EGLISES, SCUOLE ET PALAIS
Saint-François des Vignes, avec son clocher blanc et ruugi', niéi'ite aussi d'être visilù. Il y a près de ré;:lise un cloître bizarre, fermé de grilles de bois noir, qui entoure une espèce de préau encombré de mauves sauvages, d'orties, de ciguës, d'aspliodèles, de bardanes et autres plantes de ruines et de cimetières, au milieu desquelles s'élève une grotte en rocailleset en madrépores, assez semblable à ces petits rochers de coquillages que l'on vend au Havre et à Dieppe. Cette grotte abrite une efligie de saint François en bois ou en plâtre colorié, un joujou de dévotion, une chinoiserie jésuitique. Sous les arcades humides et erdies du cloître, au milieu de tombes usées par le frotlementet d'inscriptions déjà illisibles, nous avons remarqué sur une dalle de pierre une gondole sculptée d'un relief un peu fruste, mais très-visible encore. Elle recouvrait un caveau de gondoliers, comme la tombe des Zorzj Me i.àtaroâ l'égiisc de Saint-Sébastien; chaque traghet avait ainsi son lieu de sépulture.
A Saint-François des Vignes, nous avons vu un tabloau de Negroponte, d'une beauté et d'une conservation remarquables. C'îst le seul aue nous ayons rencontré de ce
peintre, dont nous n'avons jamais entendu prononcer le nom, qui pourtant mériterait d'être connu.
i\ous allons en donner une description un peu détaillée : La Vierge, assise sur un trône, revêtue d'une robç de brocart d'or et d'un manteau ramage du fini le pluf précieux, dont une petite lille soutient le pan d'un air d dévotion ingénue, regarde amoureusement l'Enfant Jésu; posé en travers sur ses genoux. La tête de cette Vierge, d'une délicatesse exquise, ferait honneur à Jean Bellin, à Carpaccio, à Perugin, à Durer, aux maîtres gothiques les plus suaves et les plus purs. LUe est blonde, et l'or de ses cheveux traités un à un se confond dans la splendeur d'un nimbe trilobé, incrusté de pierres précieuses à la fai.on byzantine; en haut, du fond de l'outremer d'un naïf paradis, le l'ère éternel regarde le groupe sacré dans une pose majestueuse et satisfaite ; deux beaux anges tiennent des guirlandes de fleurs, et derrière le trône, couvert d'orfèvreries et d'émaux comme celui d'une impératrice du !^as-Empire, s'épanouit une floraison de roses et de lis arrangés en cabinet et qui rappellent les fraîches appellations de la litanie.
Tout cela est traité avec celte religieuse minutie, cette patience infinie qui ne semblent pas tenir compte du temps et qui accusent les longs loisirs du cloître. EnelTet, Negroponte était moine, comme le dit l'inscription tracée sur le tableau : Pater Antonius Negroponte pinxit. Mais ce soin extrême n'ôte rien à la grandeur de l'aspect, à l'inv' posant de l'effet, et la richesse du coloris lutte victorieusement contre i'éclat des ors et des ornements gaufrés C'est à la fois une image et un joyau, comme doivent l'être à notre sens les tableaux exposés à l'adoration des fidèles. L'art, dans ces circonstances, gagne à revêtir le luxe hiératique et mystérieux de l'idole. La Madone du P. Antoine de Negroponte à Saint-Françc is des Vignes remplit admirablement ces conditions et soutient avec honneur le voisinage du Christ ressuscité de Paul Véro«
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nèse, du Martyre de saint Laurent de SaLta-Croce, et de la Madone de Jean Bellin, un d« ses meilleurs ouvrages, nialhenreusenienl placé dans une chapelle obscure.
11 ne faut pas n.'gligfr d'aller à Saint-Pantaléon, ne fût-ce que pour le gi;:ontesque plafond de Funiiani, représentant d'if rents épisodes de la vie du saint, son martyre et son apothéose. Depuis la roideur monastique et la naïveté d'enluminure de miss 4 du P. Antoine de Négroponte, il s'esl écoulé bien des ann 'es, et 1 art a fait bien du chemin. D'où vient cependant que ce plafond, qui égale en facilité hardie le salon d'Hercule, de Lemoine, et les fresques de l'Kscurial, de Luca Giordano, vous laisse froid malgré son art de raccourci, ses trompe-l'œil, toutes ses ressources et ses roueries d'exécution? C'est que là le moyen est tout, que la main y devance la tête, et qu'il n'y 9 pas d'âme dans cette immense composition suspendue au-dessus de votre t te comme une Gloire d opéra, par des ilcelles visibles. Le gothique le plus sec, le plus contraint, le plus maladroit, a un charme qui manque à tous ces grands maniéristes si savants, si prestes, si habiles, et d'une pratique si expéditive.
Dans l'église de Santa-Maria délia Sainte, illustrée par la ma-;nirique vue extérieure qu'en a tirée Canaletto et que tout 1'^ monde a pu \oir à la galeiie du Louvre, on admire un superbe plafond du Titien, le meurire d'Abel par Caïn, exécuté avec une robustesse et une furie magistrales : c'est calme ol violent comme toutes les œuvres bien réussies de ce peintre sans rival. L'architecture est de Balthasar Longhena; les coupoles blanches sont d'une courbe trés-grajieuse et s'arrondissent dans l'azur comme des seins pleins de lait ; cent trente statues aux draperies volantes, aux poses élégamment maniérées, en peuplent la corniche; une Eve fort jolie, en costume du temps, nous souriait tous les matins de cette corniche, lorsque nous demeurions à l'hôtel de l'Europe, sous un rayon de soleil rose qui teignait son IV arbre d'une rougeur pudique. La religion n'est pas
farouche en Italie, et elle accepte volontiers la nudité sanclifiée par l'art. Nous avons déjà raconté, si noire mémoire ne nous trompe, la surprise que nous fit éprouver ia rencontre d'une Eve semblable, encore moins vêtue si c'est possible, sur la plate-forme du dôme de Milan.
Nous pourrions continuer indéfiniment ce pèlerinage d'église en église, car toutes renferment des ti'ésors qui iious entraîneraient à d'interminables descriptions ; mais, ce n'est pas un Guide que nous avons la prétention d'écrire; nous voulons seulement peindre, en quelques chapitres familiers, la vie à Venise d'un voyageur sans parti pris, curieux de tout, trés-Hâneur, capable d'abandonner un vieux monument pour une jeune femme qui passe, prenant le hasard pour cicérone, et ne parlant, sauf à être incomplet, que de ce qu'il a vu. Ce sont des croquis faits d'après nature, des plaques de daguerréotype, de petits morceaux de mosaïque recueillis sur place, que nous juxtaposons sans trop nous soucier d'une correction et d'une régularité qu'il n'est peut-être pas possible d'obtenir dans une chose aussi diffuse que le vagabondage à pied ou en gondole d'un feuilletoniste en vacance dans une ville inconnue pour lui, et où tant d'objets tirent la curiosité de tous côtés.
Aussi, sans chercher une transUion laborieuse, nous allons vous conduire tout droit à la Scuola de San-Rocco, élégant édifice composé de deux ordres de colonnes corinthiennes superposées, et qui sont nouées, aii tiers de leur hauteur, dun entre-lacs du plus joli effet.
Saint Roch, comme on le sait, jouit du privilège de guérir la peste ; aussi est-il en grande vénération à Venise, particulièrement exposée aux contagions par ses rapports avec Gonstanlinople et les Échelles du Levant. Sa statue montre sur sa cuisse découverte un affreux bubon charbonné, car les saints sont homoeopalhes, et ne guérissent que les maladies dont ils sont affectés. La peste est traitée par un sain/ pestiféré, renhthalmie par une martyre à qui
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l'on a arraché les yeux, et ainsi de suite. C'est le cas de dire : Similia similibus. Médecine à part, on pense sans doute que ces bienheureux personnages compatissent plus tendrement aux maux qu'ils ont soufferts.
A la Scuola de Sauit-Roch, on trouve une salle basse entièrement peinte par le Tintoret, ce terrible abatteur de besogne, et, en montant un magnifique escalier monumental du Scarpagnino, l'on a à sa droite et à sa gauche, comme pour justifier le nom et le patronage du saint pestiféré, différents épisodes de la grande épidémie véiutienne, qui pourraient servir aux illustrations du choléra parisien. Ces peintures cadavél'euses sont : celle de droite d'Antonio Zanchi ; celle de gauclie, de PietroNegri.
Dans le premier de ces tableaux, on voit l'arrivée delà peste à Venise. Le fléau, personnifié sous la figure d'un squelette, traverse l'air épais et malsain, porté par une femme aux mamelles flétries, hâve, décharnée et verte connue la putréfaction, qui vole à tire-d'aile, dans la pose de la Mort d'Orcagna. Sur le devant, une femme de trois quarts perdue court en fuyant; elle est blonde et potelée comme toute Vénitienne de race, et ce serait vraiment dommage que le spectre hideux l'atteignit, car elle est cliarmante dans sa frayeur et parfaitement dessinée.
De l'autre côté, un gondolier trés-solidement campé, d'une proportion gigantesques et d'une musculature exagérée, démarre, avec un mouvement superbe, une barque (loslinée au transport des cadavras. Un* femme morte, aux ombres noires, aux chairs livid<^s, mais dont les bras charnus et la gorge puissante montrent qu'elle a été foudroyée pleine de vie par le fléau, se présente, la tète lu première, en raccourci, d'une façon violente et dramatique; piès d'elle un homme (déiail naïvement horribir! se bouche le nez, ne pouvant supporter la puanteur de ce beau corps à peine refi'oidi et déjà décomposé.
Ce lugubre poëme se termine par la Fin de la peste. L'air se rassérène. Une fenime développe au premier Jalar;
d' fort belles épaules, d'une blancheur vivace; plus de ces teintes bleuâtres, de ces chairs livides qui appellent le chiure et la chaux vive. La santé publique est revrnue. On peut respirer sans crainte d avaler du poison, presser une main amie sans emporter un germe de mort. La république, parla puissante intercession de saint Roch, a obtenu du ciel la cessation du fléau. Tout ce groupe supérieur est d'une grâce adorable. Le saint, penché aux pieds de Jésus-Christ et de la Yierue, supplie avec une ineffable ardeur, et l'on comprend que la bonté céleste n'a rien à rehiser à une prière si fervente. La république, symbolisée par une belle femme, dans le goût de l'aul Véronèse, a une pose très-noble et d'une grande tournure; il est fà: cheux que ses mains ne répondent pas à la beauté de sa ?ête.
C'est à la Scuola de Saint-Roch que se trouve le chefd'œuvre de Tintoret, cet artiste si fécond et si inégal, qui va du sublime au détestable avec une facilité prodigieuse. Ce tableau immense représente dans un grand développement tout le di auie sanglant du Calvaire. Il occupe à lui seul le fond d'une grande salle.
Le ciel, peint sans doute avec cette cendre bleue d'Egypte qui a joué de si mauvais tours aux artistes de ce temps-là, a des tons faux et louches désagréables à l'œil, qu'il ne devait pas offrir avant la carbonisation de cette couleur trompeuse, qui a si bizarrement noirci les fonds ûcs Pèlerins d'Emmaûs, de Paul Véronèse ; mais celte imperfection est bien vite oubliée, tant les groupes des premiers plans s'emparent victorieusement du spectateur au bout de quelques minutée de contemplation. Les saintes femmes forment auprès de la croix le trio le plus profondément désespéré que puisse rêver la douleur immaine ; l'une d'elles, entièrement couverte de son manteau, gît à terre et sanglote dans une prostration désolée de l'effet le plus pathétique.
Un nègre, pour dresser la croix d'un des larrons, se
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fient debout sur la pointe du pied, avec un mouvemen', contourné etstrapassé qui manque de naturel ; mais il est peint, comme tout le reste du tableau, d'une brosse si véhémente et si furieuse, qu'on ne peut s'empêcher de l'admirer. Jamais Rubens, jamais Rembrandt, jamais Géricault, jamais Delacroix, dans leurs plus fiévreuses et leurs plus turbulentes esquisses, ne sont arrivés à cet emportement, à cette rage, à cette férocité. Cette fois, Tintorel a justifié pleinement son nom de Robusti ; la vi- :^ueurnesaurait aller plus loin; cela est violent, exagéré, mélodramatique, mais revêtu d'une qualité suprême : la force.
Cette toile, rayonnante d'un art souverain, doit faire pardonner à l'artiste bien des arpents de ces croûtes enfumées et noirâtres qu'on rencontre à chaque pas dans les palais, les églises et les galeries, et qui sont plutôt d'un teinturier que d'un peintre. Le Calvaire porte la date de
Avant de quitter la Scuola de San-Rocco, il faut regarder un très-beau Christ du Titien, d'une expression douloureuse et profonde, et de charmantes portes d'autel, fouillées en 1765 par Philiberti, avec une délicatesse exquise etune étonnante perfection de détail. Ces sculptures, précieuses malgré leur date moderne, représentent différents l^raits de la vie de saint Roch, le patron du lieu. Les menuiseries de la salle supérieure sont aussi très-remarquables. Mais, si l'on voulait tout admirer, on n'en finirait pas.
En suivant ce' le méthode vagabonde, regagnons le grand canal et donnons quelques détails sur le palais Vandramiu Calergi, occupé maintenant par la duchesse de Berry. 11 est d'une riche et noble architecture, de Pierre Lombard probablement ; de petits gi nies soutiennent, dans l'enta' blement et au-dessus des fenêtres, des écussons historiés d'ornements d'un goût exquis, et donnent beaucoup d'élégance à cette façade; un jardin de médiocre étendue fait
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fcrdoyer quelques arbres à côté de ce palais, que rien ne distinguerait des autres si les grands poteaux d'amarre blancs et bleus n'indiquaient, par les fleurs de lis dont ils sont semés, une demeure princière et quasi royal'^.
Quand on a oblenu la permission de visiter le palais, des valels en livrée verte vous accueillent très-poliment au bas de l'escalier, dont l'eau baigne les marches, attachent votre gondole aux poteaux et vous introduisent dans un vestibule où l'on attend que les formalités dadmission soient remplies.
Ce vestibule est aussi long que le palais ; il aboutit à une sorte de cour semblable aux cours de nos hôtels; on a besoin de songer qu'on est à Venise, pour ne pas s'atlendre à y voir une voiture dételée et des chevaux de selle revenant du bois-
Deux gondoles remisées et quelques pots de terre garnis de sapinettes et autres pauvres plantes mourant de soif meublent seuls la nudité de cette vaste salle d'attente qu'on retrouve dans tous les palais vénitiens, antichambre qui est à la fois un débarcadère.
Au milieu de ce vestibule, à gauche, se présente un grand escalier entre deux murs, où'pendent deux câbles de soie rouge, et où règne la même décoration de malheureuses plantes vivaces. Un étroit tapis garnit les marches et conduit à une salle immense, pareille au vestibule, sans mobilier et sans ornement. De là on entre dans la salle à manger, dont les murs sont couverts de portraits de famille.
Cette pièce forme un carré long, lllle est très-bien éclairée par deux grandes fenêtres-balcon.
Une table ovale occupe le milieu, et un paravent cache la porte d'entrée Sur la muraille de droite on remarque le portrait de la duchesse de Bourgogne, en robe de velours bleu; ceux du comte d'Artois et de madame la princesse de Lamballe et quelques petits cadres. Sur la muraille de gauche, en face, le portrait de Louis XV,
•également en pied ; et, de chaque côté, ceux de ses filles. Mesdames de Fuance.
Dans ce '.te salle à manger, une porte masquée ouvre sur une chapelle oliscure, et si petite que six persomies auraient peine à y tenir. On y compte quatre prie-Dieu. A droite, une grande porte donne accès dans un salon tout moderne, encombré de tableaux et d'une infinité de petits meubles: tables anglaises, coffrets parisiens, rien n'y manque de ce charmant luxe inulile qui rappelle la patrie par ses chères futilités; deux portraits de Son Aliesse Royale sont placés en regard : celui de Lawrence, en robe de salin blanc, avec une rose au côté, montre le plus ravissant petit pied qu'il soit possible d'admirer dans un soulier de satin. Tout le fond de celle pièce est cou vert de ces tableaux que tout le monde a vus aux expositions de l'époque, et qui représentaient, pour la plupart, des héros de la Vendée.
En retraversant la salle à manger, on entre, par une norle à gau('he, dans un salon qui parait petit relativement aux pièces précédentes, et peut-être écrasé par le somptueux mobilier qu'il renferme. Là sont placés trente tableaux d'élite; c'est une espèce de Tribune, de Salon carré, où ne manque peut-être pas un seul des grands noms de la peinture. Au milieu de ces cbefs-d'œuvrc rayonne une Vierge d'André del Sarlo, d'une beauté à donnav des frissons au bourgeois le moins connaisseur, au philistin le plus cuirassé de prosaïsme.
('c salon, éclairé par un jour doux et ménagé, nous a
1 a ru la pièce préférée, le cœur même de l'édifice, et nous
lavons quitté à regret pour aller visiter le fameux saloH
ù se trouvent ces deux colonnes de porphyre, dont la
aleur est si grande qu'elle surpasse celle du palais tout
f'iUicr. Elles sont placées devant une porte, et fout auss:
pou d'effet (|ue les lapis-lazuli du salon Serra à Gènes,
*|n'';i) croirait volontiers peints et vernis, et qui res-
! lîhienl, à faiie peur, à du moiré métallique bleu. El
les paraissent fausses, quoique de la vérité la plus incontestable.
Ce qui ajoute encore à cette malencontrense pensée c'est qu'on a placé vis-à-vis de ces colonnes, dans une de ces hautes cheminées dont l'architecture ^a rejoindre la voûte, un poêle qui peut être confortable, mais n'a riei. /l'élégant, et dont la iaïence voisine mal avec le porphyre. Il y a encore un dernier salon qui n'a rien de remarquable. Aux quatre angles, quatre piédouches supportent quatre bustes : ceux du duc de Borry, de Gharii's X et autres personnages de la famille royale. De là, on conmiunique dans les appartements du comte Lucchesi-Palli, et l'inspection est faite.
Ce serait tomber dans les lieux commur.s philosophiques que de transcrire ici les pensées que fait naître nécessairement sur la fragilité des grandeurs luimaines cette visite au palais VenHramia-Caler;;i, modeste asile d'une si haute infortune. Mais ce n'est pas la première fois que Venise a le privilège d'abriler les royautés déchues ; Candide y soupa à l'auberge avec quatre monarques sans ouvrage, qui n'avaient pas le moyen de payer leur écol.
Du palais delà duchesse de Berry, nous allâmes au palais Barbarigo, pour y voir des Titien qui s'y trouvent et qui sont célèbres. Malheureusement, le consul de Russie venait de les acheter pour le Czar son maître, et la précieuse collection était sous les scellés, en attendant qu'elle partit. 11 fallut nous contenter de quelques peintures de peu de valeur, et des plafonds à caissons sculptés et dorés qui sont fort beaux, mais dans un fâcheux état de dégradation.
On nous fit voir aussi un berceau merveilleux surchargé d'une ornementation extravagante et d'une richesse folle comme le berceau d'un Hls de roi longtemps attendu ; c'était dans celte crèche d'or que couchait l'aîné de la famille Barbarigo. — Maintenant le berceau est vide; les
Titien partent pour la Russie; la pluie filtre par les dorures des plafonds crevassés, et la façade, moisie par l'humidité et l'abandon, va tomber dans l'eau verte du canal.
Nous sortîmes de là le cœur navré. Rien n'était triste comme ce berceau dune famille éteinte dans un palais croulant.
Nous saluâmes aussi, en allant à l'hôtel des postes chercher nos lettres de France, l'humble demeure d'une autre grandeur déchue, de Manin, ce héros sansempliase, égal aux plus grands de l'antiquité. Sur le modeste balcon de son appartement, à l'angle de la rue Paternian, se fanaient dans l'abandon quelques pots de jacinthe défleurie, et les fenêtres ternes avaient cet aspect mélancolique que pren. nent les maisons dont l'âme est partie pour l'exil ou la mort, cet exil éternel.