Voyage en Grèce
J'avais arrêté le plan des Martyrs : la plupart des livres de cet ouvrage étaient ébauchés ; je ne crus pas devoir y mettre la dernière main avant d'avoir vu le pays où ma scène était placée : d'autres ont leurs ressources en eux-mêmes, moi j'ai besoin de suppléer à 5 ce qui me manque par toutes sortes de travaux.
Au principal motif qui me faisait, après tant de courses, quitter de nouveau la France, se joignaient d'autres considérations : un voyage en Orient complétait le cercle des études que je m'étais toujours promis 10 d'achever. J'avais contemplé dans les déserts de l'Amérique les monuments de la nature : parmi les monuments des hommes, je ne connaissais encore que deux sortes d'antiquités, l'antiquité celtique et l'antiquité romiane; il me restait à parcourir les ruines 15 d'Athènes, de Memphis et de Carthage. Je voulais aussi accomplir le pèlerinage de Jérusalem.
Je quittai de nouveau ma patrie le 13 juillet 1806.
De Paris à Milan, je connaissais la route. A Milan, je pris le chemin de Venise : je vis partout, à peu près 20 comme dans le Milanais, un marais fertile et monotone. J'arrivai à Venise le 23 ; j'examinai pendant cinq jours les restes de sa grandeur passée, et le 28 je m'embarquai à dix heures du soir pour me rendre en terre ferme. Le lE 1 B
2 VOYAGE EX GEÈCE
vent du sud-est soufflait assez pour enfler la voile, pas assez pour troubler la mer. A mesure que la barque s'éloignait, je voyais s'enfoncer sous l'horizon les lumières de Venise, et je distinguais, comme des taches 5 sur les flots, les diôerentes ombres des lies dont la plage est semée.
J'arrivai avant le lever du jour en terre ferme, et je pris un chariot de poste pour me conduire à Trieste. Cette ville, régulièrement bâtie, est située sous un assez
lo beau ciel, au pied d'une chaîne de montagnes stériles : elle ne possède aucun monument. Le dernier soufîle de l'Italie vient expirer sur ce rivage où la barbarie commence.
M. Seguier, consul de France à Trieste, eut la
15 bonté de me faire chercher un bâtiment ; on en trouva un prêt à mettre à la voile pour Smyrne : le capitaine me prit à son bord avec mon domestique. Il fut convenu qu'il me jetterait en passant sur les côtes de la Morée, que je traverserais par terre le Péloponèse,
20 que le vaisseau m'attendrait quelques jours à la pointe de l'Attique, au bout desquels jours, si je ne paraissais point, il poursuivrait son voyage.
Nous appareillâmes le V août à une heure du matin. Nous eûmes les vents contraires en sortant du
25 port. L'Istrie présentait le long de la mer une terre basse, appuyée dans l'intérieur sur une chaîne de montagnes. La Méditerranée, placée au centre des pays civilisés, semée d'îles riantes, baignant des côtes plantées de myrtes, de palmiers et d'oliviers, donne sur-
30 le-champ l'idée de cette mer où naquirent Apollon, les Néréides et Vénus, tandis que l'Océan, livré aux tempêtes, environné de terres inconnues, devait être le berceau des fantômes de la Scandinavie, ou le domaine de ces peuples chrétiens qui se font une idée si impo-
35 santé de la grandeur et de la toute-puissance de Dieu.
Le 2 à midi le vent devint favorable ; mais les nuages qui s'assemblaient au couchant nous annoncèrent un orage. Nous entendîmes les premiers coups de foudre sur les côtes de la Croatie. L'orage continua une partie de la nuit. Toutes les voiles étant pliées, 5 et l'équipage retiré, je restai presque seul auprès du matelot qui tenait la barre du gouvernail. J'avais ainsi passé autrefois des nuits entières sur des mers plus orageuses ; mais j'étais jeune alors, et le bruit des vagues, la solitude de l'Océan, les vents, les écueils, les 10 périls, étaient poiu* moi autant de jouissances. Je me suis aperçu dans ce dernier voyage que la face des objets a changé pour moi. Je sais ce que valent à présent toutes ces rêveries de la première jeunesse ; et pourtant telle est l'inconséquence humaine que je 15 traversais encore les flots, que je me livrais encore à l'espérance, que j'allais encore recueillir des images, chercher des couleurs pour orner des tableaux qui devaient m'attirer peut-être des chagrins et des persécutions. Je me promenais sur le gaillard d'arrière, et 20 de temps en temps je venais crayonner une note à la lueur de la lampe qui éclairait le compas du pilote. Ce matelot me regardait avec étonnement; il me prenait, je crois, pour quelque officier de la marine française, occupé comme lui de la course du vaisseau : 25 il ne savait pas que ma boussole n'était pas aussi bonne que la sienne, et qu'il trouverait le port plus sûrement que moi.
Le lendemain, 3 août, nous laissâmes à gauche les dernières îles de la Dalmatie. Le 4 nous tombâmes en 30 calme ; le mistral se leva au coucher du soleil, et nous continuâmes notre route. Le 5 le vent souffla avec violence ; il nous apporta un oiseau grisâtre, assez semblable à une alouette. On lui donna l'hospitalité. En général, ce qui forme contraste avec leur vie agitée 35
plaît aux marins ; ils aiment tout ce qui se lie dans leur esprit aux souvenirs de la vie des champs, tels que les aboiements du chien, le chant du coq, le pas:age des oiseaux de terre. A onze heures du matin de la même 5 journée nous nous trouvâmes aux portes de l'Adriatique, c'est-à-dire entre le cap d'Otrante en Italie et le cap de la Linguetta en Albanie.
J'étais là sur les frontières de l'antiquité grecque et aux confins de l'antiquité latine. Pythagore, Alcibiade,
lo Scipion, César, Pompée, Cicéron, Auguste, Horace, Virgile, avaient traversé cette mer. Quelles fortunes diverses tous ces personnages célèbres ne livrèrent-ils point à l'inconstance de ces mêmes flots ! Et moi, voyageur obscur, passant sur la trace effacée des
15 vaisseaux qui portèrent les grands hommes de la Grèce et de l'Italie, j'allais chercher les Muses dans leur patrie ; mais je ne suis pas Virgile, et les dieux n'habitent plus l'Olympe.
Xous avancions vers l'ile de Fano. Le vent étant
20 tombé vers les huit heures du soir, et la mer s'étant aplanie, le vaisseau demeura immobile. Ce fut là que je jouis du premier coucher du soleil et de la première nuit dans le ciel de la Grèce.
Les couleurs au couchant n'étaient point vives : le
25 soleil descendait entre les nuages qu'il peignait de rose ; il s'enfonça sous l'horizon et le crépuscule le remplaça pendant une demi-heure. Durant le passage de ce court crépuscule, le ciel était blanc au couchant, bleu pâle au zénith et gris de perle au levant. Les
30 étoiles percèrent l'une après l'autre cette admirable tenture : elles semblaient petites, peu rayonnantes, mais leur lumière était dorée et d'un éclat si doux que je ne puis en donner une idée. Les horizons de la mer, légèrement vaporeux, se confondaient avec ceux
35 du ciel.
VOYAGE EN GKÈCE 5
Les climats influent plus ou moins sur le goût des peuples. En Grèce, par exemple, tout est suave, tout est adouci, tout est plein de calme dans la nature comme dans les écrits des anciens. On conçoit presque comment l'architecture du Parthénon a des proportions 5 si heureuses, comment la sculpture antique est si peu tourmentée, si paisible, si simple, lorsqu'on a vu le ciel pur et les paysages gracieux d'Athènes, de Corinthe et de rionie. Dans cette patrie des Muses la nature ne conseille point les écarts ; elle tend au contraire à 10 ramener l'esprit à l'amour des choses uniformes et harmonieuses.
Le calme continua le 6, mais le 7 au matin la brise du nord-ouest se leva, et nous mîmes le cap sur Céfalonie. Le 8 nous avions à notre gauche Leucate, 15 aujourd'hui Sainte-Maure, qui se confondait avec un haut promontoire de l'île d'Ithaque. Le 9 nous longeâmes Céfalonie, et nous avancions rapidement vers Zante.
J'attendais avec impatience le moment où je 20 découvrirais les côtes de la Grèce ; je les cherchais des yeux à l'horizon, et je les voyais dans tous les nuages. Le 10 au matin j'étais sur le pont avant le lever du soleil. Comme il sortait de la mer, j'aperçus dans le lointain des montagnes confuses et élevées : c'étaient 25 celles de l'Élide. Il faut que la gloire soit quelque chose de réel, puisqu'elle fait ainsi battre le cœur de celui qui n'en est que le juge. A midi nous jetâmes l'ancre devant Modon, autrefois Méthone en Messénie. A une heure j'étais descendu à terre, je foulais le sol 30 de la Grèce, j'étais à dix lieues d'Olympie, à trente de Sparte, sur le chemin que suivit Télémaque pour aller demander des nouvelles d'Ulysse à Ménélas.
Notre vaisseau avait mouillé à une demi-lieue de Modon. Vues de ce point, les côtes du Péloponèse 35
vers Navarin paraissent sombres et arides. Modon ne présente aux regards qu'une ville du moyen âge, entourée de fortifications gothiques à moitié tombantes. Pas un bateau dans le port, pas un homme sur la rive : 5 partout le silence, l'abandon et l'oubli.
Je m'embarquai dans la chaloupe du bâtiment avec le capitaine pour aller prendre langue à terre. Nous approchions de la côte, j'étais prêt à m'élancer sur un rivage désert et à saluer la patrie des arts et du génie,
10 lorsqu'on nous héla d'une des portes de la ville. Nous fûmes obligés de tourner la proue vers le château de Modon. Nous distinguâmes de loin, sur la pointe d'un rocher, des janissaires armés de toutes pièces et des Turcs attirés par la curiosité. Aussitôt qu'ils furent à
15 la portée de la voix, ils nous crièrent en italien : Ben venuii I Comme un véritable Grec, je fis aiiention à ce premier mot de bon augure entendu sur le rivage de la Messénie. Les Turcs se jetèrent dans l'eau pour tirer notre chaloupe à terre, et ils nous aidèrent à sauter sur
20 le rocher. Ils parlaient tous à la fois et faisaient mille questions au capitaine en grec et en italien. Nous entrâmes par la porte à demi ruinée de la ville. Nous pénétrâmes dans une rue, ou plutôt dans un véritable camp, qui me rappela sur-le-champ la belle expression
25 de M. de Bonald : " Les Turcs sont campés en Europe." Il est incroyable à quel point cette expression est juste dans toute son étendue et sous tous ses rapports. Ces Tartares de Modon étaient assis devant leurs portes, les jambes croisées, sur des espèces d'échoppes ou de
30 tables de bois, à l'ombre de méchantes toiles tendues d'une maison à l'autre. Ils fumaient leurs pipes, buvaient le café, et, contre l'idée que je m'étais formée de la taciturnité des Turcs, ils riaient, causaient ensemble et faisaient grand bruit.
35 Nous nous rendîmes chez l'aga, pauvre hère juché
sur une sorte de lit de camp, dans un hangar ; il me reçut avec assez de cordialité. On lui expliqua l'objet de mon voyage. Il répondit qu'il me ferait donner des chevaux et un janissaire pour me rendre à Coron auprès du consul français, M. Vial ; que je pourrais 5 aisément traverser la Morée, parce que les chemins étaient libres, vu qu'on avait coupé la tête à trois ou quatre cents brigands, et que rien n'empêchait plus de voyager.
Voici l'histoire de ces trois ou quatre cents brigands. 10 Il y avait vers le mont Ithome une troupe d'une cinquantaine de voleurs qui infestaient les chemins. Le pacha de la Morée, Osman-Pacha, se transporta sur les lieux ; il fit cerner les villages où les voleurs avaient coutume de se cantonner. Il eût été trop long et trop 15 ennuyeux pour un Turc de distinguer l'innocent du coupable : on assomma comme des bêtes fauves tout ce qui se trouva dans la battue du pacha. Les brigands périrent, il est vrai, mais avec trois cents paysans grecs qui n'étaient pour rien dans cette affaire. 20
De la maison de l'aga nous allâmes à l'habitation du vice-consul d'Allemagne. La France n'avait point alors d'agent à Modon. Il demeurait dans la bourgade des Grecs, hors de la ville. Dans tous les lieux où le poste est militaire, les Grecs sont séparés des Turcs. Le 25 vice-consul me confirma ce que m'avait dit l'aga sur l'état de la Morée ; il m'oftrit l'hospitalité pom* la nuit : je l'acceptai, et je retournai un moment au vaisseau sur un caïque qui devait ensuite me ramener au rivage.
Je laissai à bord Julien, mon domestique français, 30 que j'envoyai m'attendre avec le vaisseau à la pointe de l'Attique, ou à Smyrne, si je manquais le passage du vaisseau. J'attachai autour de moi une ceinture qui renfermait ce que je possédais en or ; je m'armai de pied en cap, et je pris à mon service un Milanais, 35
nommé Joseph, marchand d'étain à Smyrne : cet homme parlait un peu le grec moderne, et il consentit, pour une somme convenue, à me servir d'interprète. Je dis adieu au capitaine, et je descendis avec Joseph 5 dans le caïque. Le vent était violent et contraire. Nous mimes cinq heures pour gagner le port dont nous n'étions éloignés que d'une demi-lieue, et nous fûmes deux fois près de chavirer. Un vieux Turc à barbe grise, les yeux vih et enfoncés sous d'épais sourcils,
10 montrant de longues dents extrêmement blanches, tantôt silencieux, tantôt poussant des cris sauvages, tenait le gouvernail : il représentait assez bien le Temps passant dans sa barque un voyageur aux rivages déserts de la Grèce. Le vice-consul m'attendait sur
15 la grève. Nous allâmes loger au bourg des Grecs. Chemin faisant j'admirai des tombeaux turcs qu'ombrageaient de grands cyprès au pied desquels la mer venait se briser. J'aperçus parmi ces tombeaux des femmes enveloppées de voiles blancs, et semblables à
20 des ombres : ce fut la seule chose qui me rappela un peu la patrie des Muses. Le cimetière des chrétiens touche à celui des musulmans : il est délabré, sans pierres sépulcrales et sans arbres ; des melons d'eau qui végètent çà et là sur ces tombes abandonnées ressem-
25 blent, par leur forme et leur pâleur, à des crânes humains qu'on ne s'est pas donné la peine d'ensevelir. Rien n'est triste comme ces deux cimetières, où l'on remarque jusque dans l'égalité et l'indépendance de la mort la distinction du tyran et de l'esclave.
30 Le vice-consul allemand, logé dans une méchante cahute de plâtre, m'offrit de très bon cœur un souper composé de pastèques, de raisins et de pain noir : il ne faut pas être difficile sur les repas lorsqu'on est si près de Sparte. Je me retirai ensuite dans la chambre que
35 l'on m'avait préparée, mais sans pouvoir fermer les
yeux. J'entendais les aboiements du chien de la Laconic et le bruit du vent de l'Ëlide ; comment auraisje pu dormir 1 Le 11, à trois heures du matin, la voix du janissaire de l'aga m'avertit qu'il fallait partir pour Coron. 5
Nous montâmes à cheval à l'instant. Je vais décrire l'ordre de la marche, parce qu'il a été le même dans tout le voyage.
A notre tête paraissait le guide ou le postillon grec à cheval, tenant un autre cheval en laisse : ce second lo cheval devait servir de remonte en cas qu'il arrivât quelque accident aux chevaux des voyageurs. Venait ensuite le janissaire, le turban en tête, deux pistolets et un poignard à la ceinture, un sabre au côté, et un fouet à la main pour faire avancer les chevaux du 15 guide. Je suivais, à peu près armé comme le janissaire, portant de plus un fusil de chasse ; Joseph fermait la marche. Ce Milanais était un petit homme blond à gros ventre, le teint fleuri, l'air affable ; il était tout habillé de velours bleu ; deux longs pistolets d'arçon, 20 passés dans une étroite ceinture, relevaient sa veste d'une manière si grotesque que le janissaire ne pouvait jamais le regarder sans rire. Mon équipage consistait en un tapis pour m'asseoir, une pipe, un poêlon à café et quelques châles pour m'envelopper la tête pendant 25 la nuit. Nous partions au signal donné par le guide , nous grimpions au grand trot les montagnes, et nous les descendions au galop à travers les précipices : il faut prendre son parti ; les Turcs militaires ne connaissent pas d'autre manière d'aller, et le moindre signe de 30 frayeur, ou même de prudence, vous exposerait à leur mépris. Vous êtes assis d'ailleurs sur des selles de mamelouck, dont les étriers, larges et courts, vous plient les jambes, vous rompent les pieds et déchirent les flancs de votre cheval. Au moindre faux mouvement, le 35
10 VOYAGE EN GEÊCE
pommeau élevé de la selle vous crève la poitrine, et si vous vous renversez en arrière, le haut rebord de la selle vous brise les reins. On finit pourtant par trouver ces selles utiles, à cause de la solidité qu'elles donnent à 5 cheval, surtout dans des courses aussi hasardeuses.
Les courses sont de huit à dix lieues avec les mêmes chevaux : on leur laisse prendre haleine sans manger à peu près à moitié chemin ; on remonte ensuite, et l'on continue sa route. Le soir on arrive quelquefois à un
lo kan, masure abandonnée où l'on dort parmi toutes sortes d'insectes et de reptiles sur un plancher vermoulu. C'est à vous de vous procurer des vivres comme vous pouvez. Mon janissaire allait à la chasse dans les villages ; il rapportait quelquefois des poulets que je
15 m'obstinais à payer; nous les faisions rôtir sur des branches vertes d'oliviers, ou bouillir avec du riz pour en faire un pilau. Assis à terre autour de ce festin, nous le déchirions avec nos doigts ; le repas fini, nous allions nous laver la barbe et les mains au premier
20 ruisseau. Voilà comme on voyage aujourd'hui dans le pays d'Alcibiade et d'Aspasie.
Il faisait encore nuit quand nous quittâmes Modon ; je croyais errer dans les déserts de l'Amérique : même solitude, même silence. Nous traversâmes des bois
25 d'oliviers en nous dirigeant au midi. Au lever de l'aurore nous nous trouvâmes sur les sommets aplatis des montagnes les plus arides que j'aie jamais vues. Nous y marchâmes pendant deux heures. Ces sommets labourés par les torrents avaient l'air de guérets
30 abandonnés ; le jonc marin et une espèce de bruyère épineuse et flétrie y croissaient par touffes. De gros caïeux de lis de montagne, déchaussés par les pluies, paraissaient à la surface do la terre. Nous découvrîmes la mer vers l'est, à travers un bois d'oliviers clair-
J5 semés ; nous descendîmes ensuite dans une gorge do
vallon où l'on voyait quelques champs d'orge et de coton. Nous passâmes un torrent desséché : son lit était rempli de lauriers-roses et de gattiliers (Vagnuscastus), arbuste à feuille longue, pâle et menue, dont la fleur lilas, un peu cotonneuse, s'allonge en forme de 5 quenouille. Je cite ces deux arbustes parce qu'on les retrouve dans toute la Grèce et qu'ils décorent presque seuls ces solitudes, jadis si riantes et si parées, aujourd'hui si nues et si tristes. A propos de torrent desséché, je dois dire aussi que je n'ai vu dans la patrie de 10 rilissus, de l'Alphée et de l'Érymante que trois fleuves dont l'urne ne fût pas tarie : le Pamisus, le Céphise et l'Eurotas.
Au sortir du vallon dont je viens de parler, nous commençâmes à gravir de nouvelles montagnes : mon 15 guide me répéta plusieurs fois des noms inconnus ; mais, à en juger par leur position, ces montagnes devaient faire une partie de la chaîne du mont Témathia. Nous ne tardâmes pas à entrer dans un bois d'oliviers, de lauriers-roses, d'agnus-castus et de cornouillers. Ce 20 bois était dominé par des sommets rocailleux. Parvenus à cette dernière cime, nous découvrîmes le golfe de Messénie, bordé de toutes parts par des montagnes entre lesquelles l'Ithome se distinguait pa.r son isolement et le Taygète par ses deux flèches aiguës : je saluai ces 25 monts fameux par tout ce que je savais de beaux vers à leur louange.
Un peu au-dessous du sommet du Témathia, en descendant vers Coron, nous aperçûmes une misérable ferme grecque, dont les habitants s'enfuirent à notre 30 approche. A mesure que nous descendions, nous découvrions au-dessous de nous la rade et le port de Coron, où l'on voyait quelques bâtiments à l'ancre. En arrivant à la plaine qui s'étend jusqu'à la mer, nous laissâmes sur notre droite un village au centre duquel 35
s'élevait une espèce de château fort : le tout, c'est-à-dire le village et le château, était comme environné d'un immense cimetière turc couvert de cyprès de tous les âges. Le laurier-rose y croissait au pied des cyprès, 5 qui ressemblaient à de grands obélisques noirs ; des tourterelles blanches et des pigeons bleus voltigeaient et roucoulaient dans ces arbres ; une fontaine bâtie par un chérif répandait son eau dans le chemin pour le voyageur : on se serait volontiers arrêté dans ce
10 cimetière, où le laurier de la Grèce, dominé par les cyprès de l'Orient, semblait rappeler la mémoire des deux peuples dont la poussière reposait dans ce lieu.
De ce cimetière à Coron il y a près de deux heures de marche : nous cheminâmes à travers un bois continuel
15 d'oliviers, planté de froment à demi moissonné. Le terrain, qui de loin paraît une plaine unie, est coupé par des ravines inégales et profondes. M. Vial, alors consul de France à Coron, me reçut avec cette hospitalité si remarquable dans les consuls du Levant. Je lui remis
20 une des lettres de recommandation que M. de Talleyrand m'avait poliment accordées pour les consuls français dans les Échelles. M. Yial voulut bien me loger chez lui. Il renvoya mon janissaire de Modon et me donna un de ses propres janissaires pour traverser avec moi la
25 Morée et me conduire à Athènes. Le capitan-pacha étant en guerre avec les Maniottes, je ne pouvais me rendre à Sparte par Calamate, presque en face de Coron. Il fut donc résolu que je ferais un long détour ; que j'irais chercher le défilé des portes de Léondari ; que je
30 me rendrais à Tripolizza afin d'obtenir du pacha de la Morée le firman nécessaire pour passer l'isthme ; que je reviendrais de Tripolizza à Sparte, et que de Sparte je prendrais par la montagne le chemin d'Argos, de Mycènes et de Corinthe.
35 M. Vial se donna la peine de me montrer Coron,
qui n'est qu'un amas de ruines modernes ; il me fit voir aussi l'endroit d'où les Russes canonnèrent la ville en 1770, époque fatale à la Morée, dont les Albanais ont depuis massacré la population. La relation des voyages de Pellegrin date de 1715 et de 1719 : le ressort de 5 Coron s'étendait alors, selon ce voyageur, à quatrevingts villages ; je ne sais si l'on en trouverait aujourd'hui cinq ou six dans le même arrondissement. Le reste de ces champs dévastés appartient à des Turcs, qui possèdent trois ou quatre mille pieds d'oliviers, et qui 10 dévorent dans un harem à Constantinople l'héritage d'Aristomène. Les larmes me venaient aux yeux en voj/ant les mains du Grec esclave inutilement trempées de ces flots d'huile qui rendaient la vigueur au bras de ses pères pour triompher des tyrans. 15
La maison du consul dominait le golfe de Coron : je voyais de ma fenêtre la mer de Messénie peinte du plus bel azur ; devant moi, de l'autre côté de cette mer, s'élevait la haute chaîne du Taygète, couvert de neige et justement comparé aux Alpes par Polybe, mais aux 20 Alpes sous un plus beau ciel. A ma droite s'étendait la pleine mer, et à ma gauche, au fond du golfe, je découvrais le mont Ithome, isolé comme le Vésuve, et tronqué comme lui à son sommet. Je ne pouvais m'arracher à ce spectacle : quelles pensées n'inspire point 25 la vue de ces côtes désertes de la Grèce, où l'on n'entend que l'éternel sifflement du mistral et le gémissement des flots ! Quelques coups de canon, que le capitan-pacha faisait tirer de loin en loin contre les rochers des Maniottes, interrompaient seuls ces tristes bruits par 30 un bruit plus triste encore. On n'apercevait sur toute l'étendue de la mer que la flotte de ce chef des barbares: elle me rappelait le souvenir de ces pirates américains qui plantaient leur drapeau sanglant sur une terre inconnue, en prenant possession d'un pays enchanté au nom 35
de la servitude et de la mort ; ou plutôt je croyais voir les vaisseaux d'Alaric s'éloigner de la Grèce en cendres, en emportant la dépouille des temples, les trophées d'Olympie et les statues brisées de la Liberté et 5 des Arts.
Je quittai Coron le 1 2 à deux heures du matin, avec Joseph et mon nouveau janissaire, dans un caïque qui devait me conduire à l'embouchure du Pamisus, au fond du golfe de Messénie. Quelques heures d'une belle
10 traversée me portèrent dans le lit du plus grand fleuve du Péloponèse, où notre petite barque échoua faute d'eau. Le janissaire alla chercher des chevaux à Nissi, gros village éloigné de trois ou quatre milles de la mer, en remontant le Pamisus.
15 Nous traversâmes plusieurs villages, récemment détruits par le pacha lors de sa dernière expédition contre les brigands. Je ne vis dans tous ces villages qu'une seule femme : elle ne démentait point le sang des Héraclides, par ses yeux bleus, sa haute taille et sa
20 beauté. La Messénie fut presque touj ours malheureuse : un pays fertile est souvent un avantage funeste pour un peuple. A la désolation qui régnait autour de moi, on eût dit que les féroces Lacédémoniens venaient encore de ravager la patrie d'Aristomène. Un grand
25 homme se chargea de venger un grand homme : Épaminondas éleva les murs de Messène. Malheureusement on peut reprocher à cette ville la mort de Philopœmen. Les Arcadiens tirèrent vengeance de cette mort, et transportèrent les cendres de leur compatriote à Mégalopolis.
30 Je passais avec ma petite caravane précisément par les chemins où le convoi funèbre du dernier des Grecs avait passé, il y a environ deux mille ans.
Une plaine inégale, couverte de grandes herbes comme les savanes de la Floride, me conduisit vers le fond
35 du bassin où se réunissent les hautes montagnes de
l'Arcadie et de la Laconie. Le Lycée était devant nous, cependant un peu sur notre gauche, et nous foulions probablement le sol de Stényclare. Je n'y entendais point Tyrtée chanter à la tête des bataillons de Sparte, mais, à son défaut, je fis en cet endroit la rencontre 5 d'un Turc monté sur un bon cheval et accompagné de deux Grecs à pied. Aussitôt qu'il m'eut reconnu à mon habit franc il piqua vers moi, et me cria en français : " C'est un beau pays pour voyager que la Morée ! En France, de Paris à Marseille, je trouvais des lits et des 10 auberges partout. Je suis très fatigué ; je viens de Coron par terre, et je vais à Léondari. Où allez-vous? " Je répondis que j'allais à Tripolizza. " Eh bien ! dit le Turc, nous irons ensemble jusqu'au kan des Portes ; mais je suis très fatigué, mon cher seigneur." Ce Turc 15 courtois était un marchand de Coron.
Il était nuit lorsque nous arrivâmes à l'entrée du défilé. Notre caravane s'engagea bientôt dans cet étroit passage. Nous marchions tous en silence et à la file. Cette route, malgré la justice expéditive du pacha, 20 n'était pas sûre, et nous nous tenions prêts à tout événement. A minuit nous arrivâmes au kan placé au milieu du défilé.
Nous entrâmes par une écurie ; une échelle en forme de pyramide renversée nous conduisit dans un grenier 25 poudreux. Le marchand turc se jeta sur une natte en s'écriant : " C'est le plus beau kan de la Morée ! De Paris à Marseille je trouvais des lits et des auberges partout." Je cherchai à le consoler en lui offrant la moitié du souper que j'avais apporté de Coron. "Eh, 30 mon cher seigneur ! s'écria-t-il, je suis si fatigué que je vais mourir ! " Toutefois il mangea d'un grand appétit la part du souper qu'il avait refusée d'abord.
Je quittai ce bon homme le 13 au lever du jour, et je continuai ma route. Notre course était fort ralentie : 35
au lieu du janissaire de Modon, qui ne demandait qu'à tuer son cheval, j'avais un janissaire d'une tout autre espèce. Mon nouveau guide était un petit homme maigre, fort marqué de petite vérole, parlant bas et 5 avec mesure, et si plein de la dignité de son turban qu'on l'eût pris pour un parvenu. Un aussi grave personnage ne se mettait au galop que lorsque l'importance de l'occasion l'exigeait : par exemple, lorsqu'il apercevait quelque voyageur. L'irrévérence avec laquelle j'inter-
lo rompais l'ordre de la marche, courant en avant, à droite et à gauche, partout où je croyais découvrir quelques vestiges d'antiquité, lui déplaisait fort, mais il n'osait se plaindre. Du reste je le trouvai fidèle et assez désintéressé pour un Turc.
15 Une autre cause retardait encore notre marche ; le velours dont Joseph était vêtu dans la canicule, en Morée, le rendait fort malheureux : au moindre mouvement du cheval il s'accrochait à la selle : son chapeau tombait d'un côté, ses pistolets de l'autre ; il fallait
20 ramasser tout cela et remettre le pauvre Joseph à cheval. Son excellent caractère brillait d'un nouveau lustre au milieu de toutes ces peines, et sa bonne humeur était inaltérable. Xous mîmes donc trois mortelles heures pour sortir du défilé.
25 Laissant à droite Léondari, ville tout à fait moderne, nous traversâmes un bois de vieux chênes verts ; c'était le reste vénérable d'une forêt sacrée : un énorme vautour perché sur la cime d'un arbre mort y semblait encore attendre le passage d'un augure. Xous vîmes le soleil
30 s'élever sur le mont Borée ; nous mîmes pied à terre au bas de ce mont pour gravir un chemin taillé dans le roc.
Nous nous trouvions dans le voisinage d'une des sources de l'Alphée ; je mesurais avidement des yeux
35 les ravines que je rencontrais : tout était muet et
desséché. Le chemin qui conduit de Borée à Tripolizza traverse d'abord des plaines désertes et se plonge ensuite dans une longue vallée de pierres. Le soleil nous dévorait ; à quelques buissons rares et brûlés étaient suspendues des cigales qui se taisaient à notre approche ; 5 elles recommençaient leurs cris dès que nous étions passés : on n'entendait que ce bruit monotone, les pas de nos chevaux et la complainte de notre guide.
A trois lieues de Tripolizza, nous rencontrâmes deux officiers de la garde du pacha. Ils s'arrêtèrent en me 10 voyant, et me demandèrent mes armes : je refusai de les donner. Le janissaire me fit dire par Joseph que ce n'était qu'un pur objet de curiosité, et que je pouvais aussi demander les armes de ces voyageurs. A cette condition je voulus bien satisfaire les spahis ; nous 15 changeâmes d'armes. Ils examinèrent longtemps mes pistolets, et finirent par me les tirer au-dessus de la tête.
J'avais été prévenu de ne me laisser jamais plaisanter par un Turc, si je ne voulais m'exposer à mille avanies. 20 J'ai reconnu plusieurs fois dans la suite combien ce conseil était utile ; un Turc devient aussi souple s'il voit que vous ne le craignez pas qu'il est insultant s'il s'aperçoit qu'il vous fait peur. Je n'aurais pas eu besoin, d'ailleurs, d'être averti dans cette occasion, et la 25 plaisanterie m'avait paru trop mauvaise pour ne pas la rendre coup sur coup. Enfonçant donc les éperons dans les lianes de mon cheval, je courus sur les Turcs et leur lâchai les coups de leurs propres pistolets en travers, si près du visage que l'amorce brûla les moustaches du 30 plus jeune spahi. Une explication s'ensuivit entre ces officiers et le janissaire, qui leur dit que j'étais Français ; à ce nom de Français il n'y eut point de politesses turques qu'ils ne me firent. Ils m'oflrirent la pipe, chargèrent mes armes et me les rendirent. Je crus 33
devoir garder l'avantage qu'ils me donnaient, et je fis simplement charger leurs pistolets par Joseph. Ces deux étourdis voulurent m'engager à courir avec eux : je refusai, et ils partirent.
5 Je n'avais pas encore vu de ville entièrement turque : les toits rouges de Tripolizza, ses minarets et ses dômes me frappèrent agréablement au premier coup d'œil. Mon janissaire me conduisit chez un Grec de la connaissance de M. Yial. Le consul m'avait donné une
10 lettre pour le pacha. Le lendemain de mon arrivée, 15 août, je me rendis chez le drogman de Son Excellence : je le priai de me faire déli^Ter le plus tôt possible mon firman de poste et l'ordre nécessaire pour passer l'isthme de Corinthe. Ce drogman, jeune homme
15 d'une figure fine et spirituelle, me répondit en italien que d'abord il était malade, qu'ensuite on ne parlait pas comme cela à un pacha ; qu'il fallait attendre ; que les Français étaient toujours pressés.
Je répliquai que je n'avais demandé les firmans que
20 pour la forme ; que mon passe-port français me suffisait pour voyager en Turquie, maintenant en paix avec mon pays ; que puisqu'on n'avait pas le temps de m'obliger, je partirais sans les firmans et sans remettre la lettre du consul au pacha.
25 Je sortis. Deux heures après le drogman me fit rappeler ; je le trouvai plus traitable, soit qu'à mon ton il m'eût pris pour un personnage d'importance, soit qu'il craignît que je ne trouvasse quelque moyen de porter mes plaintes à son maître ; il me dit qu'il allait
30 se rendre chez Sa Grandeur et lui parler de mon affaire.
En effet, deux heures après, un Tartare me vint
chercher et me conduisit chez le pacha. Son palais
est une grande maison de bois, carrée, ayant, au centre,
une vaste cour, et des galeries régnant sur les quatre
35 faces de cette cour. On me fit attendre dans une salle
où je trouvai des papas et le patriarche de la Morée. Ces prêtres et leur patriarche parlaient beaucoup, et avaient parfaitement les manières déliées et avilies des courtisans grecs sous le Bas-Empire. J'eus lieu de croire, aux mouvements que je remarquai, qu'on me 5 préparait une réception brillante ; cette cérémonie m'embarrassait. Mes vêtements étaient délabrés, mes bottes poudreuses, mes cheveux en désordre, et ma barbe comme celle d'Hector : barba squalida. Je m'étais enveloppé dans mon manteau, et j'avais plutôt 10 l'air d'un soldat qui sort du bivouac que d'un étranger qui se rend à l'audience d'un grand seigneur.
Joseph, qui disait se connaître aux pompes de l'Orient, m'avait forcé de prendre ce manteau : mon habit court lui déplaisait; lui-même voulut m'accom- 15 pagner avec le janissaire pour me faire honneur. Il marchait derrière moi sans bottes, les jambes et les pieds nus, et un mouchoir rouge jeté par-dessus son chapeau. Malheureusement il fut arrêté à la porte du palais dans ce bel équipage : les gardes ne voulurent 20 point le laisser passer : il me donnait une telle envie de rire que je ne pus jamais le réclamer sérieusement, et il ne vit que de loin les grandeurs où il avait aspiré.
Après deux heures de délai, d'ennui et d'impatience, on m'introduisit dans la salle du pacha : je vis un 25 homme d'environ quarante ans, d'une belle figure, assis ou plutôt couché sur un divan, un poignard orné de diamants à la ceinture, un turban blanc à la tête. Un vieillard à longue barbe occupait respectueusement une place à sa droite (c'était peut-être le bourreau) ; 30 le drogman grec était assis à ses pieds ; trois pages debout tenaient des pastilles d'ambre, des pincettes d'argent et du feu pour la pipe.
Je m'avançai, saluai Son Excellence en mettant la main sur mon cœur ; je lui présentai la lettre du 35
consul, et, usant du privilège des Français, je m'assis sans avoir attendu l'ordre.
Osman me fit demander d'où je venais, où j'allais, ce que je voulais.
5 Je répondis que j'allais en pèlerinage à Jérusalem ; qu'en me rendant à la ville sainte des chrétiens j'avais passé par la Morée pour voir les antiquités ; que je désirais un firman de poste pour avoir des chevaux, et un ordre pour passer l'isthme.
lo Le pacha répliqua que j'étais le bienvenu, que je pouvais voir tout ce qui me ferait plaisir, et qu'il m'accorderait des firmans.
Je ne m'attendais point aux honneurs du café, et cependant je les obtins. Je sortis de mon audience
15 fort satisfait, et retournai à la maison de mon hôte, précédé de mon janissaire et suivi de Joseph, qui avait oublié sa disgrâce.
Un Tartare m'apporta le soir mon firman de poste et l'ordre pour passer l'isthme. En s'établissant sur les
20 débris de Constantinople, les Turcs ont manifestement retenu plusieurs usages des peuples conquis. L'établissement des postes en Turquie est, à peu de chose près, celui qu'avaient fixé les empereurs romains : on ne paye point les chevaux ; le poids de votre bagage
25 est réglé ; on est obligé de vous fournir partout la nourriture, etc. Je ne voulus point user de ces magnifiques mais odieux privilèges, dont le fardeau pèse sur un peuple malheureux : je payai partout mes chevaux et ma nourriture comme un voyageur sans
30 protection et sans firman.
Tripolizza étant une ville absolument moderne, j'en partis le 15 pour Sparte, où il me tardait d'arriver. Il me fallait, pour ainsi dire, revenir sur mes pas, ce qui n'aurait pas eu lieu si j'avais d'abord visité la
35 Laconie en passant par Calamate. A une lieue vers
le couchant, au sortir de Tripolizza, nous nous arrêtâmes pour voir des ruines : ce sont celles d'un couvent grec dévasté par les Albanais au temps de la guerre des Russes, mais dans les murs de ce couvent on aperçoit des fragments d'une belle architecture et des pierres 5 chargées d'inscriptions engagées dans la maçonnerie. J'essayai longtemps d'en lire une à gauche de la porte principale de l'église. Les caractères étaient renversés par la position de la pierre ; la pierre elle-même était éclatée, placée fort haut et enduite en partie de ciment. 10 Je ne pus rien déchiffrer, hors le mot TEFEATES, qui me causa presque autant de joie que si j'eusse été membre de l'Académie des Inscriptions. Tégée a dû exister aux environs de ce couvent. On trouve dans les champs voisins beaucoup de médailles. J'en achetai 15 trois d'un paysan, qui ne me donnèrent aucune lumière ; il me les vendit très cher. Les Grecs, à force de voir des voyageurs, commencent à connaître le prix de leurs antiquités.
Je ne dois pas oublier qu'en errant parmi ces 20 décombres je découvris une inscription beaucoup plus moderne : c'était le nom de M. Fauvel écrit au crayon sur un mur. Il faut être voyageur pour savoir quel plaisir on éprouve à rencontrer tout à coup dans des lieux lointains et inconnus un nom qui vous rappelle 25 la patrie.
Nous continuâmes notre route entre le nord et le couchant. Après avoir marché pendant trois heures par des terrains à demi cultivés, nous entrâmes dans un désert qui ne finit qu'à la vallée de la Laconie, Le 30 lit desséché d'un torrent nous servait de chemin ; nous circulions avec lui dans un labyrinthe de montagnes peu élevées, toutes semblables entre elles, ne présentant partout que des sommets pelés et des flancs couverts d'une espèce de chêne vert nain à feuilles de houx. 35
22 VOYAGE EN GEÈCE
Au bord de ce torrent desséché, et au centre à peu près de ces monticules, nous rencontrâmes un kan ombragé de deux platanes et rafraîchi par une petite fontaine. Nous laissâmes reposer nos montures : il y
5 avait dix heures que nous étions à cheval. Nous ne trouvâmes pour toute nourriture que du lait de chèvre et quelques amandes. Nous repartîmes avant le coucher du soleil, et nous nous arrêtâmes à onze heures du soir dans une gorge de vallée, au bord d'un autre
lo torrent qui conservait un peu d'eau.
Le 16, à la pointe du jour, nous bridâmes nos chevaux : le janissaire fit sa prière, se lava les coudes, la barbe et les mains, se tourna vers l'orient comme pour appeler la lumière, et nous partîmes. En
15 avançant vers la Laconie, les montagnes commençaient à s'élever et à se couvrir de quelques bouquets de bois ; les vallées étaient étroites et brisées ; quelques-unes me rappelèrent, mais sur une moindre échelle, le site de la grande Chartreuse et son magnifique revêtement
20 de forêts. A midi nous décou\TÎmes un kan aussi pauvre que celui de la veille, quoiqu'il fût décoré du pavillon ottoman. Dans un espace de vingt-deux lieues c'étaient les deux seules habitations que nous eussions rencontrées : la fatigue et la faim nous
25 obligèrent à rester dans ce sale gîte plus longtemps que je ne l'aurais voulu. Le maître du lieu, vieux Turc à la mine rébarbative, était assis dans un grenier qui régnait au-dessus des étables du kan ; les chèvres montaient jusqu'à lui et l'environnaient de leurs
30 ordures. Il nous reçut dans ce lieu de plaisance, et ne daigna pas se lever de son fumier pour faire donner quelque chose à des chiens de chrétiens ; il cria d'une voix terrible, et un pauvre enfant grec tout nu, le corps enflé par la fièvre et par les coups de fouet, nous
35 vint apporter du lait de brebis dans un vase dégoûtant
VOYAGE EN GKÊCE 23
par sa malpropreté ; encore fus- je obligé de sortir pour le boire à mon aise, car les chèvres et leurs chevreaux m'assiégeaient pour m'arracher un morceau de biscuit que je tenais à la main. J'avais mangé l'ours et le chien avec les sauvages ; je partageai depuis le repas 5 des Bédouins ; mais je n'ai jamais rien rencontré de comparable à ce premier kan de la Laconie. C'était pourtant à peu près dans les mêmes lieux que paissaient les troupeaux de Ménélas et qu'il offrit un festin à Télémaque : " On s'empressait dans le palais du roi, 10 les serviteurs amenaient les victimes ; ils apportaient aussi un vin généreux, tandis que leurs femmes, le front orné de bandelettes pures, préparaient leurs repas. 1 "
Nous quittâmes le kan vers trois heures après 15 midi : à cinq heures nous parvînmes à une croupe de montagnes d'où nous découvrîmes en face de nous le Taygète, que j'avais déjà vu du côté opposé, Misitra, bâtie à ses pieds, et la vallée de la Laconie.
Nous y descendîmes par une espèce d'escalier taillé 20 dans le roc comme celui du mont Borée. Nous aperçûmes un pont léger et d'une seule arche, élégamment jeté sur un petit fleuve, et réunissant deux hautes collines. Arrivés au bord du fleuve, nous passâmes à gué ses eaux limpides, au travers de grands roseaux, 25 de beaux lauriers-roses en pleine fleur. Ce fleuve que je passais ainsi sans le connaître était l'Eurotas. Une vallée tortueuse s'ouvrit devant nous ; elle circulait autour de plusieurs monticules de figure à peu près semblable, et qui avaient l'air de monts artificiels ou 30 de tumulus. Nous nous engageâmes dans ces détours, et nous arrivâmes à Misitra comme le jour tombait.
M. Vial m'avait donné une lettre pour un des principaux Turcs de Misitra, appelé Ibraïm-Bey.
^ Odyss, iv. 35
Nous mîmes pied à terre dans sa cour, et ses esclaves m'introduisirent dans la salle des étrangers ; elle était remplie de musulmans qui tous étaient comme moi des voyageurs et des hôtes d'Ibraïm. Je pris ma place 5 sur le divan au milieu d'eux ; je suspendis comme eux mes armes au mur au-dessus de ma tête. Joseph et mon janissaire en firent autant. Personne ne me demanda qui j'étais, d'où je venais : chacun continua de fumer, de dormir ou de causer avec son voisin sans
lo jeter les yeux sur moi.
Notre hôte arriva : on lui avait porté la lettre de M. Vial. Ibraïm, âgé d'environ soixante ans, avait la physionomie douce et ouverte. Il vint à moi, me prit affectueusement la main, me bénit, essaya de prononcer
15 le mot hon^ moitié en français, moitié en italien, et s'assit à mes côtés. Il parla en grec à Joseph ; il me fit prier de l'excuser s'il ne me recevait pas aussi bien qu'il aurait voulu : il avait un petit enfant malade ; et cela lui faisait tourner la tête. Assurément ce n'était
20 pas la tendresse paternelle dans toute sa naïveté que j'aurais été chercher à Sparte; et c'était un vieux Tartare qui montrait ce bon naturel sur le tombeau de ces mères qui disaient à leurs fils, en leur donnant le bouclier : "H rar, V) c-t rav, avec ou dessus.
25 Ibraïm me quitta après quelques instants pour aller veiller son fils : il ordonna de m'apporter la pipe et le café ; mais comme l'heure du repas était passée, on ne me servit point de pilau : il m'aurait cependant fait grand plaisir, car j'étais presque à jeun depuis vingt-
30 quatre heures.
Je pris mon parti : je me couchai sur le divan, dans l'angle de la salle. Une fenêtre avec une grille en roseaux s'ouvrait sur la vallée de la Laconie, où la lune répandait une clarté admirable. Appuyé sur le
35 coude, je parcourais des yeux le ciel, la vallée, les
sommets brillants et sombres du Taygète, selon qu'ils étaient dans l'ombre ou la lumière. Je pouvais à peine me persuader que je respirais dans la patrie d'Hélène et de Ménélas. Je me laissai entraîner à ces réflexions que chacun peut faire, et moi plus qu'un autre, sur les 5 vicissitudes des destinées humaines. Que de lieux avaient déjà vu mon sommeil paisible ou troublé ! Que de fois, à la clarté des mêmes étoiles, dans les forêts de l'Amérique, sur les chemins de l'Allemagne, dans les bruyères de l'Angleterre, dans les champs de 10 l'Italie, au milieu de la mer, je m'étais livré à ces mêmes pensées touchant les agitations de la vie !
Un vieux Turc, homme, à ce qu'il paraissait, de grande considération, me tira de ces réflexions pour me prouver d'une manière encore plus sensible que 15 j'étais loin de mon pays. Il était couché à mes pieds sur le divan : il se tournait, il s'asseyait, il soupirait, il appelait ses esclaves, il les renvoyait ; il attendait le jour avec impatience. Le jour vint (17 août): le Tartare, entouré de ses domestiques, les uns à genoux, 20 les autres debout, ôta son turban ; il se mira dans un morceau de glace brisée, peigna sa barbe, frisa ses moustaches, se frotta les joues pour les animer. Après avoir fait ainsi sa toilette, il partit en traînant majestueusement ses babouches et en me jetant un 25 regard dédaigneux.
Mon hôte entra quelque temps après portant son fils dans ses bras. Ce pau\Te enfant, jaune et miné par la fièvre, avait des amulettes suspendues au cou. Le père le mit sur mes genoux, et il fallut entendre 30 l'histoire de la maladie : l'enfant avait pris tout le quinquina de la Morée ; on l'avait saigné (et c'était là le mal) ; sa mère lui avait mis des charmes, et elle avait attaché un turban à la tombe d'un santon : rien n'avait réussi. Ibraïni finit par me demander si je connaissais 35
quelque remède : je me rappelai que dans mon enfance on m'avait guéri d'une fièvre avec de la petite centaurée : je conseillai l'usage de cette plante comme l'aurait pu faire le plus grave médecin. Mais qu'était-ce que 5 la centaurée 1 Joseph pérora. Je prétendis que la centaurée avait été découverte par un certain médecin du voisinage appelé Chiron qui courait à cheval sur les montagnes. Un Grec déclara qu'il avait connu ce Chiron, qu'il était de Calamate, et qu'il montait
lo ordinairement un cheval blanc. Comme nous tenions conseil, nous vîmes entrer un Turc, que je reconnus pour un chef de la loi à son turban vert. Il vint à nous, prit la tête de l'enfant entre ses deux mains, et prononça dévotement une prière; tel est le caractère
15 de la piété, elle est touchante et respectable même dans les religions les plus funestes.
J'avais envoyé le janissaire me chercher des chevaux et un guide pour visiter d'abord Amyclée et ensuite les ruines de Sparte, où je croyais être : tandis que
20 j'attendais son retour, Ibraïm me fit servir un repas à la turque. J'étais toujours couché sur le divan : on mit devant moi une table extrêmement basse ; un esclave me donna à laver ; on apporta sur un plateau de bois un poulet haché dans du riz; je mangeai avec
25 mes doigts. Après le poulet on servit une espèce de ragoût de mouton dans un bassin de cuivre ; ensuite des figues, des olives, du raisin et du fromage. Entre chaque plat un esclave me versait de l'eau sur les mains, et un autre me présentait une serviette de
30 grosse toile, mais fort blanche. Je refusai de boire du vin par courtoisie : après le café, on m'offrit du savon pour mes moustaches.
Pendant le repas le chef de la loi m'avait fait faire plusieurs questions par Joseph ; il voulait savoir
35 pourquoi je voyageais, puisque je n'étais ni marchand
VOYAGE EN GEÈCE 27
ni médecin. Je répondis que je voyageais pour voir les peuples, et sui-tout les Grecs qui étaient morts. Cela le fit rire : il répliqua que puisque j'étais venu en Turquie, j'aurais dû apprendre le turc. Je trouvai pour lui une meilleure raison à mes voyages en disant 5 que j'étais un pèlerin de Jérusalem. *' Hadgi ! hadgi ! " s'écria-t-il. Il fut pleinement satisfait. La religion est une espèce de langue universelle entendue de tous les hommes. Ce Turc ne pouvait comprendre que je quittasse ma patrie par un simple motif de curiosité, 10 mais il trouva tout naturel que j'entreprisse un long voyage pour aller prier à un tombeau, pour demander à Dieu quelque prospérité ou la délivrance de quelque malheur. Ibraïm, qui en m'apportant son fils m'avait demandé si j'avais des enfants, était persuadé que 15 j'allais à Jérusalem afin d'en obtenir. J'ai vu les sauvages du Nouveau-Monde indifférents à mes manières étrangères, mais seulement attentifs comme les Turcs à mes armes et à ma religion, c'est-à-dire aux deux choses qui protègent l'homme dans ses rapports de l'âme et 20 du corps. Ce consentement unanime des peuples sur la religion et cette simplicité d'idées m'ont paru valoir la peine d'être remarqués.
Cette salle des étrangers où je prenais mon repas offrait une scène assez touchante, et qui rappelait les 25 anciennes mœurs de l'Orient. Tous les hôtes d'Ibraïm n'étaient pas riches, il s'en fallait beaucoup ; plusieurs même étaient de véritables mendiants : pourtant ils étaient assis sur le même divan avec les Turcs qui avaient un grand train de chevaux et d'esclaves. 30 Joseph et mon janissaire étaient traités comme moi, si ce n'est pourtant qu'on ne les avait point mis à ma table. Ibraïm saluait également ses hôtes, parlait à chacun, faisait donner à manger à tous. Il y avait des gueux en haillons, à qui des esclaves portaient 35
respectueusement le café. On reconnaît là les préceptes charitables du Coran et la vertu de l'hospitalité que les Turcs ont empruntée des Arabes ; mais cette fraternité du turban ne passe pas le seuil de la porte,
5 et tel esclave a bu le café avec son hôte, à qui ce même hôte fait couper le cou en sortant. J'ai lu pourtant, et l'on m'a dit qu'en Asie il y a encore des familles turques qui ont les mœurs, la simplicité et la candeur des premiers âges : je le crois, car Ibraïm
lo est certainement un des hommes les plus vénérables que j'aie jamais rencontrés.
Le janissaire revint avec un guide qui me proposait des chevaux non seulement pour Amyclée, mais encore pour Argos. Il demanda un prix que j'acceptai. Le
15 chef de la loi, témoin du marché, se leva tout en colère ; il me fit dire que, puisque je voyageais pour connaître les peuples, j'eusse à savoir que j'avais affaire à des fripons ; que ces gens-là me volaient ; qu'ils me demandaient un prix extraordinaire ; que je
20 ne leur devais rien, puisque j'avais un firman, et
qu'enfin j'étais complètement leur dupe. Il sortit
plein d'indignation, et je vis qu'il était moins animé
par un esprit de justice que révolté de ma stupidité.
A huit heures du matin je partis pour Amyclée,
25 accompagné d'un nouveau guide et d'un cicérone grec, très bon homme, mais très ignorant. Nous prîmes le chemin de la plaine au pied du Taygète, en suivant de petits sentiers ombragés et fort agréables qui passaient entre des jardins ; ces jardins, arrosés par
30 des courants d'eau qui descendaient de la montagne, étaient plantés de mûriers, de figuiers et de sycomores. On y voyait aussi beaucoup de pastèques, de raisins, de concombres et d'herbes de difî'érentes sortes. Nous traversâmes la Tiase, et nous arrivâmes à Amyclée,
35 où je ne trouvai qu'une douzaine de chapelles grecques
dévastées par les Albanais, et placées à quelque distance les unes des autres au milieu de champs cultivés. Le temple d'Apollon, celui d'Eurotas à Onga, le tombeau d'Hyacinthe, tout a disparu. Tandis que je cherchais des fragments de ruines 5 antiques parmi des monceaux de ruines modernes, je vis arriver des paysans conduits par un papas ; ils dérangèrent une planche appliquée contre le mur d'une des chapelles, et entrèrent dans un sanctuaire que je n'avais pas encore visité. J'eus la curiosité de les 10 y suivre, et je trouvai que ces pauvres gens priaient dans ces débris : ils chantaient les litanies devant une image de la Panagia,^ barbouillée en rouge sur un mur peint en bleu. Il y avait bien loin de cette fête aux fêtes d'Hyacinthe ; mais la triple pompe des ruines, 15 des malheurs et des prières au vrai Dieu effaçait à mes yeux toutes les pompes de la terre.
Mes guides me pressaient de partir, parce que nous étions sur la frontière des Maniottes, qui, malgré les relations modernes, n'en sont pas moins de grands 20 voleurs. Nous repassâmes la Tiase, et nous retournâmes à Misitra par le chemin de la montagne. Je relèverai ici une erreur qui ne laisse pas de jeter de la confusion dans les cartes de la Laconie. Nous donnons indifféremment le nom moderne d'Iris ou Vasilipotamos 25 à FEurotas. L'Eurotas est connu à Misitra sous le nom d'Iri (et non pas d'Iris) jusqu'à sa jonction avec la Tiase : il prend alors le nom de Vasilipotamos, et il le conserve le reste de son cours.
Suivant toujours à mi-côte le flanc du Taygète, 30 nous rencontrâmes une fontaine nommée Tritzella, au-dessus de laquelle s'ouvre une grotte qui n'a rien de remarquable. Là nous nous trouvions derrière Misitra et presque au pied du château ruiné qui
1 La Toute-Sainte (la Vierge). 35
30 VOYAGE EN GKECE
commande la ville. Il est placé au haut d'un rocher de forme quasi pyramidale. Nous avions employé huit heures à toutes nos courses, et il était quatre heures de l'après-midi. Nous quittâmes nos chevaux, 5 et nous montâmes à pied au château par le faubourg des Juifs, qui tourne en limaçon autour du rocher jusqu'à la base du château. Ce faubourg a été entièrement détruit par les Albanais ; les murs seuls des maisons sont restés debout, et l'on voit à travers
10 les ouvertures des portes et des fenêtres la trace des flammes qui ont dévoré ces anciennes retraites de la misère. Des enfants, aussi méchants que les Spartiates dont ils descendent, se cachent dans ces ruines, épient le voyageur, et au moment où il passe font crouler sur
15 lui des pans de murs et des fragments de rocher. Je faillis être victime d'un de ces jeux lacédémoniens.
Le château gothique qui couronne ces débris tombe lui-même en ruine : les vides des créneaux, les crevasses formées dans les voûtes et les bouches des citernes
20 font qu'on ne marche pas sans danger. Il n'y a ni portes, ni gardes, ni canons : le tout est abandonné ; mais on est bien dédommagé de la peine qu'on a prise de monter à ce donjon par la vue dont on jouit.
Me voilà donc monté sur un créneau du château de
25 Misitra, décou\Tant, contemplant et admirant toute la Laconie. Mais quand parlerez-vous de Sparte ? me dira le lecteur. Où sont les débris de cette ville ? Sont-ils renfermés dans Misitra ? N'en reste-t-il aucune trace ? Pourquoi courir à Amyclée avant
30 d'avoir visité tous les coins de Lacédémone ? Vous contenterez-vous de nommer l'Eurotas sans en montrer le cours, sans en décrire les bords ? Quelle largeur a-t-il ? de quelle couleur sont ses eaux ? où sont ses cygnes, ses roseaux, ses lauriers ? Les moindres
35 particularités doivent être racontées quand il s'agit de
la patrie de Lycurgue, d'Agis, de Lysandre, de Léonidas. Tout le monde a vu Athènes, mais très peu de voyageurs ont pénétré jusqu'à Sparte : aucun n'en a complètement décrit les ruines.
Il y a déjà longtemps que j'aurais satisfait le 5 lecteur si, dans le moment même où il m'aperçoit au haut du donjon de Misitra, je n'eusse fait pour mon propre compte toutes les questions que je l'entends me faire à présent.
Persuadé par une erreur de mes premières études 10 que Misitra était Sparte, j'avais commencé à parcourir Amyclée : mon projet était de me débarrasser d'abord de ce qui n'était point Lacédémone, afin de donner ensuite à cette ville toute mon attention. Qu'on juge de mon embarras, lorsque, du haut du château de 15 Misitra, je m'obstinais à vouloir reconnaître la cité de Lycurgue dans une ville absolument moderne, et dont l'architecture ne m'offrait qu'un mélange confus du genre oriental et du style gothique, grec et italien : pas une pauvre petite ruine antique pour se consoler 20 au milieu de tout cela. Encore si la vieille Sparte, comme la vieille Rome, avait levé sa tête défigurée du milieu de ces monuments nouveaux ! Mais non : Sparte était renversée dans la poudre, ensevelie dans le tombeau, foulée aux pieds des Turcs, morte, morte 25 tout entière !
Je le croyais ainsi. Mon cicérone savait à peine quelques mots d'italien et d'anglais. Pour me faire mieux entendre de lui, j'essayais de méchantes phrases de grec moderne : je barbouillais au crayon quelques 30 mots de grec ancien, je parlais italien et anglais, je mêlais du français à tout cela ; Joseph voulait nous mettre d'accord, et il ne faisait qu'accroître la confusion ; le janissaire et le guide donnaient leur avis en turc, et augmentaient le mal. Nous parlions tous 35
à la fois, nous criions, nous gesticulions ; avec nos habits différents, nos langages et nos visages divers, nous avions l'air d'une assemblée de démons perchés au coucher du soleil sur la pointe de ces ruines. 5 " Yoilà Misitra," disais-je au cicérone : " c'est Lacédémone, n'est-ce pas ? "
Il me répondait : " Signor, Lacédémone ? Comment ? "
"Je vous dis Lacédémone ou Sparte V lo " Sparte 1 Quoi ? "
" Je vous demande si Misitra est Sparte."
" Je n'entends pas."
" Comment ! vous. Grec, vous, Lacédémonien, vous ne connaissez pas le nom de Sparte ? " 15 " Sparte ? Oh ! oui, grande république ! fameux Lycurgue ! "
" Ainsi Misitra est Lacédémone ? "
La Grec me fit un signe de tête afGrmatif. Je fus ravi.
20 "Maintenant," repris-je, "expliquez-moi ce que je vois : quelle est cette partie de la ville ? " Et je montrais la partie devant moi, un peu à droite.
" Mésochôrion," répondit-il.
" J'entends bien ; mais quelle partie était-ce de 25 Lacédémone ? "
" Lacédémone ? Quoi ? "
J'étais hors de moi.
" Au moins, indiquez-moi le fleuve." Et je répétais : " Potamos, Potamos." 30 Mon Grec me fit remarquer le torrent appelé la rivière des Juifs.
" Comment, c'est là l'Eurotas ? impossible ! Ditesmoi où est le Vasilipotamos."
Le cicérone fit de grands gestes, et étendit le bras 35 à droite, du côté d'Amyclée.
Me voilà replongé clans toutes mes perplexités. Je prononçai le nom d'Iri, et, à ce nom, mon Spartiate me montra la gauche k l'opposé d'Amyclée.
I] fallait conclure qu'il y avait deux fleuves : l'un à droite, le Vasilipotamos ; l'autre à gauche, l'Iri, et 5 que ni l'un ni l'autre de ces fleuves ne passait à Misitra. On a vu plus haut, par l'explication que j'ai donnée de ces deux noms, ce qui causait mon erreur.
Ainsi, disais-je en moi-même, je ne sais plus où est l'Eurotas ; mais il est clair qu'il ne passe point à 10 Misitra. Donc Misitra n'est point Sparte, à moins que le cours du fleuve n'ait changé et ne se soit éloigné de la ville, ce qui n'est pas du tout probable. Où est donc Sparte ? Je serai venu jusqu'ici sans avoir pu la trouver ! Je m'en retournerai sans l'avoir 15 vue ! J'étais dans la consternation. Comme j'allais descendre du château, le Grec s'écria : " Votre Seigneurie demande peut-être Palseochôri ?" A ce nom je m'écrie : " Oui, Palseochôri ! la vieille ville ! Où est-elle, Palseochôri ? " 20
" Là-bas, à Magoula," dit le cicérone ; et il me montrait au loin dans la vallée une chaumière blanche environnée de quelques arbres.
Les larmes me vinrent aux yeux en fixant mes regards sur cette misérable cabane qui s'élevait dans 25 l'enceinte abandonnée d'une des villes les plus célèbres de l'univers, et qui servait seule à faire reconnaître l'emplacement de Sparte, demeure unique d'un chevrier, dont toute la richesse consiste dans l'herbe qui croît sur les tombeaux d'Agis et de Léonidas. 30
Je ne voulus plus rien voir ni rien entendre : je descendis précipitamment du château, malgré les cris des guides qui voulaient me montrer des ruines modernes et me raconter des histoires d'agas ; mais en passant devant l'archevêché je trouvai des papas qui attendaient 35
le Français à la porte, et qui m'invitèrent à entrer de la part de Tarclievéque.
Quoique j'eusse bien désiré refuser cette politessej il n'y eut pas moyen de s'y soustraire. J'entrai donc : 5 l'archevêque était assis au milieu de son clergé dans une salle très propre, garnie de nattes et de coussins à la manière des Turcs. Tous ces papas et leur chef étaient gens d'esprit et de bonne humeur ; plusieurs savaient l'italien et s'exprimaient avec facilité dans
lo cette langue. Je leur contai ce qui venait de m'arriver au sujet des ruines de Sparte : ils en rirent, et se moquèrent du cicérone ; ils me parurent fort accoutumés aux étrangers.
La Morée est en effet remplie de Levantins, de
15 Francs, de Ragusains, d'Italiens, et surtout de jeunes médecins de Venise et des îles Ioniennes, qui viennent dépêcher les cadis et les agas. Les chemins sont assez sûrs : on trouve passablement de quoi se nourrir ; on jouit d'une grande liberté, pourvu qu'on ait un peu de
20 fermeté et de prudence. C'est en général un voyage très facile, surtout pour un homme qui a vécu chez les sauvages de l'Amérique. Il y a toujours quelques Anglais sur les chemins du Péloponèse : les papas me dirent qu'ils avaient vu dans ces derniers temps des
25 antiquaires et des officiers de cette nation. Il y a même à Misitra une maison grecque qu'on appelle V Auberge anglaise : on y mange du roast-beef et l'on y boit du vin de Porto. Le voyageur a sous ce rapport de grandes obligations aux Anglais : ce sont eux qui
30 ont établi de bonnes auberges dans toute l'Europe, en Italie, en Suisse, en Allemagne, en Espagne, à Constantinople, à Athènes et jusqu'aux portes de Sparte, en dépit de Lycurgiie.
Après qu'on m'eut servi le café, on me montra
35 l'archevêché et l'église : celle-ci, fort célèbre dans nos
géographies, n'a pourtant rien de remarquable. La mosaïque du pavé est commune ; les peintures rappellent absolument les ébauches de l'école avant le Pérugin. Quant à l'architecture, ce sont toujours des dômes plus ou moins écrasés, plus ou moins multipliés. Cette 5 cathédrale, dédiée à saint Dimitri, et non pas à la Vierge, comme on l'a dit, a pour sa part sept de ces dômes. Depuis que cet ornement a été employé à Constantinople dans la dégénération de l'art, il a marqué tous les monuments de la Grèce. Il n'a ni la 10 hardiesse du gothique ni la sage beauté de l'antique. Il est assez majestueux quand il est immense, mais alors il écrase l'édifice qui le porte ; s'il est petit, ce n'est plus qu'une calotte ignoble, qui ne se lie à aucun membre de l'architecture, et qui s'élève au-dessus 15 des entablements tout exprès pour rompre la ligne harmonieuse de la cymaise.
Il était nuit quand je sortis de l'archevêché : nous traversâmes la partie la plus peuplée de Misitra ; nous passâmes dans le bazar indiqué dans plusieurs descrip- 20 tions comme devant être l'agora des anciens, supposant toujours que Misitra est Lacédémone. Ce bazar est un mauvais marché pareil à ces halles que l'on voit dans nos petites villes de province. De chétives boutiques de schalls, de merceries, de comestibles, en occupent les 25 rues. Ces boutiques étaient alors occupées par des lampes de fabrique italienne. On me fit remarquer, à la lueur de ces lampes, deux Maniottes qui vendaient des sèches et des polypes de mer. Ces pêcheurs, d'une assez grande taille, ressemblaient à des paysans francs- 30 comtois. Je ne leur trouvai rien d'extraordinaire. J'achetai d'eux un chien du Taygète : il était de moyenne taille, le poil fauve et rude, le nez très court, l'air sauvage. Malheureusement je le perdis quelques jours après sur la route entre Argos et Corinthe. 35
Nous vîmes passer plusieurs femmes enveloppées dans leurs longs habits. Nous nous détournions pour leur céder le chemin, selon une coutume de l'Orient, qui tient à la jalousie plus qu'à la politesse. Je ne pus 5 découvrir leurs visages : je ne sais donc s'il faut dire encore Sparte aux belles femmes^ d'après Homère, KaÀÀiyvratKcu
Je rentrai chez Ibraïm après treize heures de courses, pendant lesquelles je ne m'étais reposé que quelques
10 moments. Outre que je supporte la fatigue, le soleil et la faim, j'ai observé qu'une vive émotion me soutient contre la lassitude et me donne de nouvelles forces. Je suis convaincu d'ailleurs, et plus que personne, qu'une volonté inflexible surmonte tout et l'emporte même sur
15 le temps. Je me décidai à ne me point coucher, à profiter de la nuit pour écrire des notes, à me rendre le lendemain aux ruines de Sparte et à continuer de là mon voyage sans revenir à Misitra.
Je dis adieu à Ibraïm : j'ordonnai à Joseph et au
20 guide de se rendre avec leurs chevaux sur la route d'Argos, et de m attendre à ce pont de l'Eurotas que nous avions déjà passé en venant de Tripolizza. Je ne gardai que le janissaire pour m'accompagner aux ruines de Sparte ; si j'avais même pu me passer de lui, je serais
25 allé seul à Magoula, car j'avais éprouvé combien des subalternes qui s'impatientent et s'ennuient vous gênent dans les recherches que vous voulez faire.
Tout étant réglé de la sorte, le 18, une demi-heure avant le jour, je montai à cheval avec le janissaire ; je
30 récompensai les esclaves du bon Ibraïm, et je partis au galop pour Lacédémone.
Il y avait déjà une heure que nous courions par un chemin uni qui se dirigeait droit au sud-est, lorsqu'au lever de l'aurore j'aperçus quelques débris et un long
35 mur de construction antique : le cœur commence à me
VOYAG]^. EN GRÈCE 37
battre. Le janissaire se tourne vers moi, et, me montrant sur la droite, avec son fouet, une cabane blanchâtre, il me crie d'un air de satisfaction : "Palseochôri ! " Je me dirigeai vers la principale ruine que je découvrais sur une hauteur. En tournant cette hauteur 5 par le nord-ouest afin d'y monter, je m'arrêtai tout à coup à la vue d'une vaste enceinte, ouverte en demicercle, et que je reconnus à l'instant pour un théâtre. Je ne puis peindre les sentiments confus qui vinrent m'assiéger. Sparte était donc sous mes yeux ; et son 10 théâtre, que j'avais eu le bonheur de découvrir en arrivant, me donnait sur-le-champ les positions des quartiers et des monuments. Je mis pied à terre, et je montai en courant sur la colline de la citadelle.
Comme j'arrivais à son sommet, le soleil se levait 15 derrière les monts Ménélaïons. Quel beau spectacle ! mais qu'il était triste ! L'Eurotas coulant solitaire sous les débris du pont Babyx ; des ruines de toutes parts, et pas un homme parmi ces ruines ! Je restai immobile, dans une espèce de .-bupeur, à contempler cette scène. 20 Un mélange d'admiration et de douleur arrêtait mes pas et ma pensée ; le silence était profond autour de moi : je voulus du moins faire parler l'écho dans des lieux où la voix humaine ne se faisait plus entendre, et je criai de toute ma force : Léonidas ! Aucune ruine ne 25 répéta ce grand nom, et Sparte m.ême sembla l'avoir oublié.
Si des ruines où s'attachent des souvenirs illustres font bien voir la vanité de tout ici-bas, il faut pourtant convenir que les noms qui survivent à des empires et 30 qui immortalisent des temps et des lieux sont quelque chose. Après tout, ne dédaignons pas trop la gloire : rien n'est plus beau qu'elle, si ce n'est la vertu. Le comble du bonheur serait de réunir l'une à l'autre dans cette vie. 35
Si l'on se place avec moi sur la colline de la citadelle, voici ce qu'on verra autour de soi :
Au levant, c'est-à-dire vers l'Eurotas, un monticule de forme allongée, et aplati à sa cime, comme pour 5 servir de stade ou d'hippodrome. Des deux côtés de ce monticule, entre deux autres monticules qui font avec le premier deux espèces de vallées, on aperçoit les ruines du pont Babyx et le cours de l'Eurotas. De l'autre côté du fleuve, la vue est arrêtée par une chaîne de
10 collines rougeâtres : ce sont les monts Ménélaïons. Derrière ces monts s'élève la barrière des hautes montagnes qui bordent au loin le golfe d'Argos.
Dans cette vue à l'est, entre la citadelle et l'Eurotas, j'ai compté sept ruines debout et hors de terre, mais
15 tout à fait informes et dégradées.
En regardant vers le nord, on voit une assez haute colline qui domine même celle où la citadelle est bâtie. C'est dans la vallée que forment ces deux collines que devaient se trouver la place publique et les monuments
20 que cette dernière renfermait, tels que le Chœur, le Portique des Perses, etc. Il n'y a aucune ruine de ce côté.
Tournons-nous à présent à l'ouest, et nous aperce- \Tons, sur un terrain uni, derrière et au pied du théâtre,
25 trois ruines, dont l'une est assez haute et arrondie comme une tour : dans cette direction se trouvaient les tombeaux de Pausanias et de Léonidas, et le temple de Diane Isora.
Enfin, si l'on ramène ses regards au midi, on verra
30 une terre inégale que soulèvent çà et là des racines de murs rasés au niveau du sol. Il faut que les pierres en aient été emportées, car on ne les aperçoit point à l'entour. La maison de Ménélas s'élevait dans cette perspective ; et plus loin, sur le chemin d'Amyclée, on
35 rencontrait le temple des Dioscures et des Grâces.
Tout cet emplacement de Lacédémone est inculte : le soleil l'embrase en silence et dévore incessamment le marbre des tombeaux. Quand je vis ce désert, aucune plante n'en décorait les débris, aucun oiseau, aucun insecte ne les animait, hors des millions de lézards, qui 5 montaient et descendaient sans bruit le long des murs brûlants. Une douzaine de chevaux à demi sauvages paissaient çà et là une herbe flétrie ; un pâtre cultivait dans un coin du théâtre quelques pastèques ; et à Magoula, qui donne son triste nom à Lacédémone, on 10 remarquait un petit bois de cyprès. Mais ce Magoula même, qui fut autrefois un village turc assez considérable, a péri dans ce champ de mort : ses masures sont tombées, et ce n'est plus qu'une ruine qui annonce des ruines. 15
Je descendis de la citadelle et je marchai pendant un quart d'heure pour arriver à l'Eurotas. Je le vis à peu près tel que je l'avais passé deux lieues plus haut sans le connaître : il peut avoir devant Sparte la largeur de la Marne au-dessus de Gharenton. Son lit, presque 20 desséché en été, présente une grève semée de petits cailloux, plantée de roseaux et de lauriers-roses, et sur laquelle coulent quelques filets d'une eau fraîche et limpide. Cette eau me parut excellente; j'en bus abondamment, car je mourais de soif. 25
La vue dont on jouit en marchant le long de l'Eurotas est bien différente de celle que l'on découvi^e du sommet de la citadelle. Le fleuve suit un lit tortueux et se cache parmi des roseaux et des lauriers -roses aussi grands que des arbres ; sur la rive gauche, les monts 3° Ménélaïons, d'un aspect aride et rougeâtre, forment contraste avec la fraîcheur et la verdure du cours de l'Eurotas. Sur la rive droite, le Taygète déploie son magnifique rideau : tout l'espace compris entre ce rideau et le fleuve est occupé par les collines et les 35
ruines de Sparte ; ces collines et ces ruines ne paraissent point désolées comme lorsqu'on les voit de près : elles semblent au contraire teintes de pourpre, de violet, d'or pâle. Ce ne sont point les prairies et les feuilles d'un 5 vert cru et froid qui font les admirables paysages ; ce sont les effets de la lumière : voilà pourquoi les roches et les bruyères de la baie de Naples seront toujours plus belles que les vallées les plus fertiles de la France et de l'Angleterre.
10 C'était le 18 août 1806, à neuf heures du matin, que je fis seul, le long de l'Eurotas, cette promenade qui ne s'effacera jamais de ma mémoire. Si je hais les mœurs des Spartiates, je ne méconnais point la grandeur d'un peuple libre, et je n'ai point foulé sans émotion sa
15 noble poussière. Un seul fait sufht à la gloire de ce
peuple : quand Néron visita la Grèce, il n'osa entrer
dans Lacédémone. Quel magnifique éloge de cette cité!
Je retournai à la citadelle en m'arrêtant à tous les
débris que je rencontrais sur mon chemin. Comme
20 Misitra a vraisemblablement été bâtie avec les ruines de Sparte, cela sans doute aura beaucoup contribué à la dégradation des monuments de cette dernière ville. Je trouvai mon compagnon exactement dans la même place oii je l'avais laissé : il s'était as^-is, il avait dormi ;
25 il venait de se réveiller; il fumait; il allait dormir encore. Les chevaux paissaient paisiblement dans les foyers du roi Ménélas : " Hélène n'avait point quitté sa belle quenouille chargée d'une laine teinte en pourpre, pour leur donner un pur froment dans une superbe crèche."^
30 Aussi, tout voyageur que je suis, je ne suis point le fils d'Ulysse, quoique je préfère, comme Télémaque, mes rochers paternels aux plus beaux pays.
Il était midi ; le soleil dardait à plomb ses rayons sur nos têtes. Nous nous mîmes à l'ombre dans un
35 1 Odyss,
coin du théâtre, et nous mangeâmes d'un grand appétit du pain et des figues sèches que nous avions apportés de Misitra. Le janissaire se réjouissait : il croyait en être quitte et se préparait à partir : mais il vit bientôt, à son grand déplaisir, qu'il s'était trompé. Je me mis 5 à écrire des notes et à prendre la vue des lieux : tout cela dura deux grandes heures, après quoi je voulus examiner les monuments à l'ouest de la citadelle. Le janissaire m'accompagna, tirant les chevaux par la bride; nous allions errant de ruine en ruine. 10
Le jour finissait lorsque je m'arrachai à ces illustres débris, à l'ombre de Lycurgue, aux souvenirs des Thermopyles et à tous les mensonges de la fable et de l'histoire. Le soleil disparut derrière le Taygète, de sorte que je le vis commencer et finir son tour sur les 15 ruines de Lacédëmone. Il y avait trois mille cinq cent quarante-trois ans qu'il s'était levé et couché pour la première fois sur cette ville naissante. Je partis l'esprit rempli des objets que je venais de voir et livré à des réflexions intarissables: de pareilles journées font en- 20 suite supporter patiemment beaucoup de malheurs, et rendent surtout indifférent à bien des spectacles.
Nous remontâmes le cours de l'Eurotas pendant une heure et demie, au travers des champs, et nous tombâmes dans le chemin de Tripolizza. Joseph et le 25 guide étaient campés de l'autre côté de la rivière, auprès du pont : ils avaient allumé du feu avec des roseaux. Joseph s'était abondamment pourvu du nécessaire : il avait du sel, de l'huile, des pastèques, du pain et de la viande. Il prépara un gigot de mouton, comme le 30 compagnon d'Achille, et me le servit sur le coin d'une grande pierre, avec du vin de la vigne d'Ulysse et de l'eau de l'Eurotas.
Après le souper Joseph apporta ma selle, qui me servait ordinairement d'oreiller ; je m'enveloppai dans 35
mon manteau, et je me couchai au bord de l'Eurotas, sous un laurier. La nuit était si pure et si sereine que la voie lactée formait comme une aube réfléchie par l'eau du fleuve, et à la clarté de la,quelle on aurait 5 pu lire. Je m'endormis les yeux attachés au ciel, ayant précisément au-dessus de ma tête la belle Constellation du Cygne de Léda. Je me rappelle encore le plaisir que j'éprouvais autrefois à me reposer ainsi dans les bois de l'Amérique, et surtout à me réveiller au milieu
lo de la nuit. J'écoutais le bruit du vent dans la solitude, le bramement des daims et des cerfs, le mugissement d'une cataracte éloignée, tandis que mon bûcher, à demi éteint, rougissait en dessous le feuillage des arbres. J'aimais jusqu'à la voix de l'Iroquois, lorsqu'il élevait
15 un cri du sein des forêts, et qu'à la clarté des étoiles, dans le silence de la nature, il semblait proclamer sa liberté sans bornes. Tout cela plaît à vingt ans, parce que la vie se suflit pour ainsi dire à elle-même, et qu'il y a dans la première jeunesse quelque chose d'inquiet
20 et de vague qui nous porte incessamment aux chimères ; mais dans un âge plus mûr l'esprit revient à des goûts plus solides : il veut surtout se nourrir des souvenirs et des exemples de l'histoire. Je dormirais encore volontiers au bord de l'Eurotas ou du Jourdain si les
25 ombres héroïques des trois cents Spartiates ou les douze fils de Jacob devaient visiter mon sommeil ; mais je n'irais plus chercher une terre nouvelle qui n'a point été déchirée par le soc de la charrue : il me faut à présent de vieux déserts, qui me rendent à volonté les murs de
30 Babylone ou les légions de Pharsale, grandia ossaf des champs dont les sillons m'instruisent et où je retrouve, homme que je suis, le sang, les larmes et les sueurs de l'homme.
Joseph me réveilla le 19, à trois heures du matin,
2>S comme je le lui avais ordonné : nous sellâmes nos
chevaux et nous partîmes. Je tournai la tête vers Sparte, et je jetai un dernier regard sur l'Eurotas : je ne pouvais me défendre de ce sentiment de tristesse fiu'on éprouve en présence d'une grande ruine et en quittant des lieux qu'on ne reverra jamais. 5
Le chemin qui conduit de la Laconie dans l'Argolide était dans l'antiquité ce qu'il est encore aujourd'hui, un des plus rudes et des plus sauvages de la Grèce. Nous suivîmes pendant quelque temps la route de Tripolizza ; puis, tournant au levant, nous nous enfonçâmes dans 10 des gorges de montagnes. Nous marchions rapidement dans des ravines et sous des arbres qui nous obligeaient de nous coucher sur le cou de nos chevaux. Je frappai si rudement de la tête contre une branche de ces arbres que je fus jeté à dix pas sans connaissance. Comme 15 mon cheval continuait de galoper, mes compagnons de voyage, qui me devançaient, ne s'aperçurent pas de ma chute : leurs cris, quand ils revinrent à moi, me tirèrent de mon évanouissement.
Vers les quatre heures le guide nous cria que nous 20 allions être attaqués : en effet, nous aperçûmes quelques hommes armés dans la montagne ; ils nous regardèrent longtemps, et nous laissèrent tranquillement passer. Nous entrâmes dans les monts Parthénius, et nous descendîmes au bord d'une rivière dont le cours nous 25 conduisit jusqu'à la mer. Du point où nous étions parvenus, il y avait encore trois heures de marche jusqu'à Argos ; il fallait tourner le fond du golfe en traversant le marais de Lerne, qui s'étendait entre la ville et le lieu où nous nous trouvions. Nous passâmes 30 auprès du jardin d'un aga, où je remarquai des peupliers de I.ombardie mêlés à des cyprès, à des citronniers, à des orangers et à une foule d'arbres que je n'avais point vus jusqu'alors en Grèce. Peu après le guide se trompa de chemin, et nous nous trouvâmes engagés 35
sur d'étroites chaussées qui séparaient de petits étangs et des rivières inondées. La nuit nous surprit au milieu de cet embarras : il fallait à chaque pas faire sauter de larges fossés à nos chevaux qu'effrayaient l'obscurité, 5 le coassement d'une multitude de grenouilles et les flamm.es violettes qui couraient sur les marais. Le cheval du guide s'abattit ; et comme nous marchions à la file, nous trébuchâmes les uns sur les autres dans un fossé. Nous criions tous à la fois sans nous entendre ;
lo l'eau était assez profonde pour que les chevaux pussent y nager et s'y noyer avec leurs maîtres. Nous sortîmes enfin miraculeusement de ce bourbier, mais nous étions dans l'impossibilité de gagner Argos. Nous aperçûmes à travers les roseaux une petite lumière : nous nous
15 dirigeâmes de ce côté, mourant de froid, couverts de boue, tirant nos chevaux par la bride, et courant le risque à chaque pas de nous replonger dans quelque fondrière.
La lumière nous guida à une ferme située au milieu
20 du marais, dans le voisinage du -village de Lerne : on venait d'y faire la moisson ; les moissonneurs étaient couchés sur la terre ; ils se levaient sous nos pieds, et s'enfuyaient comme des bêtes fauves. Nous parvînmes à les rassurer, et nous passâmes le reste de la nuit
25 avec eux sur un fumier de brebis, lieu le moins sale et le moins humide que nous pûmes trouver. Je serais en droit de faire une querelle à Hercule, qui n'a pas bien tué l'hydre de Lerne, car je gagnai dans ce lieu malsain une fièvre qui ne me quitta tout à fait qu'en
30 Egypte.
Le 20, au lever de l'aurore, j'étais à Argos ; le village qui remplace cette ville célèbre est plus propre et plus animé que la plupart des autres villages de la Morée. Mais, soit que mon imagination fût attristée par le
35 souvenir des malheurs et des fureurs des Pélopides, soit
que je fusse réellement frappé par la vérité, les terres me parurent incultes et désertes, les montagnes sombres et nues, sorte de nature féconde en grands crimes et en grandes vertus. Je visitai ce qu'on appelle les restes du palais d'Agamemnon, les débris du théâtre et d'un 5 aqueduc romain ; je montai à la citadelle, je voulais voir jusqu'à la moindre pierre qu'avait pu remuer la main du roi des rois.
Le lendemain à la pointe du jour, je pris avec de nouveaux clievaux et un nouveau guide le chemin de 10 Corinthe.
Sur le flanc d'une colline je vis les ruines de Mycènes : j'admirai surtout une des portes de la ville, formée de quartiers de rocher gigantesques posés sur les rochers mêmes de la montagne, avec lesquels elles 15 ont l'air de ne faire qu'un tout. Deux lions de forme colossale, sculptés des deux côtés de cette porte, en sont le seul ornement : ils sont représentés en reliefs, debout et en regard, comme les lions qui soutenaient les armoiries de nos anciens chevaliers ; ils n'ont plus 20 de têtes. Je n'ai point vu, même en Egypte, d'architecture plus imposante, et le désert où elle se trouve ajoute encore à sa gravité.
Nous laissâmes Némée à notre gauche, et nous arrivâmes de bonne heure à Corinthe, par une espèce de 25 plaine que traversent des courants d'eau et que divisent des monticules isolés, semblables à l'Acro-Corinthe, avec lequel ils se confondent. Nous aperçûmes celui-ci longtemps avant d'y arriver, comme une masse irrégulière de granit rougeâtre, couronnée d'une ligne de murs tor- 30 tueux ; mais les Turcs n'y laissent plus entrer personne. Je ne pus même obtenir la permission de me promener dans les environs, malgré les mouvements que se donna pour cela mon janissaire.
Nous étions venus descendre à un kan assez propre, 35
placé au centre de la bourgade, et peu éloigné du bazar. Le janissaire partit pour la provision, Joseph prépara le dîner ; et pendant qu'ils étaient ainsi occupés j'allai rôder seul dans les environs.
5 Corinthe est situé au pied des montagnes, dans une plaine qui s'étend jusqu'à la mer de Crissa, aujourd'hui le golfe de Lépante, seul nom moderne qui dans la Grèce rivalise de beauté avec les noms antiques. Quand le temps est serein, on décou\Te par delà cette mer la
lo cime de l'Hélicon et du Parnasse, mais on ne voit pas de la ville même la mer Saronique ; il faut pour cela monter à l'Acro-Corinthe : alors on aperçoit non seulement cette mer, mais les regards s'étendent jusqu'à la citadelle d'Athènes et jusqu'au cap Colonne. Même au
15 pied de l'Acro-Corinthe la perspective est enchanteresse. Les maisons du village, assez grandes et assez bien entretenues, sont répandues par groupes sur la plaine, au milieu des mûriers, des orangers et des cyprès ; les vignes, qui font la richesse du pays, donnent un air
20 frais et fertile à la campagne. Les cimes du Parnasse et de l'Hélicon, le golfe de Lépante, le mont Oneïus, couvert de myrtes, forment au nord et au levant l'horizon du tableau, tandis que l'Acro-Corinthe, les montagnes de l'Argolide et de la Sicyonie s'élèvent
25 au midi et au couchant. Quant aux monuments de Corinthe, ils n'existent plus. Il paraît, au reste, que les Corinthiens ont perdu le goût qu'ils avaient pour les étrangers : tandis que j'examinais un marbre dans une vigne, je fus assailli d'une grêle de pierres.
30 II était près de huit heures du matin quand nous partîmes de Corinthe le 21, après une assez bonne nuit. . . .
A Mégare nous descendîmes chez un Albanais, où nous fûmes assez proprement logés. Il n'était pas six
35 heures du soir ; j'allai, selon ma coutume, errer parmi
les ruines. Après une assez longue course, je retournai chez mon hôte, où l'on m'attendait pour aller voir une malade.
Les Grecs ainsi que les Turcs supposent que tous les Francs ont des connaissances en médecine et des 5 secrets particuliers. La simplicité avec laquelle ils s'adressent à un étranger dans leurs maladies a quelque chose de touchant, et rappelle les anciennes mœurs ; c'est une noble confiance de l'homme envers l'homme. Les sauvages en Amérique ont le même usage. Je 10 crois que la religion et l'humanité ordonnent dans ce cas au voyageur de se prêter à ce qu'on attend de lui : un air d'assurance, des paroles de consolation peuvent quelquefois rendre la vie à un mourant et mettre une famille dans la joie. 15
Un Grec vint donc me chercher pour voir sa fille. Je trouvai une pauvre créature étendue à terre sur une natte et ensevelie sous les haillons dont on l'avait couverte. Elle me parut attaquée d'une fièvre putride : je fis débarrasser sa tête des petites pièces d'argent dont 20 les i3aysannes albanaises ornent leurs cheveux ; le poids des tresses et du métal concentrait la chaleur au cerveau. Je portais avec moi du camphre pour la peste : je le partageai avec la malade : on l'avait nourrie de raisin, j'approuvai le régime. Enfin, nous priâmes Christos et 25 la Panagia (la Vierge), et je promis prompte guérison.
Je trouvai en sortant tout le village assemblé à la porte ; les femmes fondirent sur moi en criant : cran! cm si/ " du vin ! du vin ! " Elles voulaient me témoigner leur reconnaissance en me forçant à boire. 30
Nous ne quittâmes notre gîte que le lendemain, 22 août, à onze heures du matin. Nous traversâmes d'abord la plaine ; ensuite nous gravîmes le mont Kerato-Pyrgo, le Kerata de l'antiquité.
Vers les cinq heures du soir nous arrivâmes à une 35
pLaine environnée de montagnes au nord, au couchant et au levant. Un bras de mer long et étroit baigne cette plaine au midi, et forme comme la corde de l'arc des montagnes. L'autre côté de ce bras de mer 5 est bordé }:ir les rivages d'une île élevée; l'extrémité orientale de cette île s'approche d'un des promontoires du continent : on remarque entre ces deux pointes un étroit passage. Je résolus de m'arrêter à un village bâti sur une colline, qui terminait au couchant, près
lo de la mer, le cercle des montagnes.
On distinguait dans la plaine les restes d'un aqueduc et beaucoup de débris épars au milieu du chaume d'une moisson nouvellement coupée ; nous descendîmes de cheval au pied du monticule, et nous
15 grimpâmes à la cabane la plus voisine : on nous y donna l'hospitalité.
Tandis que j'étais à la porte, recommandant je ne sais quoi à Joseph, je vis venir un Grec qui me salua en italien. Il me conta tout de suite son histoire ; il
20 était d'Athènes ; il s'occupait à faire du goudron avec les pins des monts Géraniens ; il était l'ami de M. Fauvel. Je le priai de m'expliquer un peu ce que je voyais et de m'orienter dans le pays. Il mit la main sur son cœur à la façon des Turcs et s'inclina humble-
25 ment : " J'ai entendu souvent, me répondit-il, M. Fauvel expliquer tout cela ; mais, moi, je ne suis qu'un ignorant, et je ne sais pas si tout cela est bien vrai. Vous voyez d'abord au levant, par-dessus le promontoire, la cime d'une montagne toute jaune :
30 c'est le Telo-Youni (le petit Hymette) ; l'île de l'autre côté de ce bras de mer, c'est Coulouri : M. Fauvel l'appelle Salamine. M. Fauvel dit que dans ce canal vis-à-vis de vous se donna un grand combat entre la flotte des Grecs et une flotte des Perses. Quant au
35 village où nous sommes, M. Fauvel l'appelle Eleusis, et
nous autres Lepsina. M. Fauvel dit qu'il y avait un temple (le temple de Cérès) au-dessous de la maison où nous sommes : si vous voulez faire quelques pas, vous verrez l'endroit où était encore l'idole mutilée de ce temple; les Anglais l'ont emportée." 5
Le Grec, me quittant pour aller faire son goudron, me laissa les yeux sur un rivage désert et sur une mer où pour tout vaisseau on voyait une barque de pêcheur attachée aux anneaux d'un môle en ruine.
Je n'ai rien à raconter d'Eleusis après tant de 10 voyageurs, sinon que je me promenai au milieu de ses ruines, que je descendis au port et que je m'arrêtai à contempler le détroit de Salamine, Les fêtes et la gloire étaient passées ; le silence était égal sur la terre et sur la mer : plus d'acclamations, plus de chants, 15 plus de pompes sur le rivage ; plus de cris guerriers, plus de choc de galères, plus de tumulte sur les flots. Mon imagination ne pouvait suffire tantôt à se représenter la procession religieuse d'Eleusis, tantôt à couvrir le rivage de l'armée innombrable des Perses 20 qui regardaient le combat de Salamine. Eleusis est, selon moi, le lieu le plus respectable de la Grèce, puisqu'on y enseignait l'unité de Dieu et que ce lieu fut témoin du plus grand effort que les hommes aient jamais tenté en faveur de la liberté. 25
Qui le croirait ! Salamine est aujourd'hui presque entièrement effacée du souvenir des Grecs. On a vu ce que m'en disait mon Athénien. " L'île de Salamine n'a point conservé son nom, dit M. Fauvel dans ses Mémoires ; il est oublié avec celui de Thémistocle." 30
Il fallut que la nuit me chassât du rivage. Les vagues que la brise du soir avait soulevées battaient la grève et venaient mourir à mes pieds : je marchai quelque temps le long de la mer qui baignait le tombeau de Thémistocle ; selon toutes les probabilités, 35
j'étais dans ce moment le seul homme en Grèce qui se souvînt de ce grand homme.
Joseph avait acheté un mouton pour notre souper ; il savait que nous arriverions le lendemain chez un 5 consul de France. Sparte, qu'il avait vue, et Athènes qu'il allait voir, ne lui importaient guère, mais, dans la joie où il était de toucher au terme de ses fatigues, il régalait la maison de notre hôte. La femme, les enfants, le mari, tout était en mouvement ; le janissaire
lo seul restait tranquille au milieu de l'empressement général, fumant sa pipe et applaudissant du turban à tous ces soins dont il espérait bien profiter. Depuis l'extinction des mystères par Alaric, il n'y avait pas eu une pareille fête à Eleusis.
15 Enfin, le grand jour de notre entrée à Athènes se leva. Le 23, à trois heures du matin, nous étions tous à cheval ; nous commençâmes à défiler en silence par la voie Sacrée : je puis assurer que l'initié le plus dévot à Cérès n'a jamais éprouvé un transport aussi
20 vif que le mien. Au point extrême du canal de Salamine, nous nous engageâmes dans le défilé que forment le mont Parnès et le mont -égalée. Xous aperçûmes le monastère de Daphné, bâti sur les débris du temple d'Apollon, et dont l'église est une des plus
25 anciennes de l'Attique. Un peu plus loin, noua remarquâmes quelques restes du temple de Yénus. Enfin le défilé commence à s'élargir ; nous tournons autour du mont Pœcile, placé au milieu du chemin comme pour masquer le tableau, et tout à coup nous
30 découvrons la plaine d'Athènes.
La première chose qui frappa mes yeux, ce fut la citadelle éclairée du soleil levant : elle était juste en face de moi, et semblait appuyée sur le mont Hymette, qui faisait le fond du tableau. Elle
35 présentait, dans un assemblage confus, les chapiteaux
VOYAGE EX GEÈCE 51
des Propylées, les colonnes du Parthénon et du temple d'Éreclithee, les embrasures d'une muraille chargée de canons, les débris gothiques des chrétiens et les masures des musulmans.
Deux petites collines, l'Anchesme et le Musée, 5 s'élevaient au nord et au midi de l'Acropolis. Entre ces deux collines, et au pied de l'Acropolis, Athènes se montrait à moi : ses toits aplatis, entremêlés de minarets, de cyprès, de ruines, de colonnes isolées, les dômes de ses mosquées couronnés par de gros nids de 10 cigognes faisaient un effet agréable aux rayons du soleil. Mais si l'on reconnaissait encore Athènes à ses débris, on voyait aussi, à l'ensemble de son architecture et au caractère général des monuments, que la ville de Minerve n'était plus habitée par son peuple. 15
Une enceinte de montagnes, qui se termine à la mer, forme la plaine ou le bassin d'Athènes. Du 2Doint où je voyais cette plaine au mont Pœcile, elle paraissait divisée en trois bandes ou régions, courant dans une direction parallèle du nord au midi. La 20 première de ces régions, et la plus voisine de moi, était inculte et couverte de bruyères ; la seconde offrait un terrain labouré où l'on venait de faire la moisson ; la troisième présentait un long bois d'oliviers, qui s'étendait un peu circulairement depuis les sources de 25 l'Ilissus, en passant au pied de l'Anchesme, jusque vers le port de Phalère. Le Céphise coule dans cette forêt, qui par sa vieillesse semble descendre de l'olivier que Minerve fit sortir de la terre. L'Ilissus a son lit desséché de l'autre côté d'Athènes, entre le m.ont 30 Hymette et la ville. La plaine n'est pas parfaitement un'e : une petite chaîne de collines détachée du mont Hymette en surmonte le niveau et forme les différentes hauteurs sur lesquelles Athènes plaça peu à peu ses monuments. 35
52 VOYAGE EX GEÈCE
Ce n'est pas dans le premier moment d'une émotion très vive que l'on jouit le plus de ses sentiments. Je m'avançais vers Athènes avec une espèce de plaisir qui m'ôtait le pouvoir de la réflexion ; non que j'éprouvasse 5 quelque chose de semblable à ce que j'avais senti à la vue de Lacédémone. Sparte et Athènes ont conservé jusque dans leurs ruines leurs différents caractères : celles de la première sont tristes, graves et solitaires ; celles de la seconde sont riantes, légères, habitées.
10 A l'aspect de la patrie de Lycurgue, toutes les pensées deviennent sérieuses, mâles et profondes ; l'âme, fortifiée, semble s'élever et s'agrandir ; devant la ville de Solon, on est comme enchanté par les prestiges du génie ; on a l'idée de la perfection de l'homme
15 considéré comme un être intelligent et immortel. Les hauts sentiments de la nature humaine prenaient à Athènes quelque chose d'élégant qu'ils n'avaient point à Sparte. L'amour de la patrie et de la liberté n'était point pour les Athéniens un instinct aveugle,
20 mais un sentiment éclairé, fondé sur ce goût du beau dans tous les genres, que le ciel leur avait si libéralement départi ; enfin, en passant des ruines de Lacédémone aux ruines d'Athènes, je sentis que j'aurais voulu mourir avec Léonidas et vivre avec
25 Périclès.
Nous marchions vers cette petite ville, dont le territoire s'étendait à quinze ou vingt lieues, dont la population n'égalait pas celle d'un faubourg de Paris, et qui balance dans l'univers la renommée de l'empire
30 romain. Les yeux constamment attachés sur ces ruines, je lui appliquais ces vers de Lucrèce :
primae l'nigiparos fetiis mortalibus aegris dididerunt qnondam praeclaro nomine Athenae et recreaverunt vitam legesque rogarunt, 35 et primae dederunt solacia dulcia vitae.
Je ne connais rien qui soit plus à la gloire des Grecs que ces paroles de Cicéron : " Souvenez-vous, Quintius, que vous commandez à des Grecs qui ont civilisé tous les peuples, en leur enseignant la douceur et l'humanité, et à qui Rome doit les lumières qu'elle 5 possède." Lorsqu'on songe à ce que Rome était au temps de Pompée et de César, à ce que Cicéron était lui-même, on trouve dans ce peu de mots un magnifique éloge.
Des trois bandes ou régions qui divisaient devant 10 nous la plaine d'Athènes, nous traversâmes rapidement les deux premières, la région inculte et la région cultivée. Nous entrâmes dans le bois d'oliviers et distinguâmes bientôt le lit du Céphise entre les troncs des oliviers qui le bordaient comme de vieux saules : 15 je mis pied à terre pour saluer le fleuve et pour boire de son eau ; j'en trouvai tout juste ce qu'il m'en fallait dans un creux sous la rive ; le reste avait été détourné plus haut pour arroser led plantations d'oliviers. Je me suis toujours fait un plaisir de boire de l'eau des 20 rivières célèbres que j'ai passées dans ma vie : ainsi j'ai bu des eaux du Mississipi, de la Tamise, du Rhin, du Pô, du Tibre, de l'Eurotas, du Céphise, de l'Hermus, du Granique, du Jourdain, du Nil, du Tage et de l'Èbre. Que d'hommes au bord de ces fleuves peuvent 25 dire comme les Israélites : Sedimus et flevimus 1
Nous mîmes une demi-heure pour nous rendre à Athènes, à travers un chaume de froment. Un mur moderne nouvellement réparé et ressemblant à un mur de jardin renferme la ville. Nous en franchîmes la 30 porte, et nous pénétrâmes dans de petites rues champêtres, fraîches et assez propres : chaque maison a son jardin planté d'orangers et de figuiers. Le peuple me parut gai et curieux, et n'avait point l'air abattu des Moraïtes. On nous enseigna la maison du consul. 35
Je descendis dans la cour de M. Fauvel, que j'eus le bonheur de trouver chez lui : je lui remis aussitôt les lettres de M. de Choiseul et de M. de Talleyrand. Ce fut d'abord entre nous un fracas de questions 5 sur Paris et sur Athènes, auxquelles nous nous empressions de répondre ; mais bientôt Paris fut oublié, et Athènes prit totalement le dessus. M. Fauvel, échauffé dans son amour pour les arts par un disciple, était aussi empressé de me montrer Athènes
10 que j'étais empressé de la voir : il me conseilla cependant de laisser passer la grande chaleur du jour.
Rien ne sentait le consul chez mon hôte, mais tout y annonçait l'artiste et l'antiquaire. Quel plaisir pour moi d'être logé à Athènes dans une chambre pleine
15 des j)lâtres moulés du Parthénon ! Tout autour des murs étaient suspendus des vues du temple de Thésée, des plans des Propylées, des cartes de l'Attique et de la plaine de Marathon. Il y avait des marbres sur une table, des médailles sur une autre, avec de petites
20 têtes et des vases en terre cuite.
La maison de M. Fauvel a, comme la plupart des maisons d'Athènes, une cour sur le devant et un petit jardin sur le derrière. Je courais à toutes les fenêtres pour découvrir au moins quelque chose dans les rues ;
25 mais c'était inutilement. On apercevait pourtant entre les toits des maisons voisines un petit coin de la citadelle ; je me tenais collé à la fenêtre qui donnait de ce côté, comme un écolier dont l'heure de récréation n'est pas encore arrivée. Le janissaire de M. Fauvel
30 s'était emparé de mon janissaire et de Joseph, de sorte que je n'avais plus à m'occuper d'eux.
A deux heures on servit le dîner, qui consistait en des ragoûts de mouton et de poulets, moitié à la française, moitié à la turque. Le vin, rouge et fort
35 comme nos vins du Rhône, était d'une bonne qualité ;
mais il me parut si amer qu'il me fut impossible de le boire. Dans presque tous les cantons de la Grèce on fait plus ou moins infuser des pommes de pin au fond des cuvées ; cela donne au vin cette saveur amère et aromatique à laquelle on a quelque peine à s'habituer. 5 On apporta du miel du mont Hy mette ; je lui trouvai un goût de drogue qui me déplut; le miel de Chamounix me semble de beaucoup préférable. Mon hôte riait de la grimace que je faisais au vin et au miel de l'Attique ; il s'y était attendu. Comme il 10 fallait bien que je fusse dédommagé par quelque chose, il me fit remarquer l'habillement de la femme qui nous servait : c'était absolument la draperie des anciennes Grecques, surtout dans les plis horizontaux et onduleux qui se formaient au-dessus du sein et venaient se 15 joindre aux plis perpendiculaires qui marquaient le bord de la tunique. Le tissu grossier dont cette femme était vêtue contribuait encore à la ressemblance; car, à en juger par la statuaire, les étoffes chez les anciens étaient plus épaisses que les nôtres. 20
Vers les quatre heures du soir, la grande chaleur étant passée, M. Fauvel fit appeler son janissaire et le mien, et nous sortîmes précédés de nos gardes : le cœur me battait de joie, et j'étais honteux de me trouver si jeune. Mon guide me fit remarquer, 25 presque à sa porte, les restes d'un temple antique. De là nous tournâmes à droite, et nous marchâmes par de petites rues fort peuplées. Nous passâmes au bazar, frais et bien approvisionné en viande, en gibier, en herbes et en fruits. Tout le monde saluait M. 3° Fauvel, et chacun voulait savoir qui j'étais : mais personne ne pouvait prononcer mon nom. C'était comme dans l'ancienne Athènes : Athenienses autem omnes, dit saint Luc, ad nihil aliud racabant nisi aut dicere, aut audire aliquid novi ; quant aux Turcs, ils 35
56 VOYAGE EN GKÈCE
disaient : Fransouse ! Effendi I et ils fumaient leurs pipes. Les Grecs en nous voyant passer levaient leurs bras par-dessus leurs têtes et criaient : Kâlos ilthete, archondes / Bâte kola eis palœo Athinan / "Bien 5 venus, messieurs ! Bon voyage aux ruines d'Athènes ! " Et ils avaient l'air aussi fiers que s'ils nous avaient dit: "Vous allez chez Phidias." Je n'avais pas assez de mes yeux pour regarder : je croyais voir des antiquités partout. M. Fauvel me faisait remarquer
lo çà et là des morceaux de sculpture qui servaient de bornes, de murs ou de pavés : il me disait combien ces fragments avaient de pieds, de pouces et de lignes ; à quel genre d'édifices ils appartenaient ; ce qu'il en fallait présumer. Nous nous arrêtions à chaque pas ; les
15 janissaires et des enfants du peuple, qui marchaient devant nous, s'arrêtaient partout oii ils voyaient une moulure, une corniche, un chapiteau; ils cherchaient à lire dans les yeux de M. Fauvel si cela était bon; quand le consul secouait la tête, ils secouaient la tête
20 et allaient se placer quatre pas plus loin devant un autre débris. Nous fûmes conduits ainsi hors du centre de la ville moderne, et nous arrivâmes à la partie de l'ouest que M. Fauvel voulait d'abord me faire visiter, afin de procéder par ordre dans nos
25 recherches.
En sortant du milieu de l'Athènes moderne, et mar chant droit au couchant, les maisons commencent à s'écarter les unes des autres; ensuite viennent de grands espaces vides, les uns compris dans le mur de clôture, les
30 autres en dehors de ce mur : c'est dans ces espaces abandonnés que l'on trouve le temple de Thésée, le Pnyx et l'Aréopage. Je ne décrirai point le premier, qui est décrit partout, et qui ressemble assez au Parthénon. Ce temple est au reste le monument le mieux conservé
35 à Athènes : après avoir longtemps été une église sous
l'invocation de saint Georges, il sert aujourd'hui de magasin.
L'Aréopage était placé sur une éminence à l'occident de la citadelle. On comprend à peine comment on a pu construire sur le rocher où l'on voit des ruines un 5 monument de quelque étendue. Une petite vallée appelée, dans l'ancienne Athènes, Cœlé (le creux), sépare la colline de l'Aréopage de la colline du Pnyx et de la colline de la citadelle. On montrait dans le Cœlé les tombeaux des deux Cimon, de Thucydide et d'Hérodote. 10 Le Pnyx, où les Athéniens tenaient d'abord leurs assemblées publiques, est une esplanade pratiquée sur une roche escarpée, au revers du Lycabettus. Un mur composé de pierres énormes soutient cette esplanade du côté du nord ; au midi s'élève une tribune creusée 15 dans le roc même, et l'on y monte par quatre degrés également taillés dans la pierre.
Les Athéniens étaient rangés sur l'esplanade entre le mur circulaire que j'ai indiqué au nord et la tribune au midi. 20
C'était donc à cette tribune que Périclès, Alcibiade et Démosthène firent entendre leur voix ; que Socrate et Phocion parlèrent au peuple le plus léger et le plus spirituel de la terre ! C'était donc là que se sont commises tant d'injustices, que tant de décrets iniques 25 ou cruels ont été prononcés ! Ce fut peut-être ce lieu qui vit bannir Aristide, triompher Mélitus, condamner à mort la population entière d'une ville, vouer un peuple entier à l'esclavage ! Mais aussi ce fut là que de grands citoyens firent éclater leurs généreux accents 30 contre les tyrans de leur patrie, que la justice triompha, que la vérité fut écoutée.
Le jour n'était pas encore à sa fin : nous passâmes du Pnyx à la colline du Musée. M. Fauvel m'indiqua les divers endroits par où passaient les murs de l'ancienne 35
ville ; il me fit voir les ruines du théâtre de Bacchus au pied de la citadelle, le lit desséché de l'Ilissus, la mer sans vaisseaux, et les ports déserts de Phalère, de Munychie et du Pirée.
5 Nous rentrâmes ensuite dans Athènes : il était nuit. Le consul envoya prévenir le commandant de la citadelle que nous y monterions le lendemain avant le lever du soleil. Je souhaitai le bonsoir à mon hôte, et je me retirai à mon appartement. Accablé de fatigue,
lo il y avait déjà quelque temps que je dormais d'un profond sommeil, quand je fus réveillé tout à coup par le tambourin et la musette turque dont les sons discordants partaient des combles des Propylées. En même temps un prêtre turc se mit à chanter en arabe
15 l'heure passée à des chrétiens de la ville de Minerve. Je ne saurais peindre ce que j'éprouvai : cet iman n'avait pas besoin de me marquer ainsi la fuite des années ; sa voix seule dans ces lieux annonçait assez que les siècles s'étaient écoulés.
20 Le lendemain 24, à quatre heures et demie du matin, nous montâmes à la citadelle ; son sommet est environné de murs, moitié antiques, moitié modernes ; d'autres murs circulaient autrefois autour de sa base. Dans l'espace que renferment ces murs se trouvent
25 d'abord les restes des Propylées et les débris du temple de la Victoire. Derrière les Propylées, à gauche, vers la ville, on voit ensuite le Pandroséum et le double temple de Neptune Érechthée et de Minerve Polias ; enfin, sur le point le plus éminent de l'Acropolis, s'élève
30 le temple de Minerve ; le reste de l'espace est obstrué par les décombres des bâtiments anciens et nouveaux, et par les tentes, les armes et les baraques des Turcs.
Je n'entrerai point dans la description particulière
35 de chaque monument, et, sans répéter ici ce que chacun
VOYAGE EN GEECE 59
peut trouver ailleurs, je me contenterai de quelques réflexions générales.
La première chose qui vous frappe dans les monuments d'Athènes, c'est la belle couleur de ces monuments. Dans nos climats, sous une atmosphère 5 chargée de fumée et de pluie, la pierre du blanc le plus pur devient bientôt noire ou verdâtre. Le ciel clair et le soleil brillant de la Grèce répandent seulement sur le marbre de Paros et du Pentélique une teinte dorée semblable à celle des épis mûrs ou des feuilles en 10 automne.
La justesse, l'harmonie et la simplicité des proportions attirent ensuite votre admiration. On ne voit point ordre sur ordre, colonne sur colonne, dôme sur dôme. Le temple de Minerve, par exemple, est ou 15 plutôt était un simple parallélogramme allongé, orné d'un péristyle, d'un pronaos ou portique, et élevé sur trois marches ou degrés qui régnaient tout autour.
Après leur harmonie générale, leur rapport a.vec les lieux et les sites, et surtout leurs convenances avec 20 les usages auxquels ils étaient destinés, ce qu'il faut admirer dans les édifices de la Grèce, c'est le fini de toutes les parties. L'objet qui n'est pas fait pour être vu y est travaillé avec autant de soin que les compositions extérieures. La jointm^e des blocs qui forment 25 les colonnes du temple de Minerve est telle qu'il faut la plus grande attention pour la découvrir, et qu'elle n'a pas l'épaisseur du fil le plus délié.
Nous employâmes la matinée entière à visiter la citadelle. Les Turcs avaient autrefois accolé le minaret 30 d'une mosquée au portique du Parthénon. Nous montâmes par l'escalier à moitié détruit de ce minaret ; nous nous assîmes sur une partie brisée de la frise du temple, et nous promenâmes nos regards autour de nous. Nous avions le mont Hymette à l'est, le 35
60 VOYAGE EX GKÈCE
Pentélique au nord, le Parnès au nord-ouest, les monts Icare, Cordyalus ou Œgalée à l'ouest, et par-dessus le premier on apercevait la cime du Cithéron ; au sudouest et au midi on voyait la mer, le Pirée, les côtes 5 de Salamine, d'Égine, d'Épidaure, et la citadelle de Corinthe.
Au-dessous de nous, dans le bassin dont je viens de décrire la circonférence, on distinguait les collines et la plupart des monuments d'Athènes. Au pied même de
10 la citadelle, on voyait les débris du théâtre de Bacchus. A la gauche de ces débris venaient les grandes colonnes isolées du temple de Jupiter Olympien ; plus loin encore, en tirant vers le nord-est, on apercevait l'enceinte du Lycée, le cours de l'Ilissus, le Stade et un
15 temple de Diane ou de Gérés. Dans la partie de l'ouest et du nord-ouest, vers le grand bois d'oliviers, M. Fauvel me montrait la place de l'Académie et de son chemin bordé de tombeaux. Enfin, dans la vallée formée par l'Anchesme et la citadelle, on découvrait la
20 ville moderne.
Il faut maintenant se figurer tout cet espace tantôt nu et couvert d'une bruyère jaune, tantôt coupé par des bouquets d'oliviers, par des carrés d'orge, par des sillons de vignes ; il faut se représenter des fûts de
25 colonne et des bouts de ruines anciennes et modernes sortant du milieu de ces cultures ; des murs blanchis et des clôtures de jardins traversant les champs ; il faut répandre dans la campagne des Albanaises qui tirent de l'eau ou qui lavent à des puits les robes des
30 Turcs ; des paysans qui vont et viennent, conduisant des ânes ou portant sur leur dos des provisions à la ville ; il faut supposer toutes ces montagnes dont les noms sont si beaux, toutes ces ruines si célèbres, toutes ces îles, toutes ces mers non moins fameuses
35 éclairées d'une lumière éclatante. J'ai vu, du haut de
l'Acropolis, le soleil se lever entre les deux cimes du mont Hymette ; les corneilles qui nichent autour de la citadelle, mais qui ne franchissent jamais son sommet, planaient au-dessous de nous ; leurs ailes noires et lustrées étaient glacées de rose par les premiers reflets 5 du jour ; des colonnes de fumée bleue et légère montaient dans l'ombre le long des flancs de l'Hymette ; Athènes, l'Acropolis et les débris du Parthénon se coloraient de la plus belle teinte de la fleur du pêcher ; les sculptures de Phidias, frappées horizontalement 10 d'un rayon d'or, s'animaient et semblaient se mouvoir sur le marbre par la mobilité des ombres du relief ; au loin, la mer et le Pirée étaient tout blancs de lumière, et la citadelle de Corinthe, renvoyant l'éclat du jour nouveau, brillait sur l'horizon du couchant comme un 15 rocher de pourpre et de feu.
Du lieu où nous étions placés, nous aurions pu voir, dans les beaux jours d'Athènes, les flottes sortir du Pirée pour combattre l'ennemi ou pour se rendre aux fêtes de Délos ; nous aurions pu entendre éclater au 20 théâtre de Bacchus les douleurs d'Œdipe, de Philoctète et d'Hécube : nous aurions pu ouïr les applaudissements des citoyens aux discours de Démosthène. Mais, hélas ! aucun son ne frappait notre oreille. A peine quelques cris échappés à une populace esclave 25 sortaient par intervalles de ces murs qui retentirent si longtemps de la voix d'un peuple libre.
Nous allâmes dîner en sortant de la citadelle, et le soir du même jour nous nous transportâmes au Stade, de l'autre côté de l'Ilissus. Ce Stade conserve 30 parfaitement sa forme. Quant à l'Ilissus, il est sans eau.
En revenant, M. Fauvel me fit passer sur des terrains vagues, où l'on doit chercher l'emplacement du Lycée. Nous vînmes ensuite aux grandes colonnes 35
isolées, restes du portique des Cent- Vingt-Colonnes ou du temple de Jupiter Olympien. Sur une portion d'architrave qui unit encore deux de ces colonnes, on remarque une masure, jadis la demeure d'un ermite. 5 II est impossible de comprendre comment cette masure a pu être bâtie sur le chapiteau de ces prodigieuses colonnes, dont la hauteur est peut-être de plus de soixante pieds. Ainsi ce vaste temple, auquel les Athéniens travaillèrent pendant sept siècles, que tous
lo les rois de l'Asie voulurent achever, qu'Adrien, maître du monde, eut seul la gloire de finir, ce temple a succombé sous l'effort du temps, et la cellule d'un solitaire est demeurée debout sur ces débris ! Une misérable loge de plâtre est portée dans les airs par
15 deux colonnes de marbre, comme si la fortune avait voulu exposer à tous les yeux, sur ce magnifique piédestal, un monument de ses triomphes et de ses caprices.
Ces colonnes, quoique beaucoup plus hautes que
20 celles du Parthénon, sont bien loin d'en avoir la beauté : la dégénération de l'art s'y fait sentir ; mais comme elles sont isolées et dispersées sur un terrain nu, elles font un effet surprenant. Je me suis arrêté à leur pied pour entendre le vent siffler autour de leurs
25 têtes : elles ressemblent à ces palmiers solitaires que l'on voit çà et là parmi les ruines d'Alexandrie.
Le 25 nous montâmes à cheval de grand matin ; nous sortîmes de la ville et prîmes la route de Phalère. Nous découvrîmes sur les dunes de Phalère les racines
30 des murs qui enfermaient le port, et d'autres ruines absolument dégradées : c'étaient peut-être celles des temples de Junon et de Cérès. Aristide avait son petit champ et son tombeau près de ce lieu. Nous descendîmes au port : c'est un bassin rond où la mer
35 repose sur un sable fin ; il pourrait contenir une
cinquantaine de bateaux : c'était tout juste le nombre que Ménesthée conduisit à Troie.
TU) 8 a/xa TrevrrjKOVTa jxkXaLvat vvjeç Ittovto,
" Il était suivi de cinquante noirs vaisseaux."
Thésée partit aussi de Phalère pour aller en Crète. 5
Pourquoi, trop jeune encor, ne pûtes-vous alors Entrer dans le vaisseau qui le mit sur nos bords ? Par vous aurait péri le monstre de la Crète, etc.
Ce ne sont pas toujours de grands vaisseaux et de grands ports qui donnent l'immortalité : Homère et 10 Eacine ne laisseront point mourir le nom d'une petite anse et d'une petite barque.
Du port de Phalère nous arrivâmes au port de Munychie. Celui-ci est de forme ovale et un peu plus grand que le premier. Enfin, nous tournâmes 15 l'extrémité d'une colline rocailleuse, et, marchant de cap en cap, nous nous avançâmes vers le Pirée.
Pour tout spectacle, des ruines, des rochers et la mer; pour tout bruit, les cris des alcyons et le murmure des vagues, qui, se brisant dans le tombeau 20 de Thémistocle, faisaient sortir un éternel gémissement de la demeure de l'éternel silence. Emportées par les flots, les cendres du vainqueur de Xerxès reposaient au fond de ces mêmes flots, confondues avec les os des Perses. En vain je cherchais des yeux le temple de 25 Vénus, la longue galerie et la statue symbolique qui représentait le peuple d'Athènes : je n'apercevais qu'un couvent délabré et un magasin. Triste sentinelle au rivage, c'est là qu'un douanier turc est assis toute l'année dans une méchante baraque de bois : des mois 30 entiers s'écoulent sans qu'il voie arriver un bateau.
Il me restait encore à voir dans Athènes les théâtres et les monuments de l'intérieur de la ville : c'est à quoi
je consacrai la journée du 26. J'ai déjà dit, et tout le monde sait, que le théâtre de Bacchus était au pied de la citadelle, du côté du mont Hymette. Les ruines de ce théâtre sont peu de chose : je n'en fus point frappé, 5 parce que j'avais vu en Italie des monuments de cette espèce beaucoup plus vastes et mieux conservés ; mais je fis une réflexion bien triste : sous les empereurs romains, dans un temps où Athènes était encore l'école du monde, les gladiateurs représentaient leurs jeux
lo sanglants sur le théâtre de Bacchus. Les chefs-d'œuvre d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide ne se jouaient plus ; on avait substitué des assassinats et des meurtres à ces spectacles, qui donnent une grande idée de l'esprit humain et qui sont le noble amusement des nations
15 policées. Les Athéniens couraient à ces cruautés avec la même ardeur qu'ils avaient couru aux Dionysiaques. Un peuple qui s'était élevé si haut pouvait-il descendre si bas ? Qu'était donc devenu cet autel de la Pitié que l'on voyait au milieu de la place publique à Athènes, et
20 auquel les suppliants venaient suspendre des bandelettes 1 Si les Athéniens étaient les seuls Grecs qui, selon Pausanias, honorassent la Pitié et la regardassent comme la consolation de la vie, ils avaient donc bien changé ! Certes ce n'était pas pour les combats de
25 gladiateurs qu'Athènes avait été nommée le sacré domicile des dieux. Peut-être les peuples, ainsi que les hommes, sont-ils cruels dans leur décrépitude comme dans leur enfance ; peut-être le génie des nations s'épuise-t-il ; et quand il a tout produit, tout parcouru, tout goûté,
30 rassasié de ses propres chefs-d'œmTe et incapable d'en produire de nouveaux, il s'abrutit, et retourne aux sensations purement physiques. Le christianisme empêchera les nations modernes de finir par une aussi déplorable vieillesse ; mais si toute religion venait à
35 s'éteindre parmi nous, je ne serais point étonné qu'on
entendît les cris du gladiateur mourant sur la scène où retentissent aujourd'hui les douleurs de Phèdre et d'Andromaque.
Après avoir visité les théâtres, nous rentrâmes dans la ville, où nous jetâmes un coup d'œil sur le Portique, 5 qui formait peut-être l'entrée de l'Agora. C'est ainsi que j'achevai ma revue des ruines d'Athènes. J'avais obtenu des idées claires sur les monuments, le ciel, le soleil, les perspectives, la terre, la mer, les rivières, les bois, les montagnes de l'Attique ; je pouvais à présent 10 corriger mes tableaux et donner à ma peinture de ces lieux célèbres les couleurs locales. Il ne me restait plus qu'à poursuivre ma route : mon principal but surtout était d'arriver à Jérusalem; et quel chemin j'avais encore devant moi ! La saison s'avançait ; je pouvais manquer, 15 en m'arrêtant davantage, le vaisseau qui porte tous les ans, de Constantinople à Jaffa, les pèlerins de Jérusalem. J'avais toute raison de craindre que mon navire autrichien ne m'attendît plus à la pointe de l'Attique ; que, ne m'ayant pas vu revenir, il eût fait voile pour Smyrne. 20 Mon hôte entra dans mes raisons, et me traça le chemin que j'avais à suivre. Il me conseilla de me rendre à Kératia, village de l'Attique, situé au pied du Laurium, à quelque distance de la mer, en face de l'île de Zéa. " Quand vous serez arrivé, me dit-il, dans ce village, on 25 allumera un feu sur une montagne : les bateaux de Zéa, accoutumés à ce signal, passeront sur-le-champ à la côte de l'Attique. Vous vous embarquerez alors pour le port de Zéa, où vous trouverez peut-être le navire de Trieste. Dans tous les cas, il vous sera facile de noliser 30 à Zéa une felouque pour Chio ou pour Smyrne."
Je n'en étais pas à rejeter les partis aventureux; un homme qui, par la seule envie de rendre un ouvrage un peu moins défectueux, entreprend le voyage que j'avais entrepris, n'est pas difficile sur les chances et les 35
accidents. Je pris donc la résolution d'exécuter sur-lechamp le plan qu'on me proposait.
Je congédiai le janissaire de M. Vial après l'avoir payé et lui avoir donné une lettre de remercîment pour 5 son maître. On ne se sépare pas sans peine, dans un voyage un peu hasardeux, dès compagnons avec lesquels on a vécu quelque temps. Quand je vis le janissaire monter seul à cheval, me souhaiter un bon voyage, prendre le chemin d'Eleusis et s'éloigner par une route
10 précisément opposée à celle que j'allais suivre, je me sentis involontairement ému. Je le suivais des j^eux, en pensant qu'il allait revoir seul les déserts que nous avions vus ensemble. Je songeais aussi que, selon toutes les apparences, ce Turc et moi nous ne nous
15 rencontrerions jamais ; que jamais nous n'entendrions parler l'un de l'autre. Je me représentais la destinée de cet homme si différente de ma destinée, ses chagrins et ses plaisirs si différents de mes plaisirs et de mes chagrins ; et tout cela pour arriver au môme lieu :
20 lui dans les beaux et grands cimetières de la Grèce, moi sur les chemins du monde ou dans les faubourgs de quelque cité.
Je partis dans la nuit pour Kératia, avec Joseph et un Athénien qui allait visiter ses parents à Zéa.
25 J'étais bien aise de quitter Athènes de nuit : j'aurais eu trop de regret de m'éloigner de ces ruines à la lumière du soleil. Je mis la bride sur le cou de mon cheval, et, suivant le guide et Joseph qui marchaient en avant, je me laissai aller à mes réflexions.
30 Je ne saurais assigner d'origine au village de Kératia. Il est situé dans un vallon assez fertile, entre des montagnes qui le dominent de tous côtés et dont les flancs sont couverts de sauges, de romarins et de myrtes. Le village consiste dans une douzaine de
35 maisons assez propres et écartées les unes des autres.
On voit sur la montagne des troupeaux de chèvres et de moutons, et dans la vallée des cochons, des ânes, des chevaux et quelques vaches.
Nous allâmes descendre chez un Albanais de la connaissance de M. Fauvel. Je me transportai tout de 5 suite en arrivant sur une hauteur à l'orient du village, pour tâcher de reconnaître le navire autrichien ; mais je n'aperçus que la mer et l'île de Zéa. Le soir, au coucher du soleil, on alluma un feu de myrtes et de bruyères au sommet d'une montagne. Un chevrier 10 posté sur la côte devait venir nous annoncer les bateaux de Zéa aussitôt qu'il les découvrirait.
En me rendant le matin à la montagne des signaux, j'avais pris mon fusil, et je m'étais amusé à chasser : j'attrapai un coup de soleil. Le soir, comme je venais 15 de m'étendre sur une natte, enveloppé dans mon manteau, je m'aperçus que ma tête se perdait. Notre établissement n'était pas fort commode pour un malade : couché par terre dans l'unique chambre, ou plutôt dans le hangar de notre hôte, nous avions la tête rangée au 20 mur ; j'étais placé entre Joseph et le jeune Athénien -, les ustensiles du ménage étaient suspendus au-dessus de mon chevet ; de sorte que la fille de mon hôte, mon hôte lui-même et ses valets, nous foulaient aux pieds en venant prendre ou accrocher quelque chose aux parois 25 de la muraille.
Si j'ai jamais eu un moment de désespoir dans ma vie, je crois que ce fut celui où, saisi d'une fièvre violente, je sentis que mes idées se brouillaient et que je tombais dans le délire : mon impatience redoubla 30 mon mal. Me voir tout à coup arrêté dans mon voyage par cet accident ! la fièvre me retenir à Kératia, dans un endroit inconnu, dans la cabane d'un Albanais ! Encore si j'étais resté à Athènes ! si j'étais mort au lit d'honneur en voyant le Parthénon ! Mais quand cette 35
fièvre ne serait rien, pour peu qu'elle dure quelques jours, mon voyage n'est-il pas manqué 1 Les pèlerins de Jérusalem seront partis, la saison passée. Que deviendrais -je dans l'Orient? Aller par terre à 5 Jérusalem ? attendre une autre année ? La France, mes amis, mes projets, mon ouvrage que je laisserais sans être fini, me revenaient tour à tour dans la mémoire. Toute la nuit Joseph ne cessa de me donner à boire de grandes cruches d'eau, qui ne pouvaient
lo éteindre ma soif.
La fièvre tomba vers neuf heures du matin, après m'avoir accablé pendant dix-sept heures. Si j'avais eu un second accès de cette violence, je ne crois pas que j'y eusse résisté. Le chevrier revint avec la triste
15 nouvelle qu'aucun bateau de Zéa n'avait paru. Je fis un effort : j'écrivis un mot à M. Fauvel, et le priai d'envoyer un caïque me prendre à l'endroit de la côte le plus voisin du village où j'étais pour me passer à Zéa. Le jeune Grec partit pour Athènes avec ma
20 lettre, se chargeant d'amener lui-même un bateau, si l'on en pouvait trouver.
Je passai la journée couché sur ma natte. Tout le monde était allé aux champs ; Joseph même était sorti. Le soir j'étais beaucoup mieux ; je me levai : je dormis
25 bien la nuit suivante, et le 29 au matin le Grec revint avec une lettre de M. Fauvel, du quinquina, du vin de Malaga et de bonnes nouvelles. On avait trouvé un bateau par le plus grand hasard du monde : ce bateau était parti de Phalèrc avec un bon vent, et il m'atten-
30 dait dans une petite anse à deux lieues de Kératia.
J'avais pris Kératia dans une telle aversion qu'il me tardait d'en sortir. J'éprouvais des frissons, et je prévoyais le retour de la fièvre. Je ne balançai pas à avaler une triple dose de quinquina. On amena des
35 chevaux, et nous partîmes avec un guide. En moins
d'une demi-heure, je sentis les symptômes du nouvel accès se dissiper, et je repris toutes mes espérances. Nous faisions route à l'ouest par un étroit vallon qui passait entre des montagnes stériles. Après une heure de marche, nous descendîmes dans une belle plaine, 5 qui paraissait très fertile. Changeant alors de direction, nous marchâmes droit au midi, à travers la plaine : nous arrivâmes à des terres hautes, qui formaient, sans que je le susse, les promontoires de la côte ; car, après avoir passé un défilé, nous aperçûmes 10 tout à coup la mer et notre bateau amarré au pied d'un rocher.
Nous rendîmes les chevaux au guide : nous descendîmes dans le bateau, que manœuvraient trois mariniers. Ils déployèrent notre voile, et, favorisés 15 d'un vent du midi, nous cinglâmes vers le cap vSunium. Au coucher du soleil nous entrâmes au port : c'est une crique abritée par le rocher qui soutient les ruines du temple. Nous sautâmes à terre, et je montai sur le cap. 20
Les Grecs n'excellaient pas moins dans le choix des sites de leurs édifices que dans l'architecture de ces édifices mêmes. La plupart des promontoires du Péloponèse, de l'Attique, de l'Ionie et des îles de l'Archipel étaient marqués par des temples, des 25 trophées ou des tombeaux. Ces monuments, environnés de bois et de rochers, vus dans tous les accidents de la lumière, tantôt au milieu des nuages et de la foudre, tantôt éclairés par la lune, par le soleil couchant, par l'aurore, devaient rendre les côtes 30 de la Grèce d'une incomparable beauté : la terre ainsi décorée se présentait aux yeux du nautonier sous les traits de la vieille Cybèle, qui, couronnée de tours et assise au bord du rivage, commandait à Neptune son fils de répandre ses flots à ses pieds. 35
70 VOYAGE EN GEÊCE
Je faisais ces réflexions à la \iie des débris du temple de Sunium : ce temple était d'ordre dorique et du bon temps de l'architecture. Je découvraii au loin la mer de l'Archipel avec toutes ses îles : le soleil 5 couchant rougissait les côtes de Zéa et les quatorze belles colonnes de marbre blanc au pied desquelles je m'étais assis. Les sauges et les genévriers répandaient autour des ruines une odeur aromatique, et le bruit des vagues montait à peine jusqu'à moi.
lo Comme le vent était tombé, il nous fallait attendre pour partir une nouvelle brise. Nos matelots se jetèrent au fond de leur barque, et s'endormirent. Joseph et le jeune Grec demeurèrent avec moi. Après avoir mangé et parlé pendant quelque temps, ils
15 s'étendirent à terre et s'endormirent à leur tour. Je m'enveloppai la tête dans mon manteau pour me garantir de la rosée, et, le dos appuyé contre une colonne, je restai seul éveillé à contempler le ciel et la mer.
20 Au plus beau coucher du soleil avait succédé la plus belle nuit. Le firmament répété dans les vagues avait l'air de reposer au fond de la mer. L'étoile du soir, ma compagne assidue pendant mon voyage, était prête à disparaître sous l'horizon ; on ne l'apercevait
25 plus que par de longs rayons qu'elle laissait de temps en temps descendre sur les flots, comme une lumière qui s'éteint. Par intervalles, des brises passagères troublaient dans la mer l'image du ciel, agitaient les constellations, et venaient expirer parmi les colonnes
30 du temple avec un faible murmure.
Toutefois ce spectacle était triste lorsque je venais à songer que je le contemplais du milieu des ruines. Autour de moi étaient des tombeaux, le silence, la destruction, la mort, ou quelques matelots grecs qui
35 dormaient sans soucis et sans songes sur les débris
de la Grèce. J'allais quitter pour jamais cette terre sacrée : l'esprit rempli de sa grandeur passée et de son abaissement actuel, je me retraçais le tableau qui venait d'affliger mes yeux.
Les voyageurs qui se contentent de parcourir 5 l'Europe civilisée sont bien heureux : ils ne s'enfoncent point dans ces pays jadis célèbres, où des ruines vivantes détournent à chaque instant votre attention des ruines de marbre et de pierre. En vain dans la Grèce on veut se livrer aux illusions : la triste vérité 10 vous poursuit. Des loges de boue desséchée, plus propres à servir de retraite à des animaux qu'à des hommes ; des femmes et des enfants en haillons, fuyant à l'approche de l'étranger et du janissaire ; les chèvres mêmes effrayées, se dispersant dans la 15 montagne, et les chiens restant seuls pour vous recevoir avec des hurlements : voilà le spectacle qui vous arrache au charme des souvenirs.
Le Péloponèse est désert. On ne voit que des villages détruits par le fer et par le feu : dans les 20 villes, comme à Misitra, des faubourgs entiers sont abandonnés ; j'ai fait souvent quinze lieues dans les campagnes sans rencontrer une seule habitation. De criantes avanies, des outrages de toutes les espèces, achèvent de détruire de toutes parts l'agriculture et 25 la vie ; chasser un paysan grec de sa cabane, s'emparer de sa femme et de ses enfants, le tuer sous le plus léger prétexte, est un jeu pour le moindre aga du plus petit village. Parvenu au dernier degré du malheur, le Moraite s'arrache de son pays et va 30 chercher en Asie un sort moins rigoureux. Vain espoir ! il ne peut fuir sa destinée : il retrouve des cadis et des pachas jusque dans les sables du Jourdain et dans les déserts de Palmyre !
L'Attique, avec un peu moins de misère, n'offre 35
pas moins de servitude. Athènes est sous la protection immédiate du chef des eunuques noirs du sérail. Un disdar, ou commandant, habite la citadelle remplie des chefs-d'œuvre de Phidias et d'Ictinus, sans demander 5 quel peuple a laissé ces débris, saiis daigner sortir de la masure qu'il s'est bâtie sous les ruines des monuments de Périclès : quelquefois seulement le tyran automate se traîne à la porte de sa tanière ; assis les jambes croisées sur un sale tapis, tandis que la fumée
10 de sa pipe monte à travers les colonnes du temple de Minerve, il promène stupidement ses regards sur les rives de Salamine et sur la mer d'Épidaure.
On dirait que la Grèce elle-même a voulu annoncer par son deuil le malheur de ses enfants. En général,
15 le pays est inculte, le sol nu, monotone, sauvage, et d'une couleur jaune et flétrie. Il n'y a point de fleuves proprement dits, mais de petites rivières, et des torrents qui sont à sec pendant l'été. On n'aperçoit point ou presque point de fermes dans les
20 champs, on ne voit point de laboureurs, on ne rencontre point de charrettes et d'attelages de bœufs. Rien n'est triste comme de ne pouvoir jamais découvrir la marque d'une roue moderne là où vous apercevez encore, dans le rocher, la trace des roues
25 antiques. Quelques paysans en tunique, la tête couverte d'une calotte rouge, comme les galériens de Marseille, vous donnent en passant un triste bonsoir. Ils chassent devant eux des ânes et de petits chevaux, les crins déchevelés, qui' leur suffisent pour porter leur
30 mince équipage champêtre, ou le produit de leur vigne. Bordez cette terre dévastée d'une mer presque aussi solitaire ; placez sur la pente d'un rocher une vedette délabrée, un couvent abandonné ; qu'un minaret s'élève du sein de la solitude pour annoncer
35 l'esclavage, qu'un troupeau de chèvres ou de moutons
paisse sur un cap parmi des colonnes en ruines, que le turban d'un voyageur turc mette en fuite les chevriers et rende le chemin plus désert, et vous aurez une idée assez juste du tableau que présente la Grèce.
On a recherché les causes de la décadence de 5 l'empire romain : il y aurait un bel ouvrage à faire sur les causes qui ont précipité la chute des Grecs. Athènes et Sparte ne sont point tombées par les mêmes raisons qui ont amené la ruine de Rome ; elles n'ont point été entraînées par leur propre poids et par 10 la grandeur de leur empire. On ne peut pas dire non plus qu'elles aient péri par leurs richesses : l'or des alliés et l'abondance que le commerce répandit à Athènes furent, en dernier résultat, très peu de chose ; jamais on ne vit parmi les citoyens ces fortunes 15 colossales qui annoncent le changement des mœurs, et l'État fut toujours si pauvre que les rois de l'Asie s'empressaient de le nourrir, ou de contribuer aux frais de ses monuments. Quant à Sparte, l'argent des Perses y corrompit quelques particuliers, mais la 20 république ne sortit point de l'indigence.
J'assignerais donc pour la première cause de la chute des Grecs la guerre que se firent entre elles les deux républiques après qu'elles eurent vaincu les Perses. Athènes, comme État, n'exista plus du 25 moment où elle eut été prise par les Lacédémoniens. Une conquête absolue met fin aux destinées d'un peuple, quelque nom que ce peuple puisse ensuite conserver dans l'histoire. Les vices du gouvernement athénien préparèrent la victoire de Lacédémone. Un 30 État purement démocratique est le i:>ire des États lorsqu'il faut combattre un ennemi puissant, et qu'une volonté unique est nécessaire au salut de la patrie. Rien n'était déplorable comme les fureurs du peuple athénien tandis que les Spartiates étaient à ses portes : 35
exilant et rappelant tour à tour les citoyens qui auraient pu le sauver, obéissant à la voix des orateurs factieux, il subit le sort qu'il avait mérité par ses folies ; et si Athènes ne fut pas renversée de fond en 5 comble, elle ne dut sa conservation qu'au respect des vainqueurs potir ses anciennes vertus.
Lacédémone triomphante trouva à son tour, comme Athènes, la première cause de sa ruine dans ses propres institutions. Les meilleurs principes ont leurs
lo excès et leur côté dangereux : Lycurgue, en extirpant l'ambition dans les murs de Lacédémone, crut sauver sa république, et il la perdit. Après l'abaissement d'Athènes, si les Spartiates eussent réduit la Grèce en provinces lacédémoniennes, ils seraient peut-être
15 devenus les maîtres de la terre : cette conjecture est d'autant plus probable que, sans prétendre à ces hautes destinées, ils ébranlèrent en Asie, tout faibles qu'ils étaient, l'empire du grand roi. Leurs victoires successives auraient empêché une monarchie puissante
20 de s'élever dans le voisinage de la Grèce, pour envahir les républiques. Lacédémone incorporant dans son sein les peuples vaincus par ses armes eût écrasé Philippe au berceau ; les grands hommes qui furent ses ennemis auraient été ses sujets, et Alexandre, au
25 lieu de naître dans un royaume, serait, ainsi que César, sorti du sein d'une république.
Loin de montrer cet esprit de grandeur et cette ambition préservatrice, les Lacédémoniens, contents d'avoir placé trente tyrans à Athènes, rentrèrent
30 aussitôt dans leur vallée, par ce penchant à l'obscurité que leur avaient inspiré leurs lois. Qu'arriva-t-il 1 La Macédoine domina bientôt la Grèce ; Philippe dicta des lois à l'assemblée des amphictyons. D'une autre part, ce faible empire de la Laconie, qui ne tenait
35 qu'à la renommée des armes, et que ne soutenait
point une force réelle, s'évanouit ; Épaminondas parut : les Lacédémoniens battus à Leuctres furent obligés de venir se justifier longuement devant leur vainqueur. Le secret de leur faiblesse une fois connu, tout fut perdu sans retour ; et Philopœmen acheva ce 5 qu'Épaminondas avait commencé.
C'est ici qu'il faut remarquer un mémorable exemple de la supériorité que les lettres donnent à un peuple sur un autre, quand ce peuple a d'ailleurs montré les vertus guerrières. On peut dire que les batailles de 10 Leuctres et de Mantinée effacèrent le nom de Sparte de la terre; tandis qu'Athènes, prise par les Lacédémoniens et ravagée par Sylla, n'en conserva pas moins l'empire. Elle vit accourir dans son sein ces Romains qui l'avaient vaincue, et qui se firent une gloire de 15 passer pour ses fils. Les muses latines, Lucrèce, Horace et Virgile, chantent incessamment la reine de la Grèce. " J'accorde aux morts le salut des vivants," s'écrie le plus grand des césars, pardonnant à Athènes coupable. Adrien veut joindre à son titre d'empereur 20 le titre d'archonte d'Athènes, et multiplie les chefsd'œuvre dans la patrie de Périclès ; Constantin le Grand est si flatté que les Athéniens lui aient élevé une statue qu'il comble la ville de largesses ; Julien verse des larmes en quittant l'Académie, et quand il 25 triomphe, il croit devoir sa victoire à la Minerve de Phidias. Les Chrysostome, les Basile, les Cyrille, viennent, comme les Cicéron et les Atticus, étudier l'éloquence à sa source ; jusque dans le moyen âge, Athènes est appelée l'école des sciences et du génie. 30 Quand l'Europe se réveille de la barbarie, son premier cri est pour Athènes. " Qu'est-elle devenue?" demandet-on de toutes parts. Et quand on apprend que ses ruines existent encore, on y court comme si l'on avait retrouvé les cendres d'une mère. 35
Quelle différence de cette renommée à celle qui ne tient qu'aux armes ! Tandis que le nom d'Athènes est dans toutes les bouches, Sparte est entièrement oubliée; on la voit à peine, sous Tibère, plaider et 5 perdre une petite cause contre les Messéniens ; on relit deux fois le passage de Tacite, pour bien s'assurer qu'il parle de la célèbre Lacédémone. Quelques siècles après, on trouve une garde lacédémonienne auprès de Caracalla, triste honneur, qui semble
10 annoncer que les enfants de Lycurgue avaient conservé leur férocité. Enfin Sparte se transforme, sous le Bas-Empire, en une principauté ridicule, dont les chefs prennent le nom de despotes, ce nom devenu le titre des tyrans. Quelques pirates, qui se disent les
15 véritables descendants des Lacédémoniens, font aujourd'hui toute la gloire de Sparte.
On voit que je ne me livrais point sur le cap Sunium à des idées romanesques, idées que la beauté de la scène aurait pu cependant faire naître. Près de
20 quitter la Grèce, je me retraçais naturellement l'histoire de ce pays ; je cherchais à découvrir dans l'ancienne prospérité de Sparte et d'Athènes la cause de leur future destinée. Le brisement de la mer, qui augmentait par degrés, contre le rocher, m'avertit que
25 le vent s'était levé et qu'il était temps de continuer mon voyage. Je réveillai Joseph et son compagnon. Nous descendîmes au bateau. Nos matelots avaient déjà fait les préparatifs du départ. Nous poussâmes au large, et la brise, qui était de terre, nous emporta
30 rapidement vers Zéa. A mesure que nous nous éloignions, les colonnes de Sunium paraissaient plus belles au-dessus des flots : on les apercevait parfaitement sur l'azur du ciel, à cause de leur extrême blancheur et de la sérénité de la nuit. Nous étions
35 déjà assez loin du cap que notre oreille était encore
frappée du bouillonnement des vagues au pied du roc, du murmure des vents dans les genévriers, et du chant des grillons qui habitent seuls aujourd'hui les ruines du temple : ce furent les derniers bruits que j'entendis sur la terre de la Grèce. 5
Page LiNE 1. 1. des Martyrs ! one of Chateaubriand's works, bcaring traces of Milton's influence on the author ; it was published in 1809, and is a prose epic in twenty-foiir books. The subject is the persécution of the Christians in the time of Diocletian, in the beginniug of the fourth centur}".
16. Athènes : fewcities can boastof a more beautiful situation. The Attic pLain, which immediately surrounds the city ou the east, north, and west, is boxmded by the range of Hymettus (3368 feet), famous for its purple tints, and by Pentelicus (3641 feet), noted for its quarries of marble, on the east ; by the range of Pâmes (4634 feet), well wooded at the base but barren on the summit, on the north ; by the lower and nearer range of Corydallus (1535 feet), extending to the bay of Salamis, on the north-west ; and on the v.-est and south by the Saronic Gulf, in whose waters lie, in full view, the islands of Salamis and Aegina. The site of tlie city is itseif diversified by several hills, on cne of whicli, the Acropolis, are the ruins of some of the most famous Works of architecture — the Parthenon, the Erechtheum, the Propylaea, the temple of Athena Promachus, and the temple of Athena Ergane.
Memphis, the capital of ancient Eg}-pt, on the Nile, had 700,000 inhabitants. In its place h now the borough of Mit-Ramineh, %Yith a population of 3000. The great uecropolis of ancient Memphis, in the centre of which towered the pyramids, its temples and palaces, were the ■wonder of the world, but little is now to be seen except deeply buried walls.
Carthage, on the north coast of Africa, was founded by the Phoenicians, and is famous for its strugglesfor supremacy with Rome in the Punie wars (264-241, 218-201, 149-146 B.c.).
Page LiNE
2. 8. Trieste : a port on the Adriatic Sea, belonging to Aiistria.
16. Smyrne : Smyrna is the most important seaport of Asia Minor, in the Aegean Sea ; it belongs to Turkey.
19. la Morée : Morea is the modem name of the ancient Peloponnesus (the isle of Pelops), a peninsula which formed the southeru part of ancient Greece, and comprised Laconia, Messenia, Elis, Arcadia, Achaia and Argolis ; the isthmus of Corinth connected it with Hellas proper, which comprised Attica, Boeotia, Phocis, Locris, Doris, Aetolia, Acarnia and Leucadia.
25. ristrie : an Austrian margraviate, forming a peninsula in the north-east corner of the Adriatic Sea, between the Gulf of Trieste and the Gulf of Fiiime or Qnarnero.
30. Apollon : son of Jupiter and Latone, born in the island of
Delos,
les Néréides : the Nereids were nymphs of the Mediterranean, daughters of the sea-god Nereus and Doris.