PREMIÈRE LETTRE A M. JOUBERT
lUfin, ce
\7 juin 1803.
E n'ai pu vous écrire de Lyon, mon cher ami, comme je vous l'avais promis. Vous savez combien j 'aime cette excellente ville, où j*ai été si bien accueilli l'année dernière et encore mieux cette année. J'ai revu les vieilles murailles des Romains, défendues par les braves Lyonnais de nos jours, lorsque les bombes des conventionnels obligeaient notre ami Fontanes à changer de place le berceau de sa fille ; j'ai revu l'abbaye des Deux- Amants et la fontaine de J.-J. Rousseau. Les coteaux de la Saône sont plus riants et plus pit-
(1) Ce %)oyage est donné d'après l'édition de 1827. Pour rendre plus facile la lecture de ce volume qui s'adresse au grand public, nous 1 avons allégé de quelques notes et citations, ainsi que de la reproduction d'inscriptions n'offrant aucun intérêt. Nous avons également supprimé trois hagments consacrés aux galeries du Vatican, du Capitole et Doria qui ne sont guère qu'une énumération de tableaux et de statues. Les érudits trouveront facilement dans l'édition courante ces divers passages. (5\Cole Je l'éditeur).
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toresques que jamais ; les beu'ques qui traversent cette douce rivière, mîtis Arar, couvertes d'une toile, éclairées d'une lumière pendant la nuit, et conduites par de jeunes femmes, amusent agréablement les yeux. Vous aimez les cloches : venez à Lyon ; tous ces couvents épars sur les collines semblent avoir retrouvé leurs solitaires.
Vous savez déjà que l'Académie de Lyon m'a fait l'honneur de m'admettre au nombre de ses membres. Voici un aveu : si le malin esprit y est pour quelque chose, ne cherchez dans mon orgueil que ce qu'il y a de bon, vous savez que vous voulez voir l'enfer du beau côté. Le plaisir le plus vif que j'aie éprouvé dans ma vie, c'est d'avoir été honoré en France et chez l'étranger, des marques d'un intérêt inattendu. Il m'est arrivé quelquefois, tandis que je me reposais dans une méchante auberge de village, de voir entrer un père et une mère avec leur fils : ils m'amenaient, me disaient-ils, leur enfant pour me remercier. Etait-ce l'amour- propre qui me donnait ce plaisir vif dont je parle ? Qy' importait à ma vanité que ces obscurs et honnêtes gens me témoignassent leur satisfaction sur un grand chemin, dans un lieu où personne ne les entendait? Ce qui me touchait, c'était, du moins j 'ose le croire, c'était d'avoir produit un peu de bien, d'avoir consolé quelques cœurs affligés, d'avoir fait renaître au fond des entrailles
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d'une mère l'espérance d'élever un fils chrétien, c'est-à-dire un fils soumis, respectueux, attaché à ses parents. Je ne sais ce que vaut mon Qénie du Christianisme ; mais aurais-je goûté cette joie pure si j'eusse écrit avec tout le talent imaginable un livre qui aurait blessé les mœurs et la religion ?
Dites à notre petite société, mon cher ami, combien je la regrette : elle a un charme inexprimable, parce qu'on sent que ces personnes qui causent si naturellement de matières communes peuvent traiter les plus hauts sujets, et que cette simplicité de discours ne vient pas d'indigence, mais de choix.
Je quittai Lyon le . . . à cinq heures du matin. Je ne vous ferai pas l'éloge de cette ville ; ses ruines sont là ; elles parleront à la postérité : tandis que le courage, la loyauté et la religion seront en honneur parmi les hommes, Lyon ne sera pas oublié.
Nos amis m'ont fait promettre de leur écrire de la route. J'ai marché trop vite et le temps m'a manqué pour tenir parole. J'ai seulement barbouillé au crayon sur un portefeuille, le petit journal que je vous envoie. Vous pourriez trouver dans le livre de postes les noms des pays inconnus que j'ai découverts, comme, par exemple, Pont-de-Beauvoisin et Chambéry, mais vous m'avez tant répété qu'il fallait des notes, et toujours des notes, que nos amis ne pourront se plaindre si je vous prends au mot.
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