‹ Voyage du̓ne femme au SpitzbergChapitre 5 sur 21 · Ancien nom de Drontheim · texte numérisé non relu

Ancien nom de Drontheim

Les impassibles rochers lui présentent leurs dos arrondis , rendus par l'eau luisants et moirés , et semblent de gros poissons endormis sur le sable; sous cette forme paisible, ils offrent à la cascade une résistance qui l'oblige à diviser ses eaux en plusieurs petits torrents dont la course se continue agitée et bruyante pendant quelques centaines de pas; puis tout se calme, la rivière a retrouvé un nouveau lit et reprend ses allures tranquilles.

Au bord de l'eau , au-dessous même de la chute, on a établi une fonderie de cuivre; la cascade fait marcher les grandes roues des machines; l'homme a utilisé sa violence , il profite de sa furie. J'ai visité cette fonderie ; j'y ai vu en mouvement toutes ces effroyables choses qu'on nomme des mécaniques , véritables bêles de la création de l'homme , puissantes , redoutables , autant que les plus terribles monstres. Ce qu'il s'agitait là de scies, de roues, d'engrenages, de marteaux, je ne saurais le dire ; j'ai seulement été effrayée par une horrible machine dont la tète, munie d'un tranchant, coupait avec un nîouvement doux et régulier des barres de cuivre plus grosses que des troncs d'arbres. Au milieu de tout cela s'agitait un peuple d'hommes noirs et demi-nus, qui, éclairés par les flamboiements rougeâtres des fournaises, avaient bien l'air des démons de cet enfer. Les coups redoublés des marteaux , les grincements des scies ,

les plaintes des roues, les pétillements des brasiers, les bouillonnements du métal en fusion, tout cela formait un inexprimable fracas sans cesse dominé par le bruit assourdissant de la cascade. Cette voix continue et formidable qui mugissait au dehors , c'était la protestation constante de la création éternelle de Dieu contre la création éphémère de l'homme !

A la fonderie , on me conseilla de rejoindre l'autre chute d'eau par un sentier tracé au bord de la rivière. La pluie avait cessé; le sentier s'ouvrait devant moi tout couvert d'herbe toufitaeétoilée de pâquerettes et de boutons d'or; une broussaîUe bien verte jetait ses branches capricieuses autour du tronc lisse de quelques bouleaux; à vrai dire, c'était un charmant sentier ; mais le ciel était bien noir. La prudence me disait : « Monte en voiture; »• ma fantaisie me disait : « Prends le sentier. » Je pris le sentier.

Au bout de dix minutes , la pluie reconunença ; au bout de vingt, elle tomba à torrents et entraîna par sa violence le talus où s'appuyait le sentier du côté de la rivière; ma promenade se changea alors en une fatigue intolérable , et devint presque un supplice. Le sentier défoncé et glissant se fit impraticable ; je tombai dans une boue d'où je ne pouvais parvenir à m'arracher; mes vêtements mouillés vinrent ajouter à mes peines ; ma robe ,

AU SPITZBERG^ iOl

une vieille robe de velours que j'avais mise à cause du froid , se gorgea tellement d'eau que je ne pus plus la porter et qu'elle me priva de remuer les jambes; j'arrivai à me traîner comme une limace. Afin de ne pas glisser dans la rivière , je m'accrochais aux plantes et aux branchages; mais tant d'efforts épuisèrent mes forces ; cette pluie persistante me glaça, et il vint un moment où, renonçant à sortir de ce sentier interminable et maudit, je m'assis dans la boue en pleurant de rage. Heureusement mon cocher avait eu l'esprit de venir au-devant de moi par la grand'route avec du monde de la fonderie; il me découvrit dans ma détresse; on m'enveloppa d'un manteau; je pris le bras d'un robuste paysan muni d'un long bâlton ferré , et, après deux ou trois chutes moins dangereuses que les précédentes, je pus regagner la voiture. Inutile d'ajouter que je ne songeai pas à aller admirer l'autre cascade de Leerfoss, et que je donnai l'ordre de me ramener au plus vite à Drontheim. J'arrivai à l'hôtel à dix heures du soir, à moitié morte de fatigue et de froid. Les misères de cette journée ne se terminèrent pas là : je devais m'embarquer le lendemain pour Hammerfest; en mon absence, mes caisses avaient été transportées à bord; je n'avais plus rien à ma disposition pour me changer, pas de robe, pas de ebaussure, rien absolument. Je dus, après m'être

iOâ VOYAGE D'UNE FEMME AU SPITZBERG.

débarrassée, à force d'ablutions, de la couche de terre glaise qui faisait de moi une sorte de statue, me draper dans un drap de lit , me chausser de serviettes et passer la nuit à blanchir et à sécher mes vêtements. Je dois être entièrement inaccessible aux pleurésies , puisque je n'en ai pas gagné une cette fois-là.

Adieu, Je repars encore; vous n'aurez plus maintenant de mes nouvelles que datées du cap Nord.

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