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Voyage en Grèce, 1889: Notes et impressions

Parti de Paris le 4 avril. Après m'être arrêté à Pise, Florence, Ancône... j'arrive le 10 à Brindisi.

Temps horrible pendant cette interminable traversée de l'Italie. De la neige à Turin et à Pise, et une pluie diluvienne et glacée à Florence. J'ai passé à Arezzo, à Tauberge Vittoria, dans une immense chambre ruisselante d'humidité, où j'ai vainement essayé de faire du feu, une nuit atroce, et je suis arrivé à Ancône au milieu d'un brouillard aussi épais que ceux de la Tamise. L'Italie au printemps!... Depuis cinq ans, au mois d'avril, je n'y ai pas trouvé un ciel plus clément.

Seize heures pour aller d'Ancône à Brindisi! Quel trajet! Il serait peut-être intéressant s'il n'était pas aussi long. Vers dix heures, le soleil dissipe le brouillard et daigne se montrer; c'est la première fois que je l'aperçois depuis mon départ de Paris, mais il vente frais.

Le chemin de fer fuit entre l'Adriatique, dont les vagues baignent les talus de la voie, et la chaîne des Apennins couverte de neige; audessus planent de lourds nuages.

A partir de Tremoli nous quittons les Apennins et nous courons au milieu de plaines stériles et désertes, toujours le long de l'Adriatique, qui finit par être singulièrement monotone. Arrivé à onze heures.

Descendu avant minuit au grand hôtel des Indes, sorte de caravan-

sérail assez bien tenu, qui sert surtout de halte aux Anglais se rendant aux Indes.

Jeudi 11. — Ce matin, changement de température, le soleil est même chaud; un avant-goût de l'Orient; de ma fenêtre, j'aperçois quelques palmiers et des cactus ; les maisons sans toitures sont extérieurement peintes à la chaux.

La voie Appienne aboutissait à Brindes. Virgile y mourut à son retour de Grèce.

C'est d'ici que partirent les flottes des croisés. Le port, bien abrité, est aujourd'hui sans animation, n'étant visité que par les vapeurs grecs, italiens, anglais, et ceux du Lloyd autrichien.

Je parcours la ville, qui n'offre rien d'intéressant. J'assiste au départ toujours imposant d'un grand vapeur anglais bondé de passagers; l'équipage est presque complètement composé d'Indiens.

A cinq heures, MM. Puech et Paul LafoUye, exacts au rendez-vous que nous nous sommes donné, arrivent de Rome. Ils ont passé par Naples et visité Tarente et Métaponte, qui fut une des plus importantes villes de la grande Grèce.

Les ruines de son temple dorique, situées dans une plaine dévastée que j'apercevrai à mon retour de Grèce, n'ont vraiment d'intérêt que pour les archéologues. Ces messieurs regrettent presque d'y avoir été.

A onze heures nous nous embarquons à bord du Pachino, bateau de la Compagnie Rubattino, assez mauvais marcheur et d'une installation défectueuse. Étant très nombreux à bord nous sommes les uns sur les autres. Au reste, tous ces bateaux qui font le service des côtes du Péloponèse et des îles Ioniennes, qu'ils soient italiens, grecs ou autrichiens, sont également médiocres. 11 n'y a pas à choisir, c'est au petit bonheur.

Vers minuit, au moment où nous levons l'ancre, le temps change encore, la lune se voile, le sirocco se lève. A mon grand étonnement la mer reste calme.

Vendredi 12. — Corfou. Nous y arrivons vers deux heures. Le so-

leil nous a fait un peu défaut pour admirer, le long du canal, d'un côté les montagnes de l'Albanie, dont les sommets sont sous la neige, et de l'autre les collines verdoyantes de Gorfou. Nous les verrons mieux au retour. Elles sont enveloppées d'une brume légère et n'ont pas aujourd'hui cette teinte rose dont se colorent toutes les montagnes de Grèce.

Le rade mérite sa réputation. A notre gauche, la vieille forteresse s'avance dans la mer; en face, la ville; plus loin, à droite, le faubourg Mandukio. L'ancienne ville est pauvre et mal tenue.

Israël y compte trois mille des siens. Aussitôt à terre nous montons dans un excellent landau, et un drogman trop prolixe s'empare de nous pour nous conduire aux sites consacrés.

G'est facile, de très bonnes routes sillonnent l'île; on les doit à la domination anglaise.

Voici les vieux remparts couverts d'une luxuriante verdure, et l'esplanade où manœuvre un bataillon d'infanterie ; elle est traversée par une belle avenue et bordée du côté opposé par des maisons à arcades. Ensuite la rue de la Marine, promenade favorite des Gorfiotes, qui s'étend à une grande distance le long de la côte. Toute cette partie de la ville moderne a fort bon air.

Tournant à droite, nous allons gravir cette petite péninsule, — la merveille de l'île, — comprise entre la mer et la baie de Kalikiopoulo.

En quelques minutes nous atteignons le village de Kastradès. A droite, le fort démantelé de San Salvador. A gauche, on nous signale les restes d'un monument circulaire d'un certain Menekratès, fils de Tlasias, etc., découvert en 1843, et qu'on suppose remonter au Vir siècle avant J.-G.

Gontinuant notre ascension, nous passons devant l'antique chapelle de saint Gorcyre et nous nous arrêtons à la porte de la villa royale de Mon-Repos qu'affectionne particulièrement Sa Majesté hellénique. Rien à dire du pavillon d'habitation; plus que modeste, il est en outre d'un goût douteux. Mais le site est idéalement enchanteur. On y jouit d'une admirable vue sur Gorfou, sa vieille forteresse, sur toute cette partie de l'île que nous venons de parcourir et sur la mer. On nous

montre au sud la propriété que vient d'acheter l'impératrice d'Autriche, qui adore ce pays. Je le comprends : heureux ou malheureux, on doit aimer à y vivre.

Le jardin, fort vaste, est mal dessiné, mais la végétation la plus folle y croît dans un inextricable enlacement. Oliviers, cyprès, orangers, grenadiers, citronniers, figuiers, lauriers, rosiers, jasmins, glycines gigantesques, géraniums arborescents, etc. Et de la flore tropicale : magnolias, eucalyptus, palmiers, bananiers, aloès, papyrus... tout s'y trouve. L'air est saturé de tant de parfums qu'on en est suffoqué, et nous ne tardons pas à regagner notre voiture.

Nous nous engageons dans des chemins entièrement bordés de rosiers. Tout comme à la villa royale, les fleurs y éclosent à profusion. Il n'est pas une maison, même la plus pauvre, qui ne soit garnie de vigne et de roses grimpantes. Dans tous les vergers, des orangers et des citronniers chargés de fruits. C'est un enchantement. Et cependant, quand nous repasserons de nouveau par ici, à notre retour, la végétation aura pris un tel essor que nous ne pourrons en croire nos yeux, et que j'entendrai Puech pousser, à chaque pas, de longs cris d'admiration.

Une pointe que je ferai alors dans une direction opposée me fournira l'occasion d'admirer encore d'autres sites , mais je ne trouverai rien de pareil à ce que nous voyons ici. La partie enchanteresse de l'île est bien cette langue de terre.

Nous traversons maintenant les bois de ces fameux oliviers, les plus gigantesques que l'on connaisse. Nous mettons pied à terre pour les voir de plus près : hauts comme des chênes, avec des troncs creux, énormes, contournés, formés de grosses lianes, qui s'entrecroisent et laissent des vides. Les olives, déjà mûres, tremblent au bout de toutes les branches, et celles qui tombent marquent d'une tache noire le gazon qui couvre le sol de ces futaies.

Nous négligeons les ruines d'un temple qu'on nous signale, et nous arrivons enfin à la pointe extrême de la presqu'île , à cette célèbre plate-forme circulaire nommée le Canon, parce que les Anglais y avaient élevé une batterie, et qui domine la baie de Kalikiopoulo. Le

paysage que nous avons devant nous est, en ce moment, noyé dans une lumière d'une tonalité exquise. A gauche, la mer; à nos pieds, rUe minuscule de Pontikonisi et sa petite chapelle; adroite, la baie qu'entourent les rives de Kressida. C'est dans ce cadre que le vieil Homère a placé la scène charmante de la rencontre d'Ulysse avec la fille du doux Alcinoûs, la belle Nausicaa. Les Phéaciens ayant déposé Ulysse dans l'île, celui-ci se jeta à la nage et gagna la rive opposée, et, nu comme un dieu marin, s'offrit aux yeux effarés de Nausicaa, qui jouait à la balle avec ses compagnes, tandis que le linge qu'elles venaient de laver séchait au soleil.

Il est temps de regagner notre bateau. Je dis « au revoir » à ce nouvel éden, et nous rentrons en traversant un second bois d'oliviers aussi admirable que le premier. Non loin de la ville, on nous montre un monument à fleur du sol. « La tombe du fils d'un roi grec, dit le drogman. — En vérité ! Et lequel? » Il n'en sait rien.

A bord, on n'en finit pas de lever l'ancre. MM. Puech et Lafollye profitent des dernières heures du jour pour prendre chacun un croquis de la rade.

Nous partons avec un vent debout qui va certainement retarder notre marche. Nous allons passer de nuit devant les îles de Paxos, Sainte-Maure, l'ancienne Leucade de Sapho. Au matin, nous aurons à notre droite Ithaque et Géphalonie, et nous apercevrons, à l'entrée du golfe de Patras, l'héroïque Missolonghi, qui nous rappellera les grands noms des Botzaris et des lord Byron.

Samedi 13. — Nous sommes très en retard, c'était prévu. Au moment où, à onze heures, nous jetons l'ancre en face de Patras, nous apercevons, avec nos lorgnettes, le dernier train, qui part dans la direction d'Athènes. Il n'y en a que deux par jour. Nous serons donc forcés d'attendre au lendemain. Patras n'a point de port; on en construit un qui ne sera terminé que dans quelques années; nous devrons débarquer en pleine rade. De nombreuses barques viennent nous chercher; la mer est houleuse, et ce n'est pas sans peine qu'elles se tiennent bord à bord avec nous. Cependant, le transbordement de

nos personnes et de nos bagages se fait heureusement, malgré un tumulte et une confusion inexprimables.

Le capitaine du Pachino nous voit partir avec regret; nous avions conquis ses bonnes grâces, surtout Puech, qui, sur le livre du bord, avait croqué sa silhouette.

On nous avait dépeint la douane grecque comme particuHèrement vexatoire, et, à mon grand étonnement, les douaniers me font refermer mes malles déjà ouvertes. « Français », me dit tout bas le brigadier, et il s'éloigne en souriant.

Il fut un temps où notre influence en Orient était considérable. Nos malheurs, hélas! Font amoindrie, et la politique de nos parlementaires n'est pas de nature à la relever. La Grèce est le seul pays où elle subsiste encore, mais pour combien de jours? Les Allemands y viennent en nombre, et nous combattent avec acharnement. Tous les moyens leur sont bons, et nous les trouvons partout en notre présence. Pour ne citer qu'un fait : ils inondent le pays de détestables produits allemands, qu'ils vendent effrontément sous l'estampille française. Us empochent l'argent, et le peuple grec, volé, peste contre nos prétendues marchandises. Chose plus grave : quelles vont être pour nous les conséquences du mariage du prince héritier avec la sœur de l'empereur Guillaume?

Cependant, ce sont encore des Français qui dirigent les grands travaux des chemins de fer; un amiral français est toujours à la tête de l'école de marine; de vastes entreprises, notamment la construction du port de Patras, sont entre les mains de compatriotes, etc. Et, sur un autre terrain, nos archéologues luttent avantageusement contre les succès inespérés du docteur Schliemann.

La langue française reste la plus répandue. On la parle couramment dans la société et dans la bourgeoisie, dans les hôtels, chez presque tous les commerçants. Les employés des chemins de fer, des postes et télégraphes, sont tenus de la savoir. Les adresses des lettres, quand elles ne sont pas écrites en grec, doivent l'être en français. Mais lorsqu'on sort d'Athènes, pour qui ne sait pas la langue un drogman est nécessaire.

Si nous nous souvenons tous plus ou moins du grec qu'on nous a, tant bien que mal, inculqué au collège, la façon dont on nous a appris à le prononcer, — nous en sommes encore à la prononciation imaginée par Érasme, — nous met dans l'impossibilité de tirer parti de notre petit bagage. Et ce qu'il y a d'amusant, c'est que messieurs les normaliens, qui, eux, savent le grec comme Homère, à leur arrivée à l'École française ne sont guère plus avancés que nous : ils sont obligés de prendre des leçons de prononciation.

Serait-il difficile de faire venir dans nos facultés des Grecs chargés uniquement de nous apprendre à le prononcer?

Mais ce serait une réforme, et la sainte routine n'en veut pas.

Enfin, les Grecs n'ont pas tout à fait oublié les services que nos pères leur ont rendus pendant la guerre de l'Indépendance. J'en aurai la preuve dans plusieurs occasions. Ah! quand on vient de celte Italie que nous connaissons si bien, quand nous savons tout ce qui s'y trame, quelles réflexions ne fait-on pas? Aussi ai-je été touché, je l'avoue, des paroles et du sourire discret de mon douanier.

Patras, — Aroé autrefois, — a été en partie détruite par les Turcs pendant la guerre de l'Indépendance. Elle s'est relevée, et est devenue la ville la plus grande du Péloponèse. Ses rues, larges, bordées de maisons à arcades, se coupent à angle droit, et sont ou perpendiculaires ou parallèles au quai. La forteresse actuelle occupe l'emplacement de l'ancienne Acropole, dont on trouve des vestiges. Des ruines importantes d'un aqueduc romain traversent la vallée. Son musée renferme une petite collection d'antiquités, avec deux bustes colossaux d'Antinous et un fragment de sarcophage où sont sculptées des Néréides. La plaine est plantée de figuiers, d'orangers, de mûriers.

Descendus à l'hôtel de la Grande-Bretagne, nous sommes surpris, d'après tout ce que l'on nous avait dit, de le trouver aussi convenable. Après déjeuner, ces messieurs prennent leur boîte à couleurs et partent à la recherche de croquis à exécuter. Les motifs ne manqueront pas. Puech va de son côté; je sors avec M. LafoUye. C'est jour de marché, l'animation est grande. Les places et les rues sont remplies d'une foule où l'on voit tous les costumes. Peu de femmes. Beaucoup de

paysans et de messieurs de la campagne, — d'aucuns très élégants, — qui sont seuls aujourd'hui à porter la fustanelle ; des bohémiens d'un débraillé inouï; sur les quais, des Turcs et des Persans à mines de forbans. Ceux-ci semblent, à première vue, d'humeur assez paisible; mais quand il s'agit de les faire poser, c'est une autre affaire : ils prennent fort mal la chose, et s'indignent. Notre interprète essuie des rebuffades sans nombre; j'ai beau leur offrir de l'argent, je n'ai pas plus de chance. Enfin, on nous amène un grand diable de paysan suffisamment pouilleux, que tente l'appât du gain. M. Lafollye l'installe contre un mur de la douane, et prend ses pinceaux. Mais c'est un événement. Une foule bigarrée nous entoure aussitôt, et notre drogman parvient à grand 'peine k faire le vide autour de nous. Chacun commente ce qui se passe, et veut suivre de près les progrès du dessin. Un pope crasseux survient, ([ui pérore beaucoup et domine les voix; on l'écoute. Tout à coup, la police, apercevant de loin ce rassemblement, accourt et se met en devoir de le dissiper; je crains une bousculade, lorsque le pope explique ce qui se passe, et on nous laisse tranquilles.

Le dessin terminé, il faut le faire passer sous les yeux de tous ces grands enfants naïfs.

Dimanche 14. — Départ pour Corinthe. Le train part à sept heures; le service est encore si primitif, si mal fait, il y a un tel encombrement, qu'on nous recommande d'être à la gare une heure au moins avant le départ. On n'a pas idée, en effet, du tohu-bohu qui y règne, — pas l'ombre d'organisation, — l'affolement des voyageurs et des employés est à son comble, et, chose curieuse, c'est que ce n'est qu'à Patras que ces choses se passent. Dans toutes les autres gares ou stations, au contraire, le service est suffisamment organisé.

Le temps est beau ; tout en longeant le golfe, nous allons parcourir ce vignoble si considérable qui du littoral s'étend jusqu'à l'isthme et qui produit le raisin de Corinthe. Nous rencontrerons aussi des champs mal cultivés et beaucoup de terres incultes, mais à nos pieds nous aurons la mer bleue. Sur la rive opposée, les montagnes, avec

DE PARIS A ATHÈNES il

leurs sommets neigeux, nous offriront des effets lumineux où domineront des teintes roses et des gris tendres.

Si ce premier coup d'œil est séduisant, on éprouve bien des mécomptes en Grèce quand on perd la mer de vue et qu'on pénètre tant soit peu dans l'intérieur des terres. Presque partout on ne trouve plus alors que des plaines stériles, des fleuves sans eau, des montagnes de formes admirables sans doute, mais complètement dénudées. On ne se fait pas facilement à tant de sévérité. Et cependant il n'est pas de roche ou de campagne inculte qui, vues à distance, à une certaine heure de la journée, ne se colorent des tons les plus harmonieux.

C'est que la lumière a de telles caresses dans ce pays qu'il semble qu'elle soit une lumière spéciale.

Les terrains se prêtent d'ailleurs admirablement à ces caresses de la lumière; c'est ce que M. Bourgault-Ducoudray a si bien observé :

« Il y a aussi dans ce beau pays une singularité qui me frappa : c'est la couleur extraordinaire des terrains, qui re vêlent parfois l'apparence et l'éclat des pierres précieuses. Tantôt ils^ sont d'un rouge vif, tantôt d'un bleu d'outremer, tantôt d'un jaune gomme-gutte ; et ces couleurs éclatantes se fondent toujours dans un ensemble harmonieux, encadré dans une mer admirable et dans un ciel d'un bleu verdâtre. »

Que faut-il enfin penser des poètes grecs qui nous ont si tendrement parlé de la fraîcheur des bois et de la limpidité des fleuves?

Les jardins de la rive droite de l'Ilissus et ceux d'Académus, — sans parler de beaucoup d'autres, — ont bien réellement existé, et les montagnes devaient certainement retenir dans leurs replis assez d'humus pour permettre à la végétation de s'y accrocher. Mais, une fois déboisées, les pluies n'ont pas tardé à balayer la terre qui s'y trouvait. Et la preuve que l'on pourrait modifier un peu cet état de choses, c'est que l'on rencontre des parties ombreuses et fertiles comme toute la banlieue de Nauplie.

Dans ces derniers temps, toutes les tentatives que l'on a faites pour le reboisement ont échoué devant l'imbécillité des paysans , qui mettent

le feu aux plantations de peur que Tombre n'empêche Therbe de pousser. Et il faut voir ce qu'est l'herbe de ces montagnes !

Nous arrivons. La nouvelle Corinthe, à une distance d'environ deux lieues de l'emplacement de l'ancienne Corinthe, est une petite ville qui ne date guère que de trente ans. Située au bord de la mer, bâtie sur un plan régulier, elle est triste d'aspect et paraît pauvre.

L'ouverture du canal, s'il se termine un jour, comme on doit Tespérer, modifiera certainement son sort. Ses hôtels sont h éviter. On a télégraphié pour nous au chef de gare, qui, dans une maison voisine du chemin de fer, reçoit les voyageurs qui s'adressent à lui. Il nous attend. Léonidas est son nom! Il a tout préparé pour notre excursion à l'Acrocorinthe, et bientôt nous partons dans une assez bonne voiture. Après une heure de route on nous fait mettre pied à terre au milieu d'une petite et misérable bourgade...

Corinthe, la ville aux deux mers, qui possédait le port de Léchée, sur le golfe de Corinthe, et de Cenchrées, sur le golfe Saronique, — dont l'Acropole commandait aux deux parties de la Grèce ;

Corinthe, cette seconde Athènes, célèbre par son goût des arts, du luxe, des jouissances; la cité où se trouvait le plus grand nombre de temples et de statues, — fameuse encore par son commerce, son industrie, ses manufactures de pourpre et de soie, et fondatrice de colonies prospères : Syracuse, Corcyre, Potidée... Qu'en reste-t-il?... Nous sommes à la place où elle fut.

Et ce qu'il y a de lamentable, c'est qu'a peu de chose près il en est partout ainsi.

Eleusis, Égine, Argos, Mycènes, Épidaure, Némée, Delphes, Délos, Olympie, Sparte... ne sont ])lus, a vrai dire, que des carrières de marbre! On a beau ne pas l'ignorer, on n'éprouve pas moins une grande déception à le constater.

Le plan de Corinthe est connu, et M. Beulé a pu le décrire longuement. Nous ne pouvons, nous, que promener les yeux sur ces débris épars çà et là. Ils ne sont pas nombreux. Les seuls qui aient quelque importance sont les sept colonnes monolithes du temple du Soleil. Elles sont en pierre, et une couche de stuc devait les recouvrir.

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Beau dorique archaïque, un peu écrasé, se rapprochant des temples les plus anciens de la Sicile par son caractère simple et imposant, antérieur par conséquent à tous les autres monuments de Gorinthe, n'est-il pas surprenant que ce soit le débris qui date du temps le plus reculé qui survive?

Deux de ces colonnes chancellent sur leurs bases; une architrave déplacée se maintient encore aux angles des tailloirs, — Dieu sait par quel prodige d'équilibre ! — et, si le prochain tremblement de terre les jetait bas, il ne resterait plus une seule pierre debout dans l'immense plaine.

On n'y trouverait que ces ondulations de terrain où l'on sent les membres gisants de la pauvre détruite, quelques vestiges aussi de la fontaine de Lerné, la place des bains de Vénus, les traces d'un cirque qu'on a pris pour le stade, et, dans un ravin, les substructions de la muraille antique.

On nous montre, de l'autre côté de la petite rivière d'Hexamilia, le lieu où Alexandre visita Diogène dans son tonneau, et, au loin, ses deux ports à demi comblés et aujourd'hui marécageux et abandonnés... Gorinthe!

Après tant de désastres, malgré le sac qu'en firent les Romains, les recherches des Vénitiens, les dévastations stupides des Turcs, qui sait si des fouilles bien conduites n'amèneraient pas de nouvelles découvertes ?

LAcrocorinthe. — Elle était là, à une hauteur d'environ six cents mètres, sur ce rocher puissant, escarpé, absolument dénudé, paré de riches colorations variant avec l'heure du jour.

Assez vaste pour contenir, en temps de guerre, une population entière, elle passait pour imprenable, n'étant accessible que par un seul point.

Mes compagnons vont en faire l'ascension à pied ; moins vaillant qu'eux, j'ai demandé un cheval.

Nouvelle déception. Il ne reste de l'ancienne Acropole que quelques murs, surmontés de constructions franques, vénitiennes et

turques. Ce sont donc les ruines d'une citadelle moderne, avec sa triple enceinte, que nous allons voir!... En moins d'une heure, nous arrivons à Tunique entrée de la place. Ma monture ne saurait me porter plus haut, j'en descends.

Depuis quelques instants , nous sommes plongés dans la pl\is vive admiration. Des cordons de murailles, aux créneaux dentelés, où paraissent même des gueules de canons abandonnés, s'accrochent à toutes les anfractuo'sités du rocher, se croisent, se superposent, se replient, font maints détours, descendent à pic, ou, bondissant de cime en cime, escaladent avec audace les plus hauts sommets... Un de ces surprenants décors comme en a conçu Gustave Doré! Mais ici, le soleil jetant sur tout cet ensemble ses grands effets de lumière et d'ombre, je doute que sa prodigieuse imagination ait jamais été aussi loin.

La triple enceinte franchie, on se trouve en présence d'un indescriptible amas de ruines de temples, d'églises grecques, de mosquées et de constructions qu'on ne saurait définir. C'est la parfaite image du chaos. A chaque pas, à fleur du sol, des puits ou des citernes, — aussi nombreux, disait-on, que les jours de l'année, — sont un danger pour le visiteur. On ne doit avancer qu'avec précaution. Des pierres que nous y jetons mettent plusieurs secondes à atteindre le fond. Sisyphe aurait exécuté ces constructions dans un temps où le péril, toujours présent, forçait la population à se réfugier dans l'Acropole.

A noter un bloc de marbre avec une inscription qui rappelle les jeux Isthmiques.

Vers l'éminence occidentale est située la célèbre source Pirène , où Bellérophon saisit Pégase, lorsqu'il vint s'y désaltérer. Elle n'a rien perdu du volume et de la fraîcheur de ses eaux. Strabon a prétendu qu'elle communiquait par des conduits souterrains avec la source située au pied de la montagne, et qui alimentait abondamment la ville.

Nous sommes conduits au milieu de ces décombres par deux petits enfants bizarrement accoutrés. Ils gardaient des chèvres et quelques vaches maigres au milieu des herbes qui poussent de tous côtés, et ils étaient venus en hâte nous offrir leurs services. Ils parlent un

jargon turco-grec que nous ne comprenons guère, mais qui nous amuse. Un troisième paraît; il est armé d'un chalumeau, celui-là. Il en joue, et les deux autres se mettent aussitôt à danser. Au milieu de ce vaste cadre, la scène est charmante, d'autant plus que ces marmots sont on ne peut plus gracieux. Puech s'arrête et les croque.

Parvenus au point culminant, nous trouvons les débris du petit temple de Vénus. La nature des lieux n'avait pas permis de lui en élever un plus vaste : le zèle des fervents y suppléait par la richesse des offrandes et le nombre des prêtresses, qui s'éleva jusqu'à mille à la fois, a dit M. Beulé.

Cinq énormes pierres des fondations , voilà tout ce qu'il en reste. Par quel procédé a-t-on pu les hisser sur ces hauteurs? Mais l'intérêt n'est plus là, il est tout entier dans le merveilleux panorama qui se développe devant nous.

J'emprunte à M. Beulé les lignes suivantes :

<( Il faut avouer que cette admirable situation convenait, avant tout, à la déesse de la beauté et des grâces. La vue magnifique qu'on a d'une si grande hauteur embrasse les lieux les plus remarquables de la Grèce, les noms les plus poétiques. Au pied de la montagne, c'est l'isthme cher à Neptune, théâtre des fêtes et des jeux qui rassemblaient toute la Grèce. Il semble à peine séparer les deux mers, dont les beaux flots viennent mourir sur ses rives opposées. C'est bien, selon l'expression de Pindare, un pont jeté sur l'abîme. Au nord, le Parnasse, l'Hélicon aux sommets neigeux, le Githéron, où le pâtre corinthien recueillit Œdipe. Au sud, la riche plaine de Sicyone, que couronne le lointain Cyllène; plus bas, le défilé de Némée, qui conduit à Mycènes, la ville d'Agamemnon. A l'orient, le golfe Saronique et Vinnomhrahle sourire de ses flots; les roches scyroniennes, encore redoutées des voyageurs; Égine, aimée des arts; Salamine, nom glorieux; Athènes enfin, assise à gauche de l'Hymette et derrière laquelle le Pentélique s'élève doucement comme un fronton de temple. Plus loin encore, le cap Sunium, d'où Minerve étendait son bras protecteur sur les flottes athéniennes. »

Et j'ajoute qu'il n'est certainement pas au monde un lieu qui éveille

(le plus beaux souvenirs, et que c'est de cette place, du haut de ce rocher, qu'on doit saluer la Grèce lorsqu'on y vient pour la première fois.

Nous revenons par une nuit étoilée. Après avoir dîné à la gare, Monsieur et MacUime Léonidas, ravis de nous posséder, nous conduisent chez eux. Leur maisonnette est très proprette, et les chambres qu'ils nous donnent confortables. Nous ne pouvions espérer mieux.

Lundi 15. — Soleil radieux. De ma fenêtre, je vois le Parnasse, et, tandis que j'écris ces pages, ces messieurs font quelques croquis.

A une heure, nous partons pour Athènes. Le chemin de fer franchit bientôt le canal, creusé à une assez grande profondeur, et dont les travaux sont ralentis, sinon suspendus.

Cette bande de terre, qui fut chère à Neptune, est sans culture. De ses carrières sont sorties les pierres qui servirent aux constructions de Corinthe, et les excavations devinrent des tombeaux. Le nombre que l'on en a découvert est considérable : l'isthme fut donc une nécropole. On y a trouvé naturellement une grande quantité de vases, de bijoux et de monnaies antiques.

Le stade où se célébraient les jeux était proche du golfe Saronique. On y reconnaît encore les emplacements des temples et du théâtre.

En quittant l'isthme, la voie, en corniche au-dessus de la route, dominant les flots du golfe, — j'aime à répéter le mot du poète : aw^c innombrables sourires, — décrit des méandres qui nous découvrent à chaque instant des points de vue nouveaux et des perspectives inattendues. Toutes les îles, depuis Égine jusqu'à la pointe sud de Salamine, enveloppées de teintes roses ou argentées, passent sous nos yeux, et, leurs sommets se détachant nettement sur le ciel, les eaux moirées les réfléchissent.

La côte est singulièrement aride. Si je ne me trompe, c'est ici que le brigand Sciron, après avoir détroussé les voyageurs, les donnait à dévorer à des tortues dont il faisait sa nourriture. Suivant l'expression classique, Thésée en purgea la terre.

Mégare, si curieuse d'aspect, apparaît; nous la perdons aussitôt

de vue; décrivant un circuit, nous la retrouvons. J'y viendrai prochainement, et j'en parlerai mieux.

Côtoyant des collines boisées, nous avons une dernière et magnifique vue du golfe. Le soleil décline, et, cette fois, c'est la pointe nord de Salamine qui se montre indécise, comme voilée par une gaze transparente. Salamine est à présent l'arsenal maritime de la Grèce. Nous distinguons les vaisseaux à l'ancre au cap d'Arapi.

Nous atteignons ensuite Eleusis, maintenant Lefsina... La ville des mystères les plus sacrés de la Grèce est renommée aujourd'hui pour sa fabrique de savons ! . . .

Nous apercevons, au-dessus du toit de la gare, les débris de ses temples, que nous viendrons visiter sous peu.

Le train part, il franchit le Céphise éleusinien, naturellement à sec ou peu s'en faut. La voie prend la plaine, l'ancienne plaine de Thria, et entre dans le défilé qui sépare le mont iEgaléos du Parnès.

Nous approchons d'Athènes. Debout sur la plate-forme du wagon, nous interrogeons, anxieux, l'horizon. Nous courons longtemps dans une plaine aride, au milieu d'arbres rabougris, dont la solennité triste nous rappelle un peu la campagne romaine.

Athènes apparaît enfin... Mais nos yeux ne s'attachent qu'à l'Acropole, qui la domine. Le Parthénon devient de plus en plus distinct, il s'élève au-dessus des Propylées, il est éclairé par les derniers rayons que lui envoie le soleil couchant...

Ce n'est qu'une vision! Les premières impressions qu'elle faisait déjà naître en nous cessent brusquement, le train vient de s'arrêter en gare. . . Il nous semble qu'on ne devrait entrer à Athènes qu'en pèlerins, un bâton à la main, les pieds dans la poussière de la route. Le moyen, aujourd'hui? La vie moderne a tout modifié, et c'est une bonne voiture qui nous conduit, M. LafoUye et moi, à l'hôtel de la Grande- Bretagne. Puech accepte l'hospitalité que lui offrent ses camarades de l'École française. Nous y dînons le soir même avec plusieurs officiers du Vauban et du Seignelay, qui se trouvent en ce moment en station au Pirée.

Mardi 16. — Ma première visite est pour notre ministre, M. le comte de Montholon. Mon arrivée lui avait été annoncée par un de nos amis communs. « Je vous attendais », me dit-il, et, avec le plus grand empressement, il prend les devants pour me donner les renseignements dont j'avais besoin et m'offrir, en toute circonstance, sa bienveillante intervention.

Comme diplomate et comme homme du monde, M. de Montholon occupe à Athènes une situation exceptionnelle. Depuis nos malheurs, c'est aujourd'hui un fait si rare de voir un de nos représentants à l'étranger posséder un réel crédit que nous ne saurions trop le féliciter de celui qu'il a su acquérir, et nous en réjouir comme Français. Après avoir longuement parlé de Paris, je le quitte charmé, et, pendant mon séjour en Grèce, sa bonne grâce à mon égard ne se démentira pas un instant.

L'Athènes moderne est placée au nord de TAcropole; la partie la plus pauvre est sur le versant même du rocher, et les quartiers les plus beaux s'étendent dans la direction du Lycabette et de Patissia, et vers la vallée du Géphise.

Le palais royal la domine; il s'élève entre le jardin royal et le square de la place de la Constitution.

Deux grandes rues coupent la ville à angle droit : la rue d'Hermès, qui part de la place de la Constitution et aboutit à la gare du Pirée, et la rue d'Éole, qui part de la tour des Vents, au pied même de l'Acropole, et rejoint la belle route de Patissia.

Citons encore les deux places de la Concorde et de la Liberté.

A la place de la Concorde aboutissent d'un côté la rue du Pirée, de l'autre la rue du Stade. Deux grandes rues sont parallèles à la rue du Stade : la rue de l'Université et la rue de l'Académie.

Toutes ces rues et la route de Patissia sont de véritables boulevards dignes des plus grandes villes.

Sont également fort belles la rue d'Amélie, la route de Képhisia et la route d'Hérode Atticus, qui entourent le jardin royal. Le nouveau palais de l'Exposition est adossé au quatrième côté du jardin royal, sur cette esplanade à l'extrémité de laquelle se dresse l'Olympiéion.

Entre autres édifices importants dans la rue de l'Université se trouvent l'Université, l'Académie, la Bibliothèque en construction, et, sur la route de Patissia, le Polytechnikon et le Musée central, non complètement terminé encore. Imitations plus ou moins malheureuses des monuments de la Grèce antique, j'en parle surtout parce qu'ils ont été élevés par souscriptions ou construits par de riches particuliers. Le fait mérite d'être signalé, car le budget de la ville ne lui aurait pas permis des dépenses aussi luxueuses.

Un seul de ces édifices, — l'Académie des sciences, — élevé en 1859-1885 aux frais du baron Sina, de Vienne, par M. T. Hansen, architecte viennois, attire sérieusement notre attention. D'ordre ionique, en marbre pentélique, il se compose d'un portique principal hexastyle avec fronton représentant la naissance d'Athéna. Ce portique est assurément la meilleure imitation de l'art grec que je connaisse : l'inspiration en est prise aux temples ioniques de l'Acropole. Se faisant pendant, deux ailes sont malheureusement très inférieures, et, dans les intervalles compris entre ces ailes et le portique, se dressent deux énormes colonnes également ioniques, hors de proportions avec le reste de l'édifice, qui portent les statues d'Athéna et d'Apollon.

iO ATHÈNES MODERNE

L'architecte a résolument essayé de faire revivre l'architecture polychrome, et, à mon sens, il y a réussi. La frise, les chapiteaux dorés, les fonds peints, etc., produisent à toutes les heures des effets variés et toujours charmants.

Édifices religieux. — La visite des édifices religieux est bientôt faite.

La Métropole. — Le plan général de cette éghse, terminée en 1855 avec les débris de quantités de chapelles détruites, est un mauvais byzantin, bigarré d'autres styles, si on me permet cette expression. Un dôme s'élève à l'intersection des bras. L'aspect intérieur n'est pas sans grandeur. Les fauteuils dorés, d'assez mauvais goût, du roi et de la reine sont là en permanence. Extérieurement, les murs sont bariolés de bandes de couleur. La façade se compose d'un narthex formé de trois arceaux romans surmontés d'une énorme fenêtre, et de deux tours carrées.

Petite métropole de la Panaghia Gorgopiko. — Ravissant édifice byzantin qui se dresse tout à côté de la Métropole ; il a à peine douze mètres de haut. Construit avec des débris de temples païens, on voit à l'extérieur, incrustés dans les murs, des bas-reliefs grecs, d'autres plus récents... les nudités n'y font pas défaut... Sur la façade, un zodiaque, effet bizarre et charmant. Le temps a coloré tout cet ensemble d'une admirable patine d'or bruni. A l'intérieur, décoration moderne déplorable.

Selon les uns, cette petite métropole remonterait au VP siècle; il est plus probable qu'elle a été construite en 1208 par les seigneurs francs.

Chapelle de Kapnikaréa. — Dans la rue d'Hermès, non moins ravissante que la précédente. Mêmes dimensions, même charme, même patine d'or bruni. Elle a la forme d'un carré avec trois absides polygonales, surmonté d'un dôme central ravissant et précédé d'un porche. Malheureusement elle est un peu en contre-bas du sol actuel, qui s'est exhaussé autour d'elle. De la décoration moderne de l'intérieur... mieux vaut n'en rien dire.

Elle daterait du XI* siècle.

Saint-Théodore. — Édicule semblable aux deux chapelles précédentes, mais moins bien. A Tintérieur, jolies lignes architectoniques, et encore cette même décoration moderne!...

Sainte-Vierge du Grand-Monastère. — Toujours du Xr siècle. Jolis chapiteaux des pilastres, coupole elliptique. Quant à la décoration intérieure...

Somme toute, charmantes et fort curieuses, ces petites églises.

Pour en finir, entrons dans Sainte-Irène, église moderne en marbre. Fort convenable.

Cette année, la semaine sainte catholique et la semaine sainte grecque coïncident. Cette circonstance me permet d'observer des coutumes et des cérémonies que je noterai au passage.

Un mot du clergé. — Le gouvernement rétribue seulement les évêques, — les fidèles payent les prêtres du bas clergé, — les papas, — et insuffisamment.

Pauvres par conséquent, ils sont presque tous forcés pour vivre d'exercer un métier ou de faire un petit commerce. Misérablement vêtus pour la plupart, ils portent toute la barbe, et leurs longs cheveux, que certains d'entre eux relèvent comme des chignons de femme et qu'ils laissent ensuite tomber sur leurs épaules pendant les offices, sont loin d'être d'une propreté parfaite. On les dit assez ignorants, voire même fanatiques.

Nous assistons à des exercices religieux qui ne manquent pas de caractère ; cependant les chants nasillards nous déplaisent.

Deux faits nous frappent : la confession mentale et les onctions faites avec l'huile de la veilleuse allumée devant l'image de la Vierge.

La Confession. — Quand le pénitent, à genoux devant tous, en face du prêtre, a terminé, celui-ci lui impose les mains et le bénit. C'est simple et touchant.

Les Onctions. — Les prêtres passent un pinceau imbibé d'huile sur le front, les joues, la bouche et les mains des fidèles, qui se présentent en foule.

Ceux-ci, en se retirant, au lieu de s'essuyer, se frottent le visage avec les mains, comme pour mieux faire pénétrer Thuile sainte qui doit les préserver de tous les maux. Tout cela se passe avec la plus sincère conviction.

Je borne là, quant à présent, mes observations sur l'Athènes moderne, et je ne signale plus qu'une particularité curieuse du service des voitures de place: MM. les cochers ne savent pas lire; ils sont incapables de déchiffrer les noms des rues et les numéros des maisons. En revanche, ils ont de la mémoire et connaissent admirablement la ville et même presque tous les noms des habitants. Quand on les prend, on est obligé de leur dire: «Menez-moi telle rue, dans la maison qu'habite monsieur un tel... ou dans la maison qui est à côté, ou en face de monsieur un tel, qui est marchand, artisan, député, banquier, militaire, etc.. », et ils vous y conduisent sans broncher. Il s'ensuit qu'un étranger, même parlant le grec, mais ne connaissant pas à fond la ville, est forcément obligé d'avoir recours à un intermédiaire pour les courses les plus simples.

Quant aux prix des voitures, ils sont plus élevés qu'à Paris et à Londres.

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L'Acropole est au centre des ruines de Tancienne Athènes ; nous ne l'abordons pas immédiatement. Nous nous rendons d'abord au Céramique, qui est à l'ouest, et nous étudierons ensuite tout ce qui se trouvera sur notre route en avançant vers l'Acropole. Après l'avoir gravie, nous en ferons le tour par le côté sud, et nous reviendrons au nord, et, par l'Agora, à notre point de départ.

Le Céramique. — L'ancien dème du Céramique devait son nom aux poteries et aux tuileries qui se trouvaient dans le voisinage. On voit encore de nos jours des potiers sur la route d'Eleusis. Le mur d'enceinte de la ville le divisait en Céramique intérieur et Céramique extérieur. Les Grecs ensevelissant leurs morts aux portes des villes et disposant les tombeaux le long des routes, — nous avons vu que les Romains en Italie agirent de même, — le Céramique extérieur devint le plus vaste cimetière d'Athènes. Il avait son point de départ au Dipylon et à la Porte sacrée, où aboutissait la Voie sacrée d'Eleusis.

Le Dipylon, ou porte double, s'appelait ainsi à cause de la disposition toute spéciale de ses deux portes. On l'attribue à Périclès. Il fut la plus grande et la plus importante des entrées d'Athènes. Du Dipylon partaient la route du Pirée et la voie qui conduisait à l'Académie, distante d'un kilomètre environ, et située près du Céphise. Il

2i ATHÈNES ANTIQUE

n'en reste aucune trace. Le Lycée et le Kynosarges étaient aussi en dehors des portes. Quant à la Porte sacrée, qui était défendue à droite et à gauche par une tour, elle daterait de Thémistocle.

Entre le Dipylon et la Porte sacrée il n'y a pas cent mètres de distance. Il ne reste, bien entendu, que des vestiges de ces monuments.

Tout alentour se trouvent des substructions qu'on identilie difficilement; elles sont, en outre, assez mal entretenues.

Gomme je viens de le dire, le Céramique intérieur était en dedans du mur d'enceinte; on le rencontrait après avoir franchi le Dipylon, et une rue garnie de boutiques en partait pour aboutir à l'Agora.

Revenons au Céramique extérieur; il eut h subir bien des vicissitudes que je i)asse sous silence; je n'entends l'étudier que dans son état actuel. Il est, en Grèce, le seul cimetière où quelques monuments soient restés en place. Il était recouvert par un tertre dont on voit encore une partie, et qu'on suppose avoir été élevé par Sylla lorsqu'il assiégea Athènes, 86 avant J.-C, ouvrage d'attaque ou de défense, on ne sait.

C'est à cette circonstance que l'on doit la conservation de ces monuments.

Le déblaiement de ce tertre, commencé en 1862 par la Société archéologique d'Athènes, fut terminé en 1871. On entre aujourd'hui au Céramique par la route du Pirée, et on y trouve d'abord implantée là, je ne sais comment, la petite église iVHagionT^Has, peinte en jaune et rouge. Je n'en dis rien, j'ai déjà parlé de chapelles beaucoup plus intéressantes. Les monuments du Céramique se composent de sarcophages romains, d'édicules, de stèles et de grands vases de répoque grecque. Les petits monuments découverts ont été portés au musée Central, et les plus importants ont été laissés à la place où ils ont été trouvés.

Je néglige les sarcophages romains, et je ne m'arrête que devant les principaux monuments de l'époque grecque.

Deux grandes stèles plates :

La première, de Thersaiidros et de Simylos, deux ambassadeurs de Corcyre qui moururent à Athènes et y reçurent une sépulture offi-

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cielle. D'après rinscription, cette stèle daterait du commencement du IV' siècle avant J.-C.

La seconde, de Pythagoms, rien du philosophe. L'inscription mentionne qu'il était proxène, originaire de Selymbria, et qu'il fut enseveli aux frais de l'État.

Le monument de Déxiléôs, un des meilleurs du Céramique* Il représente un jeune héros tué à Gorinthe avec quatre de ses camarades, 394 avant J.-G. Il combat à cheval et frappe de sa lance un ennemi à demi renversé, qui s'apprête à parer le coup. Ce bas-relief, souvent décrit, a été moulé en plâtre. La lance, la coiffure du jeune cavalier, la bride du cheval et l'épée de l'ennemi, étaient en bronze. La composition est bonne, les mouvements des figures justes, l'exécution ferme, mais le cheval est mauvais et la cuisse de l'homme renversé beaucoup trop courte.

En avant de ce monument, deux stèles plates nous font connaître les noms du frère et de la sœur de Déxiléôs.

Plusieurs monuments élevés sur les mêmes fondations, qui paraissent avoir appartenu à la famille d'Agathon.

A côté, le bas-relief de Korallion, femme d'Agathon. Scène d'adieu- Korallion tend la main à un homme d'un certain âge, son père peutêtre? Derrière, un homme plus jeune, son mari sans doute?... et une servante; au-dessous, un petit chien. Composition intéressante par l'attitude gracieuse de la femme et la tendresse émue du mari, mais d'une exécution inférieure au bas-relief de Déxiléôs.

Nous retrouverons souvent, notamment au musée Central, des scènes analogues et des repas funèbres où la mélancolie de l'entrevue suprême, à défaut d'autres mérites, est toujours heureusement exprimée.

Nous y verrons surtout cette stèle admirable plusieurs fois répétée, et mal répétée, d'un jeune homme vu de face, appuyé sur un fût de colonne, presque en ronde bosse, et qu'un vieillard, probablement son père, se tenant la barbe de la main droite et s'appuyant de la main gauche sur un bâton, contemple avec tristesse. Un petit enfant est assis aux pieds du jeune homme, la tête penchée sur ses

genoux. A côté, un chien. Œuvre de premier ordre; elle porte au musée Central le numéro 143.

Puis une grande et belle stèle avec palmette portant les noms d'Agathon et de Sosikratès.

Tombe d'Agathon. Niche en marbre gris de THymette, avec fronton orné d'antéfixes. Le fond de la niche fut décoré de peintures aujourd'hui effacées.

Tombeau de Dionysos. Niche couronnée d'un fronton; sur le fond est peint le nom du mort; au plafond de la corniche, il reste des caissons jaunes et rouges représentés en perspective. Un superbe taureau de grandeur naturelle, dont les jambes ont été restaurées, a été placé depuis peu derrière la niche, sur une base élevée*.

L'effet en est fort beau. Il n'est malheureusement pas possible de le photographier, et j'ai le regret de ne pas en avoir emporté le dessin.

Sur une sorte de terrasse, une chienne colossale en marbre de l'Hymette, couchée et traitée en lionne. Quelle signification lui donner?

Un peu plus loin, un bas-relief important : des hommes et des femmes étendus devant une table chargée de fruits et de poissons. A gauche, un personnage dans une barque. Est-ce un pêcheur? Est-ce Gharon? Ce bas-relief médiocre a le mérite d'être assez décoratif.

La route du Pirée coupe ici le Céramique; les fouilles n'ont pas pu être poussées plus loin.

Revenant sur nos pas, et de l'autre côté de l'avenue :

Stèle d'Euphrosyné. Elle est assise; sous son siège, un petit chien; elle tend la main à un jeune homme, et un autre personnage est entre elle et lui. Encore une touchante scène de séparation.

Mojiument d'Hégéso, fille de Proxénos. Un des monuments les plus anciens, — il doit dater du V siècle avant J.-C, — et le plus beau du Céramique. Hégéso est assise, vêtue du péplos et de la tunique; ses cheveux sont ramassés dans un filet, et sa tête, d'un profil très pur, est doucement inclinée vers la poitrine. Elle regarde une bague

i. Est-ce le taureau Dionysiaque que Ton a voulu représenter ici? On sait que Dionysos lui-même se manifestait sous la forme de cet animal, frappant la terre avec sa corne.

qu'elle a prise dans un coffret que lui tend une esclave debout devant elle. Le morceau vraiment supérieur de cette figure est le buste, charmant et souple, à demi affaissé sur la chaise de marbre. Œuvre simple et exquise.

Malheureusement, le poignet et la main qui tient la bague font un angle disgracieux, et la servante nous paraît courte.

Malgré ces défauts, il n'est pas impossible que ce bas-relief ait été conçu et exécuté du temps de Phidias. Il a dû être peint.

Quelques monuments secondaires :

Stèle d'Aristion. Jeune homme debout ; il tient un oiseau à la main ; devant lui, un jeune garçon. Sur le fronton, une sirène ailée, en pleurs, et avec des pieds de chèvre. Médiocre.

Stèle de Protonoë. Jeune femme en présence de son mari et de son fils, dont elle presse la main. Une figure de femme au second plan. Œuvre d'une exécution inférieure, mais, comme toujours, empreinte de cette mélancolie solennelle du dernier adieu.

Stèle de Samakion, en marbre pentélique et rehaussé de couleurs.

Stèle de Menés, en marbre de l'Hymette. Le mort est représenté à cheval.

Je passe une série de monuments de l'époque romaine, et je termine par le grand monument gréco-romain de Démétria et de Pamphilé. Deux femmes plus grandes que nature, l'une assise, l'autre debout, toutes deux tournées vers le spectateur et retenant leur voile d'un même mouvement symétrique. En parfait état de conservation, mais sans grande valeur.

Nous avons au Louvre plusieurs de ces stèles sépulcrales représentant de semblables sujets et dans le même sentiment. L'une d'elles, venant de l'île de Thasos, représente une jeune fille, Philis, fille de Gléomède, assise comme Hégéso, et tenant un coffret; elle est fort belle.

Les Vases. — Les quelques monuments funéraires en forme de vases que nous rencontrons au Céramique sont inférieurs à ceux que nous verrons au musée Central. Ils sont tous de grande dimension,

en forme de lécythes ou d'amphores, avec le col beaucoup plus allongé, et en marbre et massifs. Ils étaient décorés de peintures ou de bas-reliefs de très faible saillie, reproduisant le plus souvent les mêmes scènes d'adieu. Nous en décrirons quelques-uns au musée Central. Ils étaient donc une variante de stèles. Le premier de ces sortes de monuments ayant été découvert à Marathon, on les désigne aujourd'hui sous le nom de Vases de Marathon.

Ils appartiennent, même les moins ornés, à la plus belle période de l'art, au V et au IV% et ils sont tous d'un dessin irréprochable et d'une forme élégante.

Le Louvre possède des stèles sur lesquelles sont représentés en bas-reliefs de faible saillie des vases de Marathon.

Il ne faut ni diminuer ni exagérer le mérite des monuments du Céramique. Il est évident qu'ils laissent à désirer et que ce n'est que le petit nombre qui nous offre une valeur artistique réelle. Or, c'est à un autre point de vue qu'il convient de les juger.

S'il est vrai qu'ils n'aient point été exécutés par des artistes en renom, on se demandera avec surprise quelle pouvait bien être cette époque où les modestes sculpteurs qu'employaient les marbriers arrivaient à produire des monuments comme ceux de Déxiléôs, de Korallion, de Dionysos, surtout le bas-relief si remarquable d'Hégéso, certaines stèles, et même les vases de Marathon.

On ne saurait trop le répéter, c'est qu'à ce moment, — heure restée unique dans l'histoire de l'humanité, — il exista un peuple qui, tout en créant la science, la philosophie, la civilisation, fut également doué du sens artistique le plus élevé, et avec ce sens artistique il eut encore la mesure, l'élévation, la grâce. Si nous en avons la preuve dès nos premiers pas, que sera-ce lorsque nous aurons gravi l'Acropole? Oh! alors nous y trouverons la perfection, et au seul lieu où elle ait jamais existé.

Donc, si du Céramique nous nous transportons dans nos nécropoles chrétiennes, — églises ou cimetières, — de n'importe quel siècle, qu'y rencontrons-nous? Des monuments de toute sorte, modestes ou

somptueux, souvent d'un goût déplorable, parfois d'un art très pur; il en est même qui sont regardés, avec raison, comme des chefs-d'œuvre de sculpture ou d'ordonnance architecturale ; puis des statues tombales, bonnes ou mauvaises, de tous les styles, représentant le personnage endormi ou à l'état de cadavre, et des dalles où depuis des siècles on marche, sans respect, sur les images effacées des défunts.

Mais nous y trouverons aussi la mort représentée sous les aspects les plus désolants : larmes, ossements en croix, crânes grimaçants... affreux attributs destinés à semer la crainte et l'horreur!... ou bien des scènes d'une fantasmagorie lugubre et grotesque, mimées par des spectres, et quels spectres! Je n'en citerai que deux exemples : à Saint- Pierre de Home, au tombeau du pape Alexandre VII, par le Bernin, un squelette doré s'élance armé d'une faux, il veut être terrible et n'est qu'absurde; à Strasbourg, — tombeau de Maurice de Saxe, le chefd'œuvre de Pigalle, — un squelette semblable invite le héros à descendre au cercueil! Nous verrons encore au Campo-Santo de Pise, sur des fresques célèbres, et en Espagne, sur des tableaux connus, l'abominable spectacle de larves accomplissant leur œuvre, et, — le dogme de la résurrection de la chair ayant donné l'idée de la conservation des corps, — dans les caveaux de Bordeaux, de Rome, de Palerme, d'atroces momies symétriquement rangées et cataloguées ! Chez nous le cadavre est donc partout. Pouvons-nous même, hélas ! entrer dans un cimetière sans songer à la lente et horrible destruction qui s'opère sous nos pas?

Eh bien! cKerchez-le au Céramique, il n'est nulle part.

Cherchez-y des attributs sinistres, il n'en existe pas.

Tout y est sans doute à l'honneur du mort, mais du mort représenté vivant, et jamais à Tétat de cadavre ou de momie.

N'y cherchez pas non plus les accents violents ou les gestes tragiques de la douleur et des regrets... Nous l'avons vu : Hégéso y rayonne élégiaque et pure, Déxiléôs combat en héros, Korallion et les siens échangent leurs derniers serrements de mains, scène, encore une fois, constamment reproduite et toujours avec cette même tristesse attendrie et contenue, comme est également contenue l'angoisse de ce

grand vieillard qui contemple le fils qu'il a perdu, représenté debout, et admirable de force, de jeunesse et de beauté* !

Cette comparaison entre le Céramique et nos nécropoles nous conduit à citer les lignes suivantes, que nous empruntons à M. Marins Fontane : « L'architecture funéraire tournait aussi à la glorification de l'individu, à la statuaire... La mort n'épouvantait personne; on continuait à vivre, pour ainsi dire, avec celui qu'on avait aimé : « Je « t'ai enseveli, ô Proteus, au seuil de ma demeure, et toujours, en ence trant et en sortant, ô Père, ton fils Théokhymènos te parle. » Les morts devaient rester auprès des vivants. »

Ces sentiments ne sont-ils pas plus élevés que la peur de la mort et la crainte de l'au delà qu'on ne cesse de nous inspirer'?

L'étude des peintures des lécythes blancs que nous ferons au Polytechnikon nous fournira l'occasion de renouveler ces observations et de les justifier une fois de plus.

Le Tliéséion. — Nous avons quitté le Céramique et nous sommes maintenant sur le plateau au bord duquel se dresse ce temple. Il s'élevait au-dessus de l'Agora, tout comme aujourd'hui il s'élève isolé au-dessus de l'Athènes moderne. Sa masse tout entière est dans l'air et découpe ses profils sur un fond de montagnes à l'horizon.

Ce n'est pas encore le merveilleux panorama que nous aurons du Parthénon, mais il y a dans ce tableau une telle harmonie que nous n'avançons qu'à petits pas. Certes, le Parthénon est parfait, l'Érechthéion et le temple de la Victoire Aptère sont plus ornementés, mais nulle part peut-être, et dans des lignes aussi restreintes, le génie des Grecs n'arrive mieux à la grandeur par la régularité des proportions.

En marbre pentélique, du dorique le plus pur, il est un hexastyle

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