LETTRE VI
LESPITZBERG.
Mes départs sont d'ordinaire marqués par des accidents dus sans doute aux petites conspirations occultes des génies qui s'opposent à mon humeur voyageuse : en traversant Paris , c'était un cheval mal attelé qui pensa nous faire verser dès le début; au Havre, un coup de mer si violent que nous avons brisé plusieurs palettes de nos roues ; à Amsterdam, un banc de sable où on s'engrava; à Dron« theim, une brume qui obligea à jeter l'ancre presque dans la rade. En quittant le port d'Hammerfest, un virement de bord opéré trop près de terre faillit briser notre beaupré, et à peine en mer, les vagues ayant fait de fortes avaries à la chaloupe du pilote, celui-ci prétendait nous faire rentrer au port afin de réparer sa barque ; mais tout s'arrangea : le charpentier vint en aide au pauvre pilote, et il put, après nous avoir mis en plein océan Glacial, retourner le cœur content près de sa femme et de ses enfants.
Nous avions quitté Hammerfest le 17 juillet, et je ne saurais vous^ rendre compte de mes impressions des premiers jours ; ce serait trop monotone , car je trouvai à propos d*être très-malade ; j'entendais dire autour de moi que le vent était plein sud et que nous marchions très-bien ; mais ce m'était une faible compensation au triste état où me mettaient les complications du tangage et du roulis. Je m'y fis pourtant, et le quatrième jour je me sentis assez forte pour monter sur le pont et aller voir quel aspect a la mer par le 74^ de latitude, sous lequel nous nous trouvions le 20 juillet. Elle m'apparut belle et terrible ; ce n'était plus ma berceuse d'Havesund. Les vagues grondaient autour de nous en se précipitant sur notre avant comme si elles avaient tenté de nous barrer le passage ; un vent glacé tordait les cordages et secouait rudement les voiles; les mâts craquaient sous l'eflfort de leur résistance ; la corvette allait couchée sur un côté , orientée grand largue , ce qui est une manière de placer les voiles un peu de biais , très-favorable à la marche. Tout le monde était content, nous avancions rapidement. Je jetai un coup d'œil curieux sur ce spectacle si nouveau pour moi , puis je redescendis afin de faire appel à ma réserve de flanelle pour pouvoir continuer mon rôle d'observateur ; car en quelques minutes, malgré le costume d'homme que j'avais endossé et qui paraît d'ordi-
naire si chaud aux femmes , j'avais senti trop vivement la dent aiguë de la bise polaire.
Tandis que nous subissions ces coups de vent et ce fatigant roulis, nous cherchions Ffle Cherry. Elle nous apparut le 21 juillet au matin.
L'île Cherry, que beaucoup de géographes nomment Beeren-Eiland (l'île de l'Ours), fut découverte le 9 juin 1696, par un vaisseau hollandais qui s'était égaré en allant à la Nouvelle-Zemble. Guillaume Barentz était pilote de ce navire, et Heemskerke le commandait ; deux noms fameux parmi ceux des plus infatigables explorateurs des régions polaires.
En descendant à terre, l'équipage tua un ours de neuf pieds de long, et Heemskerke appela l'île Beeren-Eiland à cause de cette circonstance. Le 17 août 1603, Etienne Bennet, Anglais commandant le navire The Grâce, aborda à Beeren-Eiland, et changea son nom en celui d'île Cherry, du nom de master Cherry, propriétaire de la Grâce.
Cherry ou Beeren-Eiland, pour lui rendre son premier nom, paraît avoir été autrefois le rendezvous général des morses de l'océan Glacial, puisque Welden raconte que, dans l'été de 1608, son équipage tua sur les côtes de cette île plus de mille morses , dont on fît sur place de l'huile qu'on porta ensuite en Angleterre.
Jamais, dans leurs différentes expéditions, les
Français n'avaient abordé à Cherry; nos navires l'avaient toujours trouvée entourée de plusieurs lieues de glaces, au milieu desquelles il était impossible de se frayer un passage. Cette année, la longueur de l'hiver, en retardant le dégel au Spitzberg, H laissé la mer libre et permis qu'on arrivât jusqu'aux côtes escarpées de l'île. Beeren-Eiland n'a ni golfe ni baie propre au mouillage des gros navires ; elle a, par contre, une très-redoutable ceinture d'écueils. Le capitaine , instruit de ces deux circonstances, mit la corvette en panne à une distance prudente, et permit seulement à deux chaloupes d'aller explorer cette terre inconnue. Je ne pris point part à cette expédition , et restai sur le pont, admirant l'étrange et magnifique aspect de la côte.
De loin l'île ressemble à une enceinte fortifiée par des géants; ses formidables rochers, minés sans cesse par les flots, ont contracté des formes tout à fait monumentales; vers la pointe nord, quelquesuns de ces grands rochers, percés de part en part, s'avancent dans la mer comme les arches immenses de quelque pont antédiluvien, que l'Océan polaire avec ses béliers de glace a pu seul parvenir à rompre. Non loin du pont, on voit un cirque entouré de gradins parfaitement réguliers. Au moment où je contemplais cette architecture, œuvre de la furie des vagues, des myriades de gros oi-
seaux de mer, posés sur les gradins du cirque, complétaient l'illusion et ressemblaient à des spectateurs pressés les uns contre les autres.
Les oiseaux de mer sont en quantités innombrables dans ces parages; mouettes, pétrels, stercorères, goélands, éders, guillemots, et tant d'autres dont j'ignore les noms, voltigeaient par bandes autour de la corvette. Sur les rochers de Beeren- Eiland, on tua plusieurs de ces oies sauvages qu'on nomme, je crois, bernacles*.
Ces bemacles sont les mêmes oiseaux que les rot-gansen de Hollande; elles arrivent par bandes chaque année sur les côtes du Zuiderzée, où les accueillent fort bien, je devrais plutôt dire fort mal, les marchands de plumes pour literie. Une superstition populaire, assez accréditée, prétend que ces oiseaux déposent leurs œufs dans le creux de certains arbres, et les abandonnent ensuite, laissant au soleil le soin de les faire éclore. Pour donner à ce conte la plus grande vraisemblance , les vieilles mères rote néerlandaises ajoutent que les bernacles choisissent toujours des arbres situés près de la mer , afin que les petits oiseaux puissent aller nager tout de suite en sortant du nid. Tout ceci est ce qu'on peut bien véritablement appeler un canard d'histoire naturelle et même