‹ Voyage du̓ne femme au SpitzbergChapitre 11 sur 21 · LA FINLANDE · texte numérisé non relu

LA FINLANDE

J'ai fait bien peu de chemin depuis ma dernière lettre ; mais, puisqu'un accident arrivé à ma voiture me retient une journée dans la peu distrayante ville de Calix, je veux mettre ce temps à profit pour revenir avec vous sur ces curieuses provinces finlandaises , dont je touche encore les frontières , pays trop peu connu, et, à mon sens, trop peu apprécié jusqu'à présent.

Les Finlandais ou Finnois forment une race à part des Lapons , des Russes et des Suédois , avec lesquels ils sont en contact continuel. Us occupent les côtes du golfe de Bothnie et descendent toutefois beaucoup plus au sud sur la côte russe ; on trouve encore leurs mœurs et leur langage à Abo ; on ne rencontre plus sur la côte ouest que des Suédois, dès qu'on a atteint la petite ville de Piteâ. Quelques savants veulent voir dans les Finnois une race orientale venue des plateaux ouraliens, et en font les descendants des Hongrois;

d*autres affirment reconnaître en eux les caractères de la race aborigène de tout le reste de ITEurope. J'ignore si ces conjectures ont rencontré la vérité 9 et j'ajoule même que les questions de filiations de races, si elles n'éclairent pas d'important$ T oints d'histoire, me semblent des recherches d'une grave puérilité ; car aucune n'aboutit jamais à rien de positif. Admettons un moment que l'origine asiatique des Finnois soit prouvée. Ils ont occupé les sommets de l'Oural. Bien. Et après ? dirai-je. Les monts Ourals avaient- ils vu les premiers d'entre eux? On arrive toujours à cette question si obscure de déterminer quels furent les premiers peuples autochthones. Tout cela est plongé dans un mystère dont aucune main savante n'a encore soulevé le voile ; aussi , sans me casser la tète à prendre parti pour ou contre les difierentes opinions, j'aime autant m'en tenir à la Genèse et supposer les Finlandais descendant comme nous de Japhet, fils de Noé; cela est plus facile et n'est pas plus absurde que beaucoup de suppositions à l'usage des académies de province. Vers le milieu du xu« siècle, nous voyons les Finlandais apparaître dans l'histoire ; le roi de Suède, Erik le Saint, vient les conquérir, et, sous prétexte de leur apporter le christianisme , s'empare de leur pays , aidé de saint Henry (l'Anglais), ne leur laissant d'autre alternative que le baptême ou la

mort. Naturellement les Finlandais vaincus se convertirent en foule ; mais pendant bien longtemps ils gardèrent dans leur cœur l'amour de leurs anciens dieux. En abjurant le paganisme, ils ne l'oublièrent pas; à l'heure où nous parlons, ce paganisme vit encore dans leur mémoire : seulement il s'est transformé ; de religion il s'est fait poésie ; ce n'est presque pas déchoir. Les dogihes sacrés sont devenus légendes populaires; on les chante durant les longues nuits d'hiver, quand le foyer de la ferme rassemble toute la famille. Ces poésies se nomment runas.

Autant que j'en ai pu juger par dimparfaites traductions, ces runas racontent toute une mythologie compliquée, originale, mystérieuse et bizarre à la fois, très- différente de la mythologie Scandinave. Féconde en inventions, comme l'ancienne religion des Grecs, elle place partout des dieux, dans le ciel, sur la terre, au fond de la mer ; elle anime et vivifie les métaux, les pierres, les arbres; elle personnifie le chaud, le froid, le vent, la pluie, la neige, les saisons; elle divinise le chien et l'ours; elle peuple les solitudes de la Finlande d'une foule innombrable de dieux, de déesses, d'esprits, de géants, de génies, de follets, de nains, de sorciers. Les uns habitent la plaine, d'autres les marécages, ceux-ci les halliers sombres des forêts, ceux-là les cavernes de la montagne et les rochers

des cataractes. Chacun de ces êtres mystérieux vit de sa vie propre et, comme dans toutes les mythelogies , est agité de passions qui le font ressembler à l'homme.

Les runas racontent les aventures merveilleuses et incroyables de toutes ces divinités et les exploits d'une quantité de héros-dieux en rapport avec elles; tout te monde porte des noms bizarres mal commodes à loger dans une cervelle française; l'un d'eux pourtant, le vaillant Wanaîraoïnen , l'Odin finlandais, s'impose au souvenir par la fréquence de ses apparitions dans la légende.

On rencontre parfois dans ces récits des expressions pittoresques et délicates empreintes d'une vraie poésie; on me traduisit un jour quelques vers d'une runa où une jeune mère nommait sa fille ma branche verdoyante , mon oiseau gazouillant, mon poëme. Ce dernier mot est exquis.

A côté de récits pleins d'une grâce primitive, on trouve les choses les plus singulières : un génie présidant à la colique, une déesse des veines qui les file et les débrouille sur son fuseau d'airain.

Parfois les runas racontent l'origine du monde et forment alors comme une sorte de Genèse païenne qui ne manque pas de grandeur. L'une d'elles décrit ainsi comment fut créé le fer :

« Au commencement, dit le poëme, il y avait

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trois vierges aux mamelles gonflées et douloureuses ; elles arrosèrent la terre de leur lait , la première avec un lait blanc, la seconde avec un lait noir, la troisième avec un lait rouge ; les trois espèces de lait, en pénétrant dans la terre, formèrent les différentes espèces de fer. »

Partout on trouve mêlée au récit la lutte éternelle de deux principes, l'un bon, l'autre mauvais, se disputant l'empire du monde. Ainsi, au nord comme au midi, en Finlande comme en Perse, l'esprit de l'homme met toujours en présence le bien et le mal, le ciel et la terre, la lumière et les ténèbres; en Finlande cela s'appelle Waïmoinen et Hiisi, dans l'Inde c'est Oromaze et Ahriman; les noms sont différents, la pensée esl semblable.

Je regrette bien que la rapidité de mon voyage ne m'ait pas permis de recueillir des fragments plus complets de ces runas^ qui forment des poëmes si neufs et si inconnus*.

La tradition seule a conservé les runas finlandaises et les transmet de génération en génération, en les altérant ou en les embellissant. Mais, outre cette poésie primitive restée à l'état flottant dans les cerveaux, l'esprit du peuple est tourné vers la poésie; il l'aime, la goûte et s'y essaye parfois avec bon-

1. A l'époque où j'écrivais ceci, on n'avait pas encore l'excellente traduction du Kalewala^ de M. Léouzon Le Duc.

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heur; les femmes semblent en particulier y réussir, et quelques-unes de leurs productions sont regardées par ceux qui les comprennent dans leur langue comme des modèles de simplicité et d'harmonie.

La poésie finlandaise emploie encore aujourd'hui le vers runique de préférence au vers rimé; ce vers des anciens bardes se compose de huit syllabes sans hémistiche et sans rime et a la forme allitérative. En d'autres termes, il recherche la répétition de la même consonne commençant un mot deux fois dans chaque vers; répéter la consonne sur les deux premiers mots du vers ou la placer plus de deux fois dans le vers, est considéré comme une richesse.

Pour bien faire comprendre mon explication , peut-être obscure, à des esprits habitués à une autre forme et à une autre harmonie , je citerai pour exemple ce vers si connu :

Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos tètes?

qui offre par la répétition fréquente de la consonne s un excellent vers allitératif.

On m'a donné la traduction en prose d'une chanson de nourrice, très-populaire en Finlande ; j'ai essayé de la mettre en vers français, tout en lui conservant autant que possible sa forme allitérative.

La voici :

Dors, dors, oiseau de nos champs d'orge ; Dieu doucement t'éveillera , PosG-toi, petit rouge-gorge, Sur ce lit qu'il te prépara.

Ce grand rameau rempli de feuilles Que balançait un beau bouleau, Dieu l'a donné pour que tu veuilles Dormir dessous dans ton berceau.

Le sommeil survient à la porte, Et murmurant bien mollement , Dit : c Voulez-vous pas que j'emporte Dans mon palais ce pâle enfant?

Frêle et frileux dessous la laine, Chaudement caché je le vois; Mais l'oiseau léger de la plaine N'est nulle part mieux qu'avec moi. »

Dors, dors, oiseau de nos champs d'orge ; Dieu doucement t'éveillera.

Pose-toi , petit rouge-gorge , Sur ce lit qu'il te prépara.

Ceci est de la poésie populaire , faite par on ne sait qui et répétée par tout le monde ; mais la Finlande se vante de posséder de véritables auteurs, se faisant imprimer et produisant des œuvres où se décèle un vrai talent ; on m'a beaucoup parlé de M. Bemdslon, fort connu et fort estimé chez ses concitoyens. Je m'abstiens de porter un jugement

sur M. Berndston, n'ayant pu le lire que par fragments traduits, et sachant combien la traduction altère en poésie les grâces de l'original. On me donna, en Suède, une ballade de M. Berndston, composée sur la mort d'une jeune et charmante fille finlandaise qui se tua par désespoir amoureux, fait fort rare dans ce pays au sang oalme. J'ai reproduit cette ballade en vers français ; la difficulté d'en conserver le refrain m'a empêchée de chercher l'allitération. Quant à l'exactitude d'expression, elle est presque textuelle.

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