‹ Voyage du R.P. SimonetChapitre 1 sur 1 · BIEN-AIMÉ ET RÉVÉRENDISSIME PÈRE · texte numérisé non relu

BIEN-AIMÉ ET RÉVÉRENDISSIME PÈRE

Je jour tant désiré est enfin arrivé. Je pars demain pour l'Angleterre et samedi prochain js quitterai Londres pour me rendre à la Baie d'Hudson. Merci, bien-aimé Père, pour ce nouveau témoignage de votre tendre affection.

Mon bonheur est au comble quand je pense que, dans quelques jours, je verrai ces pauvres frères des bois après lesquels je cours jour et nuit depuis l’âge de douze ans. Oh! comme je jouirai en leur disant qu'ils ont un Père au ciel et un Père sur la terre qui ne cherchent que leur bonheur! Quel plaisir de leur faire entendre pour la première fois le nom de Marie! J'ai eu la consolation de voir à Liverpool M' Grandin et sa petite troupe qui m'ont raconté beaucoup de choses de Marseille.

Que vous dirai-je de nos pauvres Ecossais? Hélas ! qu'ils sont encore loin du bon Dieu |

Le temps pascal nous a amené un bon nombre de pécheurs qui avaient négligé leurs devoirs pendant de longues années. Mais il y en a encore beaucoup qui restent dans J’abtme. Je suis bien fâché de laisser seul ici leR. P. Nosce; j'espère qu’on lui enverra bientôt un aide. Le R. P. Ryan est parti pour l'Irlande il y a trois semaines , il va prècher une mission; il ne reviendra qu’à la fin du mois. La maison de Leith est une des plus importantes des missions d'Angleterre; le R. P. NogLe n'oublie rien pour la mettre sur un bon pied.

Je vous promets de vous donner de mes nouvelles dès mon arrivée en Amérique. Daignez bénir votre indigne fils en Jésus et Marie.

Saint-Boniface (Rivière Rouge), 24 novembre 1860.

MoNSRIGNEUR,

Il me semble que votre cœur doit être un peu impatient de savoir ce qu'est devenu le petit Père SIMONRT avec son compagnon le Frère JEAN. |

Je suis content de pouvoir vous dire qu'ils ont fait un heureux voyage et qu'ils sont aujourd'hui au comble du bonheur de se retrouver au milieu d'une famille de frères.

Votre Grandeur a dû apprendre que nous partimes de Gravesend sut le vaisseau Prince of Wales, le 40 juin. Un vent favorable nous fit traverser la mer du Nord en quatre jours. Le 14 juin on jeta l’ancre près de Strowness dans les Iles Orcades. Nous séjournâmes dans cette ville un mois, d’abord pour attendre les ouvriers écossais qui devaient 8e rendre avec nous à la Baie d'Hudson, et ensuite parce que nous espérions un temps plus favorable. Durant ce mois, je dis plusieurs fois la messe dans la maison où nous la-

: 74 gions, avec l'autorisation de l'Evêque du Nord de l'Ecosse, à qui j'écrivis aussitôt. Dans sa réponse , il me disait qu'il ne savait pas s'il y avait un seul catholique dans la ville de Strowness. Le 9 juillet, on reprit la mer ; lesdeux premiers jours de la navigation furent assez calmes, mais bientôt il s'éleva un vent très-fort qui dura près de trois semaines sans discontinuer. Comme il était.contraire à notre marche, le vaisseau perdit beaucoup de temps sur Océan.

Pendant ce mauvais temps, je n'ai été malade qne quelques instants et seulement après quinze jours de secousse. Le Frère Jean a beaucoup souffert pendant la traversée : il ne s’est rétabli que lorsque nous fùmes entrés dans les détroits d'Hudson. Le 5 août, nous atteignimes l'Ile de la. Résolution , la première terre américaine que nous aperçümes. Cette île, ainsi que les autres que nous rencontré mes jusqu'à la Baie, étaient couvertes de neige et de glace.

Jusques-là nous n'avions vu que très-peu de glace flottante. Mais bientôt les glaçons devinrent si épais, qu'il était fort difficile au vaisseau de se frayer un passage. Cependant il continua assez bien sa marche jusqu’à la Baie, où il fut obligé de s'arrêter plusieurs fois, n’ayant pas assez de force pour briser ou refouler les glaces qui couvraient toute la surface de l’eau. Enfin le 17 août, nous arrivimes à York-Factory. Pendant la traversée, le capitaine et ses gens, tous ‘protestants, nous traitèrent avec respect et de grands égards. Le médecin , quoique protestant, était devenu mon ami intime dès les premiers jours. Il aimait beaucoup à entendre parler de l'Eglise Catholique et ne pouvait se lasser de dire du mal de la sienne et surtout des ministres protestants.

A York Factory nous fûmes trés-bien acoueillis par le gouverneur du fort, ainsi que par tous les employés de la

Compagnie. À notre arrivée on nous introduisit dans une salle d'attente où plusieurs messieurs vinrent nous trouver. Comme il était fort tard, lun d'eux nous conduisit dans les chambres qu'on avait préparées. Je fus fort sur pris quand ce monsieur si bienveillant me dit, en m6 souhaitant le bonsoir, qu'il était le ministre protestant de l'endroit. Le lendemain il vint me voir et il me prêta plusieurs livres pour étudier la langue crise ; à quelque chose malheur est bon. Nous dûmes attendre trois semaines les barques de la Rivière-Rouge. Pendant ce temps nous prenions nos repas avec le bourgeois et quelques autres Messieurs du Fort. Je bénissais toujours la table et je disais les grâces. M. le Gouverneur, quoique protestant fervent, ne me parlait de nos Missionnaires qu'avec les plus grands éloges. Il m'a répété bien souvent que les prêtres connaissaient beaucoup mieux que les ministres l'art. des Missions et que ces derniers feraient bien de rester en Angleterre. Je disais ordinairement la messe dans m8 chambre ; ayant pour toute assistance le Frère JBax. Les dimanches, le médecin du bateau venait y assister, au lieu d'aller au service anglais. J'espère que ce bon monsieur, qui est Ecossais, ne tardera pas à se faire catholique.

Le six septembre, nous partimes de York Factory sur une barque appartenant à un marchand de la Rivière- Rouge. Il ÿ avait trois autres barques avec nous. Les sept hommes qui étaient sur la nôtre étaient tous catholiques. Les autres étaient des sauvages et des protestants ; Ils se montrèrent cependant très-bons pour nous et excessivement respectueux. Çe voyage sur les lacs et les rivières, qui dura plus d’un mois, fut moins monotone que le passage sur mer. Nous descendions à terre trois fois per jour pour manger, et nous campions tous les soirs, car il est impossible de naviguer pendant la nuit sur cea rivières.

Après avoit planté notre tente,nous préparions notre repas, et après souper, nous faisions immédiatement la prière et nous nous enveloppions dans nos couvertures. Bien qu'il neigeñt à peu près tous les jours pendant les deux premières semaines, nous dormions pour le moins aussi bien que dans un bon lit. Nous n’avions cependant pour nous reposer et pour nous abriter qu'une mauvaise couverture. Le matin, quand j'allais porter le Bènedicamus à nos gens, je les trouvais tout couverts de neige et profondément endormis. Comme nous partions de très-bonne heure le matin, je ne pus dire la messe que les dimanches. Alors toutes les barques s’arrêtaient vers huit heures avec la nôtre , même celles où il n'y avait pas de catholiques. Plusieurs protestants venaient s'agenouiller autour de la tente avec nos fidèles, tandis que je célébrais le Saint-Sacrifice sur une caisse. Les autres protestants et sauvages restaient à quelques pas, gardant le silence pour ne pas troubler ceux qui priaient. °

Duretit ce voyage , nous n'avons pas éprouvé de bien fâcheux accidents. Seulement un jour que nous voguions & pleine voile sur un grand ‘lac, on eut la maladresse de lâcher la corde de la voile. Aussitôt la barque penche sur le flanc et commença à s’enfoncer sous une grosse vague ; mais, par un heureux instinct, nous nous jetâmes tous sur le côté opposé. Ce mouvement remit la barque dans son équilibre, et avec un peu de peine on réussit à ramener la voile du bon côté. Plusieurs jours avant d'arriver au premier Fort de la Compagnie, les gens de notre barque se virent à bout de leurs provisions, je leur donnai quelques biscuits et de le viande. Un bon monsieur protestant, qui était sur une autre barque, l'ayant appris, vint m'apporter quelques-uns de ses biscuits , me disant que peut-être ils étaient moins durs que les nôtres. Il avait raison, car nous n’en avions plus. Aussi je les acceptai tout de suite.

Enfin, le huit octobre, nous arrivämes à Saint-Boniface. Nous fûmes reçus sur les bords de la rivière par les Pères Lesrano, Mestre et FRaIN. J'eus aussi le plaisir de revoir à l'évêché le Père LerLocu. Ces quatre Pères avaient été mes compagnons de noviciat et de scolasticat à Marseille. Aussi ma joie fut-elle au comble |

M“ Taché était parti huit jours auparavant pour aller visiter la Mission du Lac Sainte-Anne. Il sera de retour à la fin de février. J'ai trouvé ici tous les Pères en bonne santé, excepté le P. FRaIN qui est souffrant.

J'ignore encore ce qu'on fera de moi à la fin de l'hiver. Je suis prêt à tout. En attendant, j'étudie le cri et j'aide nos Pères en ce que je puis. Nous verrons bientôt le Prêtre de Pembina à qui il est arrivé un fâcheux accident. Il ya quelques jours, en revenant de Saint-Paul, il voulut devancer la caravane, mais il fut snrpris dans un marais par une tourmente de neige. On l'a trouvé par bonheur dans ce marais, couché auprès de son cheval mort qu'ilavait entamé pour vivre, car il était là depuis plusieurs jours ; il a les pieds et les mains gelés. Il serait mort certainement si on n'était venu à son secours. Le R. P. LeSTANG a envoyé un homme pour l’amener ici.

En terminant, Monseigneur, permettez-moi de vous remercier encore de m'avoir envoyé parmi les pauvres sauvages et d'être de Votre Grandeur le très-respectueux fils en Jésus-Christ.

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