octobre (114 jour). — On se lève dès les premières lueurs de l'aube; le cuisinier s’empresse de faire le thé. Le docteur s'aperçoit qu’Ericksen a ôlé ses gants cette nuit; ses mains soni gelées; on se met à les frotter, et, si vigoureusement que la circulation est rétablie; à six heures, nous pouvons risquer le transport du malade. Chacun avale à la hâte son thé; chacun épaule son fardeau. Ericksen, toujours sans connaissance, esl couché dans son traineau, assujetti par des courroies. La bise souffle du sud-ouest, âpre et piquante; la sensation de froid est horrible ; mais, Dieu merci, une marche forcée nous amène en deux heures sous l’abri d’une hutte assez vaste pour nous contenir tous. On se dépêche d'allumer un grand feu, et, pour la première fois depuis samedi matin, 1‘ octobre, nous avons pu nous réchauffer.

Le docteur trouve Ericksen très mal; le pouls est à peine

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LES DERNIÈRES SEMAINES. 585 sensible; il n’a pas repris connaissance ; celle affreuse nuit lui aura donné la dernière secousse, il sombre rapidement. Il en a pour quelques heures peut-être; j'invite tous nos camarades à se joindre à moi pour dire la prière des agonisants avant de nous livrer nous-mêmes au repos. Tous l’écoutent, profondément recueillis, mais ma voix, entrecoupée par l’émolion, prononce confusément les paroles du service. Puis on place une sentinelle et nous nous endormons; Alexey retourne à la chasse, mais rentre à midi tout trempé, la glace du fleuve s’élant ouverte sous lui.

A six heures du soir on se lève; il faut songer au souper: 450 grammes de chien et du thé, voilà ce que nous avons mangé et bu pendant ces vingt-quatre heures. Encore sommesnous heureux de nous sentir à l'abri du terrible sud-ouest qui rugit autour de nous.

5 octobre \115° jour). — Thé {les feuilles de celui d'hier. Une demi-livre de chien qu’on garde pour ce soir sera notre seule nourriture solide, Le brave Alexey repart avec son fusil; j'occupe mes hommes à ramasser assez de menues branches pour recouvrir le sol de la hutte, afin que la terre glacée cesse de dégeler sous notre corps et que l'humidité n’abrège plus autant nos heures de sommeil.

La tempête ne s’apaise point, La gangrène a envahi la

jambe d’Ericksen ; impossible de songer à une opération qui, du

reste, l’emporterait. Le délire le quitte parfois. A midi, Alexey revient les mains vides. Il ne pouvait plus longtemps faire face à celte bise terrible,

Nous sommes, si je ne me trompe, sur la rive orientale de l'île Tit-Ary, à vingt-cinq milles de Kou-Mark-Sourka, un établissement peut-être, et notre dernier espoir, car depuis longtemps Sagastyr à fui loin de nous. Notre hutte est presque neuve; on ne saurait ia prendre pour la station astronomique portée sur ma carte : elle n’est pas même finie et manque encore de porte et d’auvent. C'est sans doute une cabane d'été, quoique de nombreux pièges à renards, tendus et en bon état, fassent penser qu’on la visite de temps à autre : une de nos faibles chances de salut, Je ne vois plus rien à faire, sinon, dès que la tourmente aura cessé, envoyer Nindemann et un auire, à marches forcées, demander du secours à Kou-Mark-

Sourka. À souper, thé, deuxième dilution: 450 grammes de chie chien. et di

6 octobre (116° jour). — Lever à sept heures et demie. Une mar tasse de thé (troisième lavure) où l’on verse 15 grammes d'’al- jusq cool. Les bourrasques se calment un peu. Alexey repart pour Nc la chasse; si le temps s'élève, Nindemann et Noros s’achemi- 4 hutt neront vers Kou-Mark-Sourka. et 2!

A huit heures quarante-cinq du matin, notre camar ade Erick- : voici

sen a quitté cette vie. J'adresse à mes compagnons quelques paroles d'encouragement et d'espoir. Alexey ne rapporte rien:

la neige tombe trop épaisse! Au nom du Grand Dieu, qu’allons à He nous devenir? 6*,350 de viande de chien pour toute ressou: + Kouet vingt-cinq milles (46 kilomètres) nous séparent d'une sta À arriv tion possible! Je ne vois pas le moyen d’enterrer Erickser : Le à x sol est fortement gelé; nous n’avons pas d'instruments pour bi nie l’entamer; le fleuve sera son tombeau! Gn le coud dans les à derni

lambrequins d’une tente, je le couvre de mon pavillon. Nous essayons, au moyen d’une demi-once d'alcool versée dans notre thé, de retrouver quelques forces pour lui rendre les derniers devoirs. Pourrons-nous seulement le transporter à la rivière ?

A midi quarante, je lis le service des morts. Le convoi finit par atteindre la glace; on y pratique une ouverture par laquelle on descend dans l’eau le corps de notre camarade; trois volées de nos remingtons lui rendent les honneurs funèbres,

On taille l'inscription suivante sur une planche que l’on fixe sur la berge, vis-à-vis de l’endroit où les flots l’ont recouvert :

A LA MÉMOIRE de H. H. ERICKSEN 6 octobre 1881

Navire des États-Unis la Jeannette.

Ses habits ont été partagés entre les matelots. Iversen a sa Bible et une mèche de cheveux, Kaack, des cheveux aussi.

Souper, cinq heures trente. 450 grammes de chien et du thé.

7 octobre (117° jour). — Déjeuner : notre dernière portion de

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e Erickquelques le rien :

wallons CSSOU une sla kser : le his pour dans les on. Nous ns notre les derrter à la

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rsen à sa ussi.

+ du thé.

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LES DERNIÈRES SEMAINES. p87

chien, notre dernière feuille de thé. C’est avec 211,275 d'alcool et des fonds de théière que nous allons entreprendre cette marche de vingt-cinq milles! Mais Dieu, qui nous a secourus jusqu'ici, ne nous laissera point mourir de faim !

Notre winchester est hors de service : je le laisse dans la hulle avec 161 cartouches; nous emportons deux remingtons, et 243 coups à tirer. Je dépose dans un coin le document dont voici copie :

Vendredi 7 octobre 1884.

Les sous-nommés, officiers et matelots du navire des États-Unis l« Jeannette, partent ce matin, pour essayer, à marches forcées, de gagner Kou-Mark-Sourka ou tout autre établissement de la Léna. Nous sommes arrivés ici mardi, 4 octobre, avec un camarade, déjà très mal, H. H. Ericksen (marin), qui est mort hier matin, et à midi a été enseveli dans le fleuve. Il a succombé à la gelure, aux fatigues extrèmes et aux intempéries. Les autres vont bien, mais nous n'avons plus de vivres; notre dernière ration a été finie ce matin.

En route à huit heures trente; à onze heures vingt, nous avons fait trois milles; nous sommes presque à bout; il semble que nous nous trouvions au milieu d’un labyrinthe. Un gros tronc d'arbre balayé sur la rive par un remous me paraît ce qu’il faut pour préparer le diner : 30 grammes d’alcool dans un pot de thé. Nous arrivons ensuite à ce que je crois être Île fleuve ; quatre d’entre nous brisent sous eux la glace en essayant de traverser. Redoutant les gelures, je fais immédiaiement allumer un grand feu sur la berge de l’ouest. Alexey part pour la chasse avec l’injonction formelle de ne pas aller icin et de revenir vite. A trois heures trente, il n’a point roparu, Légire brise sud-ouest; un peu de brume. Montauues sur l'horizon du sud.

A cinq heures trente, Alexey rentre avec un ptarmigan qu’on met à la marmite et qui, avec une demi-once d'alcool, forme notre souper. On se coule sous les couvertures. Brise légère. Pleine lune. Clair d'étoiles. Le froid est plus supportable. Alexey a vu une rivière large d’un mille et sans glace.

8 octobre (118* jour). — Lever, cinq heures trente; déjeuner 1 once d'alcool par pinte d'eau chaude (28 grammes dans 0,570). Comme nous dit le docteur, « l’esprit-de-vin a de notables avantages ; il prévient les liraillements d’estomac; il

083 VOYAGE DE LA JEANNETTE, empêche celui-ci de bramer après la nourriture, et, à la dose de 3 onces (84 grammes), entretient les forces vilales, ainsi que l'avaient déjà démontré les expériences du docteur Anstie ». Départ, dix heures trente; 1 once d'alcool; cinq milles : nous arrivons au fleuve. Halte. En roule à onze heures trente. Un petit bras nous force à rétrograder. Hälte à cinq heures, après un mille seulement. Marche pénible. Neige. Vent sud-sud-est. Très froid. Peu de bois. Alcool, 1/2 once.

l nche 9 octobre (119° jour, —: Lever à quatre heures ti 1 once d'alcool, Lecture du service divin. A sept heures,

Nindo:aann et Noros partent pour chercher du secours. Ils emporlent leurs couvertures, une carabine, 40 cartouches, 2 onces d'alcool. Je leur recommande de lenir l’ouest du fleuve jusqu’à ce qu'ils arrivent à une station, On les acclame chaleureusement. En route à huit heures. Traversé le pelil bras, La glace se brise, Mouillés jusqu'aux genoux. Arrêt pour faire du feu, sécher les habits. Repartis à dix heures trente. Lee n'en peut plus. À une heure, nous retrouvons le fleuve. Halle pour diner. 1 once d'alcool. Alexey lue trois ptarmigans. On les met en soupe. Nindemann est hors de vue; nous suivons ses traces, En marche à trois heures trente, Hautes berges. La glace du fleuve dérive rapidement au nord. Halle à quatre heures quarante, près d'un amas d'épaves. Nous trouvons un canot, sur lequel on appuie la tèle pour dormir. Souper, 1/2 once d'alcool,

10 octobre {120° jour). — A cinq heures trente, notre dernière 1/2 once d’'alcooi. A six heures trente, Alexey retourne à la chasse; on déjeune de petits morceaux de peau de renne; hier malin, j'ai mangé mes souliers-guêtres. Légères brises sudsud-est, Pas très froid. Départ à huit heures. En traversant un bras du fleuve, trois d’entre nous tombent à l’eau. On fait du feu pour les sécher. Halte à onze heures. Tous fourbus. Bon feu; thé de vieilles feuilles ; rinçures de la bouteille à alcool. Départ à midi. Vent frais sud-sud-ouest. Tournientes de neige; marche très dure. Lee supplie qu'on le laisse en route. Petits espaces de plage; très grande longueur de hautes berges. Traces nombreuses de plarmigans. Nous suivons l'empreinte des pas de Nindemann. Arrêt à lrois heures : impossible d'aller plus loin. On se glisse dans un trou de la berge; nous ramas-

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sons du bois, on allume du feu. Alexey reprend le fusil. Rien! Souper, une cuillerée de glycérine. Tous faibles, exténués, pourtant, gais encore : Dieu nous aide!

11 octobre (121° jour). — Rafales du sud-ouest et neige. Impossible de marcher. Pas de gibier. Une cuillerée de glycérine dans l’eau chaude. Presque plus de bois.

12 octobre (122: jour). — Déjeuner : notre dernière goutte de glycérine. Pour le diner, une couple de poignées de saule arctique en infusion dans la marmite. De plus en plus faibles; il nous reste à peine assez de force pour ramasser du bois. Bourrasques du sud-ouest. Neige.

13 octobre (123° jour). — Thé de saule. Vent grand frais du sud-ouest. De Nindemann, pas de nouvelles! Nous sommes entre les mains de Dieu; s’Il ne se montre, nous sommes perdus : rester ici, c'est la mort par la faim; marcher, ce n’est pas possible contre cette bise. Tout au plus si nous avons fait un mille cet après-midi; il a fallu traverser un bras, peut-être un coude du fleuve. Arrivés de l’autre côté, point de Lee. On campe dans un trou de la berge. J’envoie à la recherche de Lee : il s’élait couché sur la neige, attendant la mort. Le soir lous se réunissent pour dire le « Notre Père » et le Symbole des Apôtres. Vent terrible. Atmosphère en branle. Nuit affreuse.

14 octobre (124° jour). — Déjeuner : thé de saule; diner idem, plus une demi-cuillerée à café d’huile d'amandes douces. Alexey a tué un ptarmigan. On le met en soupe. Vent sudouest se modérant peu à peu.

15 octobre (125* jour). — Déjeuner : thé de saule ; deux vieilles bottes. Partons au lever du soleil. Alexey tout à fait à bout. Lee aussi. Trouvons un chalan vide, près duquel on campe au crépuscule, il nous semble apercevoir de la fumée dans le sud.

Dimanche 16 octobre (126: jour). — Alexey très mal. Service divin,

Lundi 17 octobre (127° jour). — Alexey est mourant, Le docteur le baptise. Lu la prière des agonisants. Anniversaire de M. Collins; ses quarante ans. Au coucher du soleil, Alexey rend le dernier soupir : mort de faim. Je le couvre du pavillon; nous le déposons dans le bateau.

Mardi 18 octobre (128 jour). — Temps calme et doux; neige

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