Mémoire sur la Tonkin, par le père Gaubil
kouang leur chef se réfugia même sur le territoire laotien. Le général chinois demanda que ce rebelle dangereux lui fût livré. Le roi du Laos, craignant l'invasion des deux armées chinoises massées sur les frontières du Tongkin et du Yunan, chassa Tching-ki-kouang de ses États, sur les limites desquels le malheureux fut pris. Les Chinois ne furent pas les seuls adversaires du roi du Laos. L'ambition de l'empereur des Birmans, plutôt surexcitée qu'apaisée par la conquête du Pégou, se tourna bientôt vers le Laos, dont il se rendit maître. Suivant un procédé de déportation en masse encore en usage dans ces contrées 4, il contraignit même un grand nombre de Laotiens à se rendre dans le Pégou pour peupler sa nouvelle conquête ; mais ceux-ci formèrent une vaste conspiration. Les Pégouans furent exterminés partout en même temps. Les anciens esclaves, devenus les maîtres, rentrèrent en armes à Yien- Ghan, où ils firent un nouveau carnage de leurs vainqueurs surpris et sans défense. Ce n'était cependant ni aux Birmans ni aux Chinois qu'il était réservé de conquérir cette partie du Laos et d'anéantir sa brillante capitale. Le peuple qui avait triomphé de ces deux terribles adversaires finit par devenir tributaire de Siam. On ne saurait déterminer l'époque à laquelle se passa cet événement. Peut-être est-ce à la suite de la guerre de 1777. Dans tous les cas, il ne s'agissait encore que d'un simple tribut et non pas d'un droit au territoire.
1 . A la fin du siècle dernier, quand le roi de Siam s'empara de Battam-Bang sur le Cambodge, il en expulsa tous les habitants qu'il remplaça par d'autres.
ls8 VOYAGE KN INDU-CHINE
Les Annamites de leur côté s'étaient répandus dans la vallée du Mékong. La rive gauche du fleuve leur appartenait sans contestation au commencement de ce siècle, à partir du 16e degré de latitude nord jusqu'au delà du 17e, de telle sorte que dans ces limites les provinces situées entre le Mékong et la grande chaîne de montagnes qui finit au cap Saint-Jacques étaient soumises à l'empire d'Annam et payaient tribut à son souverain.
Chargé spécialement par l'amiral de La Grandière de déterminer les bornes de cet empire et de s'enquérir des territoires sur lesquels les Annamites élèvent des prétentions, M. de Lagrée avait fait sur ce point-là, lors de notre excursion à Attopée, des recherches persévérantes, mais infructueuses. Il avait retrouvé plus haut, en explorant seul le bassin d'un autre affluent du Mékong, le Se- Banghien, des preuves incontestables de l'autorité politique et administrative du roi d'Annam sur cette partie du Laos. Si donc, par le cours des événements et des années, la France se trouvait substituée aux prétentions d'un gouvernement qu'elle sera un jour, par la force môme des choses, appelée à protéger ou à détruire , les titres ne lui manqueraient, pas pour établir sa dominatien siur ces vastes déserts que le génie européen pourrait seul féconder.
Quoi qu'il en soit, ce n'était pas contre ses voisins de l'est que le roi de Vien-Chan était appelé à se prémunir; c'était au sud-ouest que grossissait le nuage d'où sortit pour ce malheureux prince et pour ses sujets un désastre dont les ruines que nous avions sous les yeux attestaient l'étendue et l'effroyable caractère. A la fin de 1827, des événements dont nous sommes hors d'état de pré-
ciser la nature provoquèrent entre le Laos et la cour de Bangkok une rupture suivie d'une guerre d'extermination. 11 résulte de récits peut-être inexacts pour les détails, mais trop manifestement véridiques pour le fond des choses, qu'une omission faite par le roi de Vien-Chan soit dans le cérémonial de l'hommage, soit dans le chiffre du tribut dû au roi de Siam, fut suivie de l'envoi au Laos d'une armée qui reçut mission d'anéantir ce malheureux peuple, mission accomplie à la lettre avec une cruauté que nos mœurs nous laissent à peine comprendre. Les Laotiens furent exterminés ou déportés en masse, et leur capitale rasée, comme l'avait été Jérusalem par les armées romaines. Ghao-koun l, un général dont le nom remplit encore ces contrées, mit par cette horrible exécution le sceau à une renommée militaire déjà conquise aux dépens du Cambodge durant les guerres dont j'ai eu occasion de rappeler les principaux événements -. J'ai pu voir à Oudon, en face de l'ancien palais du roi Norodom, la grossière statue de cet égorgeur dépeuples. Par une prescription insolente des Siamois à laquelle le protectorat de la France a seul mis un terme, les Cambodgiens la saluaient tous humblement en passant devant elle, sans que dans ce troupeau d'esclaves un sentiment de généreuse résistance se soit jamais produit, tant la force, jusque dans ses excès les
1. Le mot chao-koun désigne un grade élevé dans la hiérarchie militaire ; mais la terreur des Laotiens en a fait un nom propre, et, lorsqu'on parle du Chao-koun sans épithète, ils évoquent en tremblant le souvenir de leur bourreau.