MES TRÈS CHERS PÈRES ET FRÈRES
En arrivant ici hier soir, j'ai eu la douleur d'apprendre la mort de Mgr Taché, Bien que j'y fusse préparé par de précédentes dépêches, cette nouvelle me plonge dans une tristesse profonde. Je ne verrai donc plus en ce monde cet Oblat si fidèle à sa vocation, et qui depuis cinquante ans a donné à la Congrégation de si éclatants témoignages d'attachement : cet apôtre intrépide qui, dès son arrivée à Saint-Boniface, porta le flambeau de l'Evangile dans les contrées reculées du Nord-Ouest et qui n'a jamais cessé de montrer sa prédilection pour les sauvages et les métis, c'est-à-dire pour les pauvres et les petits ; cet archevêque qui, durant un épiscopat de plus de quarante ans, a opéré de si grandes choses pour l'Eglise, pour sa Famille religieuse et pour son pays d'adoption, et dont le dernier acte
public a fait à son nom, dans la reconnaissante admiration de tous les
catholiques du Dominion et dans l'unanime applaudissement de l'épiscopat canadien, une si belle auréole d'honneur!
Je ne le verrai pius cet illustre religieux qui, père de tant de peuples, voulait bien se dire mon fils. Qui ne se souvient de l'admirable lettre qu'il écrivit l'an dernier au Supérieur général que l'assemblée capitulaire, siégeant à Paris, allait nommer ? Il ne savait pas sur qui se porteraient les suffrages du Chapitre, mais d'avance sa foi l'acclamait comme l'élu de Dieu et il voulait être le premier à lui offrir l'hommage de son affection filiale et de sa religieuse soumission. La vénérable assemblée fut profondément touchée et édifiée de cette lettre. Elle y reconnut le cœur noble et délicat que notre vénéré Fondateur avait su si bien comprendre et dont il m'a été de ”# d'apprécier à mon tour la tendresse et la générosité.
Comment dire le joyeux empressement avec lequel il nous accueiilit à Saint-Boniface, moi et le R. P. Antoine, le 28 avril dernier ? Durant les trois semaines que nous passämes avec lui, il ne cessait de nous exprimer son bonheur de voir le chef de notre chère Famille rendre visite à ses nombreux enfants d'Amérique, et aux belles et grandes œuvres qu'ils y ont fondées. Cette visite était pour lui vraiment une fête du cœur, à ce point que, n'aurions-nous réussi qu'à lui procurer cette suprême consolation, nous nous croirions amplement payé de nos fatigues.
En nous éloignant de lui le 15 mai pour nous rendre à Qu'appelle, nous emportions r'espérance de le revoir à la fin de juillet et de régler ensemble quelques affaires importantes.
Malgré les cruelles souffrances qu'il endurait depuis longtemps et qui amenaient fréquemment des crises redoutables, la vigueur de son tempérament faisait croire à la prolongation de cette belle et précieuse existence. Il avait fait preuve d'‘'ie extrême énergie dans la lutte soutenue depuis quelques mois pour la iiberté des écoles catholiques. Hélas! n'aurait-il pas épuisé ses dernières forces dans cette courageuse défense de la vérité et de la justice ? Et ne peut-on pas dire qu'il a succombé au travail excessif qu'il s'était imposé pour la protection des faibles contre l'injustice et l'intolérance des puissants? Fin vraiment digne d'un évêque, et qui, dans la vénération et la reconnaissance des catholiques, lui assure une belle place à côté des Athanase et des Ambroise,
Que ce soit là, mes bien chers Pères et Frères, notre consolation dans le grand deuil qui nous atteint. Mgr Taché est mort comme meurent les vrais Oblats, les armes à la main, et dans l'exercice d'un admirable dévouement. Comme saint Paul, il a pu envisager avec confiance le jugement de Dieu et dire : « J'ai combattu le bon combat : j'ai terminé ma course : j'ai été fidèle aux engagements de ma vie religieuse et d'évêque, il ne me reste qu'à recevoir la couronne des mains du Juge. »
Mgr Adelard L'ANGEVIN,O. M.I, archovèque de Saint-Boniface, successeur de Mgr Taché,
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Saluons le vénéré défunt entrant dans son éternité avec une si riche moisson de mérites acquis par tant de travaux et de soutirances. Suivonsle de nos prières pour le cas où son âme aurait à subir une purification suprême. Surtout souvenons-nous des beaux exemples qu'il nous a donnés dans sa vie de missionnaire, dans sa carrière épiscopale et dans le support si plein de patience d'une longue et terrible maladie. Imitons ses vertus; c'est le meilleur hommage que nous puissions rendre à sa mémoire. Mementote præpositorum vestrorum qui robis locuti sunt verbum Dei, quorum intuentes exXitum conversationis, imitamini fidem. (Heb., xu11, 7.)
Pour vous, mes chers Pères et Frères, qui avez eu le bonheur de voir Monseigneur de plus près et de jouir du charme de son commerce, retenez les conseils qu'ils vous a si souvent donnés. Il vous a toujours appris à aimer la Congrégation et à professer pour vos supérieurs le plus tendre respect, la plus généreuse obéissance. Vous n'aviez qu'à le voir et à l'entendre pour goûter notre belle devise : Pauperes erangelisantur. Sa maison vous était ouverte. Chez lui vous vous sentiez chez vous. Son bonheur a toujours été d'être entouré d'Oblats. Qui ne sait le pieux orgueil avec lequel il se voyait à la tête d'une province ecclésiastique toute composée d'évêques Oblats ?
Goûtez ces précieux souvenirs et montrez-vous dignes de l'affection que vous témoigna si longtemps celui que nous pleurons. Il aimait à se dire votre frère, alors que vous aviez tant de raisons de l'honorer comme un père. Honorez aujourd'hui sa mémoire par la pieuse dignité de votre attitude et par le resserrement des liens qui, de vous tous, ne doivent faire qu'une famille aussi parfaitement unie que régulière et édifiante. En ce moment plus que jamais, vous êtes en spectacle aux hommes et aux anges. Inspirez-vous des graves circonstances que vous traversez : serrez-vous auprès de votre très cher Père Vicaire; suivez docilement ses instructions et ne vous écartez en rien de l'esprit de sagesse, de discrétion et de modestie que vous demandent les conjonctures présentes (1).
C'est pour obtenir ces grâces de Dieu que je vous prescris de réciter en commun tous les jours, après la prière du soir, les invocations suivantes, trois fois répétées : Cor Jesu sacratissimum, miseree nobis ; Cor Mariæ immaculatum, ora pro nobis ; Sancte Joseph, ora pro nobis.
Et cela jusqu'à la prochaine retraite annuelle. J'aurai alors le bonheur
(1) Ces lignes font allusion aux circonstances délicates, créées par la vacance du siège et par le choix d'un candidat à la dignité archiépiscopale, On vit se produire des divergences dont le public canadien s'occupa, mais qui devaient disparaitre dans la paix de la charité, devant la décision du Souverain Pontife.
de vous voir, Priez pour moi en attendant, mes bien chers Pères et Frères, et crovez au tendre attachement avec lequel je vous bénis en N.-S
et M. 1.