CHAPITRE XIV
l'ESCCIIAL — PHILIPPE U — DON CARLOS - UNE EXECUTION CAPITALE SOUS PHILIPPE U -
'EscuRiAL est à une quinzaine de lieues de Madrid. C'est aujourd'hui une des stations du chemin de fer du Nord de l'Espagne. Comme notre projet est de rentrer en France par cette
voie, ce sera notre première étape. La seconde sera
Avila, et la dernière Burgos.
La gare du chemin de fer est à la porte de Madrid,
dans la vallée du Manzanarès. On aperçoit de là le pont
de Tolède, monument lourd et surchargé d'ornements, qui doit, je pense, tout son renom parmi nous à la ballade de Victor Hugo. C'est de là aussi qu'il faut voir le palais royal, dont la façade principale regarde la vallée. Le premier coup d'œil est assez favorable; les lignes de l'édifice ne manquent pas de grandeur, et sa masse est imposante. Mais quand on y regarde de plus près, on trouve que cette architecture est maigre et de mauvaises proportions : les fenêtres sont les unes trop étroites, les autres trop basses; les pilastres sont étranglés. L'attique était autrefois surmonté de statues colossales; on les en a descendues, et on les a mises dans le petit jardin qui est derrière le palais : en quoi on a eu grand tort, car là-haut du moins on ne les voyait pas si bien.
A l'époque de l'année où nous sommes, la vallée du Manzanarès est fraîche et riante. Les bords du fleuve sont couverts d'arbres; les pentes des collines sont revêtues de quelque verdure. Mais, dès le mois de juin, cette parure printanière disparaît; le fleuve, ou, pour mieux dire, le torrent est à sec; la vallée n'est plus qu'un ravin semé de pierres et couvert de poussière. Grâce aux pluies qui ne sont tombées que trop abondamment ce printemps, je puis me flatter du moins, ce que ne peuvent pas dire tous les voyageurs, d'avoir vu de l'eau dans le Manzanarès.
A peine est-on sorti de cette petite vallée, qu'on entre dans le désert. De grandes plaines, légèrement ondulées, sans arbres, hérissées de roches parmi lesquelles poussent quelques touffes d'arbustes sauvages, s'é-
tendent à perte de vue. A peine de loin en loin se montre quelque village, entouré de maigres cultures.
L'Escurial est au bout de cette plaine , assis sur les premières pentes du Guadarrama. On se demande comment un souverain a eu T étrange idée de bâtir dans cette campagne désolée son habitation de plaisance. Il est vrai que ce souverain était Philippe II, et que ce lieu de plaisance devait être un couvent.
On sait que Philippe II fit élever ce colossal monument en mémoire de la bataille de Saint-Quentin, remportée par lui sur les Français, le 10 août 1557. Quand je dis par lui, je veux dire par son général Philibert- Emmanuel, duc de Savoie; car Philippe II n'a jamais, de sa personne, gagné une bataille. Il était pourtant sur le continent à ce moment, et à quatre lieues seulement du lieu où se livrait le combat; mais il n'avait point encore paru au camp. On dit qu'il se trouva un peu humilié de n'avoir pas assisté à une bataille livrée si près de lui. Ce n'est pas le vieux Charles- Quint, tout criblé de goutte qu'il était alors, qui se fut tenu si prudemment à l'écart. Mais il semble que des rares qualités du père la nature eût fait deux parts pour les distribuer à ses fils : don Juan d'Autriche avait hérité de sa brillante valeur ; Philippe de son ambition et de son activité politiques, sinon de son génie. Ce qu'il y a de sûr, c'est que celui-ci était un pauvre guerrier. Il n'aimait ni les chevaux, ni les armes. Charles-Quint eut beau lui faire apprendre par des seigneurs flamands les exercices de la chevalerie, il n'en put faire un chevalier. Dans les joutes, il était
timide et maladroit. La seule fois qu'il parut, en Flandre, dans un tournoi, il reçut sur la tête un coup de lance qui le renversa : on l'emporta évanoui.
Le jour où fut gagnée la victoire de Saint- Quentin était le jour de la fête de saint Laurent. Philippe voulut que le monastère qu'il élevait prît le nom de Saint- Laurent de l'Escurial; il voulut même, en l'honneur du saint et pour rappeler l'instrument de son martyre, que l'édifice eût la forme d'un gril. L'architecte Herrera, qui était un homme de talent, dut se conformer à cette fantaisie , peu propre assurément à inspirer le génie d'un artiste. Il est parvenu cependant à exécuter ce qu'un voyageur a spirituellement appelé « un rébus d'architecture ». L'édifice a la forme d'un immense parallélogramme de deux cents mètres environ de côté; une multitude de galeries transversales qui se croisent à angle droit, entre ces quatre galeries principales, représentent les barreaux du gril. Le manche est formé par l'habitation royale, qui se rattache au miUeu de l'une des façades. Les pieds sont figurés par quatre tours placées aux angles.
On a bien trop vanté , à mon avis , le palais de l'Escurial. Les Espagnols, exagérés en toutes leurs paroles, l'appellent tout simplement la huitième merveille du monde. Quoique la matière en soit belle (il est tout en granit) , l'aspect général est gris, terne et lourd. N'était la coupole, on dirait d'une caserne ou d'une prison. Cela est vaste sans être grand, énorme sans être imposant : un prodigieux entassement de pierres, voilà tout. Au dehors, de hautes murailles toutes nues, percées
de petites fenêtres; au dedans, des cours étroites, dallées, entourées de cloîtres bas et humides; des corridors sombres qui se croisent à l'infini et n'ont pas même l'effet des longues perspectives. Des voûtes basses, en plein cintre, souvent même surbaissées; nul ornement; pas une colonne, pas une sculpture, pas une ciselure qui rompe la monotonie de ces interminables murailles grises : le granit nu, partout le granit, rien que du granit. Il tombe de ces voûtes comme un manteau de glace qui vous fige jusqu'aux moelles. L'âme même se sent refroidie et contristée; l'esprit est comme opprimé, écrasé sous ces pesantes masses. Le sentiment qu'on éprouve n'est ni celui du recueillement qui porte à la prière , ni celui du calme que les âmes fatiguées de la vie vont chercher dans le cloître : c'est le froid du sépulcre.
La chapelle elle-même a ce caractère triste. Elle a la forme d'une croix grecque. La coupole centrale s'appuie sur quatre énormes piliers carrés. Ici la sévérité des lignes donne à l'édifice un certain air de grandeur; mais la teinte grise du granit qui revêt toutes les parois, la nudité et la sécheresse du style , lui laissent malgré tout un aspect glacial.
Sous le grand autel est la chapelle funéraire des rois, qu'on appelle du nom passablement païen de Panthéon. Pour y descendre, chaque visiteur est muni d'une torche. On y arrive par un corridor pavé de marbre ; les murailles, les voûtes sont revêtues de marbre. La chapelle , de forme octogone , est décorée avec plus de richesse encore : ce sont partout des incrustations de
porphyre, de jaspe et d'agate. Les restes mortels des souverains espagnols sont enfermés dans des sarcophages de marbre ornés de ciselures d'or; ces sarcophages sont rangés dans des niches étagées dans toute la hauteur de la chapelle. Tout cela est d'un luxe inouï, éblouissant sous l'éclat des torches. Ce sépulcre , dont l'orgueilleuse magnificence rappelle les tombeaux des anciens rois d'Egypte, fut commencé par Philippe II et achevé par ses successeurs. Antérieurement les rois d'Espagne avaient leurs tombes à Grenade. PhiUppe II voulut que l'Escurial devînt le lieu de sépulture de sa famille. En 1574 il y fit transférer le corps de son père, qui était resté, depuis sa mort, arrivée en 4558, au monastère de Yuste. En même temps il y fit apporter le cercueil de son aïeule, Jeanne la Folle, de sa première femme Marie de Portugal, de ses enfants et de ses sœurs. Cinq ans plus tard, don Juan d'Autriche venait y prendre place à côté de son glorieux père.
Les appartements royaux sont mesquins; c'est une suite de salles étroites et basses, de chambres fanées et délabrées. La riche collection de tableaux qui les ornait autrefois a été transportée au musée de Madrid. Il n'y a de curieux, dans cette partie du palais, que le cabinet de travail et la chambre à coucher de Philippe IL Ce sont deux sombres cellules , larges de six pieds carrés, basses d'étage, dont les murailles sont toutes nues et qui s'ouvrent comme des alcôves sur une salle longue. Derrière le cabinet est un oratoire exigu, qui donne par une petite fenêtre sur le chœur de l'église : par là, le roi , sans se déranger, assistait à l'office divin. C'est
laque, le 13 septembre 1598, à l'âge de soixante-dix ans, il mourut « usé par le plaisir et les afiaires, accablé d'infirmités, tenaillé par la goutte, et depuis trois ans miné par une fièvre lente *. »
Le couvent de Saint-Laurent de l'Escurial avait été donné par Philippe II aux hiéronymites , un des ordres religieux les plus riches et les plus considérables de la Péninsule. Cet ordre, placé sous l'invocation de saint Jérôme et la règle de Saint- Augustin , s'occupait de science et d'agriculture. Charles-Quint l'avait eu en grande estime ; c'est dans une de ses maisons , à Yuste , dans TEstramadure , qu'il avait voulu se retirer et mourir. Philippe II avait continué à ces religieux la
i M. Mignet, Antonio Perez, p. 261-268.
faveur dont ils avaient joui près de son père. Aujourd'hui le monastère est désert, le cloître est vide, Téglise est abandonnée. Et il faut le dire, ne fût-ce qu'au point de vue de la poésie et des souvenirs , le monument y perd. On aimerait à voir errer sous ces arcades silencieuses la robe blanche de quelque pieux cénobite. Tel qu'il est , c'est un corps sans âme , c'est une ruine triste et maussade. L'Espagne, comme on sait, a supprimé, depuis 1834, tous les monastères d'hommes : on n'a laissé subsister que les couvents de femmes, et, par une exception de faveur, deux ou trois maisons de missionnaires jésuites. Il pouvait y avoir des raisons politiques de diminuer l'étendue des biens de mainmorte; mais la suppression des ordres religieux est tout autre chose : c'est en soi une atteinte à la liberté de conscience ; c'est une violence révolutionnaire. Les Espagnols, qui prétendent nous imiter, auraient pu chercher de meilleurs exemples dans notre histoire. Tel est le branle ordinaire des choses humaines : Philippe II a voulu gouverner l'Espagne comme un couvent; l'Espagne, trois siècles après Philippe II, brûle les couvents et chasse les moines.
Un seul souvenir, un seul nom remplit les salles désertes et les corridors sombres de ce gigantesque palais : c'est le souvenir, c'est le nom de Philippe IL Le monument est fait à l'image de l'homme; il porte son empreinte, et reproduit son caractère écrit sur chacune des pierres. De même que Versailles représente fidèlement Louis XIV, l'Escurial représente Philippe II. On a beau faire, en se promenant dans ces
longues galeries , celte sinistre figure vous poursuit et vous obsède. L'esprit ne peut s'en distraire.
On a voulu faire de Philippe II un grand roi, un grand politique ; on Ta représenté comme le type du caractère espagnol , comme la plus haute personnification de la royauté espagnole. A mon avis, ce sont là autant de paradoxes.
C'est aux résultats de leur politique qu'on juge les rois ; c'est l'événement qui donne la mesure de l'homme et dit la valeur du système. Or quiconque voudra à ce point de vue apprécier Philippe II, ne se fera pas de lui une haute idée.
Quand Charles -Quint, après trente années d'une activité prodigieuse, rassasié de gloire et accablé d'infirmités, descendit volontairement du trône pour aller chercher le repos dans la solitude de Yuste, son immense domination se partagea en deux : TEmpire resta à la branche allemande de la maison d'Autriche; la monarchie espagnole passa sur la tête de Philippe II. Mais, toute réduite qu'était par là cette dernière puissance, toute fatiguée qu'elle était déjà parle despotique génie du grand empereur, c'était encore la plus vaste , la plus riche et la plus redoutable monarchie de l'Europe.
Quarante ans plus tard, quand Philippe II expire , où en est l'Espagne? Elle a perdu la moitié des Pays-Bas ; sa marine est affaiblie, ses finances épuisées. Les colossales entreprises qu'a faites Philippe II , presque toutes chimériques, ont été presque toutes malheureuses. Il a pris Tunis, et il en a été chassé l'année suivante. Ses
attaques sur l'Irlande ont été repoussées : Yinvencible armada, dispersée par la tempête, a été détruite par les vaisseaux anglais, qui sont venus impunément brûler et piller Cadix. Il a dépensé des sommes énormes pour soutenir en France la Ligue, et faire
asseoir sa fille sur le trône des Valois : la Ligue a été vaincue, et la France s'est donnée à Henri IV. La victoire de Lépante même a été stérile; et, au commencement du XVII® siècle, la prépondérance dans le système politique européen a passé de l'Espagne à la France.
Une autorité et un prestige immenses; des armées jusque-là invincibles; une flotte de mille vaisseaux ; des
généraux comme le duc d'Albe, don Juan d'Autriche, le duc de Parme, Spinola; les mines du nouveau monde , qui lui envoyaient chaque année onze miUions de piastres (plus de cent cinquante millions d'aujourd'hui) : voilà ce qui avait été donné à Philippe II; et, après quarante années du règne le plus absolu, Philippe II lègue, en mourant, à son pays une décadence qui ne s'arrêtera plus. Est-ce là l'histoire d'un grand roi et d'un grand politique?
Si on le compare à ses prédécesseurs, on le trouve inférieur à tous : il n'a ni l'habileté de Ferdinand, son aïeul, ni l'âme généreuse et chevaleresque d'Isabelle, ni le génie politique et les qualités brillantes de Charles- Quint. C'était un esprit étroit et lent , plus laborieux qu'étendu, plus appliqué que capable; à la fois hautain et timide, irrésolu et opiniâtre. Un contemporain a fait cette remarque, que Charles-Quint se conduisait en toutes choses d'après son propre jugement, et que Philippe II ne se dirigeait que d'après l'opinion des autres. Aussi ses hésitations étaient-elles infinies, et ses décisions presque toujours tardives.
Toute supériorité lui portait ombrage ; et le soupçon seul suffisait pour perdre ceux qui se croyaient le plus assurés de sa faveur. Mais rien n'avertissait de sa colère et de sa vengeance, ce Chez lui, dit énergique- « ment un historien du temps, le sourire n'était pas « loin du couteau *. »
1 Unos le llamaban prudente, oiros severo, porque su riso y cuchillo eran confines, — Cabrera, cité par Prescott.
Il se regardait comme investi ici-bas d'une mission providentielle. Maintenir à tout prix, dans ses États, l'unité politique et l'unité religieuse, c'était le rôle auquel il croyait que Dieu l'avait appelé. Ne doutant pas que la vie de ses sujets ne lui appartînt, il en disposa froidement, avec la plus effrayante tranquillité de conscience.
On admirerait cette force de conviction, cette énergie de volonté, si elles ne s'étaient traduites en d'effroyables immolations d'hommes. Mais l'énergie de conviction ne suffit point à absoudre les attentats contre l'humanité. C'étaient aussi des hommes convaincus qui, dans la nuit de la Saint -Barthélémy, et aux applaudissements de Philippe II, égorgeaient les protestants; Calvin était convaincu lorsqu'il faisait brûler Servet dans un autoda-fé plus odieux encore que ceux de Torquemada; c'étaient des hommes également convaincus, ces autres fanatiques qui, deux siècles plus tard, sous prétexte de sauver la patrie, couvrirent la France d'échafauds. Toutes les tyrannies invoquent la même excuse.
Voilà l'homme dont on a voulu faire le type du caractère espagnol! Non, en vérité : c'est calomnier une grande nation. Du caractère espagnol il a eu l'orgueil, la cruauté; il n'en a eu ni le courage, ni la générosité, ni la noblesse et l'esprit chevaleresque. Il y a plus : nul homme au monde n'a contribué davantage à fausser le sens moral chez le peuple espagnol et à développer les instincts violents de sa nature , en lui inoculant le fanatisme.
VOYAGE EN ESPAGNE 4Si
Il y a eu des tyrans plus fougueux, plus sanguinaires peut-être ; il n'y en a pas eu de plus odieux ; car il était froid dans ses cruautés, sans colère, sans passion, et, pour atteindre son but, tous les moyens lui étaient bons. Dans cette âme de fer, nul sentiment humain n'avait survécu. Haineux et défiant, n'aimant personne et trompant tout le monde , astucieux et poursuivant la vengeance avec une obstination lente, implacable, et comptant pour rien la vie des hommes ; ce qu'il y a de plus effrayant chez ce tyran , c'est que l'opiniâtreté de ses convictions et sa confiance en sa propre infaillibilité ont obhtéré en lui la conscience à ce point de la rendre inaccessible au remords. Il verse tranquillement le sang, a Tibère avait des remords, Philippe II n'en a pas *. »
Croirait-on que cet homme-là a été calomnié? On lui a imputé la mort de son fils don Carlos; et il paraît certain que la mort de don Carlos ne fut point le résultat d'un crime. « On ne prête qu'aux riches, » dit le proverbe.
C'est une lamentable histoire que celle de ce jeune homme, fils de tant de rois, héritier présomptif du plus brillant trône du monde, mourant à vingt-trois ans d'une mort désespérée, prisonnier d'État dans le palais de son père. Le secret de cette mystérieuse et tragique destinée a été longtemps ignoré. L'imagination des historiens et des poètes s'est donné carrière en mille suppositions
1 Ed. Labonlaye, Études morales et politiques.
étranges. Une sorte de légende poétique s'est formée autour du nom de don Carlos. On a fait de lui un personnage de roman. Les uns lui ont prêté un amour coupable pour sa belle -mère, Elisabeth de France, troisième femme de Philippe II; les autres lui ont attribué des sentiments favorables aux protestants. Schiller, enfin , non content d'accepter la tradition de ses amours avec Elisabeth, a fait de lui un héros de générosité chevaleresque, et même, par un étrange anachronisme, une sorte de philosophe imbu d'idées de liberté et de réforme qui étaient certainement fort étrangères à un infant d'Espagne , petit-fils de Charles- Quint.
Tout cela est de la fiction. Des documents incontes- ' tables, publiés depuis quelques années, ont permis de mettre enfin l'histoire à la place du roman.
Don Carlos, fils de Marie de Portugal, première femme de Philippe II, était né à Valladolid, le 9 juillet 1545. Débile et maladif, il montra dès l'enfance un caractère bizarre, une violence singulière, des instincts farouches et cruels. Une direction ferme et douce eût pu combattre ces dispositions ; mais son père ne lui montra jamais qu'un visage austère et dur. Des fièvres périodiques , et une chute à la suite de laquelle on dut lui faire l'opération du trépan, rendirent encore son humeur plus fantasque. Il avait des emportements terribles. On raconte de lui des traits qui décèlent à la fois une nature cruelle et une tête mal réglée. Enfant, il s'amusait à faire rôtir tout vivants des lièvres pris à la chasse. Devenu homme, il aimait à coiuir les rues
la nuit, et, comme dit Brantôme, « à ribler le pavé, » et à insulter les femmes. Dans une de ces courses nocturnes, il arriva qu'un pot d'eau lui fut jeté sur la tête par une fenêtre. Carlos, furieux, ordonna, en rentrant au palais , à ses gardes d'aller mettre le feu à là maison. L'officier qui reçut cet ordre, n'osant désobéir, vint rapporter au prince qu'il avait vu un prêtre entrer dans ce logis portant le saint Sacrement. Don Carlos recula devant un sacrilège.
« Moy estant en Espagne, dit Brantôme, il me ftit « fait un conte de luy, que son cordonnier luy avoit « fait une paire de bottes très-mal faites ; il les fit mettre « en petites pièces , et fricasser comme tripes de bœuf, « et les luy fit manger toutes devant luy, en sa chambre, « de cette façon. »
Il y avait là visiblement un désordre mental. La folie était le mal héréditaire de la famille de don Carlos. Sa bisaïeule, la mère de Charles-Quint, a gardé dans l'histoire le nom de Jeanne la Folle. Sa tante, la princesse Jeanne, sœur de Philippe II, fut toute sa vie fantasque et bizarre. Dans ce maladif et frêle rejeton d'une race déjà usée , le même mal se manifestait sous des formes violentes.
Philippe, toujours froid et dur, même pour sa famille , avait essayé de dompter par une discipline sévère ce caractère irascible. Il n'avait réussi qu'à inspirer à son fils une crainte qui se tourna bientôt en aversion, puis en une haine profonde. Exaspéré par ces sévérités, entouré de surveillants et d'espions, ne sachant à qui se fier, se débattant en vain sous la main de fer de son
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père, l'infortuné jeune homme s'enfonçait chaque jour dans la démence et la fureur.
Plus d'une fois il avait conçu le projet de fuir hors d'Espagne. Une circonstance particulière vint raviver chez lui ce désir. Les Flandres commençaient à s'agiter sous le despotisme espagnol : l'annonce de l'établissement de l'inquisition y soulevait une résistance menaçante. Deux seigneurs influents, le marquis de Berghes et le baron de Montigny, avaient été envoyés en Espagne pour présenter à Philippe II de respectueuses remontrances. Montigny, instruit des dispositions et des projets de l'infant, parvint à nouer avec lui des relations secrètes. Mais Philippe II ne tarda pas à en être informé. Il vit le danger. Avec sa dissimulation et sa lenteur habituelles, il endormit Montigny par de belles paroles et le retint en Espagne. Puis tout à coup, au mois d'octobre 1567, il le fit arrrêter et enfermer dans le château de Ségovie.
Quant à don Carlos, le roi l'avait bercé quelque temps de l'espoir d'être envoyé aux Pays-Bas. Furieux de voir le duc d'Albe envoyé à sa place , l'infant songea alors sérieusement à s'enfuir. Le 17 janvier 1568, il avait commandé des chevaux de poste à l'Escurial; il s'était procuré une grosse somme d'argent; ses préparatifs étaient faits, quand, dans la nuit du 18, Philippe II , informé de tout heure par heure , résolut de s'assurer de lui. Un témoin oculaire. Cabrera, huissier de la chambre de don Carlos , nous a laissé le récit circonstancié de cette scène dramatique.
Il était onze heures du soir. Philippe sortit de son
cabinet, suivi de Ruy Gomez de Silva, du duc de Feria, du prieur D. Antonio de Tolède , et de Luis Quijada. Il était sans épée et sans gardes , et portait son costume ordinaire. Devant lui marchait D. Diego de Acuna, tenant à la main un flambeau; derrière venaient deux
huissiers du cabinet, munis de clous et de marteaux. Le sombre cortège marchait silencieusement, étouflant le bruit de ses pas sous les voûtes désertes du palais. Arrivés à la porte de Tappartement du prince , Ruy Gomez l'ouvrit avec sa clef de majordome. L'infant était sur son lit, le dos tourné à la porte, s'entretenant avec ses officiers. Philippe II, avant d'être vu, put
enlever Tépée et le poignard suspendus au chevet du lit. Quand don Carlos, se retournant , aperçut le visage sombre et sévère de son père, épouvanté il se jeta hors du lit en s'écriant : (( Que veut Votre Majesté? ma liberté ou ma vie? — Ni Tune, ni Tautre, répondit le roi; demeurez calme. » Mais le prince, fou de terreur et de désespoir, n'entendait rien ; il courut vers la cheminée, et voulut se précipiter dans le feu. Puis il se jeta aux pieds de son père , demandant la mort comme une grâce. Philippe, toujours impassible, lui ordonne de se remettre au lit, ajoutant : « Ce que je fais est pour votre bien. »
Sur un signe du roi , le comte de Lerme et Gomez entrèrent dans la garde-robe , et s'emparèrent des pistolets et des arquebuses du prince. Pendant ce temps les deux huissiers clouaient les fenêtres. Cela fait, Philippe fit venir les officiers chargés de la garde du palais, et leur dit : « Je vous charge de garderie prince d'Espagne. Vous exécuterez tous les ordres que vous donnera le duc de Feria, auquel je le confie. » Le duc de Feria était capitaine des gardes.
Cet étrange événement fut annoncé par Philippe II à l'Espagne et à l'Europe dans des termes d'une obscurité et d'un vague calculés. L'orgueil du père et du roi se refusant à faire connaître la simple vérité , on ne parla que de raisons d'État, de l'intérêt de l'Eglise et du royaume, qui avaient porté le roicc à sacrifier luimême sa chair et son sang , dans la personne de son fils unique. » Seuls quelques confidents du roi, comme le duc d'Albe, furent mis dans le secret; et c'est par
cette correspondance, publiée depuis peu, que les vraies causes de cet événement ont été enfin connues. A peine laissa-t-on soupçonner aux ambassadeurs le dérangement d'esprit de Tinfant. A la cour, le bruit courut qu'il avait conspiré contre son père : supposition aussi peu fondée que toutes celles qui ont eu cours depuis.
Don Carlos , confiné dans une des chambres de son appartement, y fut soumis à une étroite captivité. Ses fenêtres étaient clouées et garnies de barreaux. On avait enlevé jusqu'aux chenets des cheminées, de crainte qu'il n'attentât à sa vie. La viande qu'on lui servait était coupée, et aucun couteau ne paraissait sur sa table. Jour et nuit deux gentilshommes et deux domestiques veillaient sur lui , avec défense de le perdre de vue un seul instant. Deux hallebardiers, à chaque porte, avaient ordre de ne laisser entrer personne que sur ordre du roi. Aucun message du dehors ne pouvait lui parvenir : il était isolé du monde extérieur.
On devine quels effets une telle séquestration produisit sur cette nature irascible et ce cerveau malade. L'infant entra d'abord dans des accès de colère furieuse contre son père , qui ne cessaient que pour faire place à des accès de désespoir. Bientôt le défaut d'exercice et les chaleurs de l'été rallumèrent la fièvre et augmentèrent le délire. Des écarts de régime violents altérèrent de plus en plus sa santé. Dévoré à la fois et par le feu intérieur de la fièvre, et par les ardeurs .d'un climat brûlant, il se livrait à toutes sortes d'excès. Tantôt il refusait toute nourriture, et tantôt il mangeait des
quantités énonnes de fruits et s'abreuvait d'eau glacée. Il se promenait nu -pieds dans sa chambre inondée d'eau, et gardait continuellement dans son lit une bassinoire pleine de neige.
Un tel régime ne pouvait tarder à détruire une constitution débile. On a accusé Philippe II d'avoir empoisonné son fils; rien ne le prouve. Mais n'a-t-on pas laissé celui-ci accomplir un véritable suicide?
Vers la fin de juin la fièvre redoubla, et la dyssenterie éclata accompagnée de vomissements. Don Carlos mourut le 24 juillet 1568. Les détails qu'on rapporte de ses derniers moments prouvent qu'il vit approcher sa fin avec calme et une pleine possession de son intelligence : ce qui semble autoriser à croire que le mal dont il était atteint était plutôt une maladie nerveuse intermittente qu'une démence véritable.
Ainsi mourut le petit-fils de Charles-Quint : mort lamentable, où tous les contemporains soupçonnèrent un odieux drame domestique, où l'histoire s'est jusqu'ici obstinée à voir une vengeance atroce ou un acte de fanatisme de Philippe II. Il faut être juste pour tout le monde, même pour Phihppe II. En s'opposant à la fuite de son fils, en le retenant prisonnier dans son palais, il usa du droit incontestable du père et du roi. Mais peut-être le malheureux don Carlos fut- il plus traité en criminel d'État qu'en malade. Si on ne le tua point, on le laissa se tuer; et on peut croire que sa mort fut autant un soulagement pour le roi qu'un chagrin pour le père. Quoi qu'il en soit, Philippe II, pour avoir voulu envelopper d'ombre cet événement, u
porté longtemps, aux yeux de la postérité, le poids d'un crime de plus. C'est le premier châtiment des tyrans, qu'on leur prête les crimes mêmes qu'ils n'ont pas commis. On a dit souvent que don Carlos avait été livré au grand inquisiteur. Llorente, qui a eu entre les mains les archives du saint-office , n'y a rien trouvé de relatif à l'infant. Ce qui a donné naissance à ce bruit, c'est probablement le mot célèbre de Philippe II au luthérien Carlos de Sessa, qui, avant de monter à l'échafaud, lui reprochait sa cruauté : « J'ap- « porterais moi-même le bois pour brûler mon propre « fils, s'il était aussi pervers que toi*. »
J'ai parlé tout à l'heure de Montigny, et rappelé son arrestation. Sa fin fut plus tragique encore que celle de don Carlos. C'est aussi là un épisode de l'histoire de Phihppe II, sur lequel des documents récemment publiés ont jeté une lumière inattendue; mais, cette fois, la vérité s'est trouvée plus horrible que l'histoire.
Florent de Montmorency, baron de Montigny, était frère cadet du comte de Hoornes : ils étaient issus d'une branche de la maison de Montmorency transplantée au siècle précédent en Flandre. Montigny était un des principaux seigneurs du pays : sa fidéUté au roi n'avait jamais été douteuse, non plus que son zèle pour la
1 Yo irahere la léna para qttemar a mi hijo, si fuere tan maîo como vos. Colmenarns. Hist. de Segovia, — Voyez sur ce tragique épisode le récent ouvrage de M. Gachard, don Carlos et Philippe II, et celui de M. Charles de Mouy.
4i0 VOYAGE EN ESPAGNE
foi catholique. Philippe II lui avait donné la croix de la Toison d'or, et l'avait nommé gouverneur de Tournai.
En 1566, la régente des Pays-Bas l'avait envoyé à Madrid pour porter au roi les vœux des députés. On lui avait donné pour collègue, dans cette dangereuse ambassade, le marquis de Berghes. Tous deux devaient demander l'aboUtion de l'inquisition, l'adoucissement des édits rendus contre les hérétiques, et la convocation des états généraux. Ils arrivèrent à Madrid le 17 juin 1566. Instruit par avance de l'objet de leur mission, Philippe II dissimula son irritation et les accueillit avec affabilité : ils ne tardèrent pas à comprendre que leurs efforts seraient vains, et qu'il n'y avait rien à espérer de la clémence du roi. Ils voulaient repartir ; Philippe II, d'accord avec le duc d'Albe, qui venait d'arriver dans les Flandres, les retint par de belles paroles et d'insidieuses promesses. .
Mais bientôt les événements se précipitent, et rendent toute dissimulation inutile. Le 9 septembre 1567, le duc d'Albe faisait arrêter les comtes d'Egmont et de Hoornes, inaugurant par là le système de terreur qui allait couvrir de sang les Pays-Bas. Un mois après , Montigny est arrêté à Madrid, et enfermé dans l'Alcazar de Ségovie , lieu habituel de détention des prisonniers d'État. Le marquis de Berghes était mort peu de temps auparavant.
Plus d'une année se passe avant qu'on s'occupe de lui faire son procès. Étroitement séquestré , sans nouvelles du dehors, le malheureux prisonnier ignorait ce
qu'on lui imputait; il ignorait quels événements se passaient aux Pays-Bas; il ignorait jusqu'à la mort funeste de son frère, décapité avec Egmont.
Enfin il fut décidé que, tout en restant détenu en Espagne; il serait jugé aux Pays-Bas par le tribunal institué pour connaître des crimes d'État : c'était dire qu'il serait jugé par le duc d'Albe. On lui imputait d'avoir tenu des propos pernicieux contre le roi ; de s'être associé aux demandes des seigneurs contre l'autorité du roi; faits qui étaient qualifiés crimes de rébellion, de conspiration et de lèse -majesté. On a l'interrogatoire de Montigny; à lui seul il prouverait son innocence. Mais l'issue ne pouvait être douteuse.
Un peu plus d'un an après le dernier interrogatoire , le 4 mars 4570, un arrêt portant peine de mort fut prononcé à Bruxelles par le duc d'Albe. « Votre Majesté, écrit-il au roi, voudra sans doute que l'exécution ait lieu en Espagne , car ici la chose serait difficile. »
Philippe II fut de cet avis. Il craignit que cette mort ne ranimât dans les Pays-Bas l'agitation qui semblait se calmer. Il voulut donc que l'arrêt fût exécuté « avec aussi peu de bruit que possible ».
Un conseil fut tenu pour délibérer à ce sujet. Voici comment il est rendu compte de cette étrange délibération dans une relation confidentielle envoyée au duc d'Albe par ordre du roi, et annexée à une de ses dépêches : « Tous ont été d'accord qu'il n'était pas oppor- « tun de recommencer à verser le sang, ni de donner « lieu aux sentiments douloureux qu'auraient éprouvés
4iâ VOYAGE EN ESPAGNE
(( non -seulement les parents et amis de Montigny, « mais tous les naturels des Pays-Bas , dont le mécon- « tentement et les murmures auraient été d'autant plus « grands que , le coupable se trouvant en Espagne , on « n'aurait pas manqué de prétendre qu'il avait été (( sacrifié sans pouvoir se défendre juridiquement. La (f majorité pensait donc qu'il convenait de lui faire « prendre un mets ou une boisson empoisonnée, dont « il mourût peu à peu, de sorte qu'il eût le temps, « pendant sa maladie, d'arranger les affaires de son « âme. Mais Sa Majesté a jugé qu'en suivant cette « marche on ne ferait pas un acte de justice, et qu'il « valait mieux qu'il subît en prison même le supplice « du garrote (de l'étranglement), d'une manière assez (( secrète pour que personne n'en eût jamais connais- « sance , et qu'on pût croire qu'il était mort de sa mort (( naturelle. La chose ayant été ainsi résolue, comme (( aussi que le mariage de Sa Majesté se ferait à Se- (( govie, Sa Majesté a ordonné que ledit sieur de Mon- (( tigny fût transféré du château de cette ville à celui (( de Simancas \ »
En conséquence, Montigny est transporté dans la citadelle de Simancas; et, le l*^'' octobre, une cédule royale j datée de l'Escurial enjoint au gouverneur de cette cita-
I délie de remettre le condamné à l'alcade de Valladolid ,
chargé de faire exécuter la sentence.
! Quelques jours à l'avance, Montigny, sous un pré-
I 1 Coleccion de documentas ineditos para la historia de Espana. Ma-
drid, 1844,
texte, est isolé : on lui retire ses domestiques; on ne lui permet plus de se promener dans le château; on le tient enfermé dans une chambre séparée.
Un médecin de la ville de Simancas est appelé dans la forteresse , et mis dans le secret. On répand le bruit que le prisonnier est malade , atteint d'une fièvre maligne. Le médecin vient plusieurs fois par jour, et fait
apporter ostensiblement des potions, des médicaments appropriés à la nature du mal annoncé. Il répète en ville que, selon toutes les apparences, Montigny sera emporté avant le septième jour.
Les choses ainsi préparées, et tout étant convenu à Tavance entre l'alcade de Valladolid et le gouverneur, qui s'étaient vus secrètement à cet effet, le samedi 14 octobre, entre neuf et dix heures du soh% l'alcade
est introduit furtivement dans la citadelle, avec un greffier et (comme disent les instructions royales) « la personne dont il faudra se servir pour exécuter l'arrêt». Ils pénètrent dans la chambre où le prisonnier était couché. Le greffier lui lit la sentence , et Talcade lui
annonce que le roi, « usant de clémence à son égard, » a adouci la peine en ordonnant que l'exécution n'aurait pas lieu en public.
Un prêtre fut introduit alors , et le condamné employa à se préparer à la mort toute la nuit du samedi et la
journée du dimanche. Montigny remit à ce prêtre une petite chaîne et une bague pour sa femme. On lui permit de faire quelques dispositions dernières par lettre ou testament , mais à la condition expresse a qu'il s'exprimât comme un malade qui craint de mourir de sa maladie, et qu'il ne fût fait aucune mention de l'exécution. »
Enfin , dans la nuit du lundi, à deux heures du matin , « après qu'il se fut, dit la relation, recommandé à Dieu aussi longtemps qu'il le voulut, » le bourreau fit son office. Aussitôt après, l'alcade, le greffier et l'exécuteur repartirent pour Valladolid, où ils arrivèrent avant le lever du soleil. On avait menacé de mort ces deux derniers, s'ils ouvraient la bouche au sujet de ce qui s'était passé à Simancas. — Ne dirait-on pas des assassins qui se dérobent après avoir fait dans Tombre un mauvais coup?
Suivant un usage fréquent, le corps fut enveloppé d'un froc de moine , qui, étant serré au cou , cachait les traces de la strangulation. Conformément aux instructions royales, qui avaient tout prévu, tout réglé dans le plus grand détail et avec la plus étrange minutie, les obsèques furent célébrées solennellement. « Une fois (( l'exécution faite et la mort rendue publique, avec « toutes les précautions recommandées ci-dessus pour « qu'on ne sache pas qu'elle a eu lieu par justice, on « s'occupera de l'enterrement, qui se doit faire publi- « quement, avec une pompe modérée, et dans l'ordre « et la forme accoutumés pour les personnes de la « qualité du condamné, avec grand'messe, vigiles et « autres messes basses en nombre raisonnable. Jl ne « sera pas hors de propos d'habiller de deuil ses domes- (( tiques... \ »
Le gouvernement écrivit des dépêches officielles dans lesquelles étaient racontées la prétendue maladie et la mort naturelle de Montigny. Ces dépêches, envoyées au duc d'Albe , furent publiées par lui aux Pays- Bas. Mais le roi lui avait fait remettre en même temps la relation confidentielle. Lui-même lui écrivait, le 3 novembre : « La chose a si bien réussi que jusqu'à « présent tout le monde croit que Montigny est mort « de maladie. S'il est mort intérieurement dans des « sentiments aussi chrétiens qu'il l'a manifesté, il est (( â croire que Dieu a eu pitié de son âme. »
Cette touchante sollicitude du bourreau pour le salut
1 Instruction royale à Talcade de Valladolid.
éternel de sa victime ne lui fait point perdre de vue les conséquences temporelles de TafTaire. Sa dépêche au duc d'Albe se termine par cette phrase significative : « Il vous reste maintenant à faire juger la cause de « Montigny comme s'il était mort de sa mort naturelle , « ainsi qu'on a jugé celle du marquis de Berghes. » (On comprend qu'il s'agit ici d'arriver, par un arrêt
public, à la confiscation des biens du condamné.) (( De cette façon, il me semble qu'on a atteint le but (( qu'on se proposait, puisqu'on a fait justice, et évité « la rumeur et les fâcheux effets d'une exécution pu- (( bUque. »
Philippe II, visiblement, est content de lui. Le secret avait été bien gardé. L'instinct public néanmoins soupçonna quelque chose : on crut vaguement à un empoisonnement. Mais c'est seulement dans ces derniers temps que la vérité tout entière s'est fait jour.
4i8 VOYAGE EN ESPAGNE
par la publication des instructions secrètes et des dépêches confidentielles. Tous ces documents avaient été soigneusement réunis et conservés, par ordre du roi, dans les archives de Simancas. Il semble qu'il ait tenu à ce que la postérité n'ignorât rien de cette sombre tragédie, et qu'elle lui sût gré de sa clémence, ou du moins pilt admirer son habileté.
d'un usage général en Portugal; elle fait partie de l'éducation libérale, et le gouvernement même l'a rendue obligatoire dans beaucoup de cas. Ces Portu-
i30 VOYAGE EN ESPAGNE
gais se plaignent comme nous de la morgue des Espagnols et de leurs façons peu hospitalières. Chose singulière! les Portugais et les Espagnols appartiennent à la même race ; leur origine est commune , leurs langues sont sœurs : et pourtant ce sont aujourd'hui deux peuples qui ne se ressemblent presque par aucun côté. Caractère, mœurs, esprit, tout diffère entre eux. Les Portugais n'ont ni la pai^esse ni l'outrecuidance dédaigneuse des Espagnols. Ils sont actifs, laborieux; leurs mœurs sont douces et bienveillantes. Ils ont l'esprit ouvert aux idées modernes, le goût de l'instruction, le désir du progrès, l'amour de la liberté. 11 semble que le souvenir d'une conquête odieuse, le ressentiment d'une oppression sanglante, aient armé ce petit peuple et l'aient préservé des vices et des malheurs de son grand voisin. Il a échappé, en recouvrant son indépendance, au despotisme qui a causé la ruine de la monarchie espagnole. Aussi ne lui parlez pas de s'annexer à l'Espagne. L'Espagne, qui a toujours d'elle-même une très-haute idée, caresse volontiers ce projet, persuadée qu'elle ferait au Portugal,
En le croquant j beaucoup d'honneur.
Mais le Portugal n'est point du tout d'humeur à se laisser croquer ; et il a bien raison. Dans ses modestes frontières , il est libre et prospère ; il est heureux et tranquille. En s'alUant à l'Espagne, ou plutôt en se laissant absorber par elle , il épouserait la banqueroute et l'anarchie.
En quittant TEscurial , on s'enfonce dans le Giiadarrama. Cette partie de la route est tres-pittoresque. Les montagnes se couvrent de pins, d'érables, de chênes verts. On monte, et bientôt un vaste horizon se
déploie devant vous; Tœil plonge dans de profondes vallées, et au loin se dressent les cimes neigeuses de la Sierra.
Cette contrée est une des plus rudes et des plus sauvages de TEspagne. Nous traversons la chaîne dans
sa partie la plus abaissée ; mais vers Test, la montagne se hérisse de pics aigus, et se creuse en gorges abruptes. La population est misérable et à demi sauvage. En plusieurs localités, ces pauvres gens, faute de maisons et de cabanes , habitent des espèces de tanières creusées dans le sol , et pareilles à des repaires de bêtes fauves. Les hommes sont grands, secs, d'mi type énergique. Ils ont les traits maigres et durs, le regard défiant et farouche. La plupart du temps, ils n'ont pour vêtement que des peaux de chèvres.
Avila est située sur le versant septentrional du Guadarrama : c'est la première ville de la Vieille-Castille. Avant le chemin de fer, on ne la visitait guère. Perdue dans les montagnes, elle était presque inaccessible; on n'y arrivait qu'à dos de mulet, et par quels chemins! On peut dire sans exagération que la voie ferrée, en la touchant au passage , l'a comme exhumée et révélée aux touristes. Et, en vérité , elle en valait la peine. Imaginez une ville du xiii« siècle conservée , comme on dit vulgairement, sous cloche. Son isolement lui a laissé sa physionomie antique, son caractère du moyen âge. Il semble que le temps n'ait pas coulé pour elle : elle est ce qu'elle était au temps de saint Ferdinand.
Une haute muraille, percée de neuf portes, flanquée de grosses tours , les unes carrées et de style arabe , les autres rondes avec des créneaux droits, forme autour d'elle une enceinte continue. Cet aspect de cité féodale et guerrière , si vous entrez , vous le retrouvez partout. La ville, toute de granit, est sombre, noire; les maisons
ont un air de forteresses; aux portes, aux angles, elles ont leurs blasons seigneuriaux sculptés dans la pierre. Les fenêtres sont garnies de grilles massives. La cathédrale , austère et nue, moitié temple, moitié alcazar, est couronnée de créneaux. A chaque pas on rencontre des
couvents, dont quelques-uns sont de somptueux édifices. On en comptait, il y a quarante ans, vingt-deux, tant d'hommes que de femmes, dans une ville qui n'a guère que quatre mille habitants.
Avila est la patrie de sainte Thérèse. Elle y naquit le 28 mars 1515, d'une famille noble et riche. Son père se nommait Alphonse Sanchez de Cepedo. C'était un temps de foi ardente et d'exaltation romanesque. La chevalerie se mêlait à la reUgion, et dans toute l'Es-
pagne les âmes semblaient prises d'une soif d'héroïsme. A dix ans, Thérèse part un matin, avec son frère Rodéric, âgé de quatre ans , pour aller chercher le martyre ôhez les Maures. Ramenés au logis paternel, les deux fugitifs se font ermites dans le jardin de la maison.
Jeune fille, Thérèse aime ardemment le monde et la parure. Surtout elle dévore les romans de chevalerie, qui passionnaient alors toute TEspagne. Elle passait les nuits, dit-elle , à les lire ; elle en composa même un , de moitié avec son frère Rodéric.
A vingt ans, prise d'une terrible maladie nerveuse, torturée pendant trois années par la fièvre et la paralysie, elle prend la résolution de renoncer au monde et d'entrer en reUgion. Retombée une fois encore dans ses premiers entraînements, elle se donne enfin toute à Dieu. De ce moment, sa vie devient une vie héroïque. Elle s'impose pour mission la réforme du Carmel, où elle a pris le voile. Accablée d'infirmités, enfermée comme vagabonde, repoussée par les villes et par les prélats, elle ne se décourage de rien. Elle écrit à Philippe II. Elle lutte contre des obstacles de toute nature avec une persévérance, une foi, une sérénité d'âme que rien ne lasse ; elle finit par réorganiser les carmélites d'Espagne en même temps que saint Jean de la Croix, inspiré par elle, réformait les couvents d'hommes du même ordre.
Nous avions eu la pensée de visiter en passant Ségovie. La station du chemin de fer la plus rapprochée de cette ville est San-Chidrian. Les cartes indiquent
que de ce point une route conduit à Ségovie. Mais nous commençons à avoir assez l'expérience de TEspagne pour savoir quelle confiance il faut avoir dans les cartes et les Indicateurs de chemins de fer. Renseignements pris, il en résulte : !« que la station de San-Chidrian n'est qu'une baraque en bois, plantée au milieu d'un
désert et où perchent mélancoliquement deux employés solitaires; 2<^ que la locaUté qui porte ce nom est à trois ou quatre kilomètres de la station, et que si on tient à ne pas abandonner ses bagages, il faut les porter sur son dos, attendu qu'aucun véhicule d'aucune sorte ne se trouve à la disposition des voyageurs; 3° que la susdite localité est un misérable hameau où l'on est exposé à mourir de faim, et où l'on ne trouve à louer (quand on en trouve) que d'abominables charrettes à rompre les os; ¥ enfin que la route pour aller
à Ségovie est des plus mauvaises, et dans la plus grande partie de son parcours traverse de grandes plaines de sable affreusement tristes. Tout cela nous a fait réfléchir; et, réflexion faite, nous avons renoncé à Texcursion de Ségovie. Quand on tient à faire ce voyage , le mieux est de louer une voiture à Madrid et de prendre la grande route de Saint-Ildefonse. — Ségovie par elle-même n'a rien de remarquable : riche et prospère autrefois, elle est aujourd'hui pauvre et silencieuse. La grande industrie qui l'avait rendue célèbre, et qu'elle semble avoir due aux Arabes, est quasi morte. Elle produisait autrefois vingt-cinq mille pièces de drap par année ; elle n'en produit pas maintenant deux cents; elle occupait quatorze mille ouvriers, sa population totale est tombée à six mille âmes. Ce qu'on va voir à Ségovie, c'est son Alcazar, joli monument gothique bâti par Alphonse VI ; malheureusement un incendie l'a détruit en partie, il y a quelques années; c'est surtout l'aqueduc, magnifique ouvrage des Romains, qui serait aussi tombé depuis longtemps en ruine si ses indestructibles matériaux ne défiaient à la fois le temps et l'incurie espagnole.
D'Avila à Burgos, on traverse la Vieille- Castille. C'est une terre fertile : même dans l'état déplorable où est tombée l'agriculture espagnole, et bien que de vastes espaces demeurent en friche , il y a peu de pays au monde qui produisent autant de blé, et du blé d'aussi bonne qualité. Mais il n'y a pas non plus de pays au monde qui soit d'un aspect plus morne et plus triste. De rares habitations; à perte de vue, une
plaine rasée et nue; ni arbres, ni haies, ni buissons. Çà et là le sol se relève en collines basses, aux croupes arrondies et pelées ; de distance en distance , au fond de petites vallées, un cours d'eau se dessine
par une ligne légère de grandes herbes ou de quelques saules. On chemine pendant des heures sans que le paysage change : c'est toujours le même vaste horizon , la même nudité, la même monotonie. Encore voyonsnous ce pays dans la saison la plus favorable et sous son aspect le plus riant : les jeunes blés, les prairies le
couvrent presque partout d'un tapis de verdure. Mais, l'été, c'est un désert brûlant comme les sables d'Afrique ; l'hiver, c'est une steppe glacée que dévaste le vent du nord.
Il n'a pas toujours été ainsi nu, et dépouillé. Du temps d'Alphonse XI, au commencement du xrv« siècle, il y avait en Castille des bois où le roi chassait l'ours et le sanglier. Il est vraisemblable que les longues guerres contre les Maures ont été une des causes qui ont amené le déboisement du pays. Quand on entrait en campagne, c'était, des deux côtés, en coupant les arbres, en incendiant les maisons. Aujourd'hui encore, . en Algérie, la guerre ne se fait pas autrement. Mais une autre cause , plus active , vint bientôt s'ajouter à celle-là, et continua d'agir d'une façon désastreuse, quand la première avait depuis longtemps cessé. Je veux parler de la mesta. On a appelé de ce nom, en Espagne , le droit de vaine pâture réservé aux troupeaux de quelques grands seigneurs. Grâce à cet exorbitant privilège, qui était devenu une véritable institution sanctionnée par la loi, d'innombrables troupeaux de moutons dévastaient régulièrement deux fois par an les campagnes des deux Castilles, de l'Estramadure et de la Manche : au printemps, gagnant les montagnes pour y passer l'été; à l'automne, redescendant dans la plaine pour y demeurer l'hiver. Sous Charles-Quint et Philippe II , on n'estimait pas à moins de sept à huit miUions le nombre de ces moutons nomades. Il est aisé de comprendre comment, non -seulement les bois, mais jusqu'aux arbrisseaux , ont dû disparaître sous la
dent de ces animaux. C'était quelque chose de semblable aux sauterelles d'Egypte. Cette absurde et désastreuse institution n'a été abolie que vers 1825. Mais le mal subsiste, et il faudra des siècles pour le réparer. Ajoutez qu'aujourd'hui le préjugé des paysans l'entretient. Ils croient que les arbres nuiraient à leurs récoltes, qu'ils multipheraient les oiseaux, et que les oiseaux mangeraient leur blé.
Nous sommes à Burgos à dix heures du soir.
Il y a peu de villes qui occupent dans l'histoire d'Espagne une place aussi importante que Burgos. ■ Elle fut la première capitale de la jeune royauté nationale, sortie des montagnes des Asturies. Aussi s'appelait-elle elle-même avec orgueil Caput Caslillœ, — Madré de Reyes, — Restauradora de Rehios.
Les monuments qui subsistent de sa gloire passée sont malheureusement peu de chose. Il n'y a plus que des ruines de son vieux château du temps des Maures, sombre donjon souillé de bien des crimes, témoin de bien des tragédies. Là, Alphonse dit le Sage fit mourir son frère Fadrique; et Sanche le brave, son frère don Juan. Là, Pierre le Cruel, âgé seulement de seize ans, ouvrit la longue série de ses crimes en faisant assassiner devant lui Garci Lasso de la Vega, ennemi de son ancien gouverneur Albuquerque. Garci Lasso est mandé au palais, un soir, à l'arrivée du roi. Il s'y rend dès le lendemain, malgré les avis officieux que la reine mère lui a fait donner. A peine en présence du roi, il est arrêté. « Alors Garci Lasso dit au roi : Sei- « gneur, que ce soit votre merci de me faire donner un
i62 VOYAGE EN ESPAGNE
(( prêtre pour me confesser. » Et il dit à Ruy Fernandez c( de Escobar : « Ruy Fernandez, mon ami, je vous prie « d'aller à dona Léonore, ma femme, et de m'apporter (( un billet d'absolution du pape , qu'elle a. » Et Ruy « Fernandez s'en excusa, disant qu'il ne le pouvait « faire; et alors ils lui donnèrent un prêtre, qu'ils (( trouvèrent par aventure. Garci Lasso se retira vers (( un petit portail qui était dans le palais, sur la rue, (( et là commença à parler avec lui de pénitence. Et le (( prêtre disait depuis, qu'à cet instant il l'observait (( pour voir s'il avait quelque couteau, et qu'il ne lui en (( vit point... Quelques instants après, le roi ordonna f( aux huissiers qui gardaient le prisonnier, de le tuer. « Ils le frappèrent de beaucoup de blessures , jusqu'à (( ce qu'il en mourût, continue le naïf chroniqueur. Et « le roi ordonna qu'ils le jetassent dans la rue; et cela « fut fait; et ce même jour, qui était un dimanche, « comme le roi venait d'arriver dans la ville de Burgos, « il y avait une course de taureaux sur la place, au « lieu où gisait Lasso. On ne l'enleva point de là; et le (( roi vit comme le corps de Garci Lasso était couché (( par terre;- et comme les taureaux passaient sur lui, « il ordonna de le mettre sur un banc, et ainsi tout (( ce jour il resta là*. »
La cathédrale de Burgos est célèbre. Elle s'annonce de loin par deux hautes flèches, percées à jour, hérissées de sculptures , et entourées d'une forêt de clochetons d'une grande légèreté. Ce premier aspect est
1 Ayala , Crom'ca del rey Don Pedro.
séduisant. Mais quand on approche, l'effet diminue. Par une singularité qui heurte , ce me semble , toutes les lois de Tarchitecture , les flèches, surchargées d'ornements un peu lourds, sont grêles comme construction, et manquent de corps. Il y a là je ne sais quel défaut de proportion ou d'harmonie : il semble que dans un monument la légèreté doit toujours s'alUer à une certaine solidité, aune certaine ampleur de formes, qui est la condition première de l'art.
Quand vous entrez, c'est encore pis : la déception est complète. Vous avez la mémoire pleine des descriptions enthousiastes des voyageurs; vous avez rêvé une église du plus beau style , une des merveilles de l'art chrétien au moyen âge. Au heu de cela, vous voyez un édifice d'un style composite , ou plutôt bâtard , mélange désagréable du gothique fleuri et des formes de la renaissance. Le vaisseau manque de grandeur; la nef principale est médiocre; les deux nefs latérales sont écrasées. Au milieu du transsept s'élève une coupole hardie ; mais ses piliers ronds surmontés de corniches, ses pilastres gréco-romains, s'aUient mal avec les voûtes en ogive. Joignez à cela une profusion d'ornements, de moulures, de sculptures, qui fatigue les yeux. Tout cela est riche ; mais tout cela est d'un goût douteux. Somme toute, la cathédrale de Burgos me semble, pour la majesté des lignes, pour la beauté de l'ensemble, pour la pureté du style, beaucoup au-dessous de celle de Séville, et même de la Seo de Saragosse.
Après cela vous trouverez à admirer des détails charmants. Le grand autel, par exemple, est entouré exté-
rieurement de sculptures d'une richesse merveilleuse. Il y a là des prodiges de délicatesse, de lini, d'élégance.
Comme d'ordinaire, un chœur énorme obstrue la nef principale. L'effet est d'autant plus fâcheux, que l'éghse n'est pas très-grande. On dit que Tarchevêque cardinal Puente, homme de goût, voulut un jour faire démolir cette affreuse construction, qui déshonore la cathédrale. Mais le chapitre opposa à ce projet révolutionnaire une résistance invincible. L'archevêque dut reculer.
Dans une des chapelles , on nous a montré ce fameux christ qui est fait d'une peau d'homme. Cette peau a absolument l'apparence du parchemin. On l'a parsemée de nombreuses taches de sang; et pour pousser jusqu'au bout l'imitation de la nature , on a mis sur la tête une perruque de vrais cheveux, et par-dessus une couronne de vraies épines. Autant une simple croix de bois au bord du chemin me parait touchante, autant, je l'avoue, ce réalisme grossier me déplaît.
Sortons vite, si vous m'en croyez, et allons tout à côté voir une belle peinture qu'on attribue à Michel- Ange. C'est une Vierge tenant V Enfant Jésus sur ses genoux. Est-elle réellement de Michel-Ange? je n'en sais rien; et la chose, à ce qu'il paraît, est douteuse. Ce qui est sûr, c'est qu'il y a là des qualités de premier ordre. On sent l'ongle du lion. Si le grand artiste florentin n'a pas tenu le pinceau, il a bien pu dessiner cette tête de vierge si fière et si noble, cet enfant d'une divinité si austère.
N'oublions rien. Il faut bien s'arrêter, en traversant
une des sacristies, devant ce vieux coffre de chêne tout bardé de fer, tout vermoulu et à moitié tombé en poussière, qui est attaché à la muraille. A en croire la légende , c'est le coffre que le Gid donna en gage , plein de sable et de pierres, à deux juifs dont il avait emprunté une grosse somme. Banni par le roi, le héros part; il
quitte son domaine de Bivar, accompagné de soixante bannières. Mais il fallait nourrir ses compagnons. «Alors, « dit la chronique, le Cid prit à part Martin Antolinez, (( son neveu, et l'envoya trouver à Burgos deux juifs, « Rachel et Bidos, avec lesquels il avait coutume de « trafiquer de son butin : il leur mandait qu'ils vinssent ce le trouver au camp. Cependant il fit prendre deux « coffres grands et garnis de fer, munis chacun de trois
« serrures, et si lourds qu'à peine quatre hommes pou- « vaient en soulever un , même vide. Et il les fit rem- « plir de sable , et couvrir la surface d'or et de pierres « précieuses. Et quand les juifs furent venus, il leur « dit qu'il avait là quantité d'or, de perles et de pier- « reries, et que^ ne pouvant emporter ce grand avoir « avec lui, il les priait de lui prêter sur ces deux coffres (( ce dont il avait besoin; ajoutant, avec des paroles « amicales, que s'il ne les paie pas au bout de l'an, ils « les vendront et recouvreront les intérêts. Et les juifs (( lui prêtèrent trois cents marcs d'or et trois cents « d'argent \ »
Le Poème du Cid, qui est le plus ancien moniunent de la littérature espagnole, et qu'on croit contemporain ou à peu près du Campeador, raconte l'anecdote à peu près dans les mêmes termes; et il ne dit point que le héros ait jamais rendu aux deux juifs l'argent qu'il avait obtenu d'eux par cette supercherie. Il ne semble pas même que le poète ait supposé qu'on pût lui en faire un reproche. En ce temps-là, rançonner un juif était péché véniel; lui tirer de l'argent par ruse, était de bonne guerre. Deux siècles plus tard, on voit encore les députés des communes de Castille demander au roi qu'il leur soit permis de faire banqueroute à leurs créanciers juifs. Mais le sentiment populaire a voulu cependant depuis absoudre son héros d'une déloyauté. Le Romancero raconte que le Cid, quand il eut pris Valence, ordonna qu'on reportât « aux deux honorés
t Vronica (hl Cid , chap. xc.
juifs » l'argent qu'ils lui avaient prêté, a Priez-les de « vouloir bien me pardonner; car je n'ai fait cela que , « pressé par la nécessité. Mais, bien qu'ils pensent que « ce qui est dans les coffres est de sable, l'or de ma « parole y resta enfermé. » Ce dernier trait est visiblement moderne.
Dans Burgos, tout vous parle du Cid; vous en trouvez le souvenir à chaque pas. Son fief héréditaire était, selon la chronique, à Bivar ou Vivar; mais la tradition a voulu le faire naître à Burgos. Il faut bien le croire, puisque ainsi l'atteste une inscription mise sur un pilier, à la place où , dit-on , fut sa maison.
En este sitio estuvo la casa y naciô el aâo de MXXVl Rodrigo Dîaz de Vivar, llamado el Cid Campeador.
Il n'y a pas de plus grand nom que celui-là dans la vieille Espagne; c'est le plus éclatant de ceux qu'a consacrés la poésie héroïque du moyen âge. Mais sous ce grand nom il y a une figure singulièrement complexe ; ou , pour mieux dire , il y a en réalité plusieurs Gids, qu'il ne faut pas confondre. Le Cid de Guilhen de Castro et de Corneille ne ressemble guère à celui des vieilles romances, ni surtout à celui de l'histoire.
Celui de l'histoire est peu connu. La légende se mêle tout de suite, sur ce sujet, à la chronique. Il est possible même (c'est un phénomène historique assez fréquent) que la tradition ait rassemblé sur un seul nom
des récits primitivement distincts , et attribué à un seul homme les hauts faits de plusieurs. Quoi qu'il en soit, ce Rodrigue de Bivar, appelé le Cid, c'est-à-dire seigneur, par les Arabes ; appelé le Campeador, c'est-àdire le Batailleur, par les Espagnols, nous apparaît dans ces temps obscurs comme un rude et indomptable soldat, violent, colérique, ne quittant point le harnais, ne vivant que pour la guerre et vivant de la guerre ; vassal fort indépendant et fort hautain, ne craignant guère plus Dieu que le roi; assez indifférent d'ailleurs au drapeau sous lequel il se battait, pourvu qu'il trouvât occasion de donner de bons coups d'épée, et surtout de faire un riche butin. Il semble, en effet, chose qui n'était point rare à cette époque parmi les chrétiens, qu'il eût fait ses premières armes au service des rois arabes, d'où lui était venu le surnom qui lui est resté. Les chroniques arabes vantent ses exploits contre le comte de Barcelone et le fils de Ramire.
Quand le Cid veut entrer en campagne , des hérauts font appel à ceux qui désirent prendre les armes et le suivre. S'ils l'accompagnent, ils auront une part proportionnelle du butin; s'ils succombent, ils gagnent l'absolution en combattant les infidèles. L'armée est surtout employée aux algaras, ou incursions en pays ennemi. On n'attaque guère les villes, qui ne peuvent être prises que par famine. Après chaque combat, le butin est mis en commun et partagé. Le Cid reçoit pour sa part un cinquième ; les cavaliers ont le double des piétons *.
i Voyez le Poème du Cid,
Ce Cid historique, dont les vieux monuments du XI® et du XII® siècle nous ont conservé à peine quelques traits , on le retrouve déjà un peu adouci et agrandi dans les plus anciennes romances. La grossièreté des mœurs, la rudesse des caractères, l'indépendance altière du vassal vis-à-vis du roi, la naïveté de sentiment et de langage, mêlée à un héroïsme barbare, s'y montrent encore, bien que déjà les récits légendaires recouvrent le fond primitif de l'histoire. Mais le Cid est meilleur chrétien ; il est devenu le héros de l'indépendance nationale, le soldat de la patrie et de la foi, le grand vainqueur des Maures, qui tremblent à son nom.
L'imagination populaire continue son œuvre, et dès lexrv® siècle, dans les dernières poésies du Romancero, le Cid n'est déjà plus un homme, c'est un type. La nation espagnole s'est, en quelque sorte, personnifiée dans ce héros légendaire. Elle l'a fait à son image embellie et idéalisée. Elle l'a doué de toutes les vertus; elle en a fait le modèle des chevaliers chrétiens, fidèle à Dieu, à son roi, à sa dame, dévot à la Vierge et aux saints.
Enfin la poésie raffinée de la renaissance modifie encore et altère le personnage primitif. L'homme de guerre brutal et violent fait place à un hidalgo tout poétique , véritable idéal de noblesse et de générosité , de loyauté et d'honneur, de galanterie et de bravoure. C'est là le Cid que les poètes dramatiques ont mis sur la scène, lui donnant un langage et des sentiments tout modernes, et, pour ajouter au pathétique, lui prêtant
pour Chimène un amour dont il n'y a pas trace dans les vieux chants populaires.
De ces diverses figures confondues sous le même nom, la plus curieuse assurément, parce qu'elle est la plus vraie, c'est, sinon le Cid historique, dont on ne
sait rien de bien positif, du moins le Cid des chroniques et des romances anciennes. Là du moins apparaît, à la place d'un personnage de convention, la physionomie originale d'un peuple et d'une époque.
Dans les romances , Rodrigue , avant le duel où il tue le comte, ne connaissait point Chimène. Cet amour mutuel, déjà né entre les deux jeunes gens, cette union projetée et tout à coup entravée par l'insulte faite à D. Diègue, ce combat héroïque que se livrent dans l'àme des deux amants la passion et le devoir, tout cela est de l'invention du poëte moderne : admirable invention, disons-le, car elle crée une des situations les plus belles et les plus pathétiques qui soient au théâtre, et elle nous rend seule supportable le dénouement.
Mais au xii' siècle on n'avait pas ces délicatesses, et dans le Romancero, ni Rodrigue ni Chimène ne laissent voir des sentiments aussi nobles , selon notre manière actuelle de voir. Les hommes, en ce temps-là, ne mettaient pas l'honneur où nous le mettons. Pour Rodrigue, l'honneur consiste uniquement à tirer vengeance du comte et des siens ; pour Chimène, à obtenir satisfaction du tort que Rodrigue lui a causé en tuant son père.
Écoutez la plainte que Chimène adresse au roi :
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« roi, je vis dans le cliagrin. Chaque jour qui luit, je « vois celui qui tua mon père, à cheval, tenant sur le « poing un faucon. Pour me faire plus de peine, il le « lance dans mon colombier. Avec le sang de mes « colombes il a ensanglanté mes jupes... Il m'a tué un « petit page jusque sous les pans de ma robe. — Un « roi qui ne fait point justice ne devrait point régner, « ni chevaucher à cheval, ni chausser des éperons « d'or... »
De quoi Chimène se plaint-elle? Ce n'est pas de ce que Rodrigue a tué le comte. Non; Rodrigue vengeait l'injure faite à son père : c'était son devoir. Le combat a été loyal, le sang a lavé l'outrage : Dieu a prononcé par l'épée. Chimène se plaint des injures et des dommages qu'il fait à elle et à ses serviteurs : « Que si mon « père outragea le sien , il a bien vengé son père , dit- « elle, et il lui doit suffire qu'une mort ait payé son « honneur... Ne souffrez pas, ô bon roi, qu'on m'in- « suite; car tout outrage que l'on me fait, on le fait à « votre couronne. »
Le roi est bien embarrassé. Il voudrait rendre justice ; mais il n'ose. « Oh! que le Dieu du ciel me vienne en « aide! Si je prends ou fais tuer le Cid, mes certes se « révolteront, et si je ne fais point justice. Dieu m'en « demandera raison. »
Cependant la renommée de Rodrigue a grandi. 11 a vaincu cinq rois maures, qui se sont reconnus ses vassaux. Chimène revient à Burgos devant le bon roi. Elle s'agenouille devant lui, et lui dit : « Je suis fille « de don Gomez, comte de Gormaz. Don Rodrigue de
(( Bivar l'a tué avec vaillance. Je viens demander que (( vous me fassiez une grâce en ce jour; et cette grâce, « c'est de me donner Rodrigue pour mari. Je me « tiendrai pour bien mariée; car je suis sûre que ses (( exploits iront en croissant, et qu'il sera le plus grand « qu'il y ait dans votre royaume. Le roi trouva bien (( ce que Ghimène demandait. Il écrivit au Cid des (( lettres pour qu'il vînt où il était. Rodrigue, qui vit les (c lettres que le roi lui envoyait, monta sur Babieça. »
Cette Chimène-là, j'en conviens, est moins héroïque que celle de Corneille. Une des romances contient même à ce sujet ce trait satirique : « Alors parla le roi. « Écoutez bien comme il parla : Je l'ai toujours entendu « dire, — et je vois à présent que c'est la vérité, — « que la femme est un être bien extraordinaire. a Jusqu'ici elle a demandé justice , et maintenant elle « veut se marier avec lui... » Ne raillons pas trop Chimène, cependant, et surtout ne la jugeons pas d'après nos mœurs actuelles. Chimène, son père mort, est sans protecteur. Dans ce monde barbare, tout plein de brigandages et de crimes, une femme sans père ni mari est exposée aux injures, aux déprédations de ses voisins : le faible ne peut vivre qu'à l'abri du fort. Rodrigue l'a faite orpheline, c'est à Rodrigue de la protéger; à Rodrigue, qui est le plus vaillant guerrier de toute la Castille. Voilà l'idée simple et naïve du temps. Et la romance exprime plus loin cette idée d'une façon noble et touchante. Au moment des épousailles, quand il va donner à Chimène la main et le baiser, Rodrigue lui dit, en la regardant tout ému : « J'ai tué
« ton père, Chimène, mais non en trahison. Je l'ai tué (( d'homme à homme pour venger une injure trop « réelle. J'ai tué un homme, et je te donne un homme : « me voici à tes ordres; et, en place de ton père mort, « tu auras un époux honoré. »
Partout, dans le poëme, le Gid a le même caractère violent et batailleur. Il va à Rome ; il baise dévotement la main du pape. Mais dans l'église de Saint-Pierre, voyant le trône du roi de France placé au-dessus de celui du roi d'Espagne, il le renverse d'un coup de pied. Le duc de Savoie lui adresse des reproches, faisant l'éloge du roi de France : « Laissons là les rois, duc, dit Rodrigue, « et si vous vous sentez offensé , accommodons cela à « nous deux : vous pouvez m'en demander raison. Le « pape, quand il a appris cela, a excommunié le Gid. « Gelui de Bivar, le sachant, s'est prosterné devant le (( pape : Absolvezrmoi , dit-il, pape, sinon vous vous « en repentirez. Le pape, père miséricordieux, ré- « pondit : Je t'absous, don Rui Diaz, pourvu que tu « sois dans ma cour poli et sage. »
Si celui de Bivar est si peu respectueux pour le saint-père, il ne faut pas s'émerveiller qu'à l'occasion il traite durement le roi. Alphonse était accusé par la rumeur publique d'avoir fait assassiner devant Zamora son frère don Sanche, roi de Gastille, pour lui succéder. Il arrive de Tolède pour être proclamé à Burgos par l'assemblée des ricos-hombres. Mais auparavant il est sommé par le Gid de se justifier du soupçon qui pèse sur lui, en prêtant, lui et douze des siens, le serment judicatoire. La scène est vraiment belle.
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(( Et le jour que le roi devait jurer, dans l'église de « Sainte-Gadée , le Gid prit dans ses mains le livre des « Évangiles et le posa sur l'autel. Et le roi don Alfonse « étendit les mains sur le livre, et le Gid commença à « l'interroger en ces termes : Roi don Alfonse, vous « venez jurer, touchant la mort du roi don Sanche, « votre frère, que vous ne l'avez pas tué, que vous « n'avez pas été complice du meurtre. Dites : Je le « jure, vous et ces autres hidalgos. — Et le Gid ajouta : (( Si vous en avez su ou ordonné quelque chose, puisce siez-vous mourir de la mort du roi don Sanche, « votre frère! Qu'un vilain vous tue, et non un gen- « tilhomme! qu'il vienne d'une autre terre, et non « de Gastille ! qu'il vous tue avec un couteau , et non « avec un poignard!... — Le roi et les hidalgos qui « juraient avec lui répondirent : Amen '. »
« Le Gid voulut que le roi répétât trois fois le ser- (( ment. La seconde fois, le roi changea de couleur. c( La troisième , il fut très-irrité contre le Gid : « Tu « as mal fait, ô Gid, lui dit-il d'une voix altérée; car (( bientôt tu devras me baiser la main. — Rodrigue (( lui répondit : Raiser la main d'un roi n'est pas pour « moi un honneur. — Éloigne-toi de mes terres, « mauvais chevalier, et que je ne te revoie pas d'ici à (( un an. — Volontiers, dit le bon Gid. Il me plaît que « ce soit là le premier ordre que tu me donnes. Tu « m'exiles pour un an , je m'exile pour quatre '. »
A côté de ces traits de mœurs rudes et fieras, il y a
1 Cronica fiel Cid, cli. lxxvui, lxxix.
2 Homancero du Cid,
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dans les romances du Cid des peintures d'une naïveté et d'une grâce exquise. Je n'en veux citer qu'un exemple. Chimène, dans son manoir de Burgos, attend Rodrigue qui est à la guerre. Il l'a quittée depuis de longs mois : elle est enceinte, elle attend prochainement sa délivrance, et se désole de ne point revoir son époux. Elle écrit au roi don Ferdinand : « A vous, a monseigneur le roi, le bon, le fortuné, le grand; (( votre servante Chimène, fille du comte Loçano, à qui (( vous avez donné un mari comme pour vous rire d'elle, « vous salue des murs de Burgos, où elle vit dans la (( tristesse. — Dieu mène à heureuse fin vos projets!
a Quelle loi de Dieu vous enseigne que vous pouvez, <( pour un si long temps, quand vous êtes en guerre, « démarier deux époux? Quelle raison approuve que, « de jour et de nuit, vous traîniez un jeune gen- (( tilhomme, sans le lâcher pour moi, sinon une fois « par hasard dans l'année?
« Et encore, cette fois-là, il vient tellement couvert « de sang qu'il fait peur à voir. Et quand il est couché « près de moi, il s'endort aussitôt dans mes bras; il « frémit, il s'agite dans ses rêves, se croyant toujours « au milieu des combats. Et l'aube parait à peine, que « les espions et les adalides le pressent de retourner « au combat.
« Je vous le demandai en pleurant, m'imaginant dans (( mon abandon trouver un père et un époux , et voilà (( que je n'ai ni l'un ni l'autre. Comme je ne possède « pas d'autre bien , et que vous me l'avez enlevé , je le « pleure vivant comme s'il était mort... »
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La réponse du roi est charmante. Je regrette de ne pouvoir la citer tout entière : « A vous, Chimène la « noble, la femme d'un mari envié. Le roi qui ne « trouva jamais en vous mauvais vouloir, vous envoie (( ses saints, en foi qu'il vous aime tendrement.
« Vous me dites que je suis un mauvais roi, qui dé- (( marie les mariés, et que pour mes intérêts j'ai peu « de soin de vos chagrins. — Si vous eussiez appris, (( Madame, que je vous enlevasse votre mari pour mes « amours, vous auriez raison de vous plaindre. Mais, « puisque je vous l'enlève seulement pour qu'il com- (( batte nos voisins les Maures, je ne vous fais pas « outrage. Si je ne lui avais pas confié mes armées, (( vous ne seriez qu'une simple dame, et lui un simple (( gentilhomme.
« Quant à ce que vous me dites de son dormir, je ne a saurais le croire...
« Et si un mari vous manque à vos premières couches, c( il n'importe, vous y aurez un roi. Et j'assure un beau « présent à l'enfant dont vous accoucherez. Si c'est un « fils, je vous promets de lui donner une épée, un cheval (( et deux mille maravédis. Si c'est une fille, je promets (( de placer pour sa dot quarante marcs d'argent, du jour (( où elle sera née. »
Ce n'est pas à Burgos, c'est à Saint-Pierre de Cardena, dans un couvent bâti sur son domaine, que fut, dit-on, enseveli le bon Cid. Son renom est tel, qu'après sa mort, la piété populaire l'invoque presque comme un saint. On conte qu'il fait des miracles, qu'il veille toujours revêtu de son armure, au fond de son tombeau. Il est
assis sur son fauteuil, « le vainqueur invincible des Maures et des chrétiens. » Sa grande barbe blanche descend sur sa poitrine, sa vaillante épée Tizona est à son côté. Il ne semble pas mort, mais vivant. Un jour, un juif se trouvant seul dans l'église : « Voilà (( donc, se dit-il, ce Cid si vanté. Ils disent que durant (( sa vie personne ne lui a touché la barbe. Je veux , « moi, la toucher et la prendre dans ma main. » Le « juif approcha la main; mais, avant qu'il eût touché « la barbe, le bon Cid avait saisi son épée Tizona « et l'avait tirée long d'un palme hors du fourreau. » Le juif eut si peur qu'il en tomba à la renverse. Revenu à lui, il se convertit et finit ses jours en bon chrétien.
Je ne suis point allé à Saint -Pierre de Cardena, qui est à trois lieues de Burgos. A quoi bon? Le bon Qd n'y veille plus au fond de son tombeau. Le sépulcre est vide , le couvent désert. Les os du héros ont été apportés à Burgos, et déposés sous ce maigre pilier dont j'ai parlé et qui porte une inscription. Les dieux s'en vont!...
Nous avons visité seulement, à quelques kilomètres de la ville, la chartreuse de Miraflorès. Fondée par le roi don Juan II de Castille, elle fut achevée par sa fille Isabelle la Grande, qui fit venir deux architectes allemands, Jean et Simon de Cologne. Elle y fit faire les mausolées de Jean II, de sa femme Isabelle de Portugal et de leur fils don Alphonse. Ces tombeaux, tout en marbre blanc , placés au milieu du chœur, sont ornés de sculptures vraiment admirables. Les statues du roi et de la reine, couchées sur le monument.
ont une expression calme et douce. Sur les quatre faces et aux angles sont groupées des statuettes d'évangélistes, d'anges, de docteurs, de moines, reliées par des arabesques et des feuillages. On ne peut rien voir de plus délicat et de plus fin. C'est l'art de la renaissance dans sa fantaisie la plus charmante. La seule critique, c'est qu'il y a peut-être surcharge et excès d'ornements. Les détails nuisent un peu à l'ensemble. J'aimerais mieux plus de grandeur et de sobriété.
Nous avons parcouru le cloître. Il est abandonné : les murs, humides, sont tachés, par places, de moisissures et de mousses vertes. L'herbe pousse entre les dalles. Le patio ressemble à un champ en frichje; les ronces et les orties en ont pris possession. Tout cela est triste et désolé. On se demande pourquoi on n'a pas laissé mourir en paix dans leurs cellules les quelques pauvres chartreux qui habitaient ce couvent, et qui du moins entretenaient l'huile dans la lampe de la chapelle. Un seul a trouvé grâce devant la proscription, et obtenu de rester : c'est un pauvre vieillard, l'ancien frère portier sans doute, qui nous promène aujourd'hui dans ces cours désertes. Débris vivant du passé, il erre comme une ombre dans ces ruines.
Cette journée de Burgos est la dernière journée que nous ayons passée en Espagne. Le lendemain nous remontions en wagon pour n'en plus descendre qu'en France.
A peu de distance de ce côté-ci de Burgos, le pays change : les plaines de laCastille finissent; on voit
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surgir à Thorizon les premières montagnes de la Biscaye. A Pancorvo, un de leurs rame;iux se dresse en travers de la route. On dirait que la locomotive va donner de la tête contre cette muraille. Mais on tourne brusquement, et une brèche s'ouvre dans la montagne : il semble qu'elle a été comme fendue en deux par un cataclysme. A droite et à gauche s'élèvent deux hautes aiguilles, placées là comme les piliers d'une porte gigantesque. Par cette coupure passe un torrent; par-dessus le torrent, passe la route royale; par -dessus la route royale, passe le chemin de fer.
Au delà de cette grotte sauvage et pittoresque, se déploie devant vous un riant paysage, formé de jolies vallées remplies d'une végétation vigoureuse. A chaque pas se montrent au penchant des collines, au bord des rivières, de petites villes, de nombreux villages aux maisons brunes, aux toitures sombres, avec des clochers en forme de tours. La terre est habilement cultivée; les arbres reparaissent; les chênes couvrent les parties hautes; les arbres fruitiers couvrent les premières pentes et remplissent les vallées. Vous êtes dans les provinces basques.
Au centre d'une vaste plaine, de l'aspect le plus riche et le plus agréable, avec un bel horizon de montagnes, s'élève sur une petite étninence la jolie petite ville de Vitoria. A partir de ce point, nous commençons à gravir le versant méridional des Pyrénées jusqu'à Alsasua. De là le train semble se précipiter vers l'Océan. On roule d'une hauteur de deux mille pieds avec une rapidité vertigineuse , tantôt sous terre , tantôt au bord des abîmes.
A huit heures du soir, le train s'arrête. On crie : Hendaye! Hendaye! Nous sommes en France.
Ce ne fut pas sans quelque joie que je sentis sous mes pieds le sol natal ; et comme nos bons aïeux quand ils revenaient d'un lointain pèlerinage, je fus tenté de m'écrier : Salut, douce terre de France! Tout me paraissait aimable et souriant : les employés du chemin de fer étaient polis; les gendarmes avaient un air paternel ; jusqu'aux douaniers me semblaient affables. L'Espagne pourtant est bien belle! mais, il faut le dire, les Espagnols me l'ont un peu gâtée; et, grâce à eux, je reviens plus persuadé que jamais de cet adage, qu'à voyager on apprend toujours quelque chose, ne fût-ce qu'à mieux aimer son pays.