‹ Voyage en Italie - ItaliaChapitre 19 sur 23 · DÉTAILS DE MŒURS · texte numérisé non relu

DÉTAILS DE MŒURS

L,-i s;iiSOii s'avançait. Noire séjour à Venise s'élait prolu ;-^é au delà des limites que nous lui avions fixées dnns le plan général de notre voyage. Nous retardions notre dé part de seniaiiie en semaine, de jom en jour, et nous irou- »'ions toujours quelque bonne raison pour rester. En vain de légères brumes commençnîent à voltiger le matin sur la lagune; en vain une itveise snbiie nous forçait à nous 'îéfngier sous les arcades dos Procuraties ou le porche d'une église ; en vairi^ lorsque nous nous promenions au clair de lune sur le grand canal, l'air froid de la nuit nous obligeait-il quelquefois à remonter la glace de la gondole et à rabattre le drap noir de la felce, nous faisions la sourde oreille aux averlissemenis de l'automne.

Nous nous souvenions toujours d'un palais, d'une église ou d'un tableau que nous n'avions pas vu. 11 iallait, en effet, apvanl de quitter Venise, visiier cette blanche église de Santa-Maria-Forniosa, illustrée par la Unncnse Sainte Barbe, si superbement campée, si héroïquement belle de Palma le Vieux; ce palais de. lUanca-Capello, auquel se rattachent les souvenirs d'une légende amouriuse toute vénitienne et pleine d'un charme romanesque qu'a peine à détruire l'enseigne d'une modiste française, madame Adèle

rorchère, qui vend des capotes et des bibis dans la chambre où rêvait, accoudée au balcon, la belle et nonchalante créature; et celte bizarre et superbe église d>' San- Zacciiiia, où se trouvent un merveilleux tableau d'auleJ, loul lokiisant d'or, d'Anloine Vivarini, donné par lléléi e Foscaii et Marina Donato, et le tombeau de ce grand seulpleur Alexandre Viltoi'ia,

Qui vivens vivos duxit de marmore vultus.

Magnifique conoctto d'épitaphe justifié, cette fois, par un peuple de slalues.

Tantôt c'es' autre chose, une ile oubliée, Mazorbo ou Torcello, où il y a une curieuse basilique byzantine et des antiquités romaines; tantôt une l'açade pittoresque sur un canal peu fréquenté, dont il fallait prendre un croquis; mille motifs de ce genre, tous raisonnables, tous excellents, mais qui n'étaient point les véritables, quoique nous fissions semblant de les croire vrais. Nous cédions, malg'ré nous, à cette mélancolie qui prend au cœur le voyageur le plus déterminé, au moment de s'éloigner peut-être pour jamais, d'un pays longtemps désiré, d'ui' endroit où il a passé de beaux jours et de plus belles nuits.

Il est criailles villes dont on se sépare comme d'une maîtresse aim e, la poitrine gonflée et des la* mes dans les ■veux, espèces de pairies électives où l'on est plus faciiemenl heureux qu'ailleurs, où l'on rêve de retourner et d'aller mourir, el qui vous apparaissent au milieu des tristesses et des complications de la vie comme une oasis, un Eldorado, une cite divine où les v'unuis n'ont pas d'accès, el où reviennent les souvenirs d'une aile obstinée. Gionade a élépoui' nous l'une de ces Jérusalems célestes qui brillent xious un soleil d'or dans les lointains azurés du mirage. iV'ousy pensions depuis notre enfance ; nous l'avons quitté avec pleurs, et nous la regrettons bien souvent. Venise

sera pour nous une aulre Grenade, plus regrettée peutêtre.

Vous est-il arrivé de n'avoir plub que quelques jours à rester avec un être chéri ? On le i egarde Ion ji temps, fixement, douloureusomonl, pour bien se i;raver ses traits dans la mémoire ; on se sature de ses aspects, on l'ùtudie sous tous ses jours, on remarque ses petits signes particuliers, le iiJ'iun de beauté près de la bouche, la fossette de la joue ou de la main ; on note les inflexions et les mélodies de sa voix, on tâche de garder le plus possible de cette image adorée que l'absence va vous ravir, et que vous ne pourrez plus revoir que dans votre cœur ; on ne se quitte pas, on veut prolller jusqu'au bout de la dernière minute; le sommeil même vous parait un vol fait à ces heures précieuses, et hîs causeries interminables se prolongent la main d;ins la main, sans ([u'on s'aperçoive que les lampes pâlissent et que la lueur bleue du matin fdtreà travers les rideaux.

Nous éprouvions celte impression à l'endroit de Venise. A mesure que l'instant du départ s'approchait, elle nous devenait plus chère. Son prix se révélait au moment de la p rdre. .Nous nous reprochions d'avoir mal profité de notre séjour, et nous regrettions amèrement quelques heures de paresse, quelques lâches concessions aux énervantes influences du sirocco. Il nous semblait que nous aurions pu voir davantage, prendre plus de notes, faire plus de croquis, nous fier moins à notre mémoire : et cependant Dieu sait si nous avions fait en conscience nolro métier de voyageur ; on ne rencontrait que nous dans le églises, dans les galeries, à l'Académie des beaux-arts, sur la place :^aint-.Marc, au palais du doge, à la Bibliothèque. Nos gondoliers éreintés demandaient grâce ; à peine prenions-nous le temjis d'avaler une glace au caft^ Florian, une soupe de poux de mer et un pasticcio de po lenta au Gastholf San-Gallo ou à la taverne du Chapeau- Noir. En six semaines, nous avions usé trois lorgnons,

abîmé une jumelle, perdu une longue-vue. Jam.iis pea-sonne ne se livra à une pareille débauche d'œil. iNous regardions quatorze heures par jour sans nous arrêter. Si nous avions osé, nous aurions continué notre inspection aux torches.

Les derniers jours, cela devint une véritable fièvre. A'oug fimes une tournée générale de récapitulation au pas de course, a\ec ce coup d'œil net et prompt de l'homme (|ui connaît la chose qu'il regarde et va droit aux objets qu'il recherche. Comme ces peintres qui repassent à l'encre les dessins à lamine de plomb qu'ils craignent de voir s'effacer, nous assurâmes d'un trait plus appuyé les mille linéaments crayonnés dans notre mémoire, ^ous revîmes ce beau palais ducal fait exprès pour une décoration de drame ou d'opéra, avec ses grandes murailles roses, ses dentelures blanches, ses deux étages de colonnettes, ses trèfles arabes; ce prodigieux Saint-Marc, Sainte-Sophie de l'Occident, colossal reliquaire des civilisations disparues, caverne d'or diaprée de niosaïf|ue, immense entassement de jaspe, de porphyre, d'albâtre, de fragments antiques, cathédrale de pirates enrichie des dépouilles de l'univers ; ce Campanile qui porte si haut dans l'azur i'ange d'or protecteur de Venise et garde à ses pieds la logette de Sansovino, sculptée comme un joyau; cette tour de l'Horloge, toute d'or et d'outre-mer, où, sur un large cadran, se promènent les heures noires et blanches; cette Bibliothèque d'une élégance tout athénienne, couronnée de sveltes statuas mytholo, Iniques, riant souvenir de la Grèce voisine ; et ce «Trand canal bordé d'une double rangée de palais gothiques, moresques. Renaissance, rococo, dont les façades toutes diverses émerveillent par l'inépuisable fantaisie et la perpétuelle invention de leurs détails qu'une existence d'homme ne suffirait pas à étudier, splendide galerie où se déploie le génie de Sansovino, de Scamozzi, de Pierre Lombard, de Palladio, deLonghena, de Bergamasco, de Rossi, de Tremignan et d'autres architectes

morreilleux, sans compter les inconnus, les humbles ouvriers du moyen âge, qui ne sont pas les moins admirab ea.

Nous nous faisions promener en gondole, de la poiuly de la D gana à la pointe de uuintavidle, p^ur fixer à jamais dans notre esprit ce spectacle féerique, que la peinture comme la parole est impuissante à rendre, et nous dévorions, avec une attention désespérée, ce mirage de Fala-Morgana, près de s'évanouir à tout jamais pour nous.

Maintenant, au moment de terminer ces récits peut-êlre déjà trop longs, et dont le lecteur impatienté aura fait tourner rapidement les feuillets, il nous semble que nous n'avons rien dit, que nous avons bien faiblement expiimé noire entliousiasme et mal copié nos superbes modèles. Chaque monument, chaque église, chaque galerie aurait demandé un volume, là oîi nous pouvions disposer à peine d'un chapitre, et pourtant nous n'avons parlé que de ce qui est visible; nous nous sommes gardé de secouer la poussière des vieilles chroniques, de raviver les souvenirs éteints, de repeupler de leurs anciens habitants les palais déserts : car c'était alors l'ouvrage de toute une vie, et il a fallu nous contenter de tirer sur notre papier de simples épreuves photographiques qui n'ont d'autre mérite que leur sincérité.

Souvent cette tentation nous a pris, de détacher de leurs toiles les patriciens et les magnifiques de Titien, de 13onifazzio, de Paris Bordone, et de faire descendre de leurs cadres sculptés les belles femmes de Giorgione, de Paul Vérojièse, avec leurs robes de brocart, leurs cheveux d'or roussi, pour en animer cette décoration restée intacte et à laquelle il ne manque que les acteurs. Les noms magiques de Dandolo, de Foscari, de Loredan, de Mariiio Falicro, de la reine Cornar§, ont plus d'une fois excité notre imagination. Mais nous y avons sagement résisté. A quoi bon refaire en prose d'admirables poèmes ?

Notre tâche était plus humble. Kn lisant les récits des voyageurs, il nous est arrivé de souhaiterdes détails plus

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précis, plus familiers, phis tra.:cs sur le vif, des remarques plus circonstanciées sur ces nulle petites diférences t|ui avertissent qu'on a changé de pays. I>es considérations générales en style pompeux, des aperçus historiques plus ou moins justes nous apprennent ce que nous savons déjà et nous renseigneiit fort mal sur la forme des chapeaux, la coupe des robes, la qualité et le nom des mets dans telle ou telle ville. Nous avons fait notre butin de tout cela et décrit des maisons, des cai)arets, des rues, des traghels, des affiches de théâtre, des marionnettes, des ombres chinoises, des cafés, des musiciens ambulants, des enfants, des vieillards et des jeunes filles, tout ce que l'on dédaigne ordinairement.

Cela n'est-ilpas aussi intéressant, de savoir comment se coiffe une grisetle vénitienne et quels plis fait son châle sur les épaules, que d'entendre raconter pour la centième fois la décapitation du doge Marino Faliero sur l'escalier des (iéants, qui ne fut bâti, par parenthèse, qu'un siècle ou deux après sa mort? Croyez-vous donc qu'il soit indifférent d'apprendre si le café se filtre ou se fait bouillir avec le marc, à la mide orientale, à Florian et à laCostanza? Ce petit fait du calé trouble à la turque ne dit-il pas tout le passé de Venise ? Et si nous vous recopions ici tout stuf>idement une liste de noms recueillis sur les enseignes et sur les murailles, et dont la physionomie particulière annonce qu'on n'est ni à Paris ni à Londres, des noms telsqu'Ermagora, Zamora Fagozzo, Zanubrio, Dario, Paternian, Farsetti, Eri/.zo, Mangile Valmarana, Zoizi, Condulmer, Valcamonica, Corner Zaguri, etc., ne serezvous pas amusé et réjoui de l'euphonie et de la configuration de ces appellations si locales, si romanesques, si fluides et si douces à l'oreille? Cette litanie ne vous apportera-t-elle pas un écho de l'harmonie vénitienne?

Nous sommes loin encore d'avoir rempli ce piogramme, quelque restreint qu'il soit. L'architecture nous a souvent entraîné, et nous avons souvent abuse, en dépiï

du précepte de Uoileau, du feston ot de l'astragale. L* rue et son spectacle toujours renouvelé nous a bien des fois empêché d'entrer dans les maisons, ce qui n'est pas toujours fac le au voyageur, cette liirondelle légère qui arrive avec la belle saison et s'envole avec elle. Les mœurs de la société vénitienne ne tiennent peut-être pas assez de place dans ces esquisses, et le tablenu y a souvent le pas sur l'homme. Mais, en ce siècle d'hypocrisie et de cayit, on n'a pas la joyeuse et mâle l berté du président des Brosses, et il est difficile de parler des mœurs sans être immoral.

Raconter ses aventures, c'est de la fatuité; raconter celles des autres, c'est de rindiscrétinn. Peut-on, d'ail leurs, trahir le secret des intimités où l'on vous a cordia lement admis, et ré[)éler dans un livre ce qu'on vous dit à l'oreille? Les formes extérieures de la vie sont aujourd'hui presque partuut les mêmes, surtout dans la bonne société. Est-il bien nécessaire de dire que les sigisbés n'existent plus, et que les Vénitiennes ont des amants comme les femmes de Paris, de Londres ou de tout autre endroit? Si l'on veut une observation plus locale, ajoutons qu'elles en ont souvent un, mais rarement deux, trait de mœurs qui peut s'étendre à toute l'Italie ; en outre, il n'est pas de bon goût que cet amant soit Autrichien ; c'est une manière de résister à l'oppression et d'isoler l'ennemi.

Les anciennes familles ruinées vivent dans la retraite et pauvrement, et le propriétaire d'un palais dine dans une salle à manger tapissée de tableaux de grands maitres, dun plat de polente, de friture, ou de coquillages qu'un valet unique est allé chercher à la taverne.

L'été, on va passer la villégiature dans des maisons de campagne festonnées de vignes, au bord de la Brenta, ou dans de petites fermes agrestes du Frioul. Ou ne revient à Venise que l'hiver, c'est une élégance qu'on pratique également à Paris. Les patriciens qui n'ont plus de maisons

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de cani papoue et ne peuvent, faute de ressources, voyager eu terre ferme, se cloîtrent pendant toute la saison et ne reparaissent qu'à l'époque où il est permis de fréquenter la place Saint-Marc. Tout ceci, naturellement, souffre des exceptions : il y a des Vénitiennes sans amant et (les ^éniliens riches. Le contraire de ce que nous avons dit est tout aussi vrai. Les fêtes, les bals, les dîners sont rares. La crainte des espions et des délateurs rend toute cette société fort réservée. On ne s'amuse qu'à huis-clos et entre gens sûrs. Le luxe se cache et la gaieté met des sourdines : cela rend difficiles les observations de mœurs à vol d'oiseau.

Peut-être ceux qui ont eu la bonté de nous lire nous auront-ils reproché des myriades de noms d'artistes entassés comme à plaisir. Certes, ce n'était point pour faire parade d'une vaine érudition : l'école vénitienne est d'une richesse si fabuleuse, que notre prolixité nous semble encore du laconisme et de l'ingratitude. L'arbre généalogique de l'art a des rameaix si touffus, si luxuriants, si chargés de fruits dans celle ville féconde, qu'on a autant de peine à en suivre les ramifications que celles de l'arbre généalogique de la Vierge à la cathédrale de Saint-Marc : ce ne sont que rois, saints, patriarches et prophètes.

En deçà et au delà des quatre grands noms qui personnifient l'art vénitien, Giorgione, Titien, Paul Véronèse, Tinto.-et, il y a des familles entières de peintres admirables. Depuis Antoine de Murano jusqu'à Tiepolo, en qui «'éteignit la race, il faudrait un livre d'or à mille feuilleîs pour écrire ces noms inconnus qui mériteraient d'être glorieux. Le moindre de ces artistes serait réputé aujourd'hui un grand génie, et tel qui s'en targue ferait fort piètre figure parmi cette populace de talents.

En rendant compte de l'Académie des beaux-arts, nous avons exprimé toute notre admiration pour cette merveilleuse école gothique des Vivarici, des Basaiti, des Carpac-

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cio, des Jeau et Gentil Bellin, qui, à tout le senlimeul d'André Mantegna, de I*erugin el d'Albert Durer, joint un coloris où déjà se pressent Giorgione. Mais parmi les peintres de la décadence, qui se déclare dès la mort du Titien, quelle iécoiidilé, quelle facilité, quelle dépense d'invention, d'esprit et de couleur!

Ecrire leurs noms ici ne réveillerait aucune idte; il faudrait y joindre l'analyse de leur œuvre immense, innombrable, caractériser leurs m.jnifres diverses, reconstruire leur biographie, les recomposer de toutes pièces. C'est un travail que nous ferons peut-être et qui nous a souvent tenté; mais pour cela il faudrait dix ans de séjour ■ Venise : c'est ce qui nous déterminernit à l'enlreprondre. Églises, palais, ils ont tout couvert de fresques cl de peintures ; ils ont profité de la moindre place laissée vide par Tintoret.

Ce qu'on ne sait pas assez, c'est que Venise regorge de sculptures, de bas-reliffs, de figures de marbre et de bronze du plus rare mérite, œuvres de statuaires égaux à ses peintres, et dont on ne parle jamais, nous ignorons pourquoi. Nous avons nommé quelques-uns de ces artistes; mais qui voudrait la liste complète aurait à lire une litanie furieusemente longue. Que la gloire humaine e.&t capricieuse l

Qui parle maintenant de Vittoria, d'Aspetti, de Lca)« l>ardo, de Saasovino et de tant d'aulies .sculnteurs?

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