LES VÉNITIENNES. GUILLAUME TELL, GIROLAMO
S'il y a au monde quelque chose d indolent etdeparesseux avec délices, ce sont les Vénitiennes de la haute classe. L'usage de la gondole les a déshabituées de la marche. Elles savent à peine faire un pas. Il faut, pour qu'elles se risquent au dehors, une conjoncture de circonstances atmosphériques rares, même dans ce beau et doux climat. Le sirocco, le soleil, un nuage qui menace pluie, une brise de mer trop fraîche sont des raisons suffisantes pour les retenir au logis ; un rien les abat, un rien les fatigue, et leur plus grand exercice est d'aller de leur canapé à leur balcon respirer une de ces larges fleurs qui s'épanouissent si bien danslair humide et tiède de Venise. Cette vie nonchalante et retirée leur donne une blancheur mate et pure, une délicatesse de teint incroyable.
Lorsque, par hasard, il fait un de ces temps privilégiés qu'on appelle chez nous temps de demoiselle, qu -Iques-unes font deux ou trois tour? sur la place Saint- Marc, à 1 heure où la bande militaire exécute sa symphonie du soir, et se reposent longuement devant le café Florian, en face d'un verre d'eau opalisée par une goutte d'anis, en compagnie de leurs maris, frères ou cavaliers servants ; mais cela est rare, surtout dans les mois cani-
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culairos, pendant lesquels les familles patriciennes ou riches se réfugient en terre ferme dans leurs villas, au bord de la Brenta, ou dans leurs terres du Frioul, à cause des exhalaisons des lagunes, qu'on dit malsaines et qui causent quelques fièvres.
Autrefois, les Levantins aboncfalent à Venise ; leurs pe~ lisses, leurs dolmans, leurs amples habits aux couleurs eclaïaiiles, variaient pittoresquemelit la foule, qu'ils traversaient impassibles et graves. Ils sont plus rares aujourd'hui que le comnierco se détourne et prend la roule de Trieste; mais l'on rencontre fréquemment des Grecs. î\ la calotte inondée d'une vaste houppe de soie, espèce de chevelure bleue qui se répand sur les épaules, aux tempes rasées, aux cheveux lloltants par derrière, à la physionomie caractéristique, dont le beau vêtement national tranche sur le hideux costume moderne. Ces Grecs, qui, la plupart, ne sont que des marchands ou des patrons de barques de Zante, de Corfou, de Chypre ou de Syra, ont une majesté de tournure singulière, et la noblesse de leur race antique est écrite sur leurs traits comme sur un livre d'or ; ils se rendent, par groupes de trois ou quatre, à l'angle de la Piazza, au café de la Costanza, qui jouit du monopole d'offrir le moka et la pipe aux enfants du Levant.
Autour des cafés circulent des musiciens ambulants qui exécutent des morceaux d'opéras, des té-nors chanta^il la Liicia ou tout autre air de Donizetti avec cet organe souple et celte admirable facilité italienne, où l'instinct singe le talent à s'y tromper ; des ombres chinoises différentes des nôtres, en ce que le fond du tableau est noir et que les figures sont blanches, se déroulent rapidement, encadrées dans une baraque de toile. Le démonstrateur, espèce de graciosovêtu d'un frac à l'antique, coiffé d'une espèce de chapeau à cornes comme le marquis que chacun se rappelle avoir vu courir les rues de Paris secouant sa perruque de filasse et raclant un mauvais violon, explique qu'il
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était autrefois imprésario d'Opéra ; mais que, par suite de la cherté des ténors et de l'humeur capricieuse des prime done, il a été réduit à la misère et ne dirige plus que des ombres chinoises, compagnie docile s'il en fut et peu coûteuse.
Mais un groupe se forme au milieu de la place; l'on ne prête plus au ténor qu'une atlenlion distraite, les ombres chinoises voient se rompre le cercle de leurs spectateurs; les vendeurs de caramel cessent leurs cris monotones ; les chaises exécutent un quart de conversion : tout se tait.
On a disposé les pupitres, placé la musique ; la bande militaire arrive, on prélude, l'on commence. C'est l'ouverture de Guillaume Tell.
De même que les Italiens ont l'instinct de la musique vocale, de même les Allemands ont l'instinct de la musique instrumentale ; l'ouverture est jouée avec une justesse, un ensemble admirables ; cependant il y manque cette énergie, cet entrain, cette ardeur sauvage que demande impérieusement cette musique révolutionnaire. Tout ce qui rend l'amour, les délices de la vie pastorale, les neiges de la montagne, l'émeraude de la prairie, l'azur du lac, les bruils de clochettes, les fiais parfums alpestres, est exprimé avec un sentiment poétique et profond; mais les accents de révolte et de liberté, l'indignation d'une âme fière opprimée par la tyrannie, toute la partie tumultueuse, bouillonnante de l'œuvre, est rendue d'une façon molle» timorée, évasive en quelque sorte, comme si une censure mystérieuse avait ordonné d'éteindre dans une harmonie efféminée ces bruits de clairons, ces sifflements de flèches, ces grondements sourds d'un peuple qui secoue ses chaînes.
Il seaiblerait qu'on veut ainsi empêcher les Vénitiens de penser que le bonnet de Gessler, le signe de la domination autrichienne devant lequel il faut courber la tête, est toujours implanté au haut de son mât. Les trois mâts de Saint-Marc, avec leur bannière jaune et noire, sont là pour rendre le rapprochement facile, et l'ouverture jouée
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avec plus de vigueur pourrait donner l'idée de renverser i'insigne tyrannique.
L'ouverture terminée, la foule se retire lentement. Il ne reste bientôt plus que de rares promeneurs, que les birrichini, espèces de ruffians, dont le plus honnête commerce est la vente de cigares de contrebande, qui vous poursuivent de leurs propositions suspectes; car, bien qu'on lise encore dans les récits de voyageurs modernes que l'on fait du jour la nuit à Venise, il n'en est pas moins vrai qu'à minuit la Piazza est déserte, et certainement plus solitaire que le boulevard de Gand à la même heure ; ce qui n'empêchera pas les touristes, sur la foi d'anciennes relations qui s'appliquent à des usages tombés en désuétude depuis la chute de la république, de dire pendant cinquante ans encore que la place Saint- Marc fourmille de monde jusqu'au matin.
Cela était vrai quand les appartements qui s'élèvent sur les arcades des Procuraties vieilles et neuves étaient occupés par des banques de pharaon, des redoutes et des casinos, où s'agitait tout ce monde nocturne de nobles, de chevaliers d'industrie et de courtisanes, carnaval perpétuel auquel rien ne manquait, pas même le masque, et dont Casanova de Seingalt a laissé dans ses Mémoires de si curieuses peintures.
Les offices des courtiers de commerce, les boutiques où se vendent les verreries de Murano, les colliers de co* quillages et de corail et les modèles de gondoles, les magasins cl estampes, de cartes et de vues de Venise à l'usage des étrangers, s'étaient fermés les uns après les autres. 11 n'y avait plus d'ouvert que les cafés et les marchands de tabac.
Il était temps de regagner notre gondole, qui nous attendait au débarcadère de la Piazetta, prés de la lanterne de la duchesse de Berry. La lune s'était levée, et rien n'est plus charmant qu'une promenade au clair de lune, le long du grand canal ou de laGiudecca. C'est une satis'
faction romantique dont il n'est guère permis à un voya» geur enthousiaste de la classe spécifiée par Hoffmann de se priver dans une belle et claire nuit d'août. Nous avions encore une autre raison pour errer sur la lagune, à une heure où il eût été plus sage d'aller nous envelopper dans» notre moustiquaire. Qui n'a entendu parler des gondoliers, qui chantent des octaves du Tasse et des barcarolea dans ce patois vénitien si brisé, si zézeyant qu'il semble un balbutiement enfantin? C'est un de ces lieux communs de voyage qu'il est plus maniéré peut-être d'éviter que d'accepter. Les gondoliers ne chantent plus depuis longtemps. Cependant la tradition nest pas encore perdue ; les anciens des traguets gardent au fond de leur mémoire quelque épisode de la Jérusalem délivrée, dont ils ne demandent pas mieux que de se souvenir moyennant une bonne manche et quelques pots de Chypre. Comme les fdles d'Ischia, qui ne revêtent leurs beaux costumes grecâ que pour les Anglais, ils ne déploient leurs mélodies qu'à bon escient et avec accomoa^jnement de guinées :
Aussi, lorsque le soir un chant mélancolique,
Un beau chant alterna comme une flûte antique,
S'en vient saisir votre âmo et vous élève aux cieui.
Vous pensez que ce chant, cet air mélodieux,
Est le reliât naïf de quelque âme plaintive,
Qui ne pouvant, le jour, dans la ville craiiitive,
Épancher à loisir le flot de ses ennuis,
Par la douceur de l'air et la beauté des nuits.
S'abandonne sans peine à la musique toile,
Et, la rame à la main, doucement se console.
Alors, penchant la tête et p-^'ur mieux écouter,
Vous regardez les flots qui viennent de chanter;
Et la gondole passe, et sur les vagues brunes
Son flambeau luit et meurt au milieu des lagunes;
Et vous, toujours tourné vers le point lumineux.
Le cœur toujours rempli de ses cliants savoureux
Qui surnagent encnr sur la vague aplanie.
Vous demandez quelle est cette lente harmonie
Et vers quels bords lointains fuit ce concert charmani
Alors quelque passant vous répond tristement :
« Ce sont lies habitants des lieux froids de l'Euiope,
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île pâles étranrrers que la brume enveloppe.
Oui, sans amoui' chez eux, à grands frais viennent Toir
Si Venise en répand sur ses ondes le soir.
Or, ces liomnips sans cœur comme gens sans famille
Ont acbelé le corps d'une humble et belle fille,
Et pour combler l'orpie avec qnelriues deniers,
Ils font chanter le Tasse aux pauvres gondoliers. »
Malgré ces beaux vers d'Auguste Burbier, et dussionsnous passer aux yeux du bilieux poëte pour de « pâle? étrangers enveloppés de brume, » nous n'avons pas craint de donner quelques écus au vieux Girolamo, raccolé par Antonio, pour qu'il nous jouât entre le ciel et l'eau cette comédie musico-piltoresque, dont nous ne demandons pas mieux que d'être dupe, tout prêt à nous laisser aller à l'enchiuilement préparé par nous-même. Il faut dire aussi, pour circonstance attêimante, que nous n'avions acheté le corps de personne, et que nous étions étendu dans une chaste solitude, sur le vieux tapis de Perse de notre gondole.
Girolamo était un drôle cuivré par le soleil, le hâle de la mer et les nombreuses libations qu'il se permettait pour entretenir la souplesse de son gosier; ayant le chant salé, il était obligé, disait-il, de boire beaucoup ; chaque stance lui faisait l'effet de jambon, de caviar et de boutargue, comme à un chantre rabelaisien.
Quand nous fûmes un peu au large dans ce vaste canal de la Giudecca, qui est presque un bras de mer, à peu près à la iiauteur de l'église des Jésuites, dont la lune argentait la blanche façade, Girolamo, après s'être lubré- (ié les bronches d'une grande rasade, nous chanta d'une voix gutturale, profonde et un peu enrouée, mais qui s'étendait très-loin sur l'eau, avec des portements et des cadences prolongés, à la manière des chanteurs tyroliens, la Biondina in gondoletta, Pronta la gondolettù, et l'épisode dUermmie chez les Bergers.
La première de ces barcaroles est charmante ; Rossini a'a pas dédaigné d'en placer un ou deux couplets dans
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la leçon du chant du Barbier de Séville ; elle peut être considérée à peu près comme le type du genre, air et paroles; les autres ne sont guère que des variations de ce Ùième. 11 serait difficile, pour ne pas dire impossible, de traduire dans une langue formée toutes les mignardises st les charmants diminutifs du dialecte vénitien, il s'agit d'une promenade amoureuse sur l'eau.
« Une jolie blonde, dit la chanson, est montée en gou'^ dole, et de plaisir la pauvrette s'est endormie dans le bateau, sur le bras du gondolier, qui l'éveille de temps à autre ; mais le bercement de la barque a bientôt rendormi la belle enfant. La lune est à moitié cachée dans les uuages, la lagune calmit et le vent est en bonace; seulement une petite brise évente les cheveux de la belle et soulève le voile qui couvre son sein; en contemplant fixement les perfections de son bien, ce beau visage uni, celte bouche et ce sein charmants, le gondolier se sent dans le cœur une folie, un remue-ménage, une espèce de contentement qu'il ne sait comment dire ; il respecte et supporte d'abord un peu de temps ce beau sommeil, quoique l'amour le tente et lui conseille de le troubler. Et doucement, bien doucement, il se laisse couler à côté de la blonde, au fond de la barque ; mais qui pourrait trouver le repos avec le feu pour voisin? A la lin, ennuyé de CG sommeil trop prolongé, il fait de Vinsolent, et n'a certes pas à s'en repentir. « Oh ! mon Dieu, s'écrie-t-il dans sa fatuité naïve, qu'elle a dit et que j'ai fait de belles choses ! Non, jamais de ma vie ni de mes jours je n'ai été aussi heureux. »
Nous avions fait la faute d'emmener notre chanteur avec nous, au lieu de le mettre dans une barque éloignée ou de l'écouter de la rive, car cette musique est plus agréable de loin que de près; mais, plus poète que musicien, îious tenions à entendre les vers.
Dans les octaves du Tasse, Girolamo prenait sa respira lion juste au milieu du vers, et finissait par une espècâ
de trille bizarre destinée sans doute à soutenir la rime et à la faire porter. A distanc'% ce chant rude et fortement accentué prend de l'harmonie, et par sa singularité même vous fait plus do plaisir qujun air d'opéra chanté par Ma rio ou Rubini. il y a des moments de silence, de langueur et d'obscurité, oîi lame semble attendre qu'une mélodie jaillisse du fond de tout ce calme, et la première voix humaine qui s'élève du sein des eaux, le moindre accord de piano qui filtre par les trous d'un balcon, sont accueillis comme des bienfaits.
En débitant son répertoire, Girolamo avait donné a» si fréquentes accolades ù la bouteille, que nous fûmes obligé de descendre pour nous ravitailler, à un cabaret sur les Fondamente délie Zattere. Son pot rempli lui redonna toute sa verve.
Mis en gaieté par l'ingurgitation d'une demi-cruche de vin de Yal-Policella, il se prit à imiter le bruit que font les canards lorsque, surpris dans les marais, ils s'envolent en rasant l'eau et en poussant ces kouan kouan qu'Aristophane ne craindrait pas de traduire en un chœur d'onomatopées dans quelque folle comédie de grenouilles ou d'oiseaux.
A vrai dire,c'était le plus beau morceau de son répertoire ; il faisait le canard à s'y tromper, et Antonio laissait flotter sa rame et riait à se tordre. Girolamo semblait trèsfier de ce talent et y tenir plus qu'à tout le reste. Il imita aussi le sifilemenl des bombes, qu'il avait eu l'occasion d'étudier sur nature pendant le siège. Gomme il simulait avec sa bouche la trajectoire des projectiles et leur chute dans l'eau, ses yeux brillaient singulièrement, et il se redressait avec une certaine fierté. Quoiqu'il n'eût pas dit un mol (|ui eût trait aux événements, car la prudence n'abandonne jamais un Vénitien, il n'était pas difficile de comprendre qu'il y avait pris une part active et passé plus d'une fois dans sa gondole de la poudre et des munitions sous le feu des batteries. Ces bombes qu'il paro*
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(liait si bien, il avait do en voir tomber plus d'une près lie lui.
Du reste, le gouvernement n'a pas cherché à faire si lence sur ces faits accomplis. D'assez nombreuses affiches d'ouvrages ayant trait au siège de Venise tapissent les arcades des Procuraties. Il y a même une espèce de diorama qui représente les principaux événements de l'atti. que et de la défense, (lette tolérance, nous l'avouons, nous a passablement surpris; mais elle tient, dit-o», à une rouerie politique qui veut fnire trouver la domination autrichienne plus douce que le régime absolu des États pontificaux et du royaume de Naples.
Quand on ne connaît pas Venise, et qu'on a lu dans les journaux l'histoire de cc-tte héroïque et longue défense, on s'attend à trouver une ville ravagée, écrasée sous les bombes, avec des tas de décombres et des toits effondrés. A part quelques pierres emportées au palais Labbia et quelques écorchuresde projectiles au dôme et à la façade de San-Geremia, au bout du grand canal, on ne se douterait de rien. Pour voir les ravages du siège, il faut aller lians les îles, autour des fortins et des ouvrages avancés qui protègent cette ville presque imprenable à cause de sa situation au milieu de vastes lagunes peu profondes, ([ui rendent l'approche de la grosse artillerie impossible. Les Autrichiens avaient imaginé des bombes aérostatiques; mais lèvent les faisiit dévier, ou elles s'élevaient Irop haut, éclataient en l'air et ne faisaient de mal à personne ; ces bombes à ballon perdu étaient même devenues un objet d'amusement pour la population, qui les regardait crever dans le ciel comme des pièces d'artifice.
Venise, devant qui a reculé Attila, est restée vierge jjendant quatorze cents ans de toute invasion ; jusqu'au 1797, elle a conservé la forme de république. Frappée de cette terreur sénile qui précipite à leur ruine les États caducs, elle se rendit sans combat à un vainqueur qui, meilleur appréciateur qu'elle de ses ressources et de sa
position, ne croyait pas qu'elle pût être prise et allait passer son chemin. Et depuis, nul doge monté sur le Bucentaure n'a pu célébrer ses fiançailles avec la mer. l>'Adriatique ne porte plus à son doigt d'azur la bague d'oi' de l'épouse, et l'aigle d'Autriche fouille de son bec crochu le flanc du lion ailé de Saint-Marc.
Mais laissons là ces considérations politiques qui sortent de notre cadre, et retournons au Campo-San-Mosé.
La grande affaire, avant de se coucher, c'est la chasse aux zinzares, atroces moustiques qui tourmentent particulièrement les étrangers, sur lesquels ils se jettent avec la volupté qu'un gourmet prend à savourer un mets exotique et curieux. On vend chez les épiciers et les pharmaciens une poudre fumigatoire qu'on fait brûler sur un réchaud, toutes fenêtres fermées, et qui chasse ou étouffe les terribles 'insectes. Nous croyons cette poudre plus désagréable aux hommes qu'aux cousins, et de nomlireuscs cloches sur les mains et le visage nous témoignaient chaque matin de l'inefficacité du remède. Le plus sage est de ne pas mettre de lumière près de son lit et de s'envelopper bien hermétiquement dans la gaze du moustiquaire. Heureusement nous avons une peau méridionale, tannée par l'air, hàlée par les voyages, qui rebute les trompes et les scies de ces buveurs de sang nocturnes; mais il y a des gens à épidermes plus délicats, à qui ils font subir de véritables supplices. La peau rougit, .'e couvre de pustules; le visage enfle sous ces pustules venimeuses, qui causent d'insupportables démangeaisons que les ongles et l'alcali n'apaisent pas toujours. Nous avons vu chez certaines personnes la fièvre suivre ces nuits infernales; il suffit, pour ne pas fermer l'œil de la nuit, d'enfermer avec soi un de ces monstres bourdonnants; mais nous étions déjà acclimaté.
L'on parle beaucoup du silence de Venise ; mais ce n'est pas près d'un traghet qu'il faut se loger pour trouver cette assertion vraie. C'étaient, sous notre fe-
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nêtre, des chuchotements, des rires, des éclats de voi*, des chants, un remue-ménage perpétuel qui ne s'arrêtaient qu'à deux heures du matin. Les gondoliers, qui dorment le jour en attendant la pratique, sont la nuil éveillés comme des chats, et tiennent leurs conciliabules, qui ne sont guère moins bruyants, sous l'arche de quel que pont ou sur les marches de quelque débarcadère. Nous avions le débarcadère et le pont. Assis sur un degré de marbre ou sur la poupe de leur gondole, ils mangenl des fruits de mer, boivent du vin du Frioul, et soupent gaiement à la lueur des étoiles et des petites lampes allumées à l'angle des rues, devant les niches des madones. Quelques-uns de leurs amis, vagabonds voluptueux, qui ont pour alcôves le porche des églises et pour matelas ies grandes dalles chauffées par le soleil de la journée, viennent se 'joindre à eux et augmentent le sabbat. Aioutez-y quelques jolies servantes profitant du sommeil de leurs maîtresses pour aller retrouver quelque grand drôle à la peau bistrée, au bonnet chioggiote, à la veste de toile de Perse, faisant trimballer sur sa poitrine plus d'amulettes qu'un sauvage n'a de tours de graines d'Amérique et de rassade, et dont les voix de contralto, tour à tour glapissantes et graves, se répandent en flots d'inta rissable babil a'vec cette sonorité particulière aux idiomes du Midi, et vous aurez une idée succincte du silence de Venise*
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L*ARSENAL, FUSiriS
îl faisait beau, et la fantaisie nous prit, voyant la gaieté du ciel, d'aller déjeuner au port Franc, dans l'Ile (le Sainl-Georges-Majeur, et, par la mémo occasion, de visiter la belle église de Palladio, dont le clocher rouge fait si bon effet sur la lagune. La façade a été un peu retouchée par Scamozzi; l'intérieur renferme, outre l'accompagnement obligé d'énormes tableaux de Tintoret, ce robuste ouvrier qui a peint des arpents de chefs-d'œuvre, de colonnes de marbre grec, d'autels dorés, de statues en pierre, en bronze, un admirable chœur en menuiserie sculptée, représentant différentes scènes de la vie de saint Benoît, qui nous a rappelé les merveilleuses sculptures en bois de Berruguete, dans les cathédrales espagnoles. Ce beau morceau a été fouillé avec un art charmant et une patience inouïe par Albert ,1e Brûle, un de ces talents qui passent inconnus dans la superfélation de génies, produits des siècles qui nous ont précédés, et dont la mémoire humaine ne peut plus se charger. Une jolie statuette de bronze, placée sur la balustrade du chœur, è droite en venant du porche, et représentant saint Georges, offre cette singularité d'être le porh^ait le plus ressem blant qu'on ait jamais fait de lord Byron. Cette porlrai
ture par anticipation, et pour ainsi dire prophétique, nous a frappé vivement. On ne saurait d'ailleurs rien voir de plus élégant, de plus dédaigneusement aristocratique, de plus anglais, en un mot, que cette tête de saint grec, dont la lèvre est contractée par le sneer du poëîe de do.i Juan.
Nous ne savons si le noble lord, qui a longtemps liaoilé Venise et qui a dû nécessairement visiler léglise de ^aint-Georges-Majeur, a remarqué comme nous celle resseniblance vraiment unique, et qui sans doute l'aurait flatté.
. Derrière l'église, bâtie à la pointe de l'Ile qui regarelii, la Piazzetta et où les Autrichiens ont établi une batterie de canons, s'étendent les bâtiments de l'Entrepôt et les bassins du port Franc. On traverse, après qu'on a franchi une porte gardée par des douaniers, des cours entourées d'arcades assez élevées et remplies de cultures négligées, et l'on arrive à une espèce de cabaret et d'osteria, rendezvous des marins et des gondoliers, qui savourent là les douceurs de boire du vin exempt de droits, à peu près comme les ouvriers de Paris vont s'enivrer hors barrière. Le cabaret est toujours encombré de monde, et les consommateurs se répandent au dehors sur des bancs, autour de tables de bois à qui l'ombre de l'église sert de tonnelle. Des faquins poussant des brouettes chargées de ballots circulent au milieu des buveurs, qu'ils lorgnent d'un air d'envie et près desquels ils viendront s'asseoir lorsqu'ils auront gagné les quelques sous nécessaires à ces frugales orgies.
En face du cabaret, un grand magasin vide, voûté en casemate et blanchi à la chaux, dont les fenêtres grillées donnent sur une ruelle déserte, sert de refuge aux gens que fatiguerait la gaieté un peu turbulente du dehors et aux ( ouples d'amants qui recherchent la solitude.
On vous sert là des rougets de l'Adriatique (/r/Vy/i), si appétissants, si vermeils, d'une nuance si fraîche et si
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?ivnce, qu'on 'ies iiiaai;orail rien que pour le {ilai^ir cl • la couleur, ne fussent-ils pas, comme ils soiii «.m ciiol, les meilleurs du monde; des poches du raisin, un pot devin de Chypre et du café composent un déjeuner exquis dans sa simplicité, et, si le hasard vous fait mettre la main sur un hon cigare de la Havane, que vous fumez au fond de votre gondole en revenant vers la rive dei Schirvoni, nous ne voyons pas trop ce qui peut manquer à voire bonheur, pour peu que vous ayez reçu la veille de bonnes lettres de France.
11 est de bonne heure, et, avant d'aller à Fusine, nous aurons le temps de visiter l'Arsenal, non pas à l'intérieur, curiosité défendue maintenant; mais nous pourrons, ce qui nous intéresse plus que de voir des faisceaux de fusils et des navires en construction, admirer à l'intérieur des lions du Pirée, trophées conquis par Morosini dans la guerre du Péloponése.
Les deux colosses en marbre pentélique sont dénués de cette vérité zoologique que Barye leur eût donnée sans doute ; mais ils ont quelque chose de si fier, de si grandiose, de si divin, si ce mot peut s'appliquer à des animaux, qu'ils produisent une impression profonde. Leur blancheur dorée se détache admirablement sur la façade rouge de l'Arsenal, composée d'un portique peuplé de statues de mérite pourtant, que ce terrible voisinage fait ressembler à des poupées, et de deux tourelles de briques rouges crénelées et ourlées de pierres, comme les maisons de la place Royale de Paris. Trophées d'un^ défaite, mais gardant toujours leur mine hautaine et superbe, ces lions ont l'air de se souvenir, dans la ville de Saint-Marc, de la Minerve antique ; et le grand Gœthe les a célébrés par une épigramme que nous traduisons ici, en demandant pardon de substituer nos vers chétifs aux rhylhmes olympiens du Jupiter de \A'eimar :
Driix grands lions rapiioités de l'Aliique^ Font eiitinelle aux murs de rAr?en;il, rai-ibli-ment, et près du couple auti([U8, Tout ist petit, porte, lour et canal.
Ils scuibiont faits pour le cliar de Cybéle, Tani ils sunt 11ers, et la mère des di> iix Yowdr;iil au joug ployer leur COU rfhclie, Si piiui- la terre elle quittait les cieux.
Mais maintenant ils garden! la pot rue, Tristes, sans gloire, et l'on entend iri Miauler oartoul le chat ailé moderne, Que poiu" patron Venise s'est choisi i
Cet Arsenal, avec ses immenses bassins, ses chantier» couverts, dans lesquels une galère pouvait, dit-on, être construite, gréée, équipée et lancée à la mer en un jour, nous a rappelé, pour le morne abandon, celui de Carthagène en Espagne, si actif au temps de l'invincible Armada. C'était de là que partaient les flottés qui allaient conquérir Corfou, Zante, Chypre, Athènes, toutes ces riches et belles îles de l'Archipel ; mais alors Venise était Venise, et le lion de Saint-Marc, aujourd'hui morne et diffamé, avait ongles et dents comme les plus farouches monstres héraldiques, et, malgré l'épigramme de Goethe, faisait sur les blasons une figure superbe et triomphante.
Notre excursion à Fusine exigeait deux rameurs ; un compagnon d'Antonio s'adjoignit à lui. On emporta même un bout de voile pour s'aider du vent, qui était favorable.
Nous passâmes entre Saint-Georges et la pointe de l:^ Giudecca, que nous longeâmes extérieurement, rasn; ' ses courtils et ses jardins pleins de vignes et d'aibivs fruitiers, et nous entrâmes dans la lagune proprement dite.
Le ciel était parfaitement pur, et la lumière si vive, que l'eau resplendissait comme une nappe d'argent et que l'on ne pouvait distinguer les limites de l'horizon du côté de la mer. Les iles auparaissaient comme de petites
taches brunes, et les barques éloignées semblaient voguer en plein ciel. Il fallait réellement la puissance du raisonnement pour se persuader qu'elles ne flottaient pas en l'air. L'œil seul s'y serait trompé à coup sûr. Le viaduc du chemin de fer, gigantesque ouvrage qui rejoint Venise à la terre ferme et que nous découvrions de loin sur la droite, offrait un singulier effet de mimge. Ses nombreuses arcades, répétées par l'eau bleue et calme, ave*, l'exactitude de la glace la plus pure, formaient des cercle^ parfaits et ressemblaient à ces bizarres portes chinoises ontiérement rondes, qu'on voit sur les paravents ; en sorte que la fantaisie architecturale da Pékin paraissait avoir bâti cette chimérique avenue pour la ville des doges, dont la silhouette, dentelée de nombreux clochers et dominée par le Campanile surmonté de son ange d'or, se présentait par le tïanc d'une façon imprévue et pittoresque.
Après avoir dépassé un îlot fortifié ayant à sa pointe une charmante statue de madone et un factionnaire autrichien fort laid, nous suivîmes un de ces canaux tracés dans la lagune par une double allée de pieux qui indiquent les passages où l'eau est suffisamment profonde ; car la lagune est une espèce de marais salin que le flux et le reflux empêchent de stagner, mais qui n'a guère plus de trois ou quatre pieds d'eau, excepté dans certaines lignes creusées par la nature ou par l'homme, et que désignent les poteaux dont nous avons parlé. (}uelques-uns de ces poteaux portent à leur sommet de petites chapelles en miniature, des diptyques grossiers fabriqués par la piété des matelots et qui renferment des images et des statuettes de la Madone. La gracieuse protectrice que la litanie appelle Stella Maris, l'étoile de la mer, est là au milieu de son élément. Ces madones dans l'eau ont quelque chose de touchant. Assurément la divinité est présente partout, et sa protection descend du ciel aussi vite qu'elle s'élève de la mer; mais ".ette pieuse crédulité
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d'un secours plus immédiat, la protectrice étant transportée au milieu du péril, a quelque chose (l'enftnlin, de charmant et de poétique. Nous aimons beaucoup les madones vénitiennes rongées par la vapeur saline et fouettées par l'aile du goéland qui passe, et nous leur disons volontiers : Ave, Maria, (jratià jilenn.
La ligne bleue des montagnes Euganéennes se dessinait vaguement devant nous sur le bleu tendre du ciel, plutôt comme une veine d'un azur plus foncé que comme une réalité terrestre.
Les arbres et les maisons de la rive, que l'on apercevait déjà, semblaient, à cause de la déclivité de la mer, plonger dans l'eau jusqu'aux genoux, et les clochers rouges des îlots, diminutifs du Campanile, qui a l'air du burgrave de cett<' génération de clochers, paraissaient jaillir immédiatement du flot comme de grandes branches de c«rail.
Une terre basse, couverte de végétations confuses, était devant nous. Nous sautâmes hors de la gondole. Nous étions arrivé à Fusine.
C'est à Fusine qu'aboutissent les canaux de la Brenta, où Venise venait chercher sa provision d'eau avant que les puits artésiens, forés par M. Degousée avec lui rare bonheur, lui fournissent abondamment, pour remplir ses citernes, une eau claire, limpide et quelquefois gazeuse, comme celle dont nous bûmes un verre prés du couvent des pères Capucins, à la Giudecca
Les ravages de la guerre ne sont pas encore réparés à Fusine : quelques maisons éventrées par les boulets, effondrées par les boml)es, tachent de leurs pans de murs blancs la végétation luxuriante, comme des ossements oubliés sur un champ de bataille. Une petite chapelle rustique est intacte, soit (|u'on l'ait respectée dans la lutte, soit que la demeure de Dieu ait été remise en état avant celle des hommes.
Cette terre grasse, humide, imprégnée de sels marins,
épaissie parles détritus végétaux, chauffée pai un soleil vivifiant, fait pulluler dans l'abniulon et la solitude toute une flore inculte de ces charmantes plantes qu on appelle mauvaises herhes, parce quelles sont libres. C'est en petit nue forêt vierge ; la folle avoine balance au bord des fossés son épi barbelé, la ciguë agite au-dessus d'une toulTe d'orties sf»s ombelles d'un blanc verdâtre, la mauve sauvage étale ses feuilles frisées et ses fleurs d'un rose pâl? }c liseron accroi he aux branches des ronces sa clochette aigenlée ; au milieu du gazon qui vous monte aux genoux scuitillent com)ne des étincelles mille fleurettes innomées, paillettes d'or, d'azur ou de pourpre jetées là par le grand coloriste pour lompre la teinte uniforme du vert. Sur le bord des canaux, le nénuphar déploie ses larges cœurs visqueux et soulève ses fleui's jaunes, la sagittaire f iit trembler son fer de lance au vent, la salicaire aux feuilles de saule incline ses épis pourprés, liris brandit ses poignards glauques, les roseaux rubannés, les joncs fleuris s'enchevêtrent dans un désordre touffu et pittoresque. Des ^ure.'Ux, des coudriers, des arbustes et de& arbres que personne n'élague jettent leur ombre criblée de soleil sur ce plantureux fouillis.
Des lézards, vifs, alertes, frétillant de la queue, traversent comme la flèche l'étroit sentier où la rainette se tapir, dans l'ornière pleine d'eau de pluie. Des chœurs de grenouilles font le plongeon à votre passage, d'un saut simultané, sous les herbes de la Bi-enta. Une belle couleuvre d'eau, pendant que nous longions le canal, s'y livrait sans frayeur aux plus gracieuses évolutions. Elle ttageait rapidement, la tète haute, faisant onduler son corps souple, éclair de saphir traversant l'eau argentée ; elle semblait une reine se jouant dans son domaine et s'inquiétant fort peu de notre présence. A peine jeta-tellc sur nous un regard distrait de ses yeux de pierrerie, et ce regard signifiait : w Que vient faire ici cet intrus? » C'est la première fois de notre vie qu'un reptile nous ait
semblé joli. Peut-être celte charmante couleuvre descendait-elle en ligne courbe du sèment qui séduisit Eve par. la grâce de ses spirales, l'éclat de ses couleurs et l'élo-* quence de ses discours. En repassant, nous la retrouvâmes à la même place, paradant comme une coquette ei ■ faisant des mines de Célimène le long du rivage pour^ mendier un regard, ou ce qui est plus probable, pour at-s tirer un amoureux timide tapi sous le cresson ou dans les^ roseaux. |
Des écluses et des barrages, motifs d'accidents pitto- s resques, retiennent les eaux de distance en distance, be^ légers arcs de brique, qui servent à la fois de contreforts et de ponts, traversent fréquemment le canal, mais tout cela chancelant, à demi ruiné, envahi par la végétation qui se glisse à la place de la pierre ou de la brique, qui tombe, déjà à moitié repris par la nature, si prompte à effacer les ouvrages de l'homme, qu'elle supporte plutôt qu'elle ne l'accepte. Cet abandon est regrettable au point de vue de l'ingénieur, mais à celui du poète et du peintre il ne l'est pas du tout ; si les mousses rongent les revêtements, si les plantes pariétaires disjoignent les murs, si les joncs finissent par encombrer les canaux, cela fait bien dans le paysage.
Ce (ioin inculte de Fusine nous fit un extrême plaisir et nous est resté gravé dans la tête beaucoup plus nettement que des sites qui le méritent davantage. En fermant les yeux, nous voyons encore, dans la chambre noire du souvenir, quoique un an déjà nous sépare de cette impression, les nervures des feuilles, les ombres des arbres portées sur le chemin, les mouches à miel se roulant dans le calice des althreas, mille petits détails insignifiants d'une netteté parfaite.
Probablement cet effet agréable de fraîcheur et de solitude tenait à notre séjour dequebiues semaines à Venise où l'on ne voit, comme nous l'avons déjà dit, que du marbre, du ciel et de l'eau. Las peut-être sans nous en aper-
cevoir de glisser en gondole sur l'eau, ou, à pied, sur les dalles polies de la place Saint-Marc, nous éprouvions une joie secrète à fouler le sein nu de la mère de Cybèle. Saturé d'art, de statues, de tableaux, de palais, ivre du géni« de l'homme, nous étions porté, par un mouvement di réaction en faveur de la nalure, à trouver charmant ca bout de terre abandonné à la luxuriance d'une végétation folle ; nous qui respectons la vie à ce point de ne pas cueillir une fleur, nous avions arraché des masses de feuillage et d'énormes bouquets pour les rapporter au campo San-Mosé.
En revenant, le gondolier nous fit passer par des rues d'eau que nous ne connaissions pas encore. Les villes en décadence sont comme les corps qui meurent : la vie, réfugiée au cœur, abandonne peu à peu les extrémités; des rues se dépeuplent, des quartiers deviennent solitaires, le sang n'a plus la force d'aller jusqu'au bout des veines. L'entrée de Venise, en venant de Fusine, est d'une mélancolie navrante. Quelques rares bateaux, apportant des denrées déterre ferme, glissent silencieusement sur l'eau endormie le long des maisons désertes. Des palais d'une architecture charmante n'ont plus de fenêtres, et les baies en sont fermées par des planches grossièrement posées en travers ; le crépi des maisons abandonnées s'é- '' caille, la mousse étend ses tapis verts sur les assises inférieures, les coquillages et les plantes marines s'incrustent aux escaliers d'eau, que le crabe monte seul aujourd'hui.
Aux fenêtres des rares maisons habitées pendent des loques, des guenilles, des linges à sécher, indiquant seuls la vie des pauvres ménages réfugiés là.
Çà et là une grille magnifiquement travaillée, un balcon à rinceaux compliqués, un blason fruste, des colonnettes de marbre, un mascaron, une coi'niche à sculpture dans une muraille lézardée, noircie, ravinée par la pluie, dégradée par l'incurie révèlent une ancienne splendeur, le
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palais d'unii /amille patricienne éteinte ou tombéti dans la misère.
A mesure qu'on avance, cette impression lâcheuse se dissipe, la vie renaît peu à peu, et l'on se retrouve avec plaisir dans l'animation du grand c inal ou de la place Saint-Marc.
I.e temps nous avait semblé court à Fusine ; il était déjà l'heure du diner. Les crabes, qui pullulent dans les canaux, commençaient à élever au-des!?us de la ligne tracée par l'eau au pied des maisons leur corps hideux et leurs pinces crochues, manœuvre qu'ils exécutent tous les jours, à six heures du soir, avec une ponctualité de chronomèlre.
Nous allâmes diner ce jour-là au campo San-Gallo, place située derrière la Piazza, dans un gasthoff allemand, où nous nous reposions des vini nostrani, noirs comme du jus de mûre, par mie chope de bière de Munich.
Nous prenions là notre réfection en plein air, sous unfe tente rayée de bandes blanches et safranées, côte à côte avec des peintres français, des artistes allemands et de& officiers autrichiens, petits jeunes gens blonds, minces, bien sanglés dans d'élégants uniformes, très-polis, trèsbien élevés, à la physionomie de Werther, et n'ayant nullement les manières soldatesques ; la conversation était généralement esthétique, interrompue çà et là par une de ces plaisanteries compliquées et laborieuses, souvenirs d'iéna, de Bonn ou d'Heidelberg. la casquette penchée de la maison-moussue reparaissait sous le shako du militaire.
Au milieu du campo s'élevait uiïe margelle de citerne, où les femmes du voisinage et les porteuses d'eau styriennes venaient puiser à de certaines heures ; au fond, il y avait une petite église bbisonnée aux armes du patriarche de Venise, et dont la porte, fermée par un ride.ui rouge, mêlait de vagues parfums d'encens aux fumées de
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la cuisine du gasthoff,el des rumeurs de prières et d'orgue aux discussions d'art et de philosophie. De temps à autre, quelques vieilles, la tête ensevelie dans une baiite noire, comme des chauves-souris encapuchonnées de leurs ailes, s'y engoufraient en soulevant la portière.
De jeunes filles coiffées en cheveux, drapées de châles i bariolage éclatant, passaient, l'éventail à la main, le sou- I ire aux lèvres, repoussant gentiment du pied les volants leslonnés de leur jupe, et, au lieu d'enti-er dans l'église, prenaient la petite ruelle qui conduit du campo San-Gallo à la Piazza. Elles entreront à l'église plus lard, lorsqu'il ne leur restera plus que Dieu à aimer, Dieu, cette dernière passion des femmes.
Il passait aussi de bons gros ecclésiastiques à figure honnête et réjouie, se rendant au salut ou à quelque office du soir. Ils portaient des bas violets comme des évèques et des ceintures rouges comme des cardinaux, ce qui est, dit-on, un privilège duquartier de Saint-Marc, métropole patriarcale.
En face du gasthoff, une maison de modeste apparence se faisait remarquer par une plaque de marbre chargée d'une inscription latine. C'est dans cette maison qu'est mortCanova. L'inscription est belle et touchante, et iious ne pouvons résister au plaisir de la rapporter ici : Has œcles Francesconiorum quas lautioribiix hof^pitiis oh veleris amicitiœ candirem prœtiderat, Cdnova, sculpliirce facile princeps, sapremo halUu consecravit. Ce qui peut se traduire ainsi en faveur des femmes qui ne savent pas le latin et des hommes qui l'ont oublié : « Cette maison desErancesconi, qu'il avait préférée à des hospitalités plus somptueuses, à cau>e de la candeur d'une ancienne amitié, Canova, facilement prince de la sculpture, l'a consacrée par son dernier soiipii'. »
Pardon de ce français un peu barbare, mais qui du moins rend avec exaclilude la l'orme lapidaire de. l'inscription. Ce ji'est pas ici lo lieu de parler plus au long
de Canova, qui débuta à Venise par l'exposition de son groupe de Dédale et d'Icare à la Sensa (fête de l'Ascension), élève encore obscur du sculpteur Toretti. Nous aurons occasion de revenir sur ses ouvrages à Rome et à Florence.
A cette maison Francesconi, si noblement px'éférée à des palais, se rattache ^our nous un souvenir puéiil ; dans la vie vraie, le comique côtoie le touchant. Le petit chien du logis, qui allait prendre ses ébats sur le campo ou dans les ruelles voisines, revenait à cette heure, celle du repas probablement, et trouvait souvent la porte fermée. Il aboyait piteusement sur le seuil, mais parfois on ne lui ouvrait pas, soit que les servantes, distraites, ne l'entendissent pas, soit qu'on voulût ainsi !e mettre en pénitence. Un jour, touché de sa peine, nous allâmes tirer pour lui le cordon de la sonnette, et nous rassîmes à notre table. Une fille parut fort étonnée de ne voir personne, et le chien rentra, la queue basse, rampant à demi sur le ventre, comme un chien en faute qu'il était.
Il n'oublia pas ce service, et, chaque fois qu'il se trouvait dans le même cas, il nous regardait d'un air mélancolique et suppliant, auquel il n'était pas possible de résister. Un accord tacite s'établit entre le quadrupède et le bipède. Il noue gratifia:it d'un regard aimable et d'un frétillement de queue, moyennant une redevance d'un coup de sonnette. C'est ainsi que nous nous trouvâmes lié avec l'honnête chien de la maison Francesconi, et que son souvenir s'embrouille dans notre tête avec celui de Canova.
Après avoir dépêché notre modeste repas, composé d'une soupe aux poux de mer, d'un bifteck de veau, l'on n'en mange pas d'autres en Italie, d'un pasticcio de polenta et de zucchette farcies, pris notre tasse de café à Florian et lu le Journal des Débats, le seul journal français permis dans les États despotiques, ne voyant rien d'intéressant sur les affiches de théâtre qui tapissent les
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arcades des Procuraties, nous nous mîmes à courir les rues au hasard, ce qui est la meilleure manière d'entrer dans la vie familière des peuples ; car les livres ne parlent guère que des monuments et des cJioses remarquables, laissant de côté tous les détails caractéristiques et ces mille et une différences presque inperceptibles, mais qui vous avertissent k chaque instant qu'on a changé de pays.
Une grande pancarte placée au fond de la place Saint- Marc et sur l'angle du palais ducal, près du pont de la Paille, où tout Venise passe pour s'aller promener sur la rive des Esclavons, promettait, avec des lettres gigantesques et des enluminures féroces, un spectacle incroyable et mirifique. L'affiche seule affriandait ! C'était un grand lùimodrame dans le genre de ceux que l'on joue chez nous au cirque Olympique, et que composent ces illustres annalistes Laloue et Labrousse, les historiographes à poudre et à canon de l'épopée impériale : Napoléon en Egypte ! Mais le prodigieux du spectacle consistait en une danse pyrrhique dansée par toute l'armée française autour du premier consul. Voyez-vous d'ici l'armée française et l'Institut dansant une pyrrhique autour du Bonaparte d'Auguste Barbier !
0 Corse à cheveux plats...
Un dessin d'un goût barbare accompagnait l'affiche. Bonaparte, dans le rigide costume des guides, recevait les ulémas du Caire, humblement prosternés dans leur^cafetans, et des Turcs en pelisses sibériennes lui offraient, selon l'usage antique, les clefs du Caire sur des plats à barbe; un état-major, culotté de pantalons soutachés d'agréments en or fin et chaussé de botte à la Souvarow, se tenait derrière le général en chef. Entre les créneaux des tours, on voyait passer des nègres faisant sentinelle, l'œil hagard. Cette enluminure rappelait vaguement, par la sauvagerie du dessin et la crudité gothique de la cou-
leur, les imageries d Épiaal et les planches des quatre fils Aymon dans les éditions de la bibliothèque bleue.
Nous ne manquâmes pas, bien entendu, de no'js rendre à ce spectacle. A huit heures du soir, heure annoncée pour la représentation, nous prîmes notre gondole. La gondole est, on lo sait, la voiture de Venise, où l'on marche non à pied, mais à eau. La chose se jouait au Théàfre Malibran. Étendu sur les coussins de cuir noir frisé de notre gondole, nous étions emporté sur les canaux pat deux rames vigoureuses, agréable façon de voyager. L? soleil était couché, nous allions sur une eau noire comnif une eau de Léthé. De temps à autre, au passage des ponts, des lanternes à gaz lançaient de brusques éclairs qui moiraient le canal de lumière; puis, le passage tourné le noir recommençait et nous nous replongions dans l'ombre, ombre de la nuit, ombre de l'eau, frôlant les palais d'où tant de sombres histoires se sont envolées, d'où les grandes familles inscrites sur le livre d'or de la Bérénissime république sont parties pour l'éternel et dernier voyage de la tombe.
Enfin notre gondole aborda. Les barcarols levèrent la rame, et on nous amarra à un anneau scellé dans la berge. Une longue file de gondoles, proccssionnellement rangées, attendait les spectateurs. Nous sortîmes et traversâmes le pont qui conduit au Théâtre-Malibran. Ces voitures d'eau remisées sous un pont font un singulier effet, car ce n'est pas l'habitude que nous allions à l'Opéra ou au Cirque en bateau.
On pénétré au théâtre par un long corridor voûté, qui ressemble, pour la splendeur, au passage Radziwill. Des quinquets naïfs accrochés à la muraille donnent quelque jour à cet étroit boyau. Nous primes une entrée et l'on nous renvoya à un autre bureau ; car prendre sa place est une longue opér;)tiun, et l'on passe par plusieurs étamines de bureaux avant d'entrer dans sa loge. Le premier bmcau donne un droit brut, le second bureau fournit, U
désignation spéciale. Muni du suprême et sacramentel billet, nousentiànies dans notre loge. En Italie, la disposition des loges est autre que chez nous. Les banquettes, au lieu d'être en face, sont de côté, à peu près conime dans les omnibus, la gauche réservée aux femmes ou aux gens considérables à qui l'on veut faire honneur ou politesse.
La salle était fort obscure, et nous voyions s'agiter audessous de nous, au parterre et à l'orchestre, un tumulte de têtes dont on discernait vaguement la silhouette. Une chambre noire avec son microcosme bizarre en peut donner l'idée, (lelfe obscurité provenait de l'absence de lustre, le plafond étant vide et le parterre voyant la pièce à la pure lueur des étoiles et siib Jove crudo. Nous avons déjà raconté cette disposition à propos du théâtre de Milan, et nous n'y reviendrons pas. La rampe suffit pour éclairer les acteurs, et, de fait, pourvu que la scène soit éclairée, c'est assez. Une salle obscure a en soi quelque chose de plus mystérieux et de plus fantastique, et empêche l'attention de s'égarer sur les femmes, sur les toilettes et sur les incidents de la salle Moins on voit dans la salle, plus on est spectateur de la scène.
Un officier français est tombé au pouvoir des gens de Uourad-Bey et enfermé dans le séiail ; mais conmieil est Français, (\\x"\\ est officier et qu'il a vingt ans, il a bientôt mis à la brochette le cœur de toutes les femmes Les Zoraïdes et les Zulmé le protègent. Cependant la discorde esf au camp d'Agramant : les uns veulent rendre la ville. lea autres veulent guerroyer. Grande dispute au sérail. Des drôles coiffés de turbans, et qui semblent avoir plongt leurs têtes dans des moules à pâtisserie, paradent eljurent de venger Mahomet. Les muftis, les bras croisés sur la poitrine, viennent prêcher la guerre samte. La perte du général en chef de l'armée française est arrêtée : c'est un musulman de la plus belle espèce, la ceinture chargée de yatagans et de candjiars, qui prend sur lui la sinistre
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besogne. Un idiot d'eunuque, goinfre voluptueux et poltron, traverse l'action.
A l'acte suivant, nous sommes dans le camp français Bonaparte paraît avec un formidable état-major. C'est le premier consul dé<;uisé. en empereur, par un anachronisme permis à VenisP. 11 est encadré dans de hautes bottes, les mains derrière le dos, le gilet transformé en tabatière historique. 11 donne des ordres, déploie des cartes et pince familièrement l'oreille des véliles Là-dessus arrive le musulman avec sa longue barbe pour lui remettre un placet; mais voilà qu'il lève sur le général un couteau de trois pieds pour l'assassiner, comme on fit au vainqueur de Ptolémaïs, à Kléber. Heureusement qu'on arrête l'assassin. Bonaparte lui pardonne et se l'attache par une longue harangue en charabia, débitée d'un ton pindarique. Le musulman moustachu et barbu jure de mourir pour le général en chef, et la bataille commence.
Les faubourgs brûlent, la ville brûle, le sérail brûle, jamais on ne vit un tel incendie. Les muftis pleurent les bras toujours croisés, et les soldats quittant les armes pleurent sous leurs moules à pâtisserie. Il n'y a que les femmes vêtues d'écharpes légères qui ne pleurent pas. En Egypte, ce sont les femmes qui sont les hommes. L'officier français sort d'une malle où l'amour l'avait caché, il prend le sérail, il combat le sultan Mourad Bey, et il triomphe sur toute la ligne à tranchant et à pointe et dans la grande lutte du drapeau. Enfin, Bonaparte arrive, suivi de l'inévitable élat-major, il pardonne à tout le monde, lève les yeux au ciel et prend une prise de tabac, pensant au grand Frédéric qui n'est plus et au 1 8 brumaire qui n'est pas encore.
Là-dessus, l'armée française ne se sent pas de joie, et danse, ainsi que le dit le programme, une pyrrhique flamboyante autour de son général. Le tambour bat la diane, les fusils se fleurissent de bouquets, et tout le monde exulte de joie. l'our terminer la fête, dos tambours
goguenards chantent un refrain patriotique que l'enthousiasme de la salle fait bisser, et la toile toaibe.
Nous avons oublié de dire que ce sont les soldats hongrois, en veste blanche et en pantalon bleu, qui figurent l'armée française, pour plus de fidélité historique.
Nous regagnâmes notre gondole et nous allâmes faire un loui sur la Piazzelta au clair de la lune.
Le théâtre San-Benetto ou San-Gallo promettait une troupe lyrique pour la saison d'automne, mais nous étions partis de Venise avant l'arrivée de la troupe. Lu Fenica était fermée comm^ 'n S'-ala de Milan,
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LES BEAUX-ARTS
A rentrée da grand canal, à côté de la blanche église lie la Sainte et en face des maisons ronges du canipo de Saint-Vital, point do vne illnstré par le chef-d'œuvre de Canaletto, s'élève l'Académie des Beanx-Arts, où, par les soins dn fon comte Léopold Cicognara, ont été réunis un grand nombre de trésors de l'école vénitienne.
L'architecture de la façade est de Giorgio Massari, et le statuaire Giacarelli a sculpté la Minerve assise sur un lion qui décore l'altique. Ce morceau nous plaît médiocrement. La Minerve est une grosse fiile plastronnée d'appas robustes, qui ne ressemble nullement à l'idéal figure sortie tout armée du cerveau de Jupiter. Sa monture, traitée dans le style bonasse des lions en perruques à la Louis XIV et tenant une boule sous la patte, qu'on voit sur la terrasse des Tuileries, a l'air un peu caniche parmi cette foule de lions lampassés, ongles, ailés, armés, nimbés, de tournure farouche et de prestance héraldique qui accompagnent saint Marc sur tous les édifices de Venise. Peut-être cet honnête lion ne veut-il pas effrayer les visiteurs par une mine trop truculente et se fait-il bénin de parti pris.
Quand on pense à l'école vénitienne, trois noms se pré-
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sentent invinciblement à l'esprit : Titien, Paul Véronèse, Tinloret. Us semblent être éclos subitement de l'azur des mers sous un cbaud rayon de soleil, comme des fleurs spontanées. A côté d'eux viennent se placer Jean Bellin et Giorgione, et c'est tout. Nous parlons ici du public et des amateurs ordinaires qui n'ont point vu l'Italie et fait nue étude spéciale des peintures de Venise. Il existe pour- *ant toute une série d'artistes presque inconnus, mais admirables, qui ont précédé les grands noms que nous avons cités, comme l'aurore devance le jour, moins brillante, mais plus tendre, plus fraîche. Ces gothiques Vénitiens, à toute la finesse naïve, à toute l'onction, à toute la suavité de Giotto, de Perugin ou d'Hemling, joignent une élégance, une beauté et une richesse de couleur que ceux-ci n'atteignirent jamais. Chose singulière, les tableaux des coloristes ont presque tous poussé au noir, l'harmonie des teintes s'est perdue sous des vernis fumeux; les glacis se sont envolés, les préparations de l'ébauche ont passé à travers les couches supérieures, tandis que les œuvres des dessinateurs, avec leur faire timide et minutieux, leur absence d'empâtement, leur ton local tout simple, gardent un éclat et une jeunesse incomparables. Ces panneaux et ces toiles, antérieurs, souvent de plus de cent ans, aux cadres célèbres, semblent, n'était leur style qui les date, achevés d'hier; ils ont encore toute la fleur de leur nouveauté : les siècles y ont passé sans laisser de traces. Pas une seule retouche, pas un repeint. Cela vient-il de ce que les couleurs employées étaient plus pures, la chimie n'étant pas assez avancée pour les sophistiquer ou en inventer de nouvelles d'un «ffet incertain et d'une durée problématique? ou bien les tons, laissés presque vierges comme dans l'enluminure, ont-ils gardé la même valeur que sur la palette? C'est ce que nous ne déciderons pas ; mais cette remarque, plus sensible ici, peut s'appliquer à toutes les écoles qui ont précédé ce qu'on appelle la renaissance de l'art. Plus im
lableau est ancien, mieux il esjt conservé : un Van Eyck est plus frais qu'un Van Dyck, un André Mantegna qu'un Raphaël, et un Antoine de Murano qu un Tintoret. La même différence a lieu aussi pour les fresques : les plus n)odernes sont les.plus délabrées.
Nous étions préparé, en quelque sorte, par les cliefsd'œuvre répandus dans les galeries de France, d'Espagne, d'Angleterre, de Belgique et de Hollande, aux merveilles de Titien, de Paul Véronèse et de Tintoret. Ces grands hommes ne nous ont pas trompé. Ils ont tenu fidèlement toutes les promesses de leur génie, mais nous nous y attendions ; au lieu que nous avons éprouvé une surprise délicieuse en voyant les œuvres, peu connues hors de Venise, de Jean et de Gentil Bellin, de Basaiti, de Marco Roccone, de Mansueti. de Carpaccio et d'autres dont la liste dégénérerait en catalogue. C'était tout un monde nouveau : trouver l'éclat vénitien dans la naïveté gothique, la beauté du Midi dans la forme un peu roide du Nord, des Holbein aussi colorés que des Giorgione, des Lucas Cranach aussi élégants que des Raphaël, c'est une bonne fortune rare, et nous y avons été plus sensible peutêtre qu'il ne le fallait; car, dans le premier feu de l'enlliousiasme, nous n'étions pas éloigné de regarder les maîtres illustres, gloire éternelle de l'école vénitienne, comme des corrupteurs du goût et des grands hommes de décadence, à peu près comme ces Allemands néo-chrétiens (jui proscrivent Raphaël du paradis des peintres catholiques, comme trop sensuel et trop païen.
Pendant (|uelqucs jours, nous n'avons eu que ces noms à la bouche; car, lorsqu'on a fait en art quelque découverte, on ne peut s'empêcher d'imiter La Fontaine et d'arrêter les gens dans la rue en leur demandant : « Avexrous lu Baruch ? »
Si nous écrivions une histoire de la peinture vénitienne, et non lui voyage, nous commencerions par Nicolas Semitecolo, le plus ancien de la collection, qui remonte
à 1370, et nous descendrions chronologiquement jusqu'à Francesco Zucliarelli, le dernier en date, mort en 1790; mais la fçalerie n'est pas disposée ainsi, et cet arrangement, qui devrait être suivi partout, ne concorderait pas avec les places réelles qu'occupent les tableaux, accrochés d'après les seules convenances de dimension. Nous procéderons salle par salle, et les yeux pourront suivre nos descriptions sur la muraille comme sur la page.
L'Académie des Beaux-Aris, comme on sait, occupe l'ancienne Scuola de la Charilé. 11 reste, de la décoration primitiive, un très-beau plafond dans la première salle. Ce plafond, partagé en caissons étoiles de chérubins faisant la roue au milieu de leurs ailes, a sa petite légpnde; un membre de la confrérie s'était chargé de le faire dorer à ses frais, demandant pour récompense que son nom fût inscrit comme donateur. Cette satisfaction lui fut refusée. Le confrère Chérubin Oltale n'en accomplit pas moins sa promesse; mais il eut soin de signer sa donation par un ingénieux rébus ornemental. Ottale, en vénitien, veut dire huit ailes. Une tête de chérubin, cravatée de huit ailes, représentait donc hiéroglyphiquement le prénom et le nom du vaniteux bourgeois qui a réussi à se faire connaître de la postérité, gloriole bien pardonnable, car le plafond est très-riche, d'un goût exquis, et a dû faire sortir de la bourse du confrère une notable quantité de sequins d'or.
Cette salle est le salon carré, la tribune de l'Académie des Beaux-Arts; c'est l'écrin où sont disposés, sous le jour le plus favorable, les plus purs diamants, les Kohinoor, les Grand-Mogol, les Régent et les Sancy de cette riche mine vénitienne, dont les veines ont fourni tant de précieux joyaux pittoresques.
Chaque grand maître de Venise a là un échantillon supérieui- de son talent, le chef-d'œuvre de ses chefs-d'œuvre, une de ces pages suprêmes où le génie et le talent, l'inspiration et l'Iial ilclé, se fondent dans une proportion
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difficilement retrouvable ; conjonction rare, même dans la vie des ailistes souverains; Ce jour-l;i, la main a pu tout ce que la tête a voulu, comme dans cet endroit dont parle Dante : « Où l'on peut ce qu'on veut. »
La Vocation à Capostotat des fib de Zébédee, par Marco Basaiti, se rapproche beaucoup de l'école allemande pour la naïveté des détails, la douceur un peu triste du ton et une certaine mélancolie peu habituelle à l'école italienne. Le maître de Nuremberg ne désavouerait pas ce paysage, â la fois fantastique et réel, ces châteaux gothiques a lourellcs en poivrières, avec pont-levis et barbacanes sur le bord du lac de Tibériade, et un pêcheur de Chioggia ou des Murazzi ne trouverait rien à redire à cette Péote et à ces filets, humblement et fidèlement étudiés; le (Ihrist a de l'onction et de la suavité, les figures des deux futurg. apôtres, qui quittent la pèche des poissons pour la pècba des hommes, respirent la foi la plus vive.
Il faut s'arrêter aussi devant le saint François recevant les stigmates, de Francesco Beccarucci de Conegliano. C'est une fort belle chose. La composition se divise en deux zones : la zone supérieure, où l'on voit le saint tendant les mains aux divines empreintes, glorieuse ressemblance avec le Sauveur, que lui a valu sa dévotion; et la zone inférieure, peuplée de saints et de bienheureux, la plupart faisant partie de l'ordre et paraissant se réjouir du miracle. Il y a là de belles têtes ascétiques, un profond sentiment religieux et une exécution parfaite, quoi- (|u'un peu sèche. Quand on les regarde attentivement, ces tableaux gothiques d'un aspect froid et gêné, ils s'animent peu à peu et finissent par prendre une puissance de vie extraordinaire; ils n'offrent cependant ni grande science anatomiquc ni redondance de muscK's et de chair. Leurs personnages, embarrassés, ont l'air de gens timides qui voudraient bien vaus parler, mais qui n'osent, et rêvent au moyen de diie ce qu'ils ont sur le cœur : leurs gestes, souvent, sont gauches ; mais leur physionomie est si bien*
veillante, si douce et si enfanlinement sincère, qu'on les comprend à demi-mot et qu'ils vous restent invinciblement dans le souvenir. C'est que, sous leur alluie maladroite, ils possèdent une petite chose qui manque à dps chefs-d'œuvre d'habileté: l'âme.
Nous avouons avec simplicité avoir horreur des Bassans grands et petits. Les éternels tableaux d'animaux sortis de leur manufacture et z'épandus dans toute l'Europe, ennuyeuse peinture de pa£otille, reproduite machinalement, légitiment et au delà cette aversion. Cependant, nous devons convenir que la Résurrection de Lazare, de Léandre Bassan, vaut mieux que les entrées et les sorties de l'Arche, les bergeries et les parcs rustiques, avec le chaudron, la croupe de brebis et la femme penchée en jupon rouge, qui font le désespoir de tous les visiteurs de galerie.
.Mentionnons aussi les Noces de Cana, du Padouan, grande et belle ordonnance, exécution large et sage, toile louable de tous points et qui, partout ailleurs, paraîtrait un chef-d'œuvre, et arrivons .; un tableau singulier de Paris Bordone, dont tout le monde a pu admirer le magnifique portrait d'homme vêtu de noir dans la galerie du Louvre, non loin de l'homme à barbe rousse et à gants de buffle, qui, après avoir été attribué à plusieurs grands maîtres, semble devoir revenir définitivement à Calchar.
Ce tableau, qui représente un barcarol rendant l'anneau de saint Marc au doge, a trait à une légende dont Giorgione, comme nous le verrons dans la salle suivante \ peint assez bizarrement un épisode. Voici l'histoire en peu. de mots : Une nuit que le barcarol dormait dans sa barque, attendant pratique le long du traghet de Saint- Georges Majeur, trois individus mystérieux sautèrent dans sa gondole en lui commandant de les conduire au Lido ; l'un des trois personnages, autant qu'on pouvait le di>tiuguer à travers l'ombre, avait une barbe d'apôtre et une tournure de haut dignitaire de l'Église; les deux
autres, à un certain chaplis d'armures froissées sous leur manteau, se révélaient liommes d'épée. Le barcarol tourna le fer de sa gondole du côté du Lido et commença à ramer ; mais la lagune tranquille au départ s(» mit à clapoter et à houler étrangement : les vagues brillaient de lueurs sinistrés, des apparitions monstrueuses se dessi« naient menaçantes autour de la barque, au grand effroi du gondolier; des larves hideuses, des diables moitié hommes, moitié poissons, semblaient nager du Lido vers Venise, faisant jaillir des flots des milliers d'étincelles, excitant la tempête, sifflant et ricanant dans l'orage; mais l'aspect de l'épée flamboyante des deux chevaliers et de la main étendue du saint personnage les faisait reculer et s'évanouir en explosions sulfureuses.
Cet le bataille dura longtemps ; de nouveaux démons succédaient toujours aux premiers ; cependant la victoire resta aux personnages du bateau, qui se firent reconduire au débarcadère de la Piazzetla. Le gondolier ne savait trop que penser de ses étranges pratiques : lorsque, au moment de se séparer, le plus vieux de la bande, faisant reluire tout à coup son nimbe d'or, dit au barcarol : « Je suis saint Marc, le patron de Venise. J'ai appris cette nuit que les diables, rassemblés en conciliabule au Lido, dans le cimetière dos Juifs, avaient formé la résolution d'exciter une effroyable tempête et de renverser ma ville bienaimée, sous prétexte qu'il s'y commet beaucoup de dissolutions qui donnent pouvoir aux malins esprits sur ses habitants ; mais, comme Venise est bonne catholiquo el se confessera de ses péchés dans la belle cathédrale qu elle na'a élevée, j'ai résolu de la défendre de ce péril qu'elle ;^fiorait, avec l'aide de ces deux braves compagnons, saint Georges et saint Théodore, et je t'ai emprunté ta barque; or, comme toute peine mérite salaire et que tu as passé une rude nuit, voici mon anneau ; porte-le au doge et raconte-lui ce que tu as vu. Il te domiera des sequins d'or plein ton bonnet. »
Cela dit, le saint reprit sa pince sur la pointe du porche de Saint-Marc, saint Théodore grimpa au haut de sa colonne, où grommelait son crocodile de mauvaise humeur, et saint Georges alla se blottir au fond de sa niche à colonnelles, dans la grande fenêtre du pahiis ducal
Le barcarol, passablement étonné, et il y avait de quoi aurait cru qu'il avait rêvé après avoir bu le soir quelques coups de trop de vin de Samos, si le gros et lourd anneau d'or, constellé de pierreries, qu'il tenait à la main, ne l'eût empêché de douter de la réalité des événements d e la nuit.
11 alla donc trouver le doge, qui, sa corne sur la tête, présidait le sénat, et, s'agenouillant respectueusement, il raconta l'histoire de la bataille des diables et des patrons de Venise. Cette histoire parut d'abord incroyable ; mais la remise de l'anneau, qui était bien véritablement celui de saint Marc, et dont l'absence au trésor de l'église fat constatée, prouvait la véracité du barcarol. Cet anneau, enfermé sous triples clefs dans un trésor soigneusement gardé, et dont les serrures ne présentaient aucune trace d'effraction, ne pouvait en avoir été tiré que par un pou voir supérieur. On remplit de pièces d'or le bonnet du gondolier, et l'on célébra une messe d'action de grâces pour le péril évité. Ce qui n'empTcha pas les Vénitiens de continuer leur train de vie dissolu, de passer les nuits dans les redoutes à jouer, à souper, à faire l'amour, do se masquer pour les intrigues et de prolonger pendant siimois de l'année la longue orgie de leur c;!rn.nal. boà Vénitiens couiptent sur la protection de saint Marc pour aller en paradis et ne s'occupent pas autrement de leur salut. La chose regarde saint Marc ; ils lui ont élevé une assez belle église pour cela, et le saint est encore leur obligé
le moment choisi par Paris Bordone est celui où le barcarol s'agenouille devant le doge. La comp' sition de la •cène est très-pittoresque ; on voit en perspective une
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longue file de têtes de sénateurs brunes ou clienues, du caractère le plus magistral. Des curieux s'étagenl sur les marches et forment des groupes habilement contrastés; le beau costume vénitien s'étale là dans toute sa splendeur. Comme dans presque toutes les toiles de celte école, l'architecture tient ici une grande place. De beaux porti(|ues dans le style de Palladio, animés de personnages qui vont et viennent, remplissent les derniers phuis.
Ce tableau a le mérite, assez rare dans l'école italienne, presque exclusivement occupée à reproduire des sujets religieux ou mythologiques, de représenter une légende populaire, une scène de mœui's, un sujet romantique enfin, tel que Delacroix ou Louis Boulanger l'auraient pu choisir et l'auraient traité dans la nuance de leur talent ; et cela lui donne une physionomie à part et un attraiS tout particulier.
Un jeune peintre français, M. Garcin, était en train de faire de cette belle toile une copie que nous espérons bientôt voir à Paris.
Il nous semble qu'un musée composé de copies bien faites des chefs-d'œuvre de toutes les écoles serait une chose très-intéressante et fort profitable pour l'art. 11 doit exister déjà beaucoup d'éléments d'une telle galerie. On consacrerait une salle à chaque grand maître dont on copierait l'œuvre tout entier éparpillé dans les musées et les églises d'Europe ; on ferait un choix parmi les maîtres de second ordre, si originaux, si spirituels et, à défaut de génie, si pleins de talent. Et l'on réunirait dans ce seul palais ce qui est disséminé sur toute la terre et exige, pour être \u, de longs et coûteux voyages, souvent impossibles. Le palais des Beaux-Arts ou les galeries d'achèvement du Louvre pourraient donner asile à cette collection, qui, outre l'enseignement qu'elle offrirait aux ai'tistes, aurait l'avantage de prolonger de quelques siècles la vie ou du moins la mémoire des chefs-d'œuvre près de disparaître.
LES BEAUX-ARTS
La perle du Musée de Madrid est un Raphaël ; celle de Venise est un Titien, merveilleuse toile oubliée, puis retrouvée, qui a aussi sa légende. Pendant de longues années Venise a possédé ce chef-d'œuvre sans le savoij'. Relégué dans une vieille église peu fréquentée, il avail disparu sous une lente couche de poussière et derrière un réseau de toiles d'araignées. A peine si le sujet pouvait vaguement se discerner. Un jour, le comte Cicognora, fin connaisseur, trouvant un certain air à ces figures en^ crassées et flairant le maître sous cette livrée d'abandon et de misère, mouilla de salive une place de la toile et la frotta avec le doigt, action qui n'est pas d'une propreté exquise, mais qu'un amateur de tableaux nepeut s'emp*cher de faire lorsqu'il est face à face avec une croule enfumée, fùt-il vingt fois comte et mille fois dandy. La noble toile, conservée intacte sous C(!tte couche de poudre, comme Pompeï sous son manteau de cendre, apparut si jeune et si fraîche, que le comte ne douta pas qu'il n'eût retrouvé une toile de grand maître, un chef-d'œuvre inconnu, n eut la force de maîtriser son émotion et proposa au curé d'échanger cette grande peinture délabrée contre un beau tableau tout neuf, bien propre, bien luisant, biei»
encadré, qui ferait honneur à l'église et plaisir aux fidèle». Le curé accepta avec joie, souriant en lui-même de la bizarrerie du comte, qui donnait du neuf pour du vieux et ne demandait pas de retour.
Débarbouillée de la crasse qui la souillait, VAssunta du Titien apparut radieuse comme le soleil vainqueur de'o nuages. Les lecteurs parisiens peuvent se faire une idée de l'importance de cette découverte en allant voir aux Beaux Arts la belle copie de Seriur, récemment exécutée et placée.
VAssunta est une des plus grandes machines du Titien, et celle où il s estélevé à la plus grande liauleur : la composition est équilibrée et distribuée avec un art infini. La portion supérieure, qui est cintrée, représente le paradis, la (jloire, pour parler comme les Espagnols dans leur langage ascétique : des collerettes d'anges, noyés et perdus dans un flot de lumière à d'incalculables profondeurs, étoiles scintillantes sur la flamme, pétillements plus vifs du jour éternel, forment l'auréole du Père, qui arrive du fond de l'infini avec un mouvement d'aigle planant, accompagné d'un archange et d'un séraphin dont les mains soutiennent la couronne et le nimbe.
Ce Jéhovah, pareil à un oiseau divin, se présentant par la tète et le corps fuyant en raccourci horizontal sous un flot de draperies volantes ouvertes comme des ailes, étonne par sa sublime hardiesse ; s'il est possible au pinceau humain de donner une figure à la divinité, certes Titien y a réussi. Une puissance sans bornes, une jeunesse impérissable font rayonner cette face à barbe blanche, qui n'a qu'à se secouer pour eu faire tomber la neige des éternités : depuis le Jupiter Olympien de l'hidias, jamais le maître du ciel et de la terre n'a été représenté plus dignement.
Le milieu du tableau est occupé par la Vierge Marie, que soulève, ou plutôt qu'entoure une guirlande d'anges £t d'âmes bienheureuses : car elle n'a pas besoin d'aidet
VOYAGE ?.y ITALIE. 2! 3
pour mouler au ciel ; elle s'enlève par le jaillissement de sa foi robiisle, par la pureté de son âme, plus légère que l'èther le plus Inmincux. 11 y a vraiment dans relie figure une force d'ascension inouïe, el, pour obtenir cet effet. Titien n'a pas eu recours à des formes grêles, à des draperies fuselées, à dés couleurs transparentes. SaJIadoue ei^i une femme très-vraie, très-vivante, très-réelle, d'une beau Ni solide comme la Vénus de Milo ou la Femme couchée de la tribune de Florence. Une draperie ample, étoffée, voltige autour d'elle à plis nombreux ; ses larges flancs ont pu contenir un Dieu, et, si elle n'était pas sur un nuage, le marquis du Guast pourrait porter la main sur son beau sein, comme dans le tableau de notre Musée. Et pourtant rien n'est plus célestementbeau que cette grande et forte figure dans sa tunique rose et son manteau d'azur; malgré la volupté puissante du corps, le regard étincelle de la plus pure virginité.
Dans le bas du tableau, les apôtres se groupent en diverses attitudes de ravissement et de surprise habilement contrastées. Deux ou trois petits anges, qui les relient à la zone intermédiaire de la composition, semblent leur expliquer le miracle qui se passe. Les tètes d'apôtres, d'âges et de caractères variés, sont peintes avec une force de vie et une réalité surprenantes. Les draperies ont cette largeur et ce jet abondant qui caractérisent en Titien la peintre à ]a fois le plus riche et le plus simple.
En regardant cette Vierge et en la comparant en idée à d'autres Vierges de maîtres différents, nous songions combien l'art est une chose mei'veilleuse et toujours nouvelle. Ce que la peinture catholique a brodé de vaiiations sur ce thème de la Madone, sans l'épuiser jamais, étonne et confond l'imagination ; mais en réfléchissant, l'on comprend que, sous le type convenu, chaque peintre glisse à la fois son rêve d'amour et la personnification de son talent,
La Madone d'Albert Durer, dans sa grâce douloureuse
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et un peu contrainte, avec ses traits fatigués, plus intéressants que beaux, son air de matrone plutôt que de vi(Tge, sa candeur allemande et bourgeoise, ses vêtements serrés et ses plis à cassure symétrique, presque toujours accompagnée d'un lapin, d'un hibou ou d'un singe, par un vague ressouvenir du panthéisme germanique, ne devait-elle pas être la femme qu'il eût aimée et préférée, et ne représente-t-elle pas très-bien le génie même de l'artiste ? Comme elle est sa Madone, elle serait aisément sa Muse.
La même ressemblance existe pour Raphaël. Le type de sa Madone, où, mêlés à des souvenirs antiques, se retrouvent toujours les traits de la Fornarine, tantôt pressentis, tantôt copiés, le plus souvent idéalisés, n'estil pas la symbolisation la plus exacte de son talent élégant, gracieux et tout pénétré d'une volupté chaste? Le chrétien nourri de Platon et d'art grec, l'ami de Léon X, le pape dilettante, lartiste qui mourut d'amour en peignant la Transfiguration, ne vit-il pas tout entier dans ces \ énus modestes, tenant sur leurs genoux un enfant qui n'est pas l'Amour? Si l'on voulait, dans un tableau allégorique, symboliser le génie de chaque peintre, figureiait-on autrement relui de l'ange d'Urbin?
La Vierge de VAssiinta, grande, forte, colorée, avec sa grâce robuste et saine, son beau port, sa beauté simple et naturelle, n'est-elle pas la peijiture du Titien avec toutes ses qualités? On pourrnit pousser les recherches plus loin; mais nous en avons dit assez pour indiquer la nuance.
Grâce au( linceul poudreux qui l'a recouverte pendant si longtemps, VAssunta brille d'un éclat tout jeune, les siècles n'ont pas coulé pour elle, et nous jouissons de ce suprême plaisir de voir un tableau du Titien tel qu'il sortit de sa palette.
En face de VAssunta du Titien, comme le tableau le plus robuste et le plus capable d'affronter un chef-
d'œiirre si splendide, on a mis le saint Marc délivrant un esclave^ de Tinloret.
Tintoret est le loi des violents. Il a une fougue de composilion, une f'irie de brosse, une audace de raccourcis incroyables, et le saint Marc peut passer pour une de ses toiles les plus hardies et les plus féroces.
Ce tableau a pour sujet le saint patron de Venise venant à l'aide d'un pauvre esclave qu'un maître barbare faisait tourmenter et géhenner à cause de l'obstinée dévotion que ce pauvre diable avait à ce saint. L'esclave est étendu à terre sur une croix entourée de bourreaux affairés, qui font de vains efforts pour l'attacher au bois infâme. Les clous rebroussent, les maillets se rompent, les haches volent en éclats ; plus miséricordieux que les hommes, les instruments de supplice s'émoussent aux mains des tortionnaires : les curieux se regardent et chuchotent étonnés, le juge se penche du haut du tribunal pour voir pourquoi l'on n'exécute pas ses ordres, tandis que saint Marc, dans un des raccourcis les plus violemment strapassés que la peinture aitjamais risqués, pique une tête du ciel et fait un plongeon sur la terre, sans nuages, sans ailes, sans chérubins, sans aucun des moyens aérostatiques employés ordinairement dans les tableaux de sainteté, et vient délivrer celui qui a eu foi en lui. Celle figure vigoureuse, alhlétiquement musclée, de [iroportion colossale, fendant l'air comme le rocher lancé par une catapulte, produit l'effet le plus singulier. Le dessin a une telle puissance de jet, que le saint massif se soutient à l'œil et ne tombe pas ; c'est un vrai tour de force. Ajoutez à cela que la peinture est si montée de ton, si brusque dans ses oppositions de noir et de clair, si vigoureuse dans ses localités, si Apre et turbulente de touche, que les Caravage et les Espagnolet les plus farouches, mis à côté, sembleraient de l'eau de rose, et vous aurez une idée de ce tableau qui, malgré se» barbaries, conserve toujours, par ses accessoires, cet
aspect architLcUiral, abondant et somptueux, particulier à l'école vénitienne.
Il y a aussi, dans cette même salle, un Adam et Eve, un Abel et Caïn du même peintre, deux magnifiques toiles traitées en élude, et peut-être ce que le peintre a produit de plus accompli au point de vue de l'exécutioa. Sur un fond d'un vert' étouffé et mystérieux, le lointain leuillage de l'Éden, ou plutôt le mur de l'atelier, se détachent deux corps superbes, d'un éclat blanc et chaud, d'une carnation vivace, d'une réalité puissante : il est probable qu'Eve tend à Adam cette pomme fatale qui lui est restée à la gorge, ce qui légitime suffisamment deux personnages nus en plein air; mais cela n'y fait rien. Croyez que jamais plus beau torse, chair plus blanche et plus souple ne sont sortis de la brosse d'un coloriste. Le Tintoret, qui avait écrit sur ce mur : « Le dessin de Michel-Ange et la couleur de Titien, )> a, dans ce tableau, rempli au moins la moitié de son progiamme. Le tableau <XAbel et Caïn, qui fait pendant, respire toute la fureur sauvage qu'on pouvait attendre (î'un tel sujet et d'un tel peintre. La mort, conséquence de la fauti' de nos premiers parents, fait son entrée sur le jeune globe, dans une ombre formidable, où se roulent l'assassin et la victime. Au coin de la toile, détail horri ble, saigne une tête de mouton coupée. Est-ce l'hostie ofi'erte par Abel ou un symbole signifiant que les animaux innocents doivent aussi porter la peine de la curiosité d'Eve? c'est ce que nous n'oserions affirmer; rintoret n'y a probablement pas pensé. Il avait bien d'autres affaires que de songer à ces finesses, lui, le plus grand remueur de machines, le plus intrépide brosseur ijui ait jamais existé, et qui eût gagné de vitesse Luca fa Presto.
Le Bonifazio, dont notre Musée ne possède qu'un échantillon insuffisant, est un admirable artiste. Son Marnais riche, de l'Académie des Ueaux-Arts, très-iiilelli-
TOYAGE FI» :TALIE. «7
gemment copié-par M. Serrur, à qui l'on doit déjà le beau fac-siniile de VAss>inta, est un tableau profondément fémlien. Il n'y m;uique ni les belles femmes aux tresses enroulées, aux fils de perles, aux robes de velours et de brocart, ni les seigneurs magnifiques aux poses galan<es et courtoises, ni les musiciens, ni les pages, ni les nègres, ni la nappe damassée richement couverte de vaisselle d'or et d'argent, ni les chiens s'ébattant sur les pavés de mosaïque, et cette fois flairant les haillons du Lazare avec la défiance de chiens bien élevés ; ni les terrasses à baustres, où le vin lafraichit dans les cratères antiques, ni les blanches colonnades entre lesquelles le ciel fait voir son bleu pommelé. Seulement, le gris argenié de Paul Véroiièse prend ici une teinte d'ambre, l'argent se dore et devient vermeil. Bonifazio, qui peignait le portrait, a donné à ses têtes quelque chose de plus intime que ne le faisait l'auteur des quatre grands festins et des plafonds du palais ducal, habitué de regarder les choses au point de vue de la décoration. Les physionomies du Bonifazio, étudiées et individuellement caractéri>tiques, rappellent avec fidélité les types patriciens de Venise, qui ont si souvent posé devant l'artiste. L'anachronisme du costume fait voir que Lazare n'est qu'un prétexte et que le véritable sujet du tableau est un repas de seigneurs avec des courtisanes, leurs maîtresses, au fond d'un de ces beaux palais qui baignent leurs pieds de marbre dans l'eau verte du grand canal.
Ne passez pas trop vite devant ces apôtres d'une si belle tournure, d'une couleur si riche et d'une gravité reli gieuse que n'a pas toujours l'école vénitienne, surtout ù partir de la moitié du seizième siècle, lorsque les idées païfnnes de la Renaissance se sont introduites dans l'art et ont encore augmenté les tendances sensualistes de ces maîtres fastueux. L'Académie des Beaux-Arts possède un grand nombre d'ouvrages du Bonifazio. Cette seule salle, outre le Mauvais riche et les apôtres dont nous venons
de parler, contient une Adoration des mages, le Christ e\ la femme adultère, saint Jérôme et sainte Catherine, f^aint Marc, Jésus sur le trône entouré de saints person- 'lages, toiles du plus grand mérite et qui supportent vaillamment le voisinage de Titien, de Tintoret et de Paul Véronèse.
Un grand peintre, peu connu en France, c'est Roccc Slarcone, artiste d'un style pur et d'un sentiment profond, espèce d'Albert Durer italien, moins fantasque et /noins chimérique que l'allemand, mais ayant une espèce de tranquillité archaïque dans sa manière, qui le fait paraître plus ancien que ses contemporains, comme un Ingres parmi des Delacroix, des Decamps, des Coulure, des Muller et des Diaz. Son Christ entre sai7U Jean et saint Paid rappelle un sujet analogue du pein- !re du plafond d Homère, qui était autrefois dans l'église de la Trinité-du-Mont, à Rome, et qu'on peut voir maintenant à la galerie du Luxembourg. Les têtes ont beaucoup do caractère et de noblesse, les draperies sont plissées dans un grand goût, et le groupe, fermement coloré, se détnche sur un petit ciel floconné de nuages moutonneux. Nous avons parlé tout à l'heure, à propos de Rocco Marcone, d'Albert Durer et d'Ingres ; une troisième ressemblance, plus exacte encore, nous vient eii mémoire, celle du peintre espagnol Juan de Junnes, dans son adinirable Vie de saint Etienne; c'est la même pureté, la même couleur tranquille et sobre.
Voici, sur un pnn de muraille, toute une bande de ces gothiques Yénilions dont nous avons dit quelques mots en entrant à l'Académie des Beaux-Arts, si suaves, si purs, si ingénus, si doux et si charmants.
Jean Bellin, Cima da Conegliano et Vittore Garpaccio se présentent à nous tous trois avec le même sujet, sujet qui a suffi, à tout le moyen à:e et a fait produire des milliers de chefs-d'œuvre : la Madone et l'Enfant sur un trône entourés de saints, ordinairement les patrons du
VOYAGE EN ITALIE. 21'j
donataire, usage qui fait crier les pédants à l'anachronisine, sous le prétexte qu'il n'est pas naturel que saint François d'Assise, saint Sébastien et saiale Catherin ou foule autre sainte ^e trouvent dans le même cadre que la sa in le Vierge, mêlant les costumes du moyen âge aux draperies antiques.
Ces critiques n'ont pas compris que, pour une foi vive il n'existe ni temps ni lien, et qu'il n'y a rien de plu louchant que ce rapprochement de Tidoie et du dévot rapprochement réel, car la Madone était alors un être vivant, '"oiitemporain, actuel ; elle prenait part à l'existence de chacun ; elle a servi d'idéal à tous les amoureux timides et de mère à tous les afiligés. On ne la reléguait pas au fin fond du ciel, connne on fait des dieux dans les âges incrédules, sous prétexte de respect ; on vivait familièrement avec elle, on lui confiait ses ch.igrins, ses espoiis, et l'on n'eût pas été surpris de la voir paraître dans la rue en la compagnie d'un moine, d'un cardinal, d'une religieuse ou de tout autre saint personnage. A plus forte raison on admettait sans peine, dan un tableau, ce mélange qui choque les puristes et qui es profondément catholique.
Pour notre part, nous aimons infiniment ces trônes et tes baldaquins d'une ornementation précieuse et délicate, res Madones tenant leur fils sur leurs genoux et naïve- /nent nimbées d'or, comme si la ( ouleur n'était pas assez brillante pour elles, ces petits anges jouant de la viole* d'amour, du rebec ou de l'angélique.
Oui. malgré tout notre penchant pour l'art païen, nous les aimons, ces naïfs tableaux gothiques, ces pères de l'Eglise portant de grands missels -ous le bras et coiffés de leur barrette de cardinal, ces saint Georges en armure de chevalier, ces saint Sébastien chastement nus, espèce d'Apoilons chrétiens qui, an lieu de lancer des flèches, en reçoivent; ces prêtres, ces saints et ces moines dans leurs belles dalmatiques à ramages et leurs frocs blans
et noirs, aux plis minutieux et fins ; ces jeunes sainte!» s'appuyant sur une roue et tenant une palme, dames d'honneur de lu Reine céleste; tout cet amoureux el dévot cortège qui se groupe humblement au bas de l'apo théose de la Vierge mère. Nous trouvons que cet arrangement, en quelque sorte hiératique, satisfait bien plus au)t exigences du tableau d'église, tel qu'il doit être compris, que les compositions savantes et conçues au point de vue de la réalité. Il y a, dans cette compoeition, un rhythme sacré qui doit saisir l'œil du fidèle. L'aspect de l'image^ si nécessaire à notre sens dans les sujets de dévotion, est conservé, et l'art n'y perd rien : car, limitée d'un côté, l'iiKlividualité reprend ses droits de l'autre ; chaque artiste signe son orignialité dans Texécution, et ces tableaux, faits des mêmes éléments, sont peut-être les plus personnels. Les musiciens empluniés de Carpaccio ne ressemblent pas à ceux de Jean Bellin, quoiqu'ils accordent leurs guitares aux pieds de la Vierge sur les marches d'un baldaquin presque pareil. Les virtuoses ailés de Carpaccio sont plus élégants, d'une grâce plus adolescente, ils ont l'air de pages de bonne maison; ceux de Jean Bellin sont plus naïfs, plus enfantins, plus poupons; ils exécutent leur musique avec le zèle d'enfants de chœur de campagne sous l'œil de leur curé. Tous sont charmants, mais d'une grâce diverse, empreinte du caractère rtu peintrt^
LES BEAUX-ARTS
La Sainte Famille, de Paul Véronèse, est composée dans le goùl abondant et fastueux familier au peintre. Certes, les amateurs de la vérité vraie ne retrouveront pas là l'humble intérieur du pauvre charpentier. Cette colonne en brocatelle rose de Vérone, cet opulent rideau ramage, dont les plis à riche cassure forment le fond du tableau, annoncent une habitation princière ; mais la Sainte famille est plutôt une apothéose que la représentation exacte du pauvre ménage de Joseph. La présence de ce saint François portant une palme, de ce prêtre en camail et de cette sainte sur la nuque de laquelle s'enroule; comme une corne d'Ammon, une brillante torsade de cheveux d'or à la mode vénitienne, l'estrade quasi royale où tiône la Mère divine, présentant son bambin à l'adoration, lo prouvent surabondamnient.
Dans la seconde salle se déploie, sur une toile immense, le Repas chez Lévi, l'un des quatre grands festins de Paul Véronèse. Notre Musée en possède deux : les Noces de Cana et le Souper chez Madeleine, de même dimension que le repas de Venise. C'est la même ordonnance, ample , riche et facile ; le même éclat argenté, le même air de festin et de joie. Ce sont toujours ces hommes ba'^am'^s
dans leurs opulentes dalmatiques de damas ou de brocart,
ces femmes blondes ruisselantes de perles, ces esclaves nègres portant des plats et des aiguières, ces enfants jouant sur les marches des rampes à balustres avec de grands lévriers blancs, ces colonnes et ces statues de marbre ce beau ciel léger d'un bleu de turquoise, qu; fait illusion lorsqu'en se reculant on le regarde encadrt par la porte de la salle voisine, comme une vue de diorama. Paul Véronèse, sans en excepter Titien, Rubens et Rembrandt, est peut-i'tre le plus grand coloriste qui ait jamais existé. Il n'est ni jaune comme Titien, ni rouge comme Rubens, ni bitumineux comme Renibi-andt. Il peint dans le clair avec une étonnante justesse de localité: nul n'a connu mieux que lui le rapport des tons et leur valeur relative ; il en sait là-dessus plus que M. Chevreul et obtient, par juxtaposition, des nuances d'une fraîcheur exquise qui, séparées, sembleraient grises et terreuses. Personne ne possède au même degré ce velouté, cette fleur de lumière.
La composition de V Annonciation, du même peintre, est singulière. La vierge Marie, agenouillée dans le coin d'une longue toile transversale, dont le vide est occupé par une élégante architecture, attend d'un air modeste l'arrivée de l'ange relégué à l'autre boui du tableau et qui, les ailes ouvertes, semble glisser vers elle pour lui faire la salutation angélique. Cette disposition, contraire à la loi, qui place au centre de la toile le groupe sur lequel on veut attirer les yeux, est un brillant caprice qui n'aurait pas été si heureux, exécuté par un autre que Paul Véronèse.
Les Vénitiens remportant la victoire sur les Turcs, grâce à l'intervention de sainte Justine, sont un de ces sujets qui plaisaient à l'amour-propre nalional et que l'on trouve souvent répétés. Nous avons (léj.i ilù décrire une composition semblable dans le ();il;u.s diicMi; <-c mé iange d'armures elde coslnnies, di^ cjsi(nes et de Inibans.
VOYAGE ii.N ITALIE. 223
de ciiréticns et d'infidèles, était un heureux thème pour
l'artiste, et il en a usé habilement. Nous ne pouvons dé- (;rire particulièrement tous ies Paul Véronèse que renl'orine l'Académie des Beaux-Arts. 11 faudrait un volume >pécial ; car tous ces grands génies ont été d'une féconlilè prodigieuse.
Les Beaux-Arts renferment le dernier tableau du Titien trésor inestimable ! Les années, si pesantes pour tous, glissèrent sans appuyer sur ce patriarche de la peinture, qui traversa tout un siècli! et que la peste surprit à quatre-vingt-dix-neuf ans travaillant encore.
Ce tableau, grave et mélancolique d'aspect, dont le sujet funèbre semble un pressentiment, représente un Christ déposé de la croix ; le ciel est sombre, un jour livide éclaire le cadavre pieusement soutenu par Joseph d'Arimalhie et sainte Marie-Madeleine. Tous deux sont tristes,' sombres, et paraissent, à leur morne attitude, désespérer de la résurrection de leur Maître. On voit qu'ils se demandent avec une anxiété secrète si ce corps, oint de baumes, qu'ils vont confier au sépulcre, en pourra jamais sortir ; en eiTet, jamais Titien n'a fait de cadavre si mort. Sous cette peau verte et dans ces veines bleuâtres ii n y a plus une goutte de sang, la pourpre de la vie s'en est retirée pour toujours. Le Christ aux Oliviers, de Saint-Paul, ia Pieta de Saint-lienis-du-Saint-Sacrement, d'Eugène Delacroix, peuvent seuls donner une idée de cette peinture sinistre et douloureuse où, pour la première fois, le grand Vénitien a été abandonné par son antique et inaltérable sérénité, i/ombre de la mort prochaine semblé lutter avec la lumière du peintre qui eut toujours le soleil ssur sa palette, et enveloppe le tableau d'un froid crépuscule. La main de l'artiste se glaça avant d'avoir achevé sa tâche, comme le témoigne l'inscription en lettres noires tracée dans le coin de la toile : Quod Tizianufi incliualum reliquil Palma rêver enter absolvit Deoque dicavit opus. « L'œuvre que Titien laissa inachevée, Pîlma l'acheva
respectueusement et l'offrit à Dieu. « Cette noble, touchante et religieuse inscription fait de ce tableau un monument, (lei'les, Palma, grand peintre lui-même, ne dut approcher qu'avec tremblement de l'œuvre du maître, et son pinceau, quelque habile qu'il fût, hésita et vacilla sans doute plus d'une fois en se posant sur las louches du Titien.
Si l'on trouve aux Beaux-Arts Vomrga delà vie pittoresque du Titien. i'a//>^a s'y rencontre aussi sous la forme d'un grand tai)leau dont le sujet est la Présentation de Marie au Temple. Celle toile a été peinte par Titien presque enfant. La tradition dit à quatorze ans, ce qui nous semble un peu bien précoce, vu la beauté de l'œuvre. En réduisant la chose à de justes proportions, la Présentation de Marie remonte assurément à l'exlrême jeunesse du p inlre On peut donc juger de l'immense intervalle parcouru. Toutes les qualités de l'artiste sont en germe dans cette œuvre juvénile. Elles se sont développées plus richement par la suite, mais elles y existent déjà d'une façon visible. Le faste de l'architecture, la tournure grandiose des vieillards le jet abondant et fier des draperies, les grandes localités de ton, la simplicité mâle du faire, tout révèle le maître dans l'enfant. Le coloris lumineux et clair, que le soleil haut monté de l'âge viril dorera d'un reflet plus chaud, a déjà cette solidité mâle, cette consistance robuste, caractères distinctifs de l'auteur de VAmonr sacré el VA^nour profane, du palais Borghèse; de la Femme couchée de la Tribune de Florence et de la Mattresse d'Alphonse d'Avalos, marquis de Guast, du Musée du Louvre.
Titien est, à notre avis, le seul artiste entièrement sain qui ait paru depuis l'antiquité. Il a la sérénité puissante et forte de Phidias. Chez lui rien de fiévreux, rien de tourmenté, rien d'inquiet. La maladie moderne ne l'a pas touché. Il est beau, robuste et tranquille comme un artiste païen du meilleur temps. Sa superbe nature s'épa-
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nouit à l'aise dans un tiède azur, sous un chaud soleil, et son coloris fait penser à ces beaux marbres antiques dorés par la blonde lumière de la Grèce; nul tâtonnement, nul effort, nulle violence. 11 atteint l'idéal du premier coup sans y songer. Une joie calme et vivace éclaire son œuvre immense. Seul il semble ne pas se douter de la mort, excepté peut être dans son dernier tableau. Sans» ardeur sensuelle, sans enivrement voluptueux, il étale aux regards, dans la pourpre et dans l'or, la beauté, la jeunesse, toutes les amoureuses poésies du corps féminin avec l'impassibilité de Dieu montrant Eve toute nue à Adam. Il sanctifie la nudité par cette expression de repos suprême, de beauté à jamais fixée, d'absolu réalisé qui fait la chasteté des œuvres antiques les plus libres. Lui seul a fait une femme qui pourrait, sans paraître mièvre et chétive, s'allonger à côté de la femme couchée du Parthénon.
En parlant du pêcheur rapportant au doge l'anneau de saint Marc, nous avons raconté la légende qui s'y ratlache. Giorgione a traité un autre épisode de cette histoire merveilleuse : c'est le combat de saint Georges et de saint Théodore contre les démons. Quelque admiration que nous ayons pour le Giorgione, chaud, vivace et coloré, du Concert champêtre, nous avouons aimer très-médiocrement le tableau des Beaux-Arts de Venise. Ces athlétiques démons rougeàtres, gambadant au milieu de l'eau verte, ce fantastique arrêté etmusculeux, ee mélange des formes de l'homme et de celles du poisson, soudées sans mystère, ne répondent en aucune façon à l'idée chimérique qu'on se fait d'un pareil combat. Le ciel clair de l'art vénitien n'a pas assez de brume pour que les monstrueuses imaginations des rêves légendaires puissent y grouiller à l'aise. Le jour gêne ces créatures biscornues et ces larves informes qui ont besoin, pour se cacher, de l'ombre du poêle de Faust, de l'escalier en spirale de Rembrandt ou de la caverne des tentations, de Téniers; un peintre vé
nilieii du seizième siècle est fantasque, mais non fania^tique.
La Descente de Croix de Rocco Marcone a toutes les qualités sérieuses, toute l'onction des gothiques et leur tranquille symétrie, avec une richesse de ton et une fleur de coloris que n'éteignent pas de dangereux voisinages. Lp Christ mort, et rappelant par sa chair exsangue la pâleur mate de l'hostie, glisse doucement sur le sein de la Vierge, soutenue par une Madelei le d'une beauté tendre et délicate, dont les immenses cheveux blonds debcendent comme des cascades d'or sur une magnifique robe de damas ramage d'une pourpre opulente et sombre comme le rubis. Est-ce dans le sang du Sauveur adoré que cette rdbe esl trempée, ô Madeleine ! ou dans les gouttes tombant di! ton cœur?
Le Padouan a une Vierge en gloire à la manière espa gnole. Le Saint-Esprit descend dans un torrent de lumière. Un chaud brouillard doré remplit cette toile qui rappelle les apothéoses ou plutôt les ascensions de Murillo, pour ne pas employer un mot profane en parlant du plus catholique de tous les peintres.
Nous ne sommes pas très émerveillé, malgré le grand talent qu'il y a déployé, de la vaste toile apocalyptique de Palnia le Jeune, le Triomphe de la Mort. Saint Jean, assis sur un rocher de Palhmos, regarde, la plume levée et prêt à la fixer sur son rouleau, la formidable vision qui défile devant lui : la Justice et la Guerri' chevauchent de sombrer coursiers, et la Mort, montée sur son grand cheval pâle, fauche dans la moisson humaine des épis qui retombent en gerbes de cadavres sur les bords du chemm.
Excepté Tintoret qui, par sa couleur fauve et sa vio lence de brosse, peut arriver à la terreur et à la tragédie, ces sujets lugubres conviennent en général très-peu aux peintres vénitiens, natures heureuses à qui reviennent l'azur du ciel et de la mer, la blancheur des marbres et <les chairs, l'or des cheveux et des brocarts, les raraagef
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éclaliinls des (leurs et des étoffes. Ils ne peuvent garder leur sérieux longtemps, et, derrière le masque effrayant dont ils tâchent de couvrir leurs joues vermeilles, on entend leur peinture rire d un rire étouffé.
Un irès-curieux tableau de Gentil Bellin, c'est la procession sur la place Saint-Marc des reliques gardées dans la confrérie de Saint-Jean au moment où Jacopo Satisfait son vœu à la croix. On ne saurait imaginer une collection plus complèlo des costumes de 1 époque ; le faire patient et minutieux de l'arliste ne laisse perdre aucun détail. Rien n'est sacrifié, tout est rendu avec la conscience gothique. (Chaque lèle doit être un poitrait, et un portrait ressemblant comme un daguerréotype, plus la couleur.
L'aspect de la place Saint-Marc telle qu'elle était alors a l'exactitude d'un plan architectural. Les anciennes mosaïques byzantines, refaites plus tard, ornent encore les portails de la vieille basilique, et, singularité remarquable, les clochelons sont entièrement dorés, ce ."«ui n'a jamais eu lieu dans la réalité. Mais un pemtre comme Gentil Bellin n'aurait pas pris cette fantaisie sous son bonnet. Les clochetons durent être dorés, en effet ; mais le doge Loredano eut besoin pour une guerre des sequins destinés à la dorure, el le projet ne s'accomplit pas ; il n'en reste de trace que dans le tableau de Gentil Bellin, qui avait doré son Saint-Marc par provision.
Un certain miracle d'une croix tombée dans l'eau du haut d'un pont de Venise, le pont de Saint-Léon ou de Saint-Laurent, nous ne savons pas trop lequel, a beaucoup occupé les peintres de cette période; les Beaux-Arts ne reiiferment pas moins de trois tableaux importants sur ce sujet bizarre; un de Lazzaro Sebastiani, un de Gentil Bellin, un autre de Giovanne Mansueti. Ces toiles sont du plus haut intérêt ; elles sortent des types habituels de la peinture italienne, qui tourne dans un cercle étroit de sujets de dévotion ou de mythologie, et se mêle rarement aux familiarités de la vie réelle. Ces moines de toute
robe, ces patriciens, ces gens du peuple se jetant à l'eau, nageant et plongeant, tirant leur coupe pour retrouver le saint crucifix tombé au fond du canal présentent la physionomie la plus bizarre. Sur les berges se lient la foule en prière, attendant le résultat des recherches. Il y a surtout une file de danies agenouillées, les mains jmtes, toutes couvertes de joyaux el de parles, en robes à taille courte, comme sous l'Empire, qui pi'ésente une suite de profils se détachant les uns sur les autres avec une bonhomie gothique, d'une finesse, d'une beauté, d'une délicatesse et d'une variété extraordinaires : c'esi étrange et charmant.
On voit dans ces toiles les anciennes maisons de Venise avec leurs murs rouges, leurs fenêtres aux trélles lombards, leurs terrasses surmontées de piquets, leurs che minées évaséf's, les vieux ponts suspendus par des chaînes, et les gondoles d'autrefois, qui n'ont pas la forme qu'elles affectent aujourd'hui : il n'y a pas de felce, mais un drap tendu sur des cerceaux, comme aux galiotes de Saint- Cloud ; aucune ne porte cette espèce de manche de violon en fer poli qui sert de contre-poids au rameur placé à la poupe ; elles sont aussi beaucoup moins effilées.
Rien n'est plus élégant, plus juvénilement gracieux que la suite de peintures oij Vittore Garpaccio a représenté la vie de sainte Ursule. Ce Garpaccio a le charme idéal, la sveltesse adolescente de Raphaël dans le i)7arm^e de la Vierge, un de ses premiers et peut-être le plus charmant de ses tableaux , on ne saurait imaginer des' airs de tète plus naïvement adorables, des tournures d'une plus angélique coquetterie II y a surtout un jeune homme à longs cheveux vu de dos, laissant glisser à demi sur son épaule sa cape au collet de velours, qui est d'une beauté si fière, si jeune el si séduisante, qu'on croirait voir 1 Gupidon (le Traxiléle vèfu d'un costume moyen âge, ou plutôt un ange qui auiait eu la fantaisie de se travestir en magnifique de Venise.
Nous sommes étonné que le nom de Carpaccio no soit «pas plus généralement connu; il a toute la pureté adolescente, toute la séduction gracieuse du peintre d'L'rbin dans sa première manière, et de plus cet admirable coloris vénitien qu'aucune école n'a pu atteindre,
La Pinacuteca Gontarini, legs de ce patricien amateur des arts, qui a donné au Musée sa galerie avec des armes, I des statr.es, des vases, des meubles sculptés et autres objets précieux, contient des morceaux de choix de l'école j vénitienne et d'autres écoles. Xous citerons les Pèlerins ' d'Emmaûs, de iMarco Marziale, toile traitée avec une sécheresse minutieuse, presque allemande, où l'on remarque un nègre bizarre drapé d'un manteau rayé de couleurs vives comme une capa de muestra valencienne ; la Madone, YEnfant Jésus, saint Jean, sainte Calherine,d'A.ndriia Cordegliaghi, dont les tètes blondes se détachent sur un fond vert de paysage entrevu par la fenêtre ; une Vierge, avec le groupe enfantin de Jé>us et de saint Jean, de Catena ; un sujet identique de Giovanne Battista Gima, un peu sec et tranchant trop durement sur une perspective de montagnes d'outremer; un Mariage de sainte Catherine, auquel assistent comme témoins saint Pierre et saint Jean, de Boccacino Gremonense ; la sainte Fiancée a les cheveux de Cet or roux si cher aux anciens maîtres, et sa belle robe historiée et ramagée reluit au milieu d'un paysage de montagnes et de mer dune douceur azurée ; la Madonna col Bambino, de Francisco Bissolo, très-doux, trés-joli, très-frais, d'une morbidesse ckarmante, etc., etc.
La Fortune triptyque, de Jean Bellin, se distingue par lie singulières inventions allégoriques. Dans le panneau du milieu, une femme nue se lient debout sur un autel, accompagnée d'Anges ou de Cupidons jouant du tambour. Sur les volets, un jeune homme nu, couronne en tête, manteau sur l'épaule, offre des présents à un guerrier qui tuit ; une femme tenant une boule, et les cheveux nattés en forme de casque, vogue sur une nef, tandis que de
petits Amours jouent parmi les vagues comme des Tritons.
Les eaux-fortes de Callot nous plaisent plus que ses peintures d'une authenticité plus ou moins douteuse. Il y a à la Pinacothèque Contarini un Champ de foire du graveur de Nancy, fourmillant de bohémiens, de charlatans, de gueux, de lansquenets, volant, faisant des tours, mendiant, buvant, jouant aux caries ou aux dés, un raccourci de ce monde nicaresque qu'il connaît si bien; mais le pinceau ne sert pas si heureusement l'artiste que la pointe.
Terminons par le joyau, la perle, l'étoile de ce musée : une Madone avec l'enfant Jésus, de Jean Bellin. Voilà un sujet bien usé, bien rebattu, traité mille fois, et qui releurit d'une jeunesse éternelle sous le pinceau du vieux naître! Qu'y a-t-il? Une femme qui tient un enfant sur ses genoux, mais quelle femme ! Cette tête vous poursuit comme un rêve, et qui l'a vue une fois la voit toujours ; c'est une beauté impossible, et cependant d'une vérité étrange, d'une virginité immaculée et d'une volupté pénétrante; un dédain suprême dans une douceur infinie. Il nous semblait, devant cette toile, contempler le portrait de notre rêve inavoué, surpris dans notre âme par l'artiste. Chaque jour, nous allions passer une heure de muette adoration aux pieds de cette céleste idole, et noua «l'aurions jamais pu partir de Venise, si un jeune peintre français, nous prenant en pitié, ne nous îva£t fait une copie de cette tète ai cUère^