Introduction
»lu gouverneur de la Gochinchine sera plus écoutée dans les conseils de Hué, elle ne tardera point à se l'aire entendre aussi à Luang-Praban. Si dans la zone occupée par les sauvages soumis à l'une des deux nations voisines il existe, ainsi que certains renseignements tendraient à le faire supposer, quelques tribus indomptées, rebelles au vasselage et exaspérées par de hideux attentats, ces tribus, dont le malheur entretient la barbarie, ne seront jamais un obstacle insurmontable à la reprise des relations. Lorsqu'on cessera de traquer ces hommes comme des bêles fauves et de les vendre sur les marchés, ils cesseront en même temps d'être cruels.
Le port de Bangkok peut être considéré aujourd'hui comme l'unique débouché du commerce de ces contrées. Ce commerce, nous l'avons vu, est encore dans l'enfance, il végète dans la lourde atmosphère politique qui l'enveloppe; mais il grandirait sous un régime nouveau qui lui assurerait la liberté et la sécurité, ces deux conditions partout essentielles au développement de la richesse publique. La ville de Luang-Praban est à peine séparée par 70 lieues des rivages du golfe du Tongkin, c'est donc de ce côté plutôt que vers la capitale du royaume de Siam, beaucoup plus éloignée d'eux, que les rudes travailleurs de ces montagnes semblent conviés par la nature à écouler leurs produits et à recevoir ceux que pourrait leur envoyer un jour l'Europe industrielle. Nous ne saurions tarder d'ailleurs à être éclairés plus complètement sur cette question et sur celles qui s'y rattachent. Peu de temps après le retour de l'expédition dirigée par M. de Lagrée, deux officiers énergiques et entreprenants, MM. d'Arfeuille et Reynard,
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se sont donné la mission de remonter le Mékong jusqu'à Liiàng-Praban, et, une fois parvenus à cette hauteur, de gagner par terre la ville de Hué en coupant obliquement la péninsule indo-chinoise. Si ce périlleux voyage réussit, il ne peut manquer d'être, au point de vue spécial de notre colonie annamite, plus fécond en résultats précieux que l'exploration môme dont j'ai été appelé à faire partie et qui poursuivait un but plus général *. J'aurai bientôt d'ailleurs à traverser et à décrire la province chinoise du Yunan, par laquelle le grand empire touche au Tongkin; je naviguerai sur le fleuve qui se jette à la mer près de la capitale de ce dernier royaume : je serai donc amené, par le cours de ce récit, à indiquer d'une manière plus complète le but que la France doit s'efforcer d'atteindre en cette contrée; mais avant d'arriver dans la belle plaine de Yuen-Kiang, où le fionkoï coule à pleins bords, que de montagnes nous avons encore à franchir, que de luttes à soutenir contre le mauvais vouloir des indigènes, que de misères à subir, que de souffrances à supporter!
La saison des pluies était commencée ; à ce moment, qui marque pour les Laotiens eux-mêmes la cessation presque absolue des voyages, la fatalité nous imposait l'obligation de partir pour pénétrer dans une région que la rudesse de la nature et celle des hommes concourent à rendre particulièrement inhospitalière. Les révoltés du Cambodge, qui, peu de temps après notre départ,
1, Moins heureux que nous ces deux explorateurs ont été forcés de regagner Saigon après quelques mois d'absence.
nous avaient poursuivis sans pouvoir nous atteindre, nous avaient, à leur insu, préparé des épreuves donl le spectacle aurait sans doute assouvi leur haine et salisfait leur vengeance. En empêchant le courrier parti de Saigon pour nous rejoindre de parvenir jusqu'à nous par la voie directe du fleuve, ils avaient forcé M. de Lagrée à l'envoyer chercher et à l'attendre. Les beaux jours s'étaient écoulés dans des délais funestes, et nos devoirs comme nos ressources pécuniaires, très-entamées déjà, nous défendaient de temporiser davantage. La régularité de nos habitudes et la discipline des hommes de notre escorte nous avaient attiré l'estime du roi de Luang-Praban et concilié sa bienveillance. Il ne nous dissimulait pas cependant que, si notre présence lui était agréable, l'intention, hautement manifestée par M. de Lagrée, de continuer son voyage lui causait des inquiétudes mortelles. D'après les renseignements qui lui parvenaient et dont il exagérait à dessein la gravité, des flots de sang coulaient sur ses frontières. Il se disait en guerre avec ses voisins, petits souverains indépendants qui se déchiraient entre eux. Gomme il arrive d'ordinaire aux époques de bouleversements politiques, le brigandage se serait organisé sur une vaste échelle, et des bandes de sauvages, de Chinois, de Laotiens et de Birmans détroussaient impartialement les voyageurs de tous les partis assez téméraires pour traverser ces parages. En présence d'un pareil état de choses, le roi hésitait à nous fournir des moyens de transport, un peu pour ne pas engager sa responsabilité dans une affaire qu'il pensait devoir tourner très-mal pour nous, beaucoup par crainte de voir ses chevaux, ses barques, ses
hommes, surtout ses éléphants, tomber aux mains de ses ennemis. D'un autre côté, il résultait de bruits recueillis par notre interprète que l'empereur de la Chine avait prié le roi de Luang-Praban de ne pas laisser passer les Européens qui tenteraient de pénétrer en Chine par la vallée du Mékong. Cela nous paraissait assez conforme aux habitudes bien connues de la diplomatie chinoise. En effet, si nous réussissions à mettre le pied sur le territoire du Céleste Empire, le gouvernement chinois devenait responsable de la conduite de ses fonctionnaires vis-à-vis de mandarins étrangers munis de passe-ports en bonne forme donnés par lui. Il eût donc été fort habile, sinon très-loyal, d'obtenir, d'un prince longtemps tributaire et soumis encore au prestige séculaire du grand empire, qu'il consentît à nous arrêter dans ses Etals. Il était possible que le roi, jouant double jeu, dissimulât les véritables motifs de la résistance qu'il apportait à notre départ ; mais il était possible également que ses frayeurs eussent un fondement très-sérieux. Notre case, ouverte à tout venant, était le rendez- vous des curieux et des flâneurs; les mandarins et les bonzes affluaient chez notre chef, et tous s'accordaient à tracer des régions voisines un épouvantable tableau. Il fallait se montrer très-résolu, tout en s'efforçant de découvrir la réalité sons l'hyperbole, tâche ingrate dont le résultat laisse le plus souvent dans une cruelle perplexité.
M. de Lagrée s'y dévoua avec une persévérance admirable. Ses journées étaient remplies tout entières par de minutieux interrogatoires où il déployait à la fois la patience d'un savant qui poursuit la solution d'un ardu
problème et la sagacité d'un juge d'instruction. Jusqu'à Luang-Praban, ses laborieuses recherches avaient eu presque exclusivement pour objet d'augmenter la somme des renseignements de toute nature propres à faciliter nos travaux : à partir de ce point, elles eurent directement pour but le succès même de notre entreprise. Il s'agissait désormais non-seulement d'obtenir des données précises sur la position géographique des lieux que nous ne pouvions pas visiter, ou d'arracher à la mémoire rebelle îles vieillards et des bonzes quelques souvenirs enfouis, mais bien de savoir si nous pourrions pénétrer en Chine, ou s'il fallait au contraire se préparer à rétrograder. Redoutant l'enthousiasme qui laisse en se dissipant les ressorts de l'âme amollis et distendus, M. de Lagrée était plus porté à nous communiquer ses craintes et ses doutes qu'à nous faire partager ses espérances. Il avait conservé d'ailleurs de ses habitudes militaires le goût du commandement, et prenait ses déterminations à la suite de méditations solitaires ; si donc ses compagnons ont pu, dans certaines circonstances décisives, regretter son silence, ils n'en ont pas moins le devoir de reconnaître que c'est à lui seul que revient l'honneur du succès, parce que c'est sur lui seul qu'aurait pesé la responsabilité des revers. Comme il était impossible de se fier aux renseignements qu'il recueillait à Luang-Praban, M. de Lagrée résolut de se rapprocher du théâtre des événements. Les difficultés qu'on nous annonçait nous déterminèrent à réduire nos bagages à leur plus simple expression. Nous confiâmes des armes, des munitions et une cer*taine quantité d'effets d'habillement à la garde du roi
de Luang-Praban. Celte mesure nous ménageait des ressources au eas ou nous serions forcés de battre en retraite en abandonnant nos approvisionnements, et
allégeait en même temps notre petite colonne, précieux avantage dans un pays ou les moyens de transport allaient être si rares et si coûteux. Nous nous mimes à distribuer à la foule tout ce qui ne nous paraissait pas absolument indispensable, et celle-ci, à peine informée de nos dispositions généreuses, envahit les abords de nos cases. Les plus grands personnages se disputaient les débris de notre garde-robe; les femmes devenaient entreprenantes, promettaient tout pour une chemise blanche, et il n'aurait tenu qu'à nous de jeter nos mouchoirs aux plus belles. On nous faisait les plus sinistres prédictions, nous pressant de revenir à la première tentative que ne manqueraient pas de faire les brigands pour nous couper le cou. Ces manifestations sympathiques étaient sincères; nous étions devenus populaires rien qu'en payant nos dettes au marché, en nous montrant recueillis dans les pagodes, en respectant les droits, les croyances et les préjugés. C'est là tout le secret pour apprivoiser les sauvages ; les voyageurs européens ne sauraient trop s'en souvenir. Au contact de peuples enfants, ils peuvent ressentir de la tristesse et de la pitié, mais ne doivent jamais manifester de inépris. Il dépend d'eux d'ouvrir et d'aplanir la voie à leurs successeurs, comme aussi de centupler pour ceux-ci les obstacles : qu'ils repoussent donc les suggestions d'un orgueil (pic leur attitude ne vient pas toujours justifier.