‹ Voyage en IcarieChapitre 93 sur 156 · CHAPITRE XXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVII

Religion. (Suite dii chap, xx.)

J'avais souvent presse Valmor de me donner , sur la croyance religieuse d'Icarie , les renseignemcnts ajournes dans nos premiers entreliens sur la Religion, et toujours il avail elude mes questions : il vient entin de satisfaire ma curiosite ; et la conversation est devenue d'un interet extreme , en s'etendant sur la France et I'Angleterre.

Mais comme Eugene a rapporte cette conversation dans son journal et qu'il a pris une part plus active au debat, j'adopterai son recit.

Extrait du Journal d'Eugene.

William ayant prie Valmor de lui expliquer le systeme religieux d'Icarie, cette demande amena la discussion suivante :

— Je t'ai deja raconte , dit Valmor a William , que deux ans aprfes la revolution, quand elle avait deja produit beaucoup d'effets salutaires , Icar fit decreter par la representation nationale un grand Concile compose de Pretres elus par tous les autres pretres, de Professeurs elus par tous les professeurs , de Philosoplies , de Moralistes,de Savants et d'ficrivains les plus celebres, pour discuter toutes les questions concernant la Divinite et la Religion.

Ce Concile, ainsi compose des hommes les plus instruits, les plus sages et les plus judicieux , recueillit en outre toutes les opinions individuelles que les citoyens voulurent lui adresser.

Toutes les opinions furent examinees et discutees pendant quatre ans ; toutes les questions furent decidees a une grande majorite et souvent a I'unanimite.

He bien, imagine que le Concile est assemble ; qu'il discute et decide tout en une longue seance et que tu assistes a ses deliberations : imagine... tu peux les voir et les entendre , la-bas.... Regarde, et pr^te une oreille attentive. Mais n'interromps pas 1 Tu feras ensuite tes observations... Maintenaut ecoute 1

— Y a-t-il un Diou , c'est-a-dire une cause premiere dont tout ce que nous voyons est Vcffct ? — On va voter par assis et laves : regarde ! — Toute Tassemblee se leve ! On fait la contre-epreuve : regarde bien encore 1 Tout le Concile reste assis 1

— Ce Dieu est-il connu ? — A runanimite : Non I

— Sa forme est-elle connue? — A I'unanimite : Non ! Des milliers de peuples lui donnent des milliers de formes differentes.

— L'homme a-t-il ete iait a son image ? — Nous aimerions a le croire, mais nous n'en savons rien.

— Le Concile croit-il a la revelation que Moise dit lui avoir et6 faite par un Dieu a figure humaine ? — A I'unanimite : Non !

— Comment! s'ecria William. — Que veux-tu? le Concile entier n'y croit pas ! Tu liras d'ailleurs ses raisons...

— Lo Concile croit-il quo la Bible soil un ouvrage humain ? — Oui.

— Comment ! s'ecria-t-il encore. — Tu I'as vu ; le Concile est debout tout entier : tu liras ses motifs I

— Le Concile croit-il a ce que dit la Bible? — Non. II n'y a pas d'histoire de fees, de sorciers, de revenants , pas decontesdes mille et une nuits , pas de fables mythologiques qui ne soient presque aussi croyables.

— Le Concile croit-il que Jesus-Christ soit un Dieu ? — Les milliers de Religions qui couvrent la terre sent toutes des institutions humaines , imaginees et creees pour maltriser et gouverner les Peuples... Tons les fondaleurs des principales Religions, Confucius en Chine; Lama en Tartaric, Sinto au Japon, Brahma et Boudha dansrinde,Zoroastreen Perse, Osiris etisis en Egypte, Jupiter et sa cour en Phenicie et en Grece, Minos en Crete, Moise en Judee, Pythagore en Italic , Numa a Rome, Odin dans le Nord, Mahomet en Arable, Manco-Capac au Perou, et tous les autres dans tons les autres pays, sont des hommes de genie, mais seulement des hommes, legislateurs, civilisateurs et gouverneurs de leurs nations.

Jesus-Christ , meconnu et condamne par ses compatriotes , repousse plus de 300 ans par les philosophes , c'est-a-dire par le monde savant et eclaire , n'est evidemment qu'un homme aussi , mais un homme qui merite le premier rang dans I'Humanite par son devoucment au bonheur du Genre hwnain et par sa proclama-

lion (111 principe de I'Egalite, de la Fraternitk et do la Comimu-

NAUTli.

— Comment le monde, et particulierement Thomme, a-t-il ete forme? — Nous n'en savons ricn.

— Pourquoi I'homme est-il expose a des souffrances physiques et morales? — Nous n'en savons rien.

— Faut-il adopter la Bible comma le livre par excellence? — • Non : dans un temps d'ignorancc et de barbarie elle pouvait cLro utile, parce que tous les autres livres etaient encore plus mauvais qu'elie ; mais aujourd'hui, elle n'a de bon que quelques prcceptes de morale qu'on pent enextraire, et tout le reste est devenu errone, absurde, meme indecent, immoral, inutile et nuisible. Elle enscigne par exemple que c'est le Soleil qui tourne autour de la Terre, tandis

'qu'il a ete decouvert depuis et demontre que c'est la Terre qui tourne autour du Soleil ! MoTse et Jesus-Christ ont eu raison a leur 6poque : mais ils n'ont jamais eu la pretention que leur ouvragc serait eternel; et vouloir en faire la regie immuable des Peuples dans tous les temps fulurs, c'est le plus choquant des contre-sens et la plus monstrueuse des absurdites.

— Le Concile croit-il a un faradis ? — Les Peuples opprimes et malheureux ont besoin d'y croire ; mais nous n'avons generalement d'autres malheurs que des maladies et des souffrances morales, et nous felicitous les infortunes que I'esperanee d'une vie meilleure peut aider a supporter leurs douleurs.

— Le Concile croit-il a Venfer? — Les victimes de la tyrannie ont besoin de croire que les tyrans y serontpunis, et cette croyance leur est utile en les consolant un peu, pourvu cependant qu'elie ne les endorme pas et qu'elie ne les empeche pas de les punir euxm^mes : la crainte de I'enfer serait utile encore pour arreter les oppresseurs ; mais les oppresseurs ne croient pas a I'enfer , et ce sont eux precisement qui veulent que les opprimes y croient , aQn de les empecher de penser a leur affranchissement ; mais nous n'avons en Icarie ni tyrans, ni criminels, ni mechants ; et nous ne croyons pas a un enfer, qui nous est inutile.

— Le Concile croit-il aux Saints, aux miracles, au Pape, a son infaillibilite ?

— Ho 1 ^'ecria William, je te dispense de sa reponse I

— Mais env^rite, ajouta-t-il, votre religion n'est pas une religion ! Yous n'avez pas de religion ! — Qu'entends-tu done par Religion? lui repliqua Valmor, Pour avoir une Religion, faut-il nccessairement croire a un Dieu a forme humaine, ayant les habitudes et les passions des hommes? Parce que la crois au Dieu de MoTse, au Dieu joloux, exigeant, colerique, vindicatif et sanguinaire, tous ceux qui n'y croient pas, les milliers de peuples qui croient a d'aulres Dieux n'ont pas de religion a tes yeux? Si tu ne m'avais pas interrompu, tu aurais vu ta question decidee par le Concile ; car le Concile s'est demande : Une Religion ( c'est-adire une Religion syslemalique acconipagnee d'un culle particulier) est-elle utile aux Icaricns? Et, a I'unaniniite, le Concile a repondu Non.... Que veux-tu [aire a cela? Le Concile, compose de pretres, de professeurs, de I'elite du pays, et I'on peut dire du Peuple enlier, a repondu Non I

* — Et le Concile a eu raison, dis-je (moi Eugene), a mon tour; car voyons, William, raisonnons!

— Puisque le Concile ne croyait ni a la divinite de Jesus-Cbrist, ni a I'origine divine de la Bible, ni a la revelation faite a Mo'ise, ni a un Dieu a figure humaine , recompensant , punissant, accueillant les prieres, vouliez-vous qu'il eut fait semblant d'y croire, qu'il cut adopte cette religion imaginaire, qu il eut ordonne au Peuplo d'y croire, et qu'il eut fait elever les enfants dans cette croyance, quMl declarait erronee et fausse?

Mais I'ordonner au Peuple Icarien, 6tait-ce possible , puisque le Peuple c'etait pour ainsi dire le Concile lui-meme , puisque ce Peuple elait instruit et eclaire ; enun mot, puisqu'il ne croyait pas?

filever les enfants dans cette croyance , n'etait-ce pas presque ^galement impossible, puisque les peres ne croyaient pas et puisqu'on voulait donner aux enfants une education qui put en faire des hommes toujours dirigespar la Raison etla Verite? Tromper les enfants, n'aurait-ce pas ete imiter les idolatres , les paiens, les mahometans, I'aristocratie, et tourner le dos a la revolution et au progres ?

A supposer qu'il put^treavantageux, sous quelques rapports, d'inspirer aux enfants une croyance qu'on croit deraisonnable et fausse, les inconvenients surpasseraient les avantages , parce que I'erreur, le mensonge, la superstition, abrutissent Thomme etn'en font qu'un enfant, tandis que les Icariens veulent que leurs enfants soient des hommes.

A quoi boo d'ailleurs la crainte de I'enfer, par exemple, pour les

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Icariens, avec leur sysl&me de Communant^ ? Cetle Communaut6 n'est-elle pas le resume le plus parfait de la philosophie, et la morale la plus pure en action ? N'est-elle pas la realisation la plus complete du precepte de la fraternite ? Ne renferme-l-elle pas en elle-meme toutes les vertus? N'atteint-elle pas avec certitude le but que toutes les Religions pretendent se proposer sans avoir jamais pu I'atteindre, le bonheur du Genre humain? En un mot, cette Communaute, prechee par Jesus-Christ, n'est-elle pas ellem6me une Religion, et la plus parfaite des Religions? Encore une fois, William, quelle utilite trouveriez-vous dans une autre Religion pour un Peuple heureux, qui n'est jamais interesse a commettre le crime, qui n'en commet jamais, et qui n'a pas plus besoin des punitions d'un pretre et de la crainte d'une justice infemale que de code penal, de tribunaux criminels et de prisons ?

—Nous diras-tu, lui ditValmor, que la Communaute n'empeche pas les maladies et certains malheurs pour lesquels la Religion serait une consolation ? Je te repondrai que la Communaute en diminue considerablement le nombre ; qu'elle donne par I'education plus de force pour les supporter ; que la raison suffit generalement, et que d'ailleurs c'est precisement pour ce cas que nos lois tolerent la priere avec Tcsperance d'une vie plus heureuse, et qu'elles instituent des temples et des pretres conseillerset consolateurs.

— Tes pretres ne sont que des pretres de la raison , repondit William. — Us n'en sont que plus raisonnables , repliqua Valmor.

— Tes lois et toi vous etes des athees! — Quel epouvantable motl dit Valmor ; jadis il nous aurait fait bruler. Cependant entendons ■ nous , et ne faisons pas comme ces insenses qui commencent par se battre et qui , s'expliquant apres s'etre blesses, sont tout surpris de decouvrir qu'ils etaient d'accord. Qu'entends-tu done par athees ? Si par ce mot tu entends ceux qui ne croient pas a un Dieu a figure humaine comme Jupiter ou comme le Dieu de Moise, alors tu trouveras ici beaucoup d'Athees; ets'ils te font peur, tu peux te sauver, car tu*en vols plusieurs ici tout prets a te devorer ; mais si , par athees , tu entends ceux qui ne croient a aucun Dieu quelconque , tu n'en trouveras pas parmi nous.

En appliquant cette distinction , tu trouveras que nos lois sont athees ou ne sont pas athees; mais nous , nous trouvons qu'il n'y a jamais eu de lois plus religieuses , puisqu'clles sont toutes basees sur la Communaute, et qu'elles ne s'occupent que de notre bonheur.

Je suis tout-a-fait de votre avis, lepris-je (raoi Eugene), etje re-

grette bien que mon pays n'ait pas profile de ses nombreuses revolutions pour etablir la Religion de la Communaute et du bonheur.

— Oh ! r^pondit William, on sail bien que vous autres Francois, tout aimables et spiriluels que vous ^tes, vous etes des incrcdulcs, des impies et des alhees qui, le dimanche, courez aux spectacles et fuyez les eglises ; vos Rois memes, j'en ai ete scandalise, violent la sainte loi du dimanche pour faire travailler aux plaisirs de leurs palais ; aussi, que de places vous sont reservees dans I'empire de Satan 1

— Courage, allons, bon milord, lui dis-je, courage, continuez! Damnez-nous chretiennement et devotement, parce que nous avons la betise d'etre philosophes et gais, parce que nous sommes assez stupides pour n'adorer ni le pieux Charles IX, qui, d'accord avec le Pape et les pretres, fit assassiner 100,000 reformistes, ni le devot Charles X, qui, d'accord avec ses jesuites et ses pretres, fit mitrailler des milliers de Parisiensl

Allons done, poursuivez ! Comme quelques-uns de vos concitoyens, qui ne se doutent guere qu'ils sont les instruments de leurs oppresseurs, appelez-nous chiens de FranQais!

Mais puisque vous accusez mes compatriotes d'etre athees, je soutiens que vos Auglais sont aussi des incredules ; puisque vous me jetez le gant de combat, je le ramasse pour me defendre et vous attaquer a mon tour.

Et d'abord, quant a vous personnellement , permettez-moi, mon cher ami le milord , une petite question : je ne vous demande pas si, quand vous etes a Londres ou dans vos terres, vous avez bien soin d'aller au prone, de vous interdire toute espece de recreation, de vous ennuyer et de bailler tout le dimanche pour plaire a Dieu ; mais veuillez me dire si , quand vous ^tes a Paris ou ailleurs , vous allez egalement au temple protestant , et si vous fuyez egalement tous les plaisirs du dimanche ? — Non certainement!

— He bien , voila mon impie tout trouve!... — Comment, comment?

— Voila mon incredule et mon athee trouve . vous dis-je, et je vais vous le prouver.

Auparavant , je demande a la compagnie la permission de lui raconter une petite histoire qui m'est personnelle. On m'ecouta avec un redoublement d'attention.

' — Le pauvre William ne se doute guere, dis-je alors, que celui

qu'il damne si facilement a ete presque fou do devotion dans sa jeunesse : void comment. (Mouvement de surprise.)

J'avais deja treize ans lorsqu'un respectable cure , qui m'avait pris en affection et qui desirait faire de moi un pretre, m'endoctrina a tcl point qu'il me persuada que Dieu avait toujours Vceil ouvert, qu'il voyait tout, qu'on ne pouvait rien faire sans son appui, qu'on obtenait son aide en I'invoquant sincerement , et que toutcs les privations qu'on s'imposait pour lui plaire lui etaicnt agreables. Je le croyais dans toule la purete de mon fime ; j'etais le plus innocent et le plus fervent parmi les pieux et les croyants : voici maintenant les consequences ! Ecoutez bien, William !

II me semblait, en lout temps et partout, voir I'oeil de Dieu, un ceil immense, ouvert et fixe sur moi {eclats de rire) ; je voyais avcc terreur cet ceil au haut du ciel ; cl je n'aurais pas fait, meme dans les tenebres, la moindre action qu'il put condamner... Quand j'allais au college, persuade que je ne pourrais pas faire unc bonno com position idwi^on aide, je luiadressais ma priere avecconfianr e et faisais d'abord le sUjne de croix, de maniere qu'on ne s'en apcr- Cut pas , en mettant un intervalle considerable entre les quatro poses de la main (nouvel eclat de rire), mais je I'aurais fait ostensiblemcnt si je I'avais cru necessaire...En revenantde la promenade affame, si j'avais I'idee que je lui serais agreable en me privant d'un mets qui me faisait grand plaisir, je m'en privais avec bonheur.... {nouvcaux rires) ; et si je me surprenaisarretant complaisamment mes regards sur une jeune fiUe, je faisais vite le signo de croix pour invoquer I'assistance divine contre I'esprit tentateur {cc dernier trait les fit rire beaiicoup plus encore).

— Et comment etes-vous sorti de la? me demanda 'Valmor. — Une seule conversation avec un bon vieillard, pere d'un de mes camaradcs d'ecole, me fit faire des reflexions qui me guerirent de ma folie (car j'etais ou j'allais devenir fou) : je priai d'abord Dieu dans toutc la fervour de monSme,je leconjuraiagenoux, je lesuppliai a mains jointes de me faire connaitre la verite par un signe quelconque, par unclin-d'oeil, parexemple, lui promettant que je lui consacrerais tons les jours et tous les instants de ma vie, et que je me precipilerais sans hesiter dans les flammes s'il I'ordonnait...

Je lui disais meme, je m'ensouviens : « 0 mon Dieu, Dieu toutpuissant, Dieu infinimcnt bon, montre-toi une fois encore a toute la terre, comme on dit que tu t'es montre a Moise ! Montre-toi, parle du liaut des cieux, ordonne 1 ct tous les hommes, tous sans exception, j'en suis sur, se prosterneront comme moi et t'obeiront comme moi ; et le genre humain qui court a des supplices elernels sera

sauve !... Dieu tout-puissant, Dieu bon, Dieu juste, Dieu clement, Dieu notre pere, parle, montre-toi, sauve tes enfants!!! »

— Et puis? dit Valmor. — Mais mon grand ail ne fit pas le moindre clignotement ; et je cessai de croire, sans que ma conscience conservAt la plus legere inquietude.

— Et si vous croyiez aujourd'hui? me dit William.... — Si je croyais! je me prosternerais a I'instant devant sa majeste supreme; je ferais tout ce qui pourrait lui plaire, tout absolument... Je vous tuerais, mon cher milord, jetuerais Gorilla, Dinaise, sije pensais que votre mort put lui etre agreable, ou plutot je le conjurerais de vous convertir et de vous sauver ; peut-6tre ferais-je comme ces saints qui exterminaicnt des idolatres pour les empecher d'aller en enfer, apres Icur avoir jete quelques gouttes d'eau sur la tele pour leur meriter le bonheur eternel ; ou plulot je le prierais, la face centre terre, d'eclairer ma Patrie et I'llumanite.

Et ces Frangais, que vous accuscz du crime de s'amuser le dimanche, a I'exemple de lours Rois, s'ils croyaient subitement, comme vous les verriez se prosterner tons devant leur mailrc irrite, ou sc precipiter dans les ^glises pour apaiser son courroux 1

Et supposez que toute la terre entende subitement une voix appelant les hommes du haut du ciel, comme vous verriez toutes les Nations se prosterner au meme moment devant leur divin Maitre !

Mais mes compatriotes ne sont pas plus croyants que moi, et ce n'est pas plus leur faute que la mienne ; car nous serious musulmans ou protestants si nous etions nes et si nous avions ele eleves a Constantinople ou aLondres,comme vous et vos concitoy ens vous seriez catholiques si le hasard vous avail fails Parisiens ou Remains: mes compatriotes rient des bigots, tandis que les bigots les excomjnunient.

Et vous, pieux milord (car il est temps derevenira vous), vous qui tout a I'heure avez beaucoup ri de ma folie, vous qui nous accusez d'impiete, je vais vous prouver, comme j'en ai pris I'engagement, que vous ^tes vous-m6me un impie, ou plutot j'ai deja fait cette preuve.

Car voyons, repondez a celte simple et unique question, pourquoi ne sanclifiez-vous pas le dimanche a Paris comme a Londres? Pourquoi allez-vous a VOperaen France le jour oil vous ne voudriez pas mfime entendre de la musique en Angleterre ? AUons done !... Repondez !... J'atlends voire reponse!... Ha..., vous nepouvez pas me donner une bonne raison!... He bien, c'est que vous ne croyez pas au dimanche ; c'est que vous ne croyez pas a Dieu creant le monde en six jours, se reposant de ses fatigues le septieme, et or-

donnant a un Juif (pour qu'il le repetat quand il lepourrait au reste des homnies) de celebrer ce jour de repos du Crealeur, et de reprendre ensaite leurs travaux le lundi suivant, quoique le Crealeur ait continue depuis a se reposer.

Mais alors vous ne croyez pas a la Bible, a la Revelation, a Moise, a Jesus-Christ ! Oui , milord , vous si bon, vous que j'aime tant et que nous estimons tant, vous etes unmecreant , un infidele, un impie ! Vous serez damne, pauvre milord ! (Bien, bien, me crierent Valmor etDinaros, enchantes de ma vigoureuse attaque.)

Je congois, eneffet, qu'unvrai croyant, qui voit toujours men grand ceil, so\i chsiud, ardent, brulant ; je congois qu'il devienne feu, comme on en voit tant a Charenton et a Bedlam : je concois qu'il devienne fanatique, comme ces Indiens qui se fontecraser sous les roues du char qui porte I'enorme statue de leur dieu Jagrenat ; je congois qu'il devienne assassin, bruleur, exterminateur des hereliques ; je congois meme votre depute Andrew, qui, non content que la poste ne distribue pas les lettres le dimanche, deniande une loi pour interdire les fiacres, les cabriolets et les omnibus pendant ce saint jour ; mais je ne comprends pas la tiedeur et Vindiffercnce quand il s'agitdu paradis ou de I'enfer, je ne comprends pas que vous alliez, le dimanche, a TOpera parisien. Non, vous n'etes pas croyant, mon cher milord !

Quand vous allez a la cour du petit Roltelet de ce grain de sable que vous appelez la Grande-Bretagne , vous etes emu et trouble , n'est-ce pas, a I'aspect de sa Majeste? Et quand vous entrez dans un temple, vous n'etes pas saisi d'une sainle terreur a I'aspect da Roi des Rois, du Souverain des peuples passes, presents et futurs, du Mattre de la terre et de I'univers ! Ha, vous etes un impie, un athee, mon vertueux milord 1

. Quand il s'agit pour vous d'une affaire du plus mince interet , vous allez, vous venez, vous ne menagez ni les paroles , ni les lettres , ni les courses ; et quand il s'agit de votre salut ou de votre malhpur pour Feternite, vous restez immobile, plonge dans votre indifference ! Vous etes un impie , milord 1

Mais, regardez ! A travers le plafond, la-haut, au milieu du ciel, j'apergois le grand ceil de Dieu qui vous regarde et n'attend que vos prieres pour assurer le bonheur de voire Anglelerre : quoi ! vous ne vous prostcrnez pas , vousne priez pas, vous ne voycz pas I'uL'il 1 He bien, c'esl que vous ne croyez pas, c'est que vous etes un impie, mon cher milord ! C'est que c'est pour nous eprouver que vous avez eu la malice de vous feindre croyant et devot I

(Et a chacunde mes arguments, tous ces messieurs eclataient de rire en battant des mains.)

— II vous dira peut-Slre, dit Valmor, comme beaucoup de pretres et d'aristocrates : Nousautres, nous ne sommes pas assez slupides pour croire ; mais il est necessaire que le Peuple croie, parce que c'est une bete feroce qui nous devorerait.

— Oh, non, repondis-je, William aime trop le Peuple pour tenir un pareil langage : mais s'il elait assez fou pour le tenir, je lui repondrais: Le Peuple n'est bete que parce que I'Aristocratie I'abrutit, temoin le Peuple icarien, qui n'a ni Aristocratic, ni abrutissement; il n'est feroce que parce que ses oppresseurssontbarbares et poussent sa colere jusqu'a la rage, temoin les Icariens , qui n'ont ni tyrans, ni ferocite ; et I'Aristocratie, qui demande une Religion pour enchainer le Peuple, comme elle fait des lois d'intimidation poui le garrotter, rcssemble a des voleurs qui,apres avoir assomme et depouille les passants, lour imposeraient une Religion pour qu'ils se resignassent et se contentassent de prier et d'esperer.

— Tres-bien, tres-bien, s'ecrierent Valmor et Dinaros.

— Et puisque vous attaquez mes compatriotes (que je ne puis m'empecher d'aimer quoique je les deteste ! ), souffrez , monsieur I'Anglais, que j'examine un peu les votres, apres vous avoir deja examine vous-meme.

— II est vrai qu'en revenantde France , c'est a qui fulminera le plus contre les Frangais, peuple de pecheurs et de mecreanls , ce qui n'cmpeche pas les pieux calomniatcurs de revenir en masse chaque annee dans ce paysdehonteetdescandale,poury prendre ses modes , ses habitudes , ses plaisirs et ses arts , en attendant qu'ils puissent acquerir sa philosophic et sa gaite.

II est vrai que quelques-uns de vos hommes les plus celebres , votre O'Connell par exemple , que j'ai bien souvent admire, se permettentd'anathematiser la France entiere comme irreligieuse, sans reflechir qu'ils font peut-etre plus de tort, aux yeux de I'Europe , a leur reputation de sagesse et de jugement qu'a celle de la France; car quel est done, sur la terre, I'homnie qui ait le droit de s'ecrier, comme pourrait le faire un dieu : Je suis inlailliblc ; je fletris la nation frangaise comme impie ; et , pour cette raison, je la declare indigne de la liberte!

11 est vrai encore que vos Anglais se croiraient perdus s'ils commettaient la moindre infraction an dimanche ; que les devots refuseronl meme de dire a un etranger le nom d'une orange, parce quo

cc serait une oeuvre mondaine (eclats de rire) ; qu'un pretre ze!e censurera publiquement un brasseur qui aura brasse le samedi parce qu'il se trouvera complice delabiere coupable de travailler le dimanche (nouveaux eclats de rire) ; et qu'au lieu de se livrer a d'innocents plaisirs , les jeunes Giles lisenl pieusement les obscenes peintures de la Bible ou parcourent dans les journaux hebdomadaires la longue serie des scandales de I'Aristocratie pendant la semaine (on se regarde)...

Mais comptons vos devots. Voyons : retranchons d'abord ceux qui ne pratiquent nuUement les ceremonies de I'eglise : que do jeunes fashionables , que de fenimes elegantes , que d'Aristocrates parlent beaucoup religion , qui n'ontrent jamais dans un temple et ne jeltent jamais les yeux sur une Bible ; tandis que le Peuple, privo de toute cspece de plaisir pendant la semaine , se precipite , le dimanche, dans les cabarets plus que dans les temples , n'ayant pas (Pautre jouissance que de s'enivrer dans ses public houses ! Et dans ce nombre d'incredules avoues , que de membres du Parlement , (JU9 d'hommes distingues par leur jugement et leur savoir !

-Retranchons encore tous ccux qui vont au prone un dimanche et qui n'y vont pas I'autre , qui adorent Dieu a Londres et le Diablea Paris : tous ccs demi-croyants sont des croyants pour rire ! Je les appelle des infideles et des incredulcs !

?armi ceux qui pratiquent rigoureusement toutes les ceremonies religieuses, retranchons encore tous les tartuffes ; car TAnglelerre, romme la France, n'a-t-elle pas de ces saints hommes qui font de Religion metier et marchandise, et pour lesquels il est avec le ciel des accommodements ? N'a-t-elle meme pas des pretres qui battent leurs femmes^ des de Lacolongequiegorgent leurs maitresses, ct des Mingrat qui coupent en morceaux les membres des victimes de leur sacrilege lubricite?

Restent done les praticiens de bonne foi , et vous n'en avez pas plus que la France , car vos temples ne sont pas plus remplis que nos eglisos : et dans ce nombre , que de gens forces et contraints, que d'enfants et de vieilles femnies , que de cuisinieres et de laquais , que d'ignorants et d'imbeciles, qui croient uniquement parce qu'on leur a dit de croire, qui croiraient de memo tous les pretres de la terre, ou plulot qui croient croire, mais qui s'agenouillentet prient machinalement sans conviction et sans guide dans les circonstances importantes! Mon grand anl toujours ouvert empechet-il ce troupeau de manger Therbe d'autrui , les boutiquiers de voler leurs acheteurs, les domestiques de voler lours maitres ou de calomnier lears maitresses , les maris de baltre leurs femmes , les

femmes de commettre plus d'un genre de vol au prejudice de leurs maris et de leurs enfants?

Je vais plus loin : ne connaissez-vous aucun devot armateur priant Dieu de lui procurer une bonne cargaison de negres qui lui fera gagner beaucoup d'argent, aucune devote priant Dieu de faire naufrager son epoux, comme le brigand napolitain recite des Pater et des Ave pour que le bon Dieu envoie quelque riche milord sous le canon de son fusil , ou comme ce Roi qui , agenouille devant sa Sainte-Vierge, la suppliait de lui permettre encore un petil assassinat ! Car en verite , quand on pense aux abus de la Religion , ontrouve que son histoire est celle de toutes les extravagances , de tous les crimes et de tous les scelerats qui ont desole I'Humanite I

Et votre superbe Aristocratic, qui parle avec tant de pruderie de la Religion, celle qui pratique ses ceremonies comme celle qui les dedaigne, a-t-elle vraimentde la Religion, elle qui depuis si long-temps opprime la malheureuse Irlande, elle qui se nourrit de la misere du pauvre peuple d'Angleterre? Non, William, votre Aristocratic n'a pas de Religion, et votre Nation n'en a guere 1

— Ah ! mon ami , s'ecria William , votre amour pour le Peuple ne vous rend-il pas injuste envers la Noblesse anglaise et bien s6vere envers la Nation elle-meme ?

— Injuste 1 Je serais desole d'etre injuste ; car, avant tout , c'est la justice que j'aime , envers les aristocrates comme envers les pauvres ouvriers : je vous avouerai m6me avec grand plaisir (car j'ai toujours du plaisir a voir le bien et de la peine en voyant le mal), je vous avouerai que je connais en Angleterre comme en France beaucoup de nobles families dont j'honore le caractere , la bienfaisance et la generosite ; que je connais egalement beaucoup de families bourgeoises et ouvrieres dont j'admire les qualites et les vertus ; que je venere I'humanite et la charite de plusieurs de vos sectes religieuses ; que j'estime et respecte votre Nation ; que je I'ai defendue souvent a I'occasion de reproches qu'on lui adresse injustement ; et qu'il est dans votre pays beaucoup de choses qui excitent mon admiration : mais ce n'est pas parce que vous avez de la Religion , milord ; c'est, au contraire , quoique vous soyez devots.

Que dis-je, devots ! C'est bigots et superstitieux que je dois direl car cette foule de sectes diverses, ces pueriles pratiques auxquelles on met tant d'importajice , ne sont-elles pas indignes d'un Peuple d'hommes ?

Etcependant, je I'avoue encore, sans pretendre etablirun parallele entre les denx Nations, les Anglais me paraissent plus hommes.-je dirai presque qu'ils sont des hommes, entoures de charmants enfanls, et que les Frangais sont d'aimables enfants entourant quelques hommes de genie.

Mais je n'en persiste pas moins a soutenir que votre Nation n'a guere de Religion ; et puisque vous m'avez accuse d'mjustice , j'ajouterai, pour etre completement juste, que vous navez d'autres parlaits croyants que ceux qui sont a Bedlam ; car, a vos plus charitablesdevotsjedirais: "Vous ^tes simples dans vos vetements, » vos logements, vos aliments ; bien ! Yous etes bons envers yos « femmes, vos enfants, vos dome:>tiques, vos coreligionnaires; tres- « bien ! Mais vous etes riches et il y a des pauvres ; vous avez du » superflu, tandis que des millions, de vos freres n'oni ni vetement, » ni pain!... Si vous croyez a Jesus-Christ, reduisez-vous au ne- » cessaire, etendez le cercle de vos aumones,' donnez tout votre su- » perflu, et vous aurez pour recompense I'lneffable bonheur de • plaire a Dieu et de multiplier a rinfini vos? bienfails en mullipliant » vos imitateurs!...Mais, sourds a la voix? de Jesus-Christ, vous » conservez du superflu ! He bien alors vous n 'etes pas Chretiens! »

Du reste, William, la Natiori la plus religi euse doit etre la plus vertueuse et la plus heureuse : he bien, avec vc )tre Religion ou votre bigoterie et voire Bible , vos tribunaux ont■^L s moins de crimes a punir que ceux de vos voisins ? Vos enfants oi it-ils plus de piele &liale ■? ^■os femmes sont-elles plus sages, vos bo: mmes plus \ertueux, votre Peuple plus heureux?

Vous n'oseriez pas le soutenir, Willfar^ I p^j. cons"^^^®^^ ^® nous parlez plus jamais de la piete des Angk xis et de I'irrei''^^^^ ^^ Frangais 1

' Mais c'est des Icariens que nous devrion^, parler, tomans par/eretjevous demande pardon, messieurs, d'avoir si lon^-terLiDs rl' pondu a la provocalion de notre ami; et puisqu'il critiquait a^Jt Religion d'lcane, j'aurais du me borp.er a iui dire •

. Vous, milord, qui avez beaucoup voyage, 'dans quel m^r^ . avez-vous vu des parents aussi tendres pour leurs eZl J'"

» enfants aussi respectueux et devoues pour leurs parents p «.. » aussi sages, desepoux aussi fideles, ungouvernem- / ''^^"''®^ » tcrnel, des citoyens aussi libres, si peu de crim- . ,, f"f ' P*' . nittS tant de vertus et tant de bonheur e-^ i'' . "® ^'"'^'^^- . nerables et si veneres? Dans quel -.'""" "^^^^ P'^^trcs si ve-

. repondre aussi bienauxbienvfeiuanlp " in?2T''°''^ ''^ l'^"""™^ . , *vii . eiuantes intentions du Createur et

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