FLORENCE
:. Afiiiide de i'Adriaque nous avait retenu dans ses es- Il aux enchaiilés au delà du terme de nos prévisions, et, quoique aucun chevalier Ubalde ne fût venu nous faire rougir de notre paresse en découvrant à nos yeux le magique bouclier de diamant, il nous avait fallu partir enfin, cî, après un court séjour àPadoue, dont la tristesse nous parut plus morne au sortir de la ville féerique de Canaletto, nous diriger aussi directement que possible vers Florence, l'Athènes de l'Italie.
Nous regrettâmes beaucoup de ne pouvoir, en passant à Cologne, visiter l'église de la Madona de San-Luca, édifice singulier, situé sur une montagne appelée la Guardia, et auquel conduit un corridor lormé, d'un côté, par un mur long de trois milles, et, de l'autre, par six cent quatre-vingt-dix arcades encadrant un nit rveilleux paysage. Cet immense portique, élevé par la piété des Bolonais, escalade les flancs de la montagne en cinq cents quatorze marches, et (conduit, des portes de la ville au sanctuaire, les curieux el les dévols ; mais, en voyage comme eu touf, il faut savoir faire des sacrifices; si l'on
veiu arriver, il faut choisir une ligne et la suivre, tout en jetant un regard de regret sur ce qui vous échappe. Vouloir tout voir, c'est le moyen de ne rien voir. — C'est assez de voir quelque chose.
La roule de Bologne à Florence passe par l Apennin, Celte épine dorsale de l'Italie ; — épine dorsale, en el'feU dont chaque monticule décharné est une verlèbrt'. — Même sur le voyageur le plus habitué aux désappointements, il est certains noms qui exercent une iutluence magique, l'Apennin est de ceux-là : on l'a vu dans Horace et les auteurs anciens, que les études classiques mêlent à nos premières impressions, et il est difficile de n'avoir pas dans l'idée un Apennin tout fait, que la vue du véritable contrarie et déforme singulièrement.
La chaîne apennine se compose d'une suite de mamelons arides, effrités, excoriés à vif, de tertres rugueux, de collines galeuses qui ressemblent à des tas de pierrailles et de gravats ; point de ces rochers gigantesques, de ces cimes ardues veloutées de pins, de ces pics baignés de nuages, argentés de neiges, de ces glaciers aux mille cristaux scintillants, de ces cascades où joue l'échaj pe de Tarc-en-ciel, de ces lacs bleus comme la turquoise où le chamois vient boire, de ces grands cercles d'aigles planant dans la lumière; — rien qu'une nature pauvre, morne et stérile, et qui paraît plus mesquine encore après les majestés olympiennes des Alpes suisses tt les romantiques horreurs de la vallée deGondo, d'un pittoresque si grandiose el si terrible.
Certes, la manie des comparaisons est un travers d'esprit, et il est injuste de demander à un endroit d'en être un autre ; mais nous ne pouvions nous empêcher, du haut de notre banquette d'impériale, contre laquelle nous avions eu l'imprudence d'échanger notre coin du coupé pour pouvoir examiner le pays plus à l'aise, de penser à ces belles sierras espagnoles, dont personne ne parie eC
as
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dont la beauté ignojée est bien au-dessus des sites it* liens, trop vantés peut-être ; nous nous souvenions d ua trajet de Grenade à Vclez-Malaga, à travers la montagne, par un sentier perdu où il ne passe peut-êlre pas deux voyageurs par an et qui dépasse tout ce qui se peut 'maginer comme accident de forme, de lumière et de couleur.
Nous songions aussi à notre excursion en Kabylie, à ces montagnes dorées par le soleil d'Afrique, à ces vallées pleines de lauriers-roses, de mimosas, d'arbousiers, de ïentisques où filtraient des ruisseaux habités par de petites tortues, à ces villages kabyles entourés de palissades de cactus et à ces horizons d'une dentelure si variée que dominait toujours l'imposante silhouette du Djurdjura, et véritablement l'Apennin nous paraissait médiocre, malgré sa réputation classique.
Nous ne voudrions pas nous adonner à ce fameux paradoxe marseillais qui consisté à dire : « On gèle en Afrique, on brûle en Russie. » Pourtant, nous devons avouer que nous grelottions de froid à notre poste aérien, malsjré une superposilion de paletots et de cabans à faire envie à Méry, le frileux poète. Jamais à Paris, pendant l'hiver le plus rigoureux, nous ne nous sommes revêtu simullanément d'une na'eille quantité de hardes, et cependant nous n'étions (ju'à la mi-soptembre, une saison qu'on a Thab. tudc de croire tiède et charmante sous le doux ciel de La Toscane : il est vrai que réiévalion du leirain rafraîchit 1 air, et que le froid des pays chauds est particulièrement désagréable par la soudaineté du contraste.
Ce n'est pas dans le but d'élever un monument à noire onglée et à notre claquement de dents que nous consignons ici cette remarque. Il importe peu à l'univers que nous ayons eu chaud ou froid sur l'impériale d'une diligence; mais cette observation pourra empêcher quelque parisien naïf el confiant de partir de Tortoni pour Flo reace au mois d'août, en pantalon de nankin et en veste
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de chasse de CDUtil, et lui faire joindre à son bagage un plaid-tarlaj., i\u paleioi de drap-pilote et un cache-nez; nous pré\ien(h'ons ainsi quelques rhumes de cerveau et de poitrine. La description de nos souffrances n'est donc pas personnelle ; elle est toute philanthropique.
La violence du vent est d'une telle force sur ces montagnes découronnées et pelées, qui reçoivent alternativement les souffles des brises refroidies sur la Méditerranée et l'Adriatique, que le grand-duc a fait, au point culminant de la route, élever un mur de pierre pour protéger les voyageurs contre ces rafales glacées qui les transiraient et les renverseraient. — Ceux qui ont vu le mistral à l'ouvrage sur la [date-forme du château des papes d'Avignon coinpiendront l'utilité dune semblable mu raille. Une inscription en style hospitalier constate cette attention bienveillante de Léopold, attention dont nous le remercions du fond du cœur.
A cet endroit, l'on sort de la Romagne pour entrer dans la Toscane; autre visite de douane : un inconvénient de ces États morcelés en petites principautés. On passe sa vie à ouvrir et à fermer sa malle, occupation monotone, qui finit par rendre furieux les plus flegmatiques. Heureusement, nous nous sommes fait là-dessus un système de philosophie que nous avons déjà développé à propos de la (lorane romagnole. Nous jetons noire clef à qui veut la prendre, ou nous la laissons dans la serrure, et nous allons paisiblement contempler le paysage, facilité que ne laisse pas toujours l'implacable dili;jence. A ce point de vue, il est peut-être à regretter qu'il n'y ait pas plus de douanes.
Quoique la route n'atteigne jamais aux escarpements «brup'es et aux impossibles montagnes russes de Salinas et de la Descarga en Kspagne, les côtes souvent son' assez roides pour nécessiter l'aide des bœufs. — Nous voyons toujours arriver avec plaisir le pesant attelag^e à la tête baissée sous le joug, au mufle humide, au
f^rand œil paisible, aux jambes puissamment déjotftes ; d'abord, il est pittoresque en lui-même, il amène toujours avec lui un bouvier rustique et sauvage, et souvent d'une grande tournure, aux cheveux incultes, au chapeau pointu, à la veste brune, à l'aiguillon porté comme un sceptre antique; ensuite, il y a une autre raison.
Nous demandions un jour à Gabat, le grand-maître de noire jeune et merveilleuse école de paysage, comment, dans ses excursions, il se déterminait sur le choix du site qu'il voulait peindre.
— Je vais au hasard, nous répondit il, jusqu'à ce que j'entende chanter les grenouilles. ')ii il y a des grenouilles, le site est toujours joli; les grenouilles, cela veut dire un étang, de l'herbe fraîclie, des roseaux verts, des oseraies et des saules.
Nos grenouilles, à nous, sont les bœufs. Leur apparition signifie une âpre cime, un plateau élevé, d'où l'on découvre inopinément une vue immense ; un panorama azuré de plaines, de montagnes, de vallées ; un horizon semé de villes et de villas, inoiié d'ombre et de lumière. — Nos bœufs ne nous trompent pas plus que les grenouilles ne trompent Cabat.
Lorsque les pentes de l'Apennin commencent à s'incliner vers Florence, les sites gagnent quelque beauté. Les coteaux herpétiques et verruqueux disparaissent ou se revêtent de végétation.
Les villas commencent à se montrer sur le bord de la route, les cyprès dressent leur flèche noire, les pins d'Italie -irrondissent leur vert parasol ; un soufle plus caressant et plus tiède vous permet d'entr'ouvi ir votre manteau ; l'olivier risque à l'air, sans frissonner, son tristeol glauijue feuillage; on sent un mouvement de piétons, de chevaux et de voitures, l'approche d'une grande ville vivante, chose rare en Italie, cet ossuaire des villes mortes.
La nuit élait tombée lorsque nous arrivâmes à la porte San-Gallo. Un déjeuner assez mesquin, quoique arrosé de vin passable coalenu dans de grandes fiasques de verre blanc natléos de sparterie, avalé à la frontière de Toscane, nous faisait désirer vivement, malgré notre sobriété ordinaire, un Aigle noir , un Lion rouge , un Soleil d'or, ou une Croix de Malte (juelcoiique pour vaquer, comme dit lîabelais, « à cette rcparalion de dessous le nez » qui inquiétait tant ce bon Pamn'ge Nos yeux .ivaient fait leurs quatre repas bons ou mauvais; mais notre estomac n'en avait fait qu'un, et bien maigre encore !
Florence a son corset noué d'une ceinture de fortifications, et fait la difficile quand on vient frapper à sa porte le soir. — 11 nous fallut attendre une grande beure devant la porte, pour nous ne savons quelles munitieuses formalités de police, puis enfin on leva la barrière de bois, espèce de herse pacifique qui liarre l'arcade, et la voiture put rouler sur le pavé cyclopéen de Florence. — Nous disons cyclopéen parce que, comme les murs qui portent ce nom, il est composé de pierres de figures inégales, s'agençant par les angles, ainsi que des morceaux de casse-tête chinois.
Pour une ville de fête et de plaisir, dont le nom jette un parfum comme un bouquet, Florence nous fil une étrange ré>ceition, et qui eût pu faire reculer un plus superstitieux par son apparence de mauvais présage.
Dans la première rue par laquelle déboucha la diligence, nous rencontrâmes une apparition aussi effravanîe que celle de la charrette des Cortès de 1 1 mort faite par l'ingénieux chevalier de la Mancbe aux environs du Toboso; seulement, ici, il ne s'agissait pas des décor itions d'un auto-sacrameiilal, mais d'une affreuse réalité.
Deux files de spectres noirs masqués, portant des torches de résine d'où s'échappaient de:: flots de lumière
rougeâtre mêlée de fumée épaisse, marchaient ou plutôt couraient devant et derrière un catafiilque porté à bras, et (]u'on distinguait vaguement dans le brouillard fauve du funèbre luminaire; l'un d'eux faisait tinter une clochelte, et tous grommelaient, à bocca chiusa, sous la barbe de leur masque, les prières des morts, sur un rhythme AloulTé et haletant. Quelquefois, un autre spectre noir sortait d'une maison, et se joignait en hâte au soml)re troupeau, qui disparut bientôt au tournant du carrefour. C'était une confrérie de pénitents noirs qui, suivant Tuftage, escortaient un enterrement.
Cette lugubre vision nous remet en mémoire les vers de Brizeux, le poète de Maine et des Bretons, le Celte naturalisé à Florence, qui nous prouve qu'il avait été frappé comme nous de ce spectacle inattendu et avait éprouvé une impiession pareille à la nôtre. Nous les transcrivons ici comme complément de notre croquis nocturne.
A coups redoiiMcs, le bargelle sonne.
Mon pâle voisin quitte le café.
Toujours plus bruyant le tocsin résonne. Un autre s'en va... Qu'est-il arrivé?
— Seigneur, nous iogecnsdans la mênie auberge- Quels sont ces gens noji-s couverts jns(iiraux yeux? Pour porter des morts et tenir un cierge.
Leui's doigts sonl bien blanjs! Je suis cuiieui.
— Srigneur étranger, nul ne peut connaîU'e Ces hommes voilés pour faire le bien : C'est un ouvrier, le grani-iiuc peut-être. Sous cet liabit noir, chacun est chrétien I
Les peuples du Midi, quoique pensant beaucoup moins à la mort que les peuples septentrionaux, parce qu'ils en Bont ineessamment distraits par la volupté du climat, le spectacle d'une belle nature, la fougue d'un sang plus chaud et des passions plus vives, aiment ces processions
/le fantômes en domino; car on les retrouve dans tonte rilalie. Ils sentent le besoin de donner à tout une forme plastique et d'agir sur riniagit.dtion par le spectacle. 11 n'y a pas longtemps que les morts étaient portés à visage découvert; l'aspect de ces cadavres immobiles et livides sous le fard dont on les peignait pour dissimuler la grimace (igée (le l'agonie et le trav.iil conmiençant de la décomposition, devait encore ajouter à l'effet sinistre et fantastique de ces enterrements. Maintenant, il n'y a plus que les moines que l'on expose de la sorte avec leur froc pour linceul.
Chose bizarre ! en Angleterre, le pays des nuits d'Young, le pays où les fossoyeurs de Shakspeare jouent à la boule sur le théâtre avec le crâne d'Yorick, dans la terre natale du spleen et du suicide, on enlève les morts subrepticement, presque en cachette, dans des espèces de tapissières noires, à des heures où les rues sont désertes et par des chemins détournés; en quatre ou cinq voyages à Londres, nous n'avons pas rencontré un seul enterrement. On y tombe de la vie dans le néant sans transition, et vos restes inutiles sont escamotés et dissimulés avec la plus grande prestesse. Le catholicisme entend la mise en scène de la mort dune façon supérieure, et la l'orte croyance à l'immortaiité de l'âme diminue l'effroi de ces cérémonies funèbres.
On nous avait indiqué l'hôtel de New-York, lungo à l'Arno, près du pont alla Caraïa, comme suffisamment confortable. — En effet, nous trouvâmes une vaste maison tenue à peu près à l'anglaise, où l'on mangeait d'une façon civilisée, chose qui ne nous était pas arrivée depuis longtemps. Les voyageurs des autres nations ne sont pas assez reconnaissants envers les Anglais, ces grands éducateurs d'aubergistes, ces braves insulaires qui transportent partout leur patrie avec eux, dans des boites à compartiments, et qui, vivant aux contrées les plus extravagantes comme dans la Cité ou le West-End, ont, à force
lie gui nées, de cris biz.irres et de gloussements opiniâtres, établi par loulo la (erre le nansLeaL-, les côtelettes de saumon, les légumes à l'eau, le karis à l'indienne, et les petites pharmacies de condiments au vitriol, le poivre rose (le Guyenne, le piment rouge des Indes, l'Iiarvey e! l'anchoe-sauce, et les bourgeons de palmier confitt au vinaigre. — Grâce à eux, il n'est pas d'ile déserte dans l'archipel, le plus inconnu de l'Ocèanie. où l'on ne trouve, à toute heure du jour el de la nuit, du thé, des sandwichs et du braiidwine, comme aux tavernes qui longen Greenwich.
Le repas terminé, nous nous répandîmes un peu par la ville sans guide, selon notre habitude, et nous fiant à cet instinct de la conliguration des lieux qui nous em pêche de nous perdre , même dans les endroits i.ue nous ne connaissions que par la carte ou un coup d'œil rapide; nous remontâmes le l.ung-Arno jusqu'au pont de la Trinité ; nous enfilâmes une rue, et nous nous trouvâmes devant le café Doni, ce Tortoni de Florence ; les calèches s'y arrêtent en revenant de la promenade des Caséines, les Champs-Elysées de l'endroit , et l'on s'y fait apporter des glaces dans sa voiture.
Deux grandes filles un peu basanées , mais assez belles, costumées avec une sorte d'élégance et coiffées de ces chapeaux de paille d'Italie à tresse fine dont on fait tant de cas à Paris, et qui s'y vendent si cher, se précipitèrent vers nous avec une hardiesse joyeuse, les i::;iins pleines de fleurs, et eurent bientôt fait un parterre dû notre gilet; chaque boutonnière de notre habit se irouva , en un clin d'o^let sanâ que nous eussions pu nous en défendre, étoilèe d'un n-illet ou d'une rose, 'amais garçon de noce ne fut plus lleuri. Les bouquetières, ayiut vu un nouveau, comme on dit en termes de collégien, avaient exploité cette proie et saluaient notre bienvenue \ leur manière. Florence est la ville des fleurs; on y en fait une corFommalion énorme ; aux promenades
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le siège des voitures est encombré de bouquets . on en fait pleuvoir à chaque pas dans les calèches, les maisons m regorgent, et l'on monte les escaliers entre deux haies ileuries. — On dit qu'au printemps la campagne est émaillèe de mille couleurs comme un tapis de Perse. C'est un spectacle dont nous ne pouvons parler que par ouï-dire, car nous étions en automne.
Pendant que nous étions aux mains de ces filles , nous nous entendîmes appeler par trois ou <iualre voix amies, comme si nous eussions été sur le boulevard des Italiens.
L'ami avec lequel nous avons fait, en 1840 , ce beau et long voyage d'Espagne, resté un de nos plus chers souvenirs, se trouvait à Florence, où il préparait les matériaux de sa superbe publication photographique, l'Italie monumentale, dont on a pu admirer les premières livraisons au vitrage de Vibert et Goupil, et nous serrait cordialement la main à travers le groupe acharné des bouquetières ; — I.oubon, le peintre marseillais, Striuier, un artiste allemand de l'école d'Overbeck, dont on n'a pas sans doute oublié un tableau représentant la mort de Suenon, exposé il y a quelques années au Salon et rappelant par son faire les peintres à l'eau d'a'uf, les tryptiques du mu« siècle; — G., le philo- Io,^ue, l'érudit, le mystérieux puits de science, qui amasse pour lui tout seul une érudition de bénédictin, nous saluaient gaiement et nous offraient des cigares et des glaces.
Nous étions en plein pays de connaissance, et, le coude sur*une table , le nez dans un épais nuage de fumée, nous commençâmes une de ces conversations qui ne peuvent se tenir que depuis la rue Grange-Batelière jusqu'à la rue du Monl-Blanc, entre gens qui, comme artistes , critiques, philosophes, poètes , ont parcouru tous les mondes de l'art. Quelque beau que soit un climat, quelque riche que soit un pays, en palais, en
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tableaux, en statues, rien ne remplace ces entretiens va<,sibonds, pleins d'ellipsps et de sous-enlendus, où un mot fait lever des essaims d'idées, où la vérité s'aiguise en paradoxe, où l'on touche à tout s as en avoir l'air , où la plaisanterie a des profondeurs inconnues et qui font le désespoir des étrangers qui les écoutent , s'imaginani savoir le français.
Chacun nous développa sa manière de voir Florence, les uns disant que quelques jours suffisaient , les autres prétendant, au contraire, qu'il fallait plus d'un an pour se douter seulement des richesses que renfermait cette ville, berceau de l'art toscan. A cela nous répondîmes que notre temps était limité , qu'il nous fallait visiter Rome et Naples avant que la saison fût tout à fait mauvaise, et que nous n'avions pas le dessein de faire un ouvrage d'érudition , mais de prendre avec notre style quelques vues au daguerréotype des objets qui frapperaient le plus notre attention, sites, monuments, œuvres d'art, costumes et singularités, et que noire talent n'allait pas au delà ; car, dans cette causerie d"une heure, on nous avait indiqué des plans dont l'accomplissement eût exigé nolj'e vie entière.
Nous rentrâmes à l'hôtel de New-York, et, dès qu'il fit jour , nous nn'mes le nez à la fenêtre pour étudier un peu la perspective qui se déroulait devant nos yeux.
Le fleuve Arno coulait entre deux quais de pierre, trouble et jaune , ne couvrant guère que la moitié de son lit, dont le fond vaseux, constellé de gravats, de tessons et de détritus de toute espèce, apparaissait par places. La magie de ces noms italiens, qu'on voit enchâssés dans les vers des poètes, est telle, que ces syllabes sonores éveillent toujours dans l'esprit une idée différente de l'aspect que présente la réalité On se figure, malgré soi, l'Arno comme un fleuve à l'eau limpide, aux bords fleuris et verdoyants, vers lequel descendent les escaliers de marbre des terrasses, et que sillonnent, le soir.
des barques éloilées de falots, laissant tremper au courant des lapis de la Turquie, abritant sous leur tendelet de soie des couples d'amoureux fous,
St des musiciens qui font rage sur l'eau.
La vérité est que l'Ai no mérite plutôt le nom de torent que celui de fleuve : il coule d'une façon intermit» ienle, selon le caprice des pluies et des sécheresses, tantôt à sec, tantôt débordant, et dans Florence ressemble plutôt à la Seine entre le pont de l'IIôtel-Dieu et le pont ^euf qu'à tout autre chose.
Quelques pécheurs, dans l'eau jusqu'aux jarrets, animaient seuls le fleuve, qui, à cause de l'instabililé de son étiage. ne peut porter que des bachots plats, chose d'autant plus fâcheuse que la mer est toute voisine, l'Arno s'y jetant après avoir traversé Pise.
Les maisons qui nous faisaient face sur l'autre quai étaient hautes, d'une architecture sobre et peu récréative; quelques dômes et quelques tours d'églises lointaines, rompaient seuls celte ligne horizontale ; noua apercevions aussi, au-delà des toits des édifices, la colline de San Miniato, avec son église et ses cyprès, dont le nom nous était resté accroché dans l'esprit , quoique nous ne fussions jamais venu à Florence, par la lecture du Lorenzaccio d'Alfred de Musset, dont la vingt-cinquième scène porte pour désignation ce lieu de scène : De vaut l'église de Saii Miniato à Montolivel. Comment cédé' tail insignifiant se retrouvait-il dans notre mémoire aii bout de tant d'années, lorsque nous avons oublié tant de choses plus importantes? (Jue celui-là le dise qui peut dérouler les circonvolutions mystérieuses des pauvres cervelles humaines.
Le beau pont de la Trinité, de l'architecte Ammanato, enjambait, à noire droite, le lleuve Arno de ses trois légères arches surbaissées; de cette manière il ollre
moins de prise aux eaux dans le temps des crues et des débordements. — 11 est orné des statues des quatre saisons, qui, de loin, produisent un effet assez monumental
Nous avions à notre gauche le pont alla Carraïa , un des plus anciens de Florence , puisque sa fondation remonte au xm* siècle ; emporté par un débordement, il a été reconstruit par Ammanato, l'archilecte du pont de la Trinité, dont nous parlions tout à l'heure.
A ce pont se rattache une légende assez étrange. Au mois de mai 1304, une bizarre annonce répandue dans Florence faisait savoir aux habitants « que ceux qui désiraient avoir des nouvelles de l'autre monde n'avaient qu'à se rendre sur le pont alla Carraïa. »
(^ette iiivitalion singulière, et qui vaut bien toutes les attractions combinées dont fait usage le puif anglais, attira une fouie énorme sur le pont alla Carraïa, dont les piles étaient de pierre et lesatclies de bois.
L'idée de l'enfer résumée quelques années ensuite duns le gra^nd poëme cyclique de Dante occupait alors toutes les cervelles; les peintres couvraient les murailles des églises et des cloîtres de compositions diaboliquement fantastiques, qui devaient résumer plus tard, avec une maestria suprême, le Jugement dernier de Michel- Ange.
C'était donc une représentation de l'enfer qui se donnait sur le fleuve d'après les imaginations fantasques de cet extravagant de Buflamaleo. L'Arno, chargé temporairement en Phlégéton, en Cocyte, était sillonné de barques noires dans le goût de la barque à Caron, qui /jromenaient des ombres accueillies à grands coups de fourche par des diables avec cornes, griffes, ailes, onglées, queue en spirale, en tenue obligée de l'emploi; (in mélange de supplices païens et chrétiens, chaudières bouillantes, grilles, roues, tenailles, estrapades, bûchers, présentant toutes les variétés de torture possibles et impossibles, avec force Hamme et fumée, feux grégois
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et autres artificcb. L/'énormes gueules d'enfer à la modo du moyen âge s'ouvraient et se fermaient, laissant voir, à travers un flamboiement rougeâlre, îa foule des damnés tourmentés et i,éliennés par les diables.
Ce bizarre spectacle était donné , par les habitants du bourg de San Fanfrediano, aux citadins de Florence, (jui le payèrent chèrement; car le pont rompit sous le poids de la foule; un grand nombre'de spectateurs tombèrent dans l'eau et dans les llammes, se noyant et se brûlant à la fois, et eurent , comme le promettait l'annonce, des nouvelles directes de l'autre monde en allant les chercher eux-mêmes.
On nous a raconté qu'un événement de ce genre faillit arriver à Paris sous l'Kmpire, à propos d'un feu d'artifice qui se tirait sur le pont Royal. Au moment où les premières fusées partirent , la foule stationnée sur le pont des Arts se pencha toute vers la balustrade , et le tablier du pont se souleva ; un immense saut en arrière, exécuté avec l'ensemble et la prestesse de la peur, rétablit le plancher dans son équilibre, elles Parisiens de 1810 en furent quilles à meilleur marché que les Florentins de 1304.
Après cette catastrophe, le pont fut rebâti tout en pierre, et à peu près dans la forme qu'on lui voit aujourd'hui.
L'aspect général de Florence , contrairement à l'idée qu'on s'en fait, est triste. Les rues sont étroites ; lei maisons, hautes, sombres de façade, n'ont point cette blanche gaieté méridionale qu'on s'attendait à y trouver. Cette ville de plaisir, dont l'Europe élégante et riche fait sa maison d'été, a la physionomie maussade et rechignée; ses palais ressemblent à des prisons ou à des forteresses; chaque maison à l'air de se retrancher ou de se défendre contrôla rue; l'architecture massive, sérieuse, solide sobre d'ouvertures, a conservé toutes le.s défiances du moyen âge et semble toujours s'attendre à quelque coup de main des Pazzi et des Strozzi.
Ainsi, Florence , qu'on se figure ccuchée sous un ciel d'azur dans une dra[)orie de blancs édifices et respirant avec nonchalance le lis rouge de ses aiinoiries, cslefl'ectivement une matrone austère, à demi cachée dans ses voiles noirs, comme une parque de Michel-Ange.
Les Grecs avaient une expression particulière pour rendre d'un seul mot l'endroit central et important d'un pays ou dune v'iWc : ophtalmos (l'œil). N'est-ce pas, en effet, l'œil qui donne la vie, l'intelligence et la signification à la physionomie humaine , qui en exprime ia pensée et séduit par son magnétisme lumineux. Si l'on transporte cetle idée de la nature vivante à la nature morte, par une métaphore hardie, mais juste, n'y a-t il pas dans chaque ville un endroit qui la résume, où le mouvement et la vie aboutissent, où les traits épars de &on caractère spécial se piécisent et s'accusent plus nettement, où ses souvenirs historiques se sont solidifiés sous une forme monumentale, de manière à produire un ensemble frappant, unique, un œil sur le visage de la cité?
Toute grande capitale a son œil : — à Rome, c'est le campo Vaccino; à Paris, le boulevard des Italiens; à Venise, la place Saint-Marc; à Madrid, le Prado; à Londres, le v^trand ; à Naples, la rue de Tolède. Rome est plus romaine, Paris plus parisien, Venise plus vénilienne, Madrid plus espagnol, Londres plus anglais, N;iples plus napolitain, dans cet endroit privilégié que partout ailleurs. L'œil de Florence est la place du Grand- Duc : — un bel œil !
En effet, supprimez cette place, et F'iorence n'a plus de «ens ; Florence pourrait être une autre ville. C'est donc
par cette place que tout voyageur doit commencer ; et, d'ailleurs, n'en eùt-il pas le dessein, les (lots dos promeneurs l'y porteraient et les rues l'y conduiraient d'ellesmêmes.
Le premier aspect de la place du Grand-Duc, d'un effet si gracieux, si pittoresque, si complet, vous fait comprendre tout de suite dans quelle erreur tombent les capitales modernes comme Londres, Paris, Saint-Pétersbourg, qui forment, sous prétexte de places, dans leurs masses compactes, d'immenses espaces vides sur lesquels échouent tous les uiodes possibles et impossibles de décoration. On touche du doigt la raison qui fait du Carrousel et de la place de la Concorde de grands champs vagues qui absorbent sans fruit des fontaines, des statues, des arcs de triomphe, des obélisques, des candélabres et des jardinets. Tous ces embellissements, très jolis sur le papier, fort agréables aussi sans doute vus de la nacelle d'un ballon, sont à peu près perdus pour le spectateur qui n'en peut saisir l'ensemble, sa taille ne l'élevant qu'à cinq pieds au-dessus du sol.
Une place, pour produire un bel effet, ne doit pas être trop vaste ; au-delà d'une certaine limite, le regard s'éparpille et se perd. 11 faut aussi qu'elle soit bordée de monuments variés et de diverses élévations. La construction en hauteur est élégante et circonscrit avantageusement l'espace : on en démêle tous les détails. C'est la différence d'un tableau dressé à un tableau couché par terre et sur lequel il faudrait marcher pour le voir.
La place du Grand-Duc, à Florence, réunit toutes les' 'onditions du pittoresque archileclural, l'interséquence et la variété; bordée de monuments réguliers en eux-mêmes, mais différents les uns des autres, elle plait aux yeux sans \es ennuyer par une froide symétrie.
Le palais de la Seigneurie, ou vieux palais, qui, par sa masse imposante et son élégance sévère, attire tout d'abord l'attention, occupe un angle de la place, au lieu
5iO VOYAGE EN ITALIE.
d'en occU|?t>r le milieu. Celte situation bizarre, heureuse selon nous, regrettable pour ceux qui ne voient le beau, en arcbilocture, que dans une régularité géométralo, n'est pas fortuite; elle a une raison toute florentine.- Pour obtenir la symétrie parfaite, il aurait fallu bàlir sur le sol délesté de la maison gibeline, rebelle et proscrite des Uberti ; ce que la faction guelfe, alors toutel'uissaiite, ne voulut pas permettre à rarcbilecle Arnolfo di Lapo. Des érudils conleslenl cette tradition ; nous ne discuterons pas ici la valeur de leurs objections. Ce qu'il y a de certain, c'est que le palais vieux gagne beaucoup à In singularité de cette assiette, et laisse ainsi de l'espace poui' la grande fontaine de Neptune et la statue équestre de Cosnic I".
Le noiu de forteresse conviendrait mieux que tout autre au palais vieux : c'est une grande masse de pierres sans colonnes, sans fronton, sans ordre d'architecture, formant comme une énorme tour carrée, un peu allongée en parallélogramme, dentelée de créneaux et couronnée d'un moucharaby d'une projection assez forte ; aux étages, des fenêtres Oi^ivales percent, comme des meurtrières, les épaisses murailles du massif édifice, et au centre comme un donjon du milieu d'une citadelle, s'élance un haut beffroi également crénelé, portant un cadran sur le pan qui regarde la place.
Le temps a doré les murs de beaux tons roux et vermeils qui ressortent merveilleusement du bleu pur du ciel, et toute la bâtisse a cet aspect hautain, romantique et farouche, qui répond bien à l'idée qu'on se forme de ce vieux palais de la Seigneurie, témoin, depuis le treizième siècle, date de sa construction, de tant d'intrigues, de tumultes, d'actions violentes et de crimes. Les créneaux du palais, entaillés carrément, montrent qu'il a été élevé jusqu'à cette hauteur par la faction guelfe; les créneaux bifurques du beffroi indiquent un revirement et l'ariivée nu pouvoir de la faction gibelin^ Guelfes et gi-
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helina se dùîestaicnt si violemmenf, qu'ils écrivaient parlout leur opinion dans leurs vêlements, dans leur coupe 'le cheveux, dans leurs armes, dans leur manière de se forl'der : ils ne craignaient l'ien tant que d'êire pris les uns pour les autres et se différenciaient autant qu'ils le |iou\aient; ils avaient un salut particulier à la manière les francs-maçons et des compagnons du Devoir. On j)eul reconnaître, à ce denticulage caractéristique, dans 1 !S Aieux palais de Florence, les opinions de leurs anciens propriétaires; les murs de la ville sont crénelés carrément à la manière guelfe, et la tour sur les remparts, visà-vis le chemin du mail, a le créneau gibelin découpé en queue d'aroiide.
Sous les arcs qui soutiennent le couronnement du palais sont peintes à fresques les armoiries du peuple de la commune et de la république de Florence. Après le renvoi du duc d'Athènes, dont le titre romanesque vous fait penser au Sonijc d'une nuit d^été de Shakespeare, Florence fut divisée en quatre quariiers et seize bannières (gonfani) — quatre étendards par quartier — qui reçurent chacun leurs armes, dont voici la description héraldique ; — Le quartier Spirito porte d'azur à la colombe d'argent avec des rayons d'or; ses étendards sont ainsi blason :;és : Nicchio, deux écus distincts sur fond rouge ; le plus petit avec les armes du peuple, c'est-à-dire une croix de gueules sur champ d'argent, «rmes qui sont répétées sur tous les écus; l'autre avec cinq coquilles d'or sur champ d'azur, ferré d'argent au fouet de sable; Drago, d'or au dragon de sinople; Scala, de gueules à l'escalier de sable. — Le quartier Santa-Groce est représenté par une croix d'or sur champ d'azur. Ses bannières portent : Carro, d'argent, au char avec des roues de sable; liuotc, d'azur à la roue d'or; Bue, d'or au taureau de sable; Leone cVoro, d'argent au lion d'or. — Le quartier de Santa-!\laria-Novella a pour ni^igne un soleil avec des raies d'or sur champ d'azur.
Ses bannières ont pour armoiries : Leone hianco, ua lion rampant d'argent ^ur ciiamp d'azur; Vipera, \n\e vipère de sinople sur champ d'or ; Unicorno, une licorne d'or sur champ d'azur. — Le quartier de San-Giovcumi est symbolisé par un temple octogone, semblable au baptistère, cantonné d'or sur champ d'azur cantonné de deux clefs ; Chiavi, ;'i deux clefs de gueules sur champ d'or; Vaio, coupé (:e j:ueules et de vair : la partie supérieure de gueules, la partie inférieure de vair ; Drago, un dragon sur champ d'or; Leone vero, un lioii sur champ d'azur, ayant dans la griffe droite une petite banderole avec Içs armes du peuple. — On voit que tous ces blasons forment ce qu'on appelle des armes parlantes. Le moyen âge aimait ces rébus héraldiques, dont le créquier des Créquy, les pommes des F^nmereuil, le noyer des Nogaret, peuvent donner une idée en France.
Que le lecteur nous pardonne cette litanie de blasons; mais nous avons cru devoir en historier notre description du palais de la Seigneurie, et les poser dans nos phrases comme ils le sont dans les petites arcades du moucharaby, avec leurs émaux et leurs couleurs ; ils sont, du reste, un des traits caractéristiques de la physionomie mi-communale, mi-féodale de ce palais, hôtel de ville et forteresse.
Le palazzo vccchio a pour soubassement quelques marches qui formaient autrefois une espèce de tribune du haut de laquelle les magistrats et les agitateurs haranguaient le peuple.
lieux colosses de marbre, \ Hercule tuanl Cacus, de Bandinelli, et le David vainqueur de Goliath, de Michel- Ange, montent auprès de la porte leur faction séculaire, comme deux sentinelles gigantesques que l'on a oublié de relever.
Vllercide de Bandinelli et le David de Michel-Ange ont été l'objet de critiques et d'admirations qui ne nous paraissent pas fort justes. A notre avis, on a trop déprécié Bandinelli et trop loué Michel-Ange.
Il y a dans l'Hercule tuant Cacus une iierlè baulaine, une énergie féroce, un senlimeut grandiose, qui dénote l'arliste de premier ordre; jamais l'exagéralion (lorentiiie n'a poussé plus loin ses violences ronflantes et ses fanfaronnades d'anatomie. Le col ployé du Cacus et les lacis de muscles qui soulèvent ses épaules monstrueuses montrent une force et une puissance étonnantes, el Michel-Ange lui-niiime, quand il vit ce morceau moulé séparément, ne put s'empêcher de lui accorder son approbation. Le torse de YHercule a été beaucoup critiqué par les artistes et le public du temps. Tous les détails, il est vrai, y sont accusés outre mesure : les deltoïdes, les pectoraux, les attaches mastoïdiennes, les dentelés et les saillies des côtes y ressortent avec un relief extrême ; c'est (le l'écorché à la troisième puissance; l'artiste a oublié (le jeter une peau sur ces saillies et ces bosses, ou plutôt il ne l'a pas voulu. Aussi a-t-on comparé ce torse à un sac rempli de pommes de pin. Ce reproche, qui a son côté vrai, pourrait être adressé à bien d'autres artistes norentiiis, sans en excepter le grand Buonarotti.
Ce Baccio Bandinelli avait devant le grand-duc, avec ce grand hâbleur de Benvenuto Cellini, matamore de l'art, capitaine Fracasse de l'orfèvrerie, les plus amusantes prises de bec. « Pourvois-toi d'un autre monde, car je veux te chasser de celui-ci, disait Benvenuto à Bandinelli en se can.pant sur la hanche comme un don Spavcnto de comédie. — Fais-le-moi savoir un jour d'avance, afin que je me confesse et que je fasse un testament; car je ne veux pas mourir en brute comme toi, répondait le statuaire au ciseleur. » Ce diidogue, alterné d'injures de crocheteur ou de savant, divertissait le grand-duc. — Ces animosités valent, au fond, mieux pour l'ait que les hypocrites flagorneries qu'emploiei. entre eux les artistes modernes. La passion est bonne et prouve la conviction; d'ailleurs, Benvenuto Cellini rend iusticf, dans ses Mémoires au talent de Bandinelli, qu'il
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place honorablement parmi les célébrités con»empo laiiies.
Le David de Michel-Ange, outre l'inconvénient qu'il a de représenter sous une forme gigantesque un héros biblique dont la taille élait notoirement petite, nous a paru un peu lourd et commun, défaut rare chez ce maître d'une si rigoureuse élégance ; c'est un grand cl gros garçon bien portant, charnu, râblé, bastionné de pectoraux solides, muni de biceps monstrueux, un fori de la halle attendant qu'on lui mette un sac sur le dos. Le travail du marbre est remarquable, et, somme toute, est un bon morceau d'étude qui ferait honneur à tout autre statuaire que Michel-Ange; mais il y manque cette maestria olympienne et formidable qui caractérise le^ œuvres de ce sculpteur surhumain ; il faut dire aussi qm' l'artiste n'a pas été enliérement libre : il a tiré son David d'un énorme bloc de marbre de Carrare, entaillé un siècle auparavant par Simon de Fiesole, qui avait essayé d'en extraire un colosse sans en pouvoir venir à bout. Michel-Ange, alors âgé de vingt-neuf ans, reprit l'ébauche et trouva en se jouant une statue géante à travers les essais informes de Simon de Fiesole ; quelques défauts de proportion dans les membres, le manque de marbre e( des coups de ciseau visibles aux épaules indiquent la gêne que diît éprouver le grand statuaire dans l'accomplissement de ce tour de force singulier : entrer une statue dans la peau d'une autre ; Michel-Ange seul pouvait se permettre cette étrange fantaisie.
- Deux autres statues terminées en gaine d'Hermès, l'une de Brindinelli, l'autre de Vicenzo de Rossi, servaient autrefois de bornes pour suspendre la chaîne qui barrait la porte : celle de Vicenzo représente un homme terminé en tronc d(! chêne pour symboliser la force et la magnanimité de la Toscane: celle de Bandinelli représente une feniuie la tète ceinte d'une couronne, les pieds pris dans un laurier, symbolisant la suprématie dans les arts el la
courtoisie de cette heureuse terre. — L'ennui vanchtlrMli-' factionnaires a sculpté, à coups de baïonnette, le sexcd? «es deux Hermès.
Au-dessus de la porte, deux lions soutiennent un cartouche rayonnant, avec cette inscription :
JESUS CHRISTUS, F.EX FLOREKTIKI POPCLI, S. P. DECRETO EI.ECTDS.
Le Christ fut, en effet, élu roi de Florence, sur la proposition de Nicolo Gapponi au conseil des Mille, dans l'idée d'assurer la tranquillité publique, le ihrist ne pouvant être supplanté ni remplacé par personne.
Cette présidence idéale n'empêcha pas la Itépublique d'être renversée.
La cour par laquelle on pénètre par celte porte a été mise dans l'état où elle est par Michelozzi. Le goût de la Renaissance fleurit dans l'architecture. D'élégantes colonnes supportant des arcades forment un patio comme on en trouve au centre des maisons espagnoles; une fontaine élevée sur les dessins de Vasari par le sculpteur Tadda, d'après les ordre» de Cosme I", en occupe le milieu et complète la ressemblance; la vasque est en porphyre ; l'eau jaillit du museau d'un poisson étranglé par un bel enfant de bronze, d'André Verocchio; au-dessus des arcades sont peints à fresque des trophées, des dépouilles opimes, des armes de guerre et des prisonniers enchaînés à des médaillons contenant les armoiries de Florence et des Médicis.
Une des pièces les plus curieuses du palais vieux est le grand salon, salle d'une dimension énorme qui a sa légende. — Lorsque les Médicis furent chassés de Florence en 1494, fra Girolamo Savonarole, qui dirigeait le mouvement populaire, donna l'idée de construire une immense salle où un conseil de mille citoyens élirait les magistrats t^t réglerait les affaires de la République.
L'architecte Croimca fut diargé de celle besogne et s'en acquitta avec une célérité si merveilleuse, que fière Savonarole fit courir le bruit que les anges du ciel descendaient pour servir les maçons et continuaient la nuit les travaux inlerrompns. — L'invention de cesaiigos gâcbani le plâtre et portant l'oiseau est tout à fait dans le goût légendaire du moyen âge, et fournirait un charmant sujet de tabloau à quelque peintre naïf de l'école d'Overbeck ou de Hauser. Dans cette rapide construclion, le Cronacrt déploya, sinon tout son génie, du moins toute son habileté; la coupe et les combinaisons de résistance de la charpente qui soutient ce grand plafond, d'un poids énorme, sont justement admirées et ont été souvent consultées par les architectes.
lorsque les Médicis revinrent et transportèrent leur résidence du palais de la via Larga, qu'ils occupaient, au palais de la Seigneurie, Cosme voulut changer la salle du conseil en salle d'audience, <'t chargea le présomptueux Baccio Bandinclli, dont les dessins l'avaient séduit, de divers remaniements et appropriations d'importance ; mais le sculpteur avait trop présumé sans doute de son talent d'architecte, et, malgré les secours de Giuliano Baccio d'Agnolo, qu'il appela à son aide, il travailla dix ans sans pouvoir se tirer des difiicullés qu'il s'était créées. Ce fut Vasari qui exhaussa le plafond de plusieurs brasses, termina les travaux et décora les murailles d'une suite de fresques qu'on y voit encore et qui représentent différents épisodes de l'histoire de Florence, des comljats et des prises de ville, le tout travesti à l'antiquité et entremêlé d'allégories. Ces fresques, brossées avec une médiocrité intrépide et savante, offrent tons les lieux communs de muscles ronflants et de tours de force ana forniques en usage à cette époque parmi le troupeau des artistes à la suite. Quoiqu'il s'agisse de l'histoire de Florence, on croirait 'oir des Bomains de l'ancienne Rome, faisant le siège de Veïes ou de toute autre ville
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piimitive du vieux Latium, el ces fresques ont l'air de j^nganlesques illustrations du De Viris illustribus. Ce faux goût est clioquanl. Qu'ont à faire le casque classique, la cuirasse à lanières et les hommes tout nus dans la guerre de Florence contre Pise et Sienne ?
Un grand nombre de statues et de groupes placés dans des niches ou sur des piédestaux décorent cette salle; nous ne les décrirons pas les uns après les autres, ce serait à n'en pas finir; mais nous citerons ÏAdam et Eve, de Baccio Bandinelli, une des meilleures choses du maitre, le Jean de Medicis et V Alexandre, premier duc de Florence, tué par ce Lorenzaccio qui a fourni à notre poète Alfred de Musset une élude toute shakespearienne, du même Baccio ; le Vice triomphant de la Vertu, de Jean de Bologne, et surtout une Victoire, de Michel-Ange, destinée au mausolée de Jules II, d'une fierté si sublime, d'une tournure si grandiose, d'un dédain si superbe, qu'elle fait paraître toutes les autres figures plates, lai les' communes, bourgeoises, triviales, presque abjectes, quelque belles qu'elles soient d'ailleurs. L'Alexandre et le Jea)i de Medicis, malgré leur air impérieux et féroce, ont l'air bien petits garçons devant celte terrible et triomphante statue. C'est l'habitude de Michel-Ange.de faire disparaître et de réduire à néant toutes les œuvres d'art qui se hasardent auprès de lui.
Remarquez, en passant, de belles portes en marqucte- Tie, de Benoit de Maciano, qui a encadré dans des ornements d'un goût exquis les portraits de Dante et de Pétrarque, exécutés en bois de différentes nuances : c'est un chef-d'œuvre de difficulté vaincue.
Un motif qui revient souvent dans les ornementations des plafonds et des corniches, ce sont des enfants qui jouent à la raquette avec des balles rouges : allusion aux araies des Medicis, qui se composent, comme on «ait, de cinq tourteaux de gueules rangés en orle, surmontés plus tard d'un tourteau de France sur champ
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d or. Les mauvais plaisants, qui ont voulu voir dans ces tourteaux des pilules à cause du nom de Médici (médecin), se trompent : ce sont des balles, signification qu'eX' plique fulTisamment la devise : Percussa resiliunt. C'est à peu près tout ce que ron vous permet de voir du palais de la Seigneurie; les anciennes salles auxquelles se rat- ;achent des souvenirs historiques sont encombrées de paperasses administratives et n'offrent plus rien de curieux à l'œil.
Nous disions tout à l'heure combien les dimensions colossales étaient peu nécessaires pour produire de l'effet en architecture. La loggia de Lanzi, ce joyau de la place du Grand-Duc, consiste en un portirjue composé de quatre arcades : trois sur la façade, une en retour sur la galerie des Offices. C'est une miniature de monument; mais l'harmonie des proportions en est si parfaite, que l'œil éprouve à le regarder une sensation de bien-Ctre. Le voisinage du palais de la Seigneurie, par sa masse compacte et sa carrure robuste, fait ressortir admirablement l'élégante légèreté de ses arcs et de ses colonnes. Malgré l'avis de Michel Ange, qui répondit au grand-duc, le consultant à ce ;^ujet, que ce qu'on avait de mieux à faire pour décorer la place, c'était de continuer le portique d'Orcagna ou d'Orgagna, — car telle est l'orthographe italienne du nom, nous croyons que la loggia est bien comme elle est et ne gagnerait nullem^^nt à être répétée comme les arcades de la rue de Rivoli. Son charme principal, c'est que, symétrique elle-même, elle observe la loi de l'inlerséquence parmi les monuments qui l'accompagnent et qu'elle interrompt ; cette diversité donne à la place une gaieté à laquelle eût bientôt succédé l'ennui, si l'on eût répété les arcades sur toutes les fîces.
Orgagna, comme Giotto, comme Michel-Ange, comme Léonard de Vinci, comme Raphaël et toutes les grandes capacités panoramiaues de ces teiDps bienheureux où
l'êuvie bourgeoise ne restreignait pas le génie à une étroite spécialité, parcourait d'un pas égal la triple carrière de l'art : il était architecte, peintre et sculpteur. La loggia, les fresques du Campo-Santo, la statue de la Vierge et différents tombeaux dans les églises de Florence montrent combien il était supérieur dans chacune de ces parties. Aussi avait-il le légitime et naïf orgueil de mettra au bas de ses peintures : Orgagna sculptor, et, au bas de ses sculptures : pictor.
Les colonnes de la loggia ont des chapiteaux d'un corinthien gothique et fantasque, où les régularités de Vitruve ne sont pas observées ; ce qui n'ôte rien à leur grâce et à leurs heureuses proportions. Une balustrade découpée à jour couronne l'édifice , terminé en terrasse, dune façon délicate et légéro. — Le ndm de loges des Lances lui vient d'une ancienne caserne de lansquenets, qui existait non loin de là, lorsque les fondements en furent jetés, sous la tyrannie du duc d'Athènes. Le but de ces constructions était d'abriter les citoyens des pluies subites, et de leur permettre de s'entretenir à couvert de leurs affaires où de celles de l'Etat. C'était sous cette galerie, exhaussée de quelques pieds au-dessus du sol de la place, que l'on investissait les magistrats do leurs pouvoirs, que l'on créait les chevaliers, que l'on publiait les décrets du gouvernement , et que l'on haranguait la peuple comme du haut d'une tribune.
L'édilité ferait bien d'élever, dans nos pluvieuses cités du Nord, où les passants sont vingt fois par jour exposés aux brusques intempéries des saisons, des monuments comme la loggia de Lanzi de Florence, la lonja de Seda de Valence, le forum Boariuni ou la Grœcastasis de Rome : outre les promeneurs , ces portiques pourraient abriter, de même que celui d'Orgagna. des chefsd œuvre de sculpture anti([ue ou moderne , et dimner de la besogne aux statuaires autant qu'aux archi lectes.
La loggia est tne espèce de musée en plein air : le Persée de Benvenuto Cellini, la Judith de Donalello, ['Enlèvement des Sabines de Jean de Bologne, s'encadrent dans ses arcades. Six statues antiques , les vertus cardinales et monacales de Jacques dit l'ietro, une madone d'Orgagna, onicnl la paroi intérieure. Deux lions, l'un antique, laulre moderne, de Flaminio Vacca, presque aussi bons que les lions grecs de l'Arsenal de Venise , complètent cette décoration.
Le Persée peut être regardé comme le chef-d'œuvre de Benvenuto Cellini, cet artiste dont on parle tant en France, sans presque rien connaître de lui. Cette statue, un peu maniérée dans sa pose , comme toutes les œuvres de l'école florentine , qui poussa ires-lom la recherche de la ligne et la nouveauté curieuse du mouvement , a une grâce juvénile trés-séduisante. Celte tournure composée, inférieure s:.ns doute à la simplicité antique, offre encore un grand charme ; c'est élégant et cavalier.
Le jeune héros vient de trancher la tête à l'infortunée Médus ■, dont le corps , replié avec une h irdiesse savante, fait, de son paquet de membres convulsés par l'ag'inie, un escabeau au pied du vainqueur. Persée, détournant son visage, où se peint une compassion mêlée d'horreur, tient d'une main son épée à crochet recourbé, et de l'aulre élève la tête pétrifiante, immobile et morte au milieu de sa chevelure de serpents qui se tordent.
Le piédestal, autre chef-d'œuvre, est orné de bas-reliefs relatifs à l'histoire d'Andromède, de figurines et de feuillages, où reparaît le talent de Benvenuto, ciseleur. Audessous de ces figurines, représentant un Jupiter debout et brandissant ses carreaux, on lit celte inscription menaçante :
TE, FILI, 81 QUIS LfSEBIT, DLTOR ERO,
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qui s'applique aussi bien à Persée qu'à l'artiste. Cette légende à double sens semble un avertissement du ciseleur spadassin à la critique, qui n'a qu'à se le tenir pour dit. Sans nous laisser influencer par cei.c! rodomontade, nous admirerons Iranchenient le Persée pour sa izrâce héroïque et la sveltesse de ses formes délicates. Ces une charmante statue et un délicieux bijou ; elle vaut toute la peine qu'elle a coûté.
La Judith de Donatello montre , au palais de la Seigneurie, la tête coupée d'Holopherne avec une fierté rébarbative assez alarmante, et tient, sous l'arcade de la Loggia, le même emploi que le Spartacus de Foyatier en face du palais des Tuileries. Seulement, la protestation du Spartacus est muette, et, poui- que celle de Judith n'offrît aucune espèce d'ambiguïté, l'on a gravé sur la plinthe cette inscription peu rassurante : Exemplum salut publ. cives posiiere MCXCCXV. Ces deux statues sont de bronze. Benvenuto, dans ses Mémoires, raconte d'une façon dramatique et touchante toutes les péripéties de la fonte du Persée et les angoisses terribles qu'il éprouva jusqu'à ce que le succès eût couronné l'œuvre. Pour liquéfier le métal, qui se figeait dans le creuset et ne voulait pas couler, l'arti.-te y jeta toute sa vai.-sselle , activa le feu avec ses meubles, é|)uisé,. haletant, dévoré de fièvre el d'inquiétude, songeant à la joie de ses rivaux si l'opération manquait, et prêt à se jeter dans la fournaise si le moule crevait sous la pression du bronze. Aussi quelle joie, quel délirt>, quel triomphe et (|uel cordial repas avec les élèves et les compagnons lorsque l'œuvre sortit radieuse et pure de toutes ces épreuves ! — On montre encore à Florence la maison où le Persée a été fondu.
Benvenuto, qui, en sa qualité d'orfèvre ciseleur, avait assez travaillé pour les rois, les princesses et les seigneurs, voulut que son Persée conquît l'admiration populairq; car il le scella très-solidement dans le socle pour le soustraire au caprice de la grande-duchesse , qui désirait ea
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ornor son appnrtfmcat, péférant à ce riche sanctuaire In pcrpéluelle txposilion publique.
UEnJèvement des Sabines a été, pour Jean cle Bologne, un admirable prétexte de déployer sa science du nu et de faire voir ia beauté humaine sous trois expres-ions différentes: une belle jeune femme, un jeune homme vigoureux, un vieillard sup rbe encore. Ce beau groupe de marbre rappelle le Borée enlevant Orythie, du jardin des Tuileries : c'est la même élégance vagu ■, la même ingénieuse facilité d'arrangement. Sur la plinthe, un basrelief explique ce que le sujet pourrait avoir d'indécis et de peu intelligible.
La fontame de Neptune de l'Ammanato, qui s'élève monuiiientalement à l'angle du palais de l.i Seigiieurir, dans l'espace laissé vide par la maison rasée des Uberli, a un aspect riche et grandiose , quoiqu'elle soit inférieure au projet des autres artistes , repousses au profit de l'architecte favori du grand-duc Cosme I*'. le dieu, de grandeur colossale , est debout sur une conqae traînée par quatre chevaux marins , deux de marbre blanc, deux de marbre veiné ; trois tritons jouent à ses pieds, el 1 eau retombe en jets nombreux dans un bassin octogone dont les quatre petits angles sont ornés de statues de bronze représentant Thétis et Doris et des dieux marins, d'enfants jouant avec des coquillages, des coraux, des madrépores et autres productions de la mer; huit satyres également de bronze, des mascarons, des cornes d'abondance complotent cette abondante décoration, où se pressent déjà le goût fastueux et mytholog que des fontaines du parc de Versailles, goût que l'on croit français et qui n'est qu'italien de la décadence.
La statue équestre de Cosme de Médicis, la meilleure des quatre que Jean de Bologne a eu le bonheur rare d'exécuter dans une vie d'artiste, a beaucoup d'aisance el à'i noblesse. Le cheval marche bien dans son allure
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de petit trot; riioniiiie est bien en selle, u h est pas
ridiculement historique, a le costume moitié réel, moitié de fantaisie du grand-duc , et produit un bon effet monumental. Cette statue est de bronze et a présenté d'assez grandes difficultés de jet; des bas-reliefs relatifs à l'histoire de Cosme plaquent les quatre faces du piédestal. On y remarque le portrait d'un bouffon nain amié du duc.
11 faut signaler encore, sur cette place si riche, le palais Uguccioni , dont l'architecture est attribuée à Raphaël, pour son style suave et pur, qui est bien celui du maître, et le toit des Pisans , charpente historique que les Florentins firent exécuter aux Pisans prisonniers en signe d'abjection et de mépris, et qui recouvre l'hôtel des postes, aux barreaux duquel se presse , sous les bandes de sparterie, une foule nombreuse d'étranger» venant demander leurs lettres, d'après l'ordre alphabétique de leur nom. C'est aussi dans un coin de cette place que se trouve l'hôtel des diligences, avec son va- et-vient perpétuel de voitures.
Mais voilà assez de descriptions de statues et de palais; prenons une calèche et rendons-nous aux Caséines , les Champs-Elysées de Florence, pour voir des figures humaines et nous reposer du marbre, de la pierre et du bronze.
Le type florentin diffère essentiellement du type lombard et du type vénitien. Ce ne sont plus ces lignes régulières et pures, cet ovale un peu épais , ces richei attaches du col, cette heureuse sérénité de la forme, cette parfaite santé du beau, qui vous frappent dans les rues de Milan, où, comme le dit si bien Bjlzac, les fille»
de portière ont l'air de filles de reine. On ne comprendrait pas à Florence celte superbe épitaphe païenne de n.'jus ne savons plus quel comte dont la tombe portait pour toute inscription : Fu bello e MUanese; la grâce voluptueuse et la gaieté spirituelle de Venise sont absentes d'ici.
Les figures n'ont pas à Florence le caractère antique qui subsiste encore dans le reste de l'Italie après tant de siècles écoulés, d'invasions successives , un changement si radical de mœurs et de religion : elles sont vi siblement plus modernes ; s'il n'est pas permis do se méprendre, sur le boulevard de Gand, à un Napolitain ou à un Romain de pure race, un Florentin peut passer inaperçu parmi des Parisiens ; ce violent cachet méridional qui fait reconnaître les autres Italiens ne le trahira pas. il y a plus de caprice, plus d'inattendu dans les traits des hommes et des femmes de Florence ; la pensée, les préoccupations morales laissent sur leur face des sillons appréciables, et en bouleversent les méplats avec une irrégularité à laquelle gagne l'expression.
Les femmes de Florence, moins belles que les Milanaises, les Vénitiennes ou les Romaines, sont plus intéressantes et parlent davantage à l'idée ; elles plairont surtout à l'écrivain psyciiologue ; leurs yeux sont voilés de mélancoli'^, l-?4ir front est parfois rêveur, et quelquesunes offrent ccî air de vague soulfrance, sentiment tout récent et iout chrélitn, qu'on chercherait vainement dans la statuaire grecque ou romaine ; au milieu des tètes italiennes classiques, les têtes florentines sont bourgeoises dans le sens intime et favorable du mot ; elles n'expriment pas seulement la race, mais l'individu; elles ne sont pas exclusivement humaines, elles sont encore sociales.
Les artistes fior-intins, André del Sarto, par exemple, n'ont pas cette be: uté sereine du Titien, cette placidité
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angélique de Raphaël ; ils reproduisent un type à la fois plus humble et plus cherché ; on sent la réalité à travers leur idéal ; ils ne posent pas sur leurs figures ce masque de régularité générale dont abusent quelquefois les autres grands maitres italiens ; ils risquent plus souvent le portrait dans leurs compositions et ne craignent pas de traverser une certaine laideur pour arriver au caractère. En voyant leurs œuvres, on peut comprendre comment quelques-unes de leurs tête-, assurément moins belles que les types des peintres de Venise ou de Rome, peuvent produire une impression plus pénétrante et plus durable.
Ces généralités qui souffrent de nombreuses exceptions, car il y a des tètes florentines régulières, sont le résultat d'observations faites dans les rues, dans les théâtres, à l'église, à la promenade ; le visage humain n'est-il pas^ aussi digne d'attention que l'architecture? Le modèle ne vaut-il pas le tableau, et l'œuvre de Dieu, 1 Q'iivre de l'art? Et si nous avons regardé trop attentivement quelque belle promeneuse sous le nez, elle n'a pas dû s'en fâcher plus qu'une colonne ou une statue : notre conscience de voyageur sera notre excuse.
L'endroit de Florence le plus favorable à ce genre d'étude, trop souvent oublié par les touristes épris d'antiquité ou d'art, est sans contredit la promenade des Caséines, espèce de Champs-Elysées et de Ilyde-Park toscan, où, de trois heures à cinq heures, alflue, en boghey, en tilbury, en phaéton, en américaine, en coupé, en landau et surtout en calèche, tout ce que la ville renferme de riohe, do noble, d'élégant et même de prétentieux. Sur le fond florentin se dessinent de brillantes excentricités étrangères faciles à reconnaître.
Les Caséines, dont le nom signilie laiteries, soni situées extra-iiiuros, en dehors de la perle de Frato, et s'étendent, le long de la rive droite de l'Arno, dans un espace d'à peu prés deux railles jusqu'à l'endroit où le Ter/oUe 68 jette dans le fleuve
A travers des massifs de vieux et grands arbres tels que pins-parasols, cliênes verts, lièges et autres espèces du Midi mêlées à des essences du Xord, se dessinent des chemins sablés qui aboutissent à un rond-point formant ce que les Espagnols appelleraient le salon de cette promenade fasliionable.
Ces grandes masses de verdure que borde, d'une part, le gentil fleuve Arno, et, de lautre, l'encadrement bleu des Apennins, dont on aperçoit les / croupes lointaines piquies de points blancs par les villas et les hameaux, composent, sous celte belle lumière méridionale, un ensemble admirable et qu'il est difficile d'oublier. Les Caséines ont quelque chose de plus naïvement agreste que les promenades équivalentes de Paris et de Londres, et le concours de l'élégance étrangère ne leur ôte pas cette bonhomie italienne si gracieuse dans sa nonchalance. Une maison de campagne du grand-duc, trèssimple et très-bourgeoise, est enfouie au milieu de cette fraîche verdure, que les peuples du Midi apprécient plus que nous, sans doute à cause de sa rareté. Nous avons retrouvé en Espagne les mêmes admirations pour les ombrages du parc d'Aranjuez, que le Tage arrose, et qui est rempli d'arbres du Nord.
Florence, il y a quelques années, surtout avant que les événements politiques eussent effarouché les touristes" opulents, était comme le salon de l'Europe; on y retrouvait en grand
Tout ce monde doré de la saison des bains.
C était 11 que se rendaient de fous les points de l'horizon les Anglais fuyant le brouillard natal, les Russes secouant la neige d'un hiver de six mois, les Français accomplissant le voyage à la mode, l'Allemand cherchant le naïf dans l'art, les cantatrices et les danseuses retirées du théâtre, les existeuces et les fortunes problé-
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maliqiies, les reines déchues, les jolis mènsires unif à Gretna-Green ou tout simplement devant l'autel de la nature, les femmes séparées de leur mari pour une cause ou pour une autre, les grandes clames ayant fait un coup de tète, les princesses traînant à leur suite des ténors ou des jeun.'S gens à barbe noire, les dandys à demi ruinés par l'ade ou Spa, les victimes du lansquenet et du crédit parisien, les vieille^ filles rêvant quelque aventure incidentée, tout un monde interlope mêlé de beaucoup d'alliage, mais vif, spirituel, joyeux, ne cherchant que le plaisir et dépensant l'argent avec d'autant plus d'insouciance que le luxe italien est une économie relative.
Toute celte société fréquentait les bals hospitaliers du grand-duc et s'amusait beaucoup. Cette es['èce de tolérance générale qui faisait accepter tout individu se présentant bien, mis convenablement et recommandé par une lettre quelconque, introduisait bien quelque aigreCin et quelque aventurière dans ce salon cosmopolite ; mais on en était quitte pour ne plus se saluer à Londres ni à Paris, et l'on jouissait dans la ville d'une liberté de bal mas'iué. Les intrigues et les amours allaient leur train sans trop de scandale; chacun était trop occupé pour avoir le temps de médire. D'ailleurs, accuser une femme d'avoir un ainant eût semblé puéril ; la médisance n'eût commencé qu'à deux, et la calomnie à trois.
La promenade aux Caséines était un des épisodes importants de la journée. Il s'y tenait une espèce de bourse d'amour où se cotaient les actions des femmes. Madame de B... est en hausse; madame de V... est en baisse; madame de B... a quitté le petit baron de L... pour le prince D...; madame de V... a été trahie pour une seconde chanteuse de la Pergola ; c'est grave 1 Les toilettes se discutaient et s'analysaient, plus négligemment cependant que partout ailleurs, car le plaisir était la grande affaire; mais les filles d'Eve pensent toujours un peu à la découpure de la feuilJ<* de figuier qui enveloppe leur
charmes. Pourtant, ^-et cela lient sans doute à la vertu du climat, — on a vu aux Caséines des Parisiennes assez éprises pour n'être plus vaniteuses et ne regarder que leur amant.
Ce mouvement d'étrangers s'est un peu ralenti : cependant, les Caséines offrent encore, de trois heure.> à sept heures, selon la saison, un spectacle de la plus joyeuse animation.
Lorsque nous y arrivâmes en calèche, car il serait de mauvais goût de s'y montrer à pi(d, quoique la distance qui sépare les Caséines de la ville soit très-petite, l'assemblée était au grand complet ; il faisait beau, l'air était doux, et le soleil glissait quelques joyeux rayons entre de légers nuages pommelés.
Le rond-point des Cascines représentait un immense salon, dont les calèches arrêtées figuraient les canapés et les fauteuils. Les femmes, en grande toilette, se renversaient sur le fond de leur voiture, dont le devant était encombré de fleurs, avec toute sorte de poses méditées pour faire lessorfir leurs avanti^ges, et de grâces de Célimène à faire envie au Théâtre-Français.
Les amants en pied, les attentifs et les simples galants venaient lendre leur visite à la calèche de leur choix, comme on va voir dans sa loge une femme à l'Opéra, et causaient debout sur le marchepied.
C'est là que se décide l'emploi de la soirée, que s'imaginent les expédients, et que s'arrangent les rendez-vous, sans beaucoup de précaution ni de mystère ; car nous n'avons guère trouvé de vestige de cette féroce jalousie italienne, si célèbre dans les mélodrames et les romans.
Les cavaliers se mêlent aussi à la conversation, du haut de leurs bêtes fringantes, qu'ils maintiennent en les excitant pour leur faire exécuter des courbettes, prouesses sans péril qui vous posent toujours un peu en héros aux yeux de la femme aimée.
Pendant ce temps-là, les bouquetières courent d'une
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voiture à l'autre ou assaillent au passage cavaliers et piétons avec leurs corbeilles aussitôt vidées que remplies. Elles pratiquent à la lettre la recoimiiandatiou de Virgile :
... Manibiis date lilia plenis.
Elles ont même l'air de les donner, quoiqu elles les vendent en réalité ; on ne les paye pas sur-le-champ, mais on leur fait de temps à autre un petit cadeau d'argent ou d'autre chose, ce qui est plus gracieux pour la marchandise et la marcliande, ces bouquetières étant ordinairement de jeunes et jolies filles, fleurs fraîches et jolies filles s'attirant par une harmonie naturelle.
Nous dessinerons, tout en gardant le secret des noms, quel jues-unes des individuali'és féminines les plus remarquables. Une princesse russe (toutes les Russes sont princesses) trônait dans une superbe calèche doublée de velours violet et entourée de beaucoup d'adorateurs. Blanche < omme la neige de son pays, les paupières brunies de khool, la lèvre rouge, le front encadré de cheveux ondes d'un blond marron devenu presque châtain sous le lustre des essences, couronnée d'une nalte épaisse <;ui lui faisait comme un diadème sous l'auréole de son chapeau de dentelle, elle rappelait, par un certain air oriental et circassien, la fameuse Odalisque d'Ingres, popularisée par la lithographie de Sudre.
Les grandes dames russes ont, dans leur élégance, quelque chose de fastueux et de barbare, et dans leur pose, un calme impérieux, une nonchalance pleine de sérénité, qui li ur viennent de Ihabiîude de régner sur des esclaves et leur composent une [jhysionom e à part très-aisément reconnaissable sous le vernis anglais ou Hançaisdont elles tâchent de se ri couvrir. Celle-ci aurait eu l'apparence d'une Panagia grecque si, au lieu des arbres verts des Caséines, sur lesquels se détachait sa
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lète immobile, on eût placé derrièie elle le fond d'oi gaufré d'un triptyque. Sa main étroite et petite, chargée de bagues énormes, scintillait dégantée sur le rebord de Il calèche, comme une relique constellée de pierreries qu'on tend au baiser des fidèles. Dans l'angle de In voiture t-e tenait, piteusement rencognce, une amie ou dame dicompagnie de figure et de vêtements neutres, ombre lésignée de ce brillant tableau. Autrefois, les blondes Véiiitiennes se faisaient suivre par un nègre. C'était plu» humain et d'un meilleur effet, au point de vue du cooris.
Dans une voiture anglaise, attelée de chevaux anglais, harnachés de harnais anglais, se tenait une Anglaise, entourée d'une atmosphère anglaise apportée de Hyde-l'ark par un procédé que nous ignorons ; les Caséines disparurent à nos yeux, la perspective bleuâtre des Apennins s'évanouit dans une brume soudaine, et la Serpentine river remplaça le fleuve Arno.
Un te'usque contre-coup nous jeta de Florence à 1 ondres , et nous sentîmes sous notre mince habit un aigre fouffle de bise septentrionale. Nous cherchâmes machinalement sur le coussin de notre voiture un paletot absent, et pourtant celte femme était belle comme est belle une Anglaise réussie. — Jamais cygne plus blanc ne lissa son duvet de neige sur le lac de Virginia- Water dans les féeriques gravures des keepsake ; c'é tait une de ces créatures idéales et vaporeuses dans sa grâce, un peu longues comme Lawrence en peint, comme NVestall en dessine : col mince et flexible, cheveux d'or aux spirales allanguies, pleurant comme des branches de saule autour d'un visage pétri de coldiieam et de rose; cils brillants comme des fils de soie sur des prunelles d'un vague azur. En regardant celle ombre trans|>arente, qui digérait peut-être un large ruinpsteack saupoudré de poivre de Cayenne , arrosé ilo sherry, on ne couvait s'empêcher de penser à Cyni-
beline, à Perdita, à Cordelia, à Miranda, à toutes les poétiques héroïnes de Shakespeare. Deux adorables babys, un petit garçon fier et rêveur comme le portrait du jeune Lambton , une petite fille échappée san? doute du cadre de Reynolds où les enfants de lady Lon. donderry tout représentés cravatés d'ailes en manière de chérubin sur un fond de ciel bleu, occupaient Ir devant de la voiture et jouaient gravement avec les oreilles d'un king's-charles aussi pur de race que celui que Van Dyck a placé dans son portrait d'Henriette d'Anglolerre.
Un cavalier , roide comme un pieu , irréprochable de tenue, gentleman frotté de dandy, monté sur un cheval do. sang bai cerise, luisant comme du satin, les guides rassemblées dans sa main, le pommeau de son styck entre les lèvres, se tenait près delà voiture de l'air le plus ennuyé et le plus splénétique du monde; il semblait ruminer un madrigal qui n'arrivait pas et qu'attendait la jeune femme avec une indulgente distraction.
Non loin de là causait avec un prince sicilien une autre Anglaise d'un type tout différent, presque italianisé ei doré par le tiède soleil de Florence; une figure intelligente et fine , un beau front uni sous des cheveux noirs, une tailla fluette pouvant porter la robe de la femme elle gilet de l'amazone; espèce deClorinde délicate d'ange douteux, entre la jeune fille et l'éphébe, de l'espèce de ceux dont mademoiselle de Fauveau aime à faire se dé[)loyer l'aile au-dessus de quelque bénitier de style moyen âge.
Une main de reine, un bras magnifique que le moulage a rendu célèbre nous fil reconnaître, au fond d'une voilure, une de nos anciennes amies parisiennes qui conserve à Florence, malgré un long exil, tout l'esprit et toutes Ifes grâces qui faisaient rechercher ses mercredi» de la rue du Mont-Blanc ; nous allâmes la saluer, heureux
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re » roaver un visage ami parmi ces belles incoimuci), et les questions voltigèrent à l'envi sur nos lèvres, elle parlant de Paris, nous de Floreiue.
A propos de Florence , nous nous apercevons que , dans cette galerie de portraits, nous n'avons pas mis de Florentines. (>'est qu'il y en a, en effet, très-peu à Florence, et leurs figures, dont nous avons essayé d'esquisser le t\pe général, n'ont pas cette espèce de 'benuté théâtrale qui se fait admirer de loin ; nous reraarqiiefons seulement qu'elles portaient alors la taille irésbasse et serrée dans des corsets longs d'une structure particulière qui se rapproche beaucoup des anciens corps français; ce qui imprimait à leurs mouvements une certaine roideur gênée, contraire à la désinvolture itahenne. Quelques-unes se font la raie sur le côté comme les hommes; est-ce une coquetterie locale, ou le besoin de reposer des cheveux fatigués par le peigne? C'est ce que nous ne saurions décider. Cette bizarrerie inquiète d'abord sans qu'on puisse s'en rendre compte et change beaucoup l'expression de la physionomie ; mais on s'y fait et l'on finit [lar y trouver une certaine grâce.
Pour réparer cette omission dans notre galerie, esquissons la belle tête de la signora ***, Florentine pur sang, qu'on nous fit voir, au centre du rond-point, entouit'e d'une cour d'adorateurs. Ses grands yeux tranquilles et presque fixes , ses traits fermes et purs, sa bouche nettement découpée , les lignes puissantes et correctes de son cou , rappelaient cette Lucrezia del Fedf tant aimée d'André del Sarto, et ces beaux portraits du Btonzino, qu'on ne peut plus oublier dès qu'on les a vus une fois, et qui résument le type florentin sous son plus noble aspect. Pourquoi faut-il que ces grands artistes dorment couchés sous la tombe! Ils auraient laissé au monde une image imsnortelle.
Nous étions en train de graver cette pure image dans notre mémoire lorsque nous vîmes toutes les têtes se
tourner du même côté. Ce mouvement insolite était produit par l'entrée du jeune comte ***, qui débouchait de la grande allée, conduisant lui-même, avec une grâce et une précision incomparables, un phaélon traîné par deux merveilleux petits chevaux noirs, d'une élégance, d'une pi estesse et d'une docilité extraor^l inaires ; ce charmant attelage décrivit sur le sable du rond-point un cet cie qu'un compas n'eût pas fait plus exact, et le comte, jetant les guides à son groom, sauta légèrement à terre et alla rendre ses devoirs à la belle Florentine, dont nous venons tout à l'heure de crayonner les traits.
C'était un jeune Hongrois de vingt-deux ou vingt-trois ans, d'une beauté appollonienne, si souple, si dégagé, si svelte, si viril dans sa grâce féminine, que les plus robustes futilités auraient baissé les armes devant lui. Aussi était-il le lion de Florence, — sans aucune allusion à la mauvaise gravure ainsi nommée ! — il possédait les costumes nationaux les plus merveilleux : dolmans soutachés , veste roide de broderies d'or , bottes de maroquin semées de perles, toques constellées de diamants et surmontées d'aigrettes de héron qu'il revêlait avec une complaisance charmante dans les soirées intimes pour satisfaire la curiosité féminme et un peu sa propre coquetterie, sans doute ; coquetterie bien permise, car le costume hongrois, malgré sa profusion d'ornements , est d'une élégance héroïque et martiale qui éloigne toute idée de dandysme ridicule. Les femmes , vaincues , avouaient avec plaisir qu'elles étaient laides à côté du beau Hongrois, et que leurs plus riches toilettes de bal n'étaient que haillons comparées 9 ces splendides vêlements ruisselants d'or et de pierreries.
Une apparition mystérieuse intrigua beaucoup aussi, à cette époque, la curiosité cosmopolite de Florence : ane femme seule, et du plus grand air, avait paru aui Caséines, allongée dans le fond d'une calèche brune
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flrapée d'un grnnil châle de crêpe de chine blanc dont les franges lui venaient presque jusqu'aux pieds, coiffée d'un chapeau parisien signé madame Iloyer en toutes lettres, et qui faisait une fraîche auréole à son profil (uiret fin, découpé comme un camée antique, et cnntrnsliiiil par son type grec, avec cette élégance toute moderne ol celte tenue presque anglaise à force de distinction Iroide. Son cou bleuâtre, tant il était blanc, le rose uni de sa joue, son œil d'un bleu clair semblaient la désigner pour une beauté du iNoid; mais l'étincelle de cet œil de saphir était si vive, qu'il fallait qu'elle eût été allumée à quelque ciel méridional ; ses cheveux, soulevés en bandeaux crêpelés, avaient ces tons brunis et lette force vivace (jui caractérisent les blondes des pays chauds; l'un de ses bras était noyé dans les plis du châle, comme celui de la Mnémosyne, l'autre, coupé par un bracelet d'un effet tranchant, sortait demi-nu du flot de dentelle d'une manche à sabot, et faisait badiner contre la joije du bout d'une petite main gantée, un camellia d'un pourpre foncé, avec un geste de distraction rêveuse évidemment habituel : était-elle Anglaise, Italienne ou Française? C'est ce que nul ne peut résoudre, car personne ne la connaissait. Elle fil le tour des Caséines, s'arrêta un instant sur le rond-point , ne paraissant ni occupée ni surprise d'un spectacle qui semblait devoir être nouveau pour elle , et reprit le chemin de la ville.
Le lendemain, on l'atienaii vainement, elle ne reparu! pas. Quel était le secret de cette unique promenade? L inconnue venait-elle à quelque rendez-vous mystérieux donné d'un bout de l'Europe à l'autre? voulait-elle s'assurer de la présence de quelque rivale auprès d'un inlidèle? On n'a jamais pu la savoir. Mais l'on n'a pas encore oublié à Florence cette vision fugitive.