‹ Voyage en orientChapitre 14 sur 15 · A JÉRUSALEM · texte numérisé non relu

A JÉRUSALEM

8 octobre i8j2, à j heures après midi.

Monté à cheval, avec dix-huit chevaux de suite ou de bagages formant la caravane. — Couché au kan, à trois heures de Bayruth ; même route que celle déjà décrite pour aller chez lady Stanhope. — Le lendemain, parti à trois heures du matin ; traversé à cinq le fleuve Tamour, l'ancien Tamyris; lauriersroses en fleur sur les bords. — Suivi la grève, où la lame venait laver de son écume les pieds de nos chevaux, jusqu'à Saïde, l'antique Sidon, belle ombre encore de la ville détruite,- dont elle a perdu jusqu'au nom; — point de trace de sa grandeur passée. Une jetée circulaire, formée de rochers énormes, enceint une darse comblée de sable, et quelques pécheurs avec

leurs enfants, les jambes dans l'eau, poussent à la mer une barque sans mâture et sans voiles, seule image maritime de cette seconde reine des mers. A Saïde, nous descendons au kan français, immense palais de notre ancien commerce en Syrie, où nos consuls réunissaient tous les nationaux sous le pavillon de la France. Il n'y a plus de commerce, plus de Français; il ne reste à Saïde, dans l'immense kan désert, qu'un ancien et respectable agent de la France, M. Giraudin, qui y vit depuis cinquante ans au milieu de sa famille tout orientale, et qui nous reçoit comme on reçoit un voyageur compatriote, dans le pays où l'hospitalité antique s'est conservée tout entière. — Dîné et dormi quelques heures dans cette excellente famille; — douceur de l'hospitalité reçue ainsi, inattendue et prodiguée; — l'eau pour laver, offerte par les fils de la maison; la mère et les femmes des deux fils, debout, s'occupant du service de la table. — - A quatre heures, monté à cheval, escorté des fils et des amis de la famille Giraudin. — Courses de djérid, exécutées par l'un d'euxj monté sur un superbe cheval arabe* — A deux heures de Saïde, adieux et remercîments. — Marché deux heures encore, et couché sous nos tentes, à une fontaine charmante, au bord de la mer, nommée el-Kantara. — Arbre gigantesque ombrageant toute la caravane. — Jar^

din délicieux descendant jusqu'aux flots de la mer. Une immense caravane de chameaux est répandue autour de nous dans le même champ. — Nuit sous la tente, hennissement des chevaux, cris des chameaux, fumée des feux du soir, lueur transparente de la lampe à travers la toile rayée du pavillon. — Pensées de la vie tranquille, du foyer, de la famille, des amis éloignés, qui descendent sur votre front, pendant que vous le reposez lourd et brûlant sur la selle qui vous sert d'oreiller. — Le matin, pendant que les moukres et les esclaves brident les chevaux, deux ou trois Arabes arrachent les piquets de la tente; ils ébranlent le piquet qui sert de colonne; il tombe, et les toiles larges et tendues, qui couvraient toute une famille de voyageurs, glissent et tombent elles-mêmes à terre en un petit monceau d'étoffe qu'un chamelier met sous son bras et suspend à la selle de son mulet; il ne reste, sur la place vide oij vous étiez tout à l'heure établi comme dans une demeure permanente, qu'un petit feu abandonné qui fume encore et s'éteint bientôt dans le soleil : véritable, frappante et vivante image de la vie, employée souvent dans la Bible, et qui me frappa fortement toutes les fois qu'elle s'est offerte à mes yeux.

De Kantara, parti avant le jour. — Gravi quelques collines arides et rocailleuses s'avan-

çant en promontoires dans la mer. Puis, du sommet de la dernière et de la plus élevée de ces collines, voilà Tyr qui m'apparaît au bout de sa vaste et stérile colline. — Entre la mer et les dernières hauteurs du Liban, qui vont ici en dégradant rapidement, s'étend une plaine d'environ huit lieues de long, sur une ou deux de large : la plaine est nue, jaune, couverte d'arbustes épineux, broutés en passant par le chameau des caravanes. Elle lance dans la mer une presqu'île avancée, séparée du continent par une chaussée recouverte d'un sable doré, apporté par les vents d'Egypte. Tyr, aujourd'hui appelée Sour par les Arabes, est portée par l'extrémité la plus aiguë de ce promontoire, et semble sortir des flots mêmes; — de loin vous diriez encore une ville belle, neuve, blanche et vivante, se regardant dans la mer; mais ce n'est qu'une belle ombre qui s'évanouit en approchant. — Qiielques centaines de maisons croulantes et presque désertes, où les Arabes rassemblent le soir les grands troupeaux de moutons et de chèvres noires, aux longues oreilles pendantes, qui défilent devant nous dans la plaine, voilà la Tyr d'aujourd'hui! Elle n'a plus de port sur les mers, plus de chemins sur la terre; les prophéties se sont dès longtemps accomplies sur elle.

Nous marchions en silence, occupés à con-

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teinpier ce deuil et cette poussière d'empire que nous foulions. Nous suivions un sentier au milieu de la campagne de Tyr, entre la ville et les collines grises et nues que le Liban jette au bord de la plaine. Nous arrivions à la hauteur même de la ville, et nous touchions un monceau de sable qui semble aujourd'hui lui fournir son seul rempart en attendant qu'il l'ensevelisse. Je pensais aux prophéties, et je recherchais dans ma mémoire quelques-unes des éloquentes menaces que le souffle divin avait inspirées à Ézéchiel. Je ne les retrouvai pas en paroles, mais je les retrouvai dans la déplorable réalité que j'avais sous les yeux. Qiielques vers de moi jetés au hasard en partant de la France pour visiter l'Orient remontaient seuls dans ma pensée :

Je n'ai pas entendu, sous les cèdres antiques. Les cris des nations monter et retentir, Ni vu du noir Liban les aigles prophétiques Descendre au doigt de Dieu sur les palais de Tyr.

J'avais devant moi le noir Liban; mais l'imagination m'a trompé, me disais-je à moi-même : je ne vois ni les aigles ni les vautours qui devaient, pour accomplir les prophéties, descendre sans cesse des montagnes, pour dévorer toujours ce cadavre de ville ré-

prouvée de Dieu et ennemie de son peuple. Au moment où je faisais cette réflexion, quelque chose de grand, de bizarre, d'immobile, parut à notre gauche, au sommet d'un rocher à pic qui s'avance en cet endroit dans la plaine jusque sur la route des caravanes. Cela ressemblait à cinq statues de pierre noire, posées sur le rocher comme sur un piédestal; mais à quelques mouvements presque insensibles de ces figures colossales, nous crûmes, en approchant, que c'étaient cinq Arabes bédouins, vêtus de leurs sacs de poil de chèvre noire, qui nous regardaient passer du haut de ce monticule. Enfin, quand nous ne fûmes qu'à une cinquantaine de pas du mamelon, nous vîmes une de ces cinq figures ouvrir de larges ailes et les battre contre ses flancs avec un bruit semblable à celui d'une voile qu'on déploie au vent. Nous reconnûmes cinq aigles de la plus grande race que j'aie jamais vue sur les Alpes ou enchaînés dans les ménageries de nos villes. Ils ne s'envolèrent point, ils ne s'émurent point à notre approche : posés , comme des rois de ce désert, sur les bords du rocher, ils regardaient Tyr comme une curée qui leur appartenait et où ils allaient retourner. Ils semblaient la posséder de droit divin, instruments d'un ordre qu'ils exécutaient, d'une vengeance prophétique qu'ils avaient mission d'accomplir envers les hommes et

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malgré les hommes. Je ne pouvais me lasser de contempler cette prophétie en action, ce merveilleux accomplissement des menaces divines, dont le hasard nous rendait témoins. Jamais rien de plus surnaturel n'avait si vivement frappé mes yeux et mon esprit, et il me fallait un effort de ma raison pour ne pas voir derrière les cinq aigles gigantesques la grande et terrible figure du poète des vengeances, d Ezéchiel, s'élevant au-dessus d'eux, et leur montrant de l'œil et du doigt la ville que Dieu leur donnait à dévorer, pendant que le vent de la colère divine agitait les flots de sa barbe blanche, et que le feu du courroux céleste brillait dans ses yeux de prophète. Nous nous arrêtâmes à quarante pas : les aigles ne firent que tourner dédaigneusement la tête pour nous regarder aussi; enfin deux d'entre nous se détachèrent de la caravane et coururent au galop, leurs fusils à la main, jusqu'au pied du rocher; ils ne fuirent pas encore.- Qiielques coups de fusil à balle les firent s'envoler lourdement; mais ils revinrent d'eux-mêmes au feu, et planèrent longtemps sur nos têtes, sans être atteints par nos balles, comme s'ils nous avaient dit : « Vous ne nous pouvez rien, nous sommes les aigles de Dieu. »

Je reconnus alors que l'imagination poétique m'avait révélé les aigles de Tyr moins vrais, moins beaux et moins surnaturels encore

qu'ils n'étaient, et qu'il y a dans le mens divinior des poètes, même les plus obscurs, quelque chose de cet instinct divinateur et prophétique qui dit la vérité sans la savoir.

Nous arrivâmes à midi, après une marche de sept heures, au milieu de la plaine de Tyr, à un endroit nommé les Puits de Salomon : tous les voyageurs les ont décrits. Ce sont trois réservoirs d'eau limpide et courante qui sort, comme par enchantement, d'une terre basse, sèche et aride, à deux milles de Tyr; chacun de ces réservoirs, élevé artificiellement d'une vingtaine de pieds au-dessus du niveau de la plaine, est rempli jusqu'au bord et déborde sans cesse; le cours des eaux fait aller des roues de moulin; — les eaux vont à Tyr par des aqueducs moitié antiques, moitié modernes, d'un très bel effet à l'horizon. — On dit que Salomon fit construire ces trois puits pour récompenser Tyr et son roi Hiram des services qu'il avait reçus de sa marine et de ses artistes dans la construction du temple.

Hiram avait amené les marbres et les cèdres du Liban. Ces puits immenses ont chacun au moins soixante à quatre-vingts pieds de tour ; on n'en connaît pas la profondeur, et l'un d'eux n'a pas de fond; nul n'a jamais pu savoir par quel conduit mystérieux l'eau des montagnes peut y arriver. Il y a tout lieu de croire, en les examinant, que ce sont de

vastes puits artésiens inventés avant leur réinvention par les modernes.

Parti à cinq heures des Puits de Saiomon;

— marché deux heures dans la plaine de Tyr;

— arrivé à la nuit au pied d'une haute montagne à pic sur la mer et qui forme le cap Blanc ou Raz-el-Abiad ; la lune se levait audessus du sommet noir du Liban, à notre gauche, et pas assez haut encore pour éclairer ses flancs j elle tombait, en nous laissant dans l'ombre, sur d'immenses quartiers de rochers blancs, où sa lumière éclatait comme une flamme sur du marbre; — ces roches, jetées jusqu'au milieu des vagues, brisaient leur écume étincelante qui jaillissait presque jusqu'à nous; le bruit sourd et périodique de la lame contre le cap retentissait seul, et ébranlait à chaque coup la corniche étroite où nous marchions suspendus sur le précipice; au loin, la mer brillait comme une immense nappe d'argent, et çà et là quelque cap sombre s'avançait dans son sein, ou quelque antre profond pénétrait dans les flancs déchirés de la montagne; la plaine de Tyr s'étendait derrière nous : on la distinguait encore confusément aux franges de sable jaune et doré qui dessinaient ses contours entre la mer et la terre; l'ombre de Tyr se montrait à l'extrémité, d'un promontoire, et le hasard, sans doute, avait seul allumé unç clarté sur ses ruines, qu'on eût prise de {pin

pour un phare : mais c'était le phare de sa solitude et de son abandon, qui ne guidait aucun navire, qui n'éclairait que nos yeux et n'appelait qu'un regard de pitié sur des ruines. Cette route sur le précipice, avec tous les accidents variés, sublimes, solennels de la nuit, de la lune, de la mer et des abîmes, dura environ une heure, — une des heures les plus fortement notées dans ma mémoire que Dieu m'ait permis de contempler sur sa terre! sublime porte pour entrer le lendemain dans le sol des miracles, dans cette terre du témoignage, tout imprimée encore des traces de l'ancien et du nouveau commerce entre Dieu et l'homme!

En descendant du sommet de ce cap, nous eûmes la même vue qui nous avait frappés en le montant : des précipices aussi profonds, aussi sonores, aussi blanchis d'écume, aussi semés de vastes brisures de la roche vive et blanche, s'ouvraient sous nos pieds et sous nos regards; la mer y brisait avec le même retentissement qui nous accompagna tout le long de la côte orageuse de Syrie, comme l'appellent les anciennes poésies hébraïques; la lune, plus avancée dans le ciel, éclairait davantage cette scène à la fois tumultueuse et solitaire, et la vaste plaine de Ptolémaïs s'ouvrait devant nous. Il était neuf heures du soir, au mois d'octobre; nos chevaux, épuisés par

une route de treize heures, posaient lentement leurs pieds ferrés sur les roches pointues et luisantes qui forment les seules routes en Syrie, gradins irréguliers de pierre, sur lesquels on n'oserait risquer aucune monture en Europe; nous-mêmes, accablés de lassitude et frappés surtout de la grandeur du spectacle et des souvenirs pressés de la journée, nous marchions silencieusement à pied, tenant nos chevaux par la bride, et jetant tantôt un regard sur cette mer que nous aurions à traverser pour revoir nos propres fleuves et nos propres montagnes, et tantôt sur la cime noire, longue et sans ondulation du mont Carmel, qui commençait à se dessiner aux dernières limites de l'horizon. Nous arrivâmes à une espèce de kan, c'est-à-dire à une masure à demi détruite, où un pauvre Arabe cultive quelques figuiers et quelques courges, entre les fentes des rochers, auprès d'une fontaine; la masure était occupée par des chameliers de Naplouse, apportant du blé en Syrie pour l'armée d'Ibrahim; la fontaine était tarie par les chaleurs de l'automne; nous plantâmes néanmoins nos tentes sur un sol couvert de pierres rondes et roulantes; nous attachâmes nos chevaux au piquet, et nous bûmes, avec économie, quelques gouttes d'eau fraîche qui restait dans nos jarres des Puits de Salomon. — Depuis la plaine de Tyr et l'abaissement des montagnes,

l'eau commence à manquer; les fontaines sont à cinq ou six heures de distance les unes des autres, et souvent, quand vous arrivez, vous ne trouvez plus, dans le lit de la source, qu'une vase desséchée et brûlante qui garde l'empreinte des pieds des chameaux et des chèvres qui s'y sont les derniers abreuvés.

Le I r, nous levâmes les tentes à la lueur de mille étoiles qui se réfléchissaient dans les flots étendus à nos pieds; nous descendîmes environ une heure les dernières collines qui forment le cap Blanc ou Raz-el-Abiad, et nous entrâmes dans la plaine d'Acre, l'ancienne Ptolémais.

Le siège d'Acre, par Ibrahim-Pacha, avait récemment réduit la ville à un monceau de ruines, sous lesquelles dix à douze mille morts étaient ensevelis avec des milliers de chameaux. Ibrahim, vainqueur, et pressé de mettre son importante conquête à l'abri d'une réaction de la fortune, était occupé à relever les murs et les maisons d'Acre; tous les jours on déterrait de ces décombres des centaines de morts à demi consumés; les exhalaisons putrides, les cadavres amoncelés, avaient corrompu l'air de toute la plaine; nous passâmes le plus loin possible des murs, et nous allâmes faire halte, à midi, au village arabe des Eaux d'Acre, sous un verger de grenadiers, de figuiers et de mûriers, et près les moulins du

Pacha; à cinq heures nous en repartîmes pour aller camper sous un bois d'oliviers, au pied des premières collines de la Galilée.

Le 12, nous nous remîmes en marche avec la première lueur du jour; nous franchîmes d'abord une colline plantée d'oliviers et de quelques chênes verts, répandus par groupes ou croissant en broussailles sous la dent rongeuse des chèvres et des chameaux. Quand nous fûmes au revers de cette colline, la Terre sainte, la terre de Chanaan, se montra tout entière devant nous. L'impression fut grande, agréable et profonde : ce n'était pas là cette terre nue, rocailleuse, stérile, cette ruche de montagnes basses et décharnées qu'on nous représente pour la terre promise, sur la foi de quelques écrivains prévenus ou de quelques voyageurs pressés d'arriver et d'écrire, qui n'ont vu, des domaines immenses et variés des douze tribus, que le sentier de roche qui mène, entre deux soleils, de Jaffa à Jérusalem. Trompé par eux, je n'attendais que ce qu'ils décrivent, c'est-à-dire un pays sans étendue, sans horizon, sans vallées, sans plaines, sans arbres et sans eau : terre potelée de quelques monticules gris ou blancs, où l'Arabe voleur se cache dans l'ombre de quelques ravines pour dépouiller le passant; — telle est, peut-être, la route de Jérusalem à Jaffa ; — mais voici la Judée, telle que nous l'avons

vue, le premier jour, du haut des collines qui bordent la plaine de Ptolémais; telle que nous l'avons retrouvée, de l'autre côté des collines de Zabulon, de celles de Nazareth, et du pied du mont de la Rosée-de-1'Hermon ou du mont Carmel; telle que nous l'avons parcourue dans toute sa largeur et dans toute sa variété, depuis les hauteurs qui dominent Tyr et Sidon jusqu'au lac de Tibériade, et depuis le mont Thabor jusqu'aux montagnes de Samarie et de Naplouse, et de là jusqu'aux murailles de Sion. — Voici d'abord devant nous la plaine de Zabulon ; nous sommes placés entre deux légères ondulations de terre, à peine dignes du nom de collines; le lit qu'elles laissent entre elles en se creusant devant nous forme le sentier où nous marchons; ce sentier est tracé par le pas des chameaux, qui en a broyé la poussière depuis quatre mille ans, ou par les trous larges et profonds que le poids de leurs pieds, toujours posés au même endroit, a creusés dans une roche blanche et friable, toujours la même depuis le cap de Tyr jusqu'aux premiers sables du désert libyque. A droite et à gauche, les flancs arrondis des deux collines sont ombragés çà et là, de vingt pas en vingt pas, par des touffes d'arbustes variés qui ne perdent jamais leurs feuilles; à une distance un peu plus grande, s'élèvent des arbres au tronc noueux, aux rameaux nerveux

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et entrelacés, au feuillage immobile et sombre; la plupart sont des chênes verts d'une espèce particulière, dont la tige est plus légère et plus élancée que celle des chênes d'Europe, et dont la feuille, veloutée et arrondie, n'a pas la dentelure de la feuille du chêne commun : le caroubier, le térébinthe, et plus rarement le platane et le sycomore, complètent le vêtement de ces collines. Je ne connais pas les autres arbres par leur nom : quelques-uns ont le feuillage des sapins et des cèdres; d'autres, et ce sont les plus beaux, ressemblent à d'immenses saules par la couleur de leur écorce, la grâce de leur feuillage et la nuance tendre et jaunâtre de ce feuillage; mais ils les surpassent au delà de toute proportion en étendue, en grosseur, en élévation. — Les caravanes les plus nombreuses peuvent se rencontrer autour de leur tronc colossal et camper ensemble, avec leurs bagages et leurs chameaux, sous leur ombre; dans leç espaces larges et fréquents que ces arbres divers laissent à nu sur les pentes des collines, des bancs de roches blanchâtres, et plus souvent d'un gris bleu, percent la terre et se montrent au soleil, comme les muscles vigoureux d'une forte charpente humaine, qui s'articulent plus en saillie dans la vieillesse, et semblent prêts à percer la peau qui les enveloppe; — mais, entre ces bans ou ces blocs de roches, une

terre noire, légère et profonde, végète sans cesse et produirait incessamment le blé, l'orge, le maïs, pour peu qu'on la remuât, ou des forets de broussailles épineuses, de grenadiers sauvages, de roses de Jéricho et de chardons énormes, dont la tige s'élève à la hauteur de la tête du chameau. Une fois une de ces collines décrite, vous les voyez toutes, à leur forme près, et l'imagination peut se représenter leur effet, à mesure qu'elle les voit citées dans le paysage de la Terre sainte. Nous marchions donc entre deux de ces collines, et nous commencions à redescendre légèrement en laissant la mer et la plaine de Ptolémaïs derrière nous, quand nous aperçûmes la première plaine de la terre de Chanaan : c'était la plaine de Zabulon, le jardin de la tribu de ce nom.

A droite et à gauche devant nous, les deux collines que nous venions de traverser s'écartaient gracieusement et par une courbe pareille, semblables à deux vagues mourantes, qui se fondent doucement et s'écartent harmonieusement devant la proue d'un navire; l'espace qu'elles laissent entre elles, et qui s'élargissait ainsi par degrés, était comme une anse peu profonde que la plaine jetait entre les montagnes; cette anse, ou ce golfe de terre, unie et fertile, formait bientôt une plus large vallée; et là où les deux collines qui l'enveloppaient encore venaient à mourir tout à fait.

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cette vallée se fondait et se perdait dans une plaine légèrement ovale, dont les deux extrémités aiguës s'enfonçaient sous l'ombre de deux autres rangs de collines. Cette plaine peut avoir à vue d'œil une lieue et demie de largeur sur une longuein- de trois à quatre lieues. De l'élévation où nous étions placés, au débouché des collines d'Acre, notre regard y descendait naturellement, en suivait involontairement les sinuosités flexibles, et pénétrait avec elles jusque dans les anses les plus étroites qu'elle formait en se glissant entre les racines des montagnes qui la terminent. A gauche, les hautes cimes dorées et ciselées du Liban jetaient hardiment leurs pyramides dans le bleu sombre d'un ciel du matin-, à droite, la colline qui nous portait s'élevait insensiblement en s'éloignant de nous, et, allant comme se nouer avec d'autres collines, formait divers groupes d'élévations, les unes arides, les autres vêtues d'oliviers et de figuiers, et portant à leur sommet un village turc^ dont le minaret blanc contrastait avec la sombre colonnade de cyprès qui enveloppe presque partout la mosquée. Mais, en face, l'horizon qui terminait la plaine de Zabulon, et qui s'étendait devant nous dans un espace de trois à quatre lieues, formait une perspective de collines, de montagnes, de vallées, de ciel, de lumière, de vapeurs et d'ombre, ordonnés

avec une telle harmonie de couleurs et de lignes, fondus avec un tel bonheur de composition, liés avec une si gracieuse symétrie, et variés par des effets si divers, que mon œil ne pouvait s'en détacher, et que, ne trouvant rien dans mes souvenirs des Alpes, d'Italie ou de Grèce, à quoi je pusse comparer ce magique ensemble, je m'écriai : « C'est le Poussin ou Claude Lorrain ! » — Rien, en effet, ne peut égaler la suavité grandiose de cet horizon de Chanaan, que le pinceau des deux peintres à qui le génie divin de la nature en a révélé la beauté. On ne trouvera cet accord du grand et du doux, du fort et du gracieux, du pittoresque et du fertile, que dans les paysages imaginés de ces deux grands hommes, ou dans la nature inimitable du beau pays que nous avions devant nous, et que la main du grand peintre suprême avait elle-même dessiné et coloré pour l'habitation d'un peuple encore pasteur et encore innocent. D'abord, au pied des montagnes, et à environ une demi-lieue dans la plaine, un mamelon, entièrement détaché de toutes les collines environnantes, sortait pour ainsi dire de terre, comme un piédestal naturel destiné uniquement par la nature à porter une ville forte. Ses flancs s'élevaient presque perpendiculairement depuis le niveau de la plaine jusqu'au sommet de cette espèce d'autel de terre; ils ressem-

blaient exactement aux remparts d'une place de guerre, tracés et élevés de main d'homme. Le sommet lui-même, au lieu d'être inégal et arrondi, comme tous les sommets de collines ou de montagnes, était nivelé et aplati comme pour porter quelque chose dont il devait se couronner quand viendrait le peuple à la demeure duquel il était destiné. Dans toutes les charmantes plaines du pays de Chanaan, j'ai revu depuis ces mêmes mamelons en forme d'autels quadrangulaires ou oblongs, évidemment destinés à protéger les premières demeures d'une nation timide et faible; et leur destination est si bien écrite dans leur forme isolée et bizarre, que leur masse seule empêche de s'y tromper et de croire qu'ils ont été fabriqués par le peuple qui les couvrit de ses villes. Mais une si petite nation aurait-elle jamais pu élever tant de citadelles si énormes, que les armées de Xerxès n'auraient pu en entasser une seule? A quelque foi qu'on appartienne, il faut être aveugle pour ne pas reconnaître une destination spéciale et providentielle ou naturelle dans ces forteresses élevées à l'embouchure et à l'issue de presque toutes les plaines de la Galilée et de la Judée. Derrière ce mamelon, où l'imagination reconstruit sans peine une ville antique avec ses murailles, ses bastions et ses tours, les premières collines montaient graduellement de la

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plaine, portant, comme des taches grises et noires sur leurs flancs, des bosquets d'oliviers ou de chênes verts. Entre ces collines et des montagnes plus élevées et plus sombres auxquelles elles servaient de base et qui les dominaient majestueusement, quelque torrent écumait sans doute, ou quelque lac profond s'évaporait aux premières ardeurs du soleil du matin; car une vapeur blanche et bleuâtre s'étendait dans cet espace vide, et dérobait légèrement, et comme pour le faire mieux fuir, le second plan de montagnes, sous ce rideau transparent que perçaient çà et là les faisceaux des rayons de l'aurore. Plus loin et plus haut encore, une troisième chaîne de montagnes, entièrement sombre, montait en croupes arrondies et inégales, et donnait à tout ce suave paysage cette teinte de majesté, de force et de gravité, qui doit se retrouver dans tout ce qui est beau comme élément ou comme contraste. De distance en distance, celte troisième chaîne était brisée, et laissait fuir l'horizon et le regard sur une vaste percée d'un ciel d'argent pâle, semé de quelques nues légèrement rosées; enfin, derrière ce magnifique amphithéâtre, deux ou trois cimes du Liban lointain se dressaient comme des promontoires avancés dans le ciel, et, recevant les premières la pluie lumineuse des premiers rayons du soleil suspendu au-dessus d'elles, semblaient telle-

ment transparentes qu'on croj'ait voira travers trembler la lumière du ciel qu'elles nous dérobaient. Ajoutez à ce spectacle la voûte sereine et chaude du firmament, et la couleur limpide de la lumière, et la fermeté des ombres qui caractérise une atmosphère d'Asie; semez dans la plaine un kan en ruines, ou d'immenses files de vaches rousses, de chameaux blancs, de chèvres noires, venant à pas lents chercher une eau rare, mais limpide et savoureuse; représentez-vous quelques cavaliers arabes montés sur leurs légers coursiers et sillonnant la plaine, tout étincelants de leurs armes argentées et de leurs vêtements écarlates; quelques femmes des villages voisins, vêtues de leurs longues tuniques bleu de ciel, d'une large ceinture blanche dont les bouts traînent à terre, et d'un turban bleu orné de bandelettes de sequins de Venise, enfilés; ajoutez çà et là sur les flancs des collines quelques hameaux turcs et arabes, dont les murs couleur de rochers et les maisons sans toits se confondent avec les rochers de la colline même; que quelques nuages de fumée d'azur s'élèvent de distance en distance entre les oliviers et les cyprès qui entourent ces villages; que quelques pierres, creusées comme des auges (tombeaux des patriarches), quelques fûts de colonnes de granit, quelques chapiteaux sculptés, se rencontrent çà et là

autour des fontaines, sous les pieds de votre cheval, et vous aurez la peinture la plus exacte et la plus fidèle de la délicieuse plaine de Zabulon, de celle de Nazareth, de celle de Saphora et du Thabor. Un tel pays, repeuplé d'une nation neuve et juive, cultivé et arrosé par des mains intelligentes, fécondé par un soleil du tropique, produisant de lui-même toutes les plantes nécessaires ou délicieuses à l'homme, depuis la canne à sucre et la banane jusqu'à la vigne et à l'épi des climats tempérés, jusqu'au cèdre et au sapin des Alpes ; un tel pays, dis-je, serait encore la terre de promission aujourd'hui, si la Providence lui rendait un peuple, et la politique du repos et de la liberté.

De la plaine de Zabulon nous passâmes, en gravissant de légers monticules plus arides que les premiers, au village de Séphora, l'ancienne Saphora de l'Ecriture, l'ancienne Diocésarée des Romains, — la plus grande ville, dans le temps d'Hérode Agrippa, de la Palestine après Jérusalem.

Un grand nombre de blocs de pierre, creusés pour des tombeaux, nous traçaient la route jusqu'au sommet du mamelon oîi Séphora était assise : arrivés à la dernière hauteur, nous vîmes une colonne de granit isolée, encore debout et marquant la place d'un temple; de beaux chapiteaux sculptés gisaient à terre au

pied de la colonne, et d'immenses débris de pierres taillées, enlevées à quelques grands monuments romains, étaient épars partout et servaient de limites aux champs des Arabes, jusqu'à un mille environ de Séphora, où nous nous arrêtâmes pour la halte du milieu du jour. Une fontaine d'eau excellente et inépuisable y coule pour les habitants de deux ou trois vallées; elle est entourée de quelques vergers de figuiers et de grenadiers; nous nous assîmes sous leur ombre, et nous attendîmes plus d'une heure avant de pouvoir abreuver notre caravane, tant était grand le nombre de troupeaux de vaches et de chameaux que les pasteurs arabes y amenaient de tou^ les côtés de la vallée. — D'innombrables files de chèvres noires et de vaches sillonnaient la plaine et les flancs des collines qui montent vers Nazareth.

Je me couchai, enveloppé de mon manteau, à l'ombre d'un figuier, à peu de distance de la fontaine, et je contemplai longtemps cette scène des anciens jours. Nos chevaux étaient épars autour de nous, les pieds attachés par des entraves, leurs selles turques sur le dos, la crinière pendante, la tête basse, et cherchant l'ombre de leur propre crinière; nos armes, sabres, fusils, pistolets, étaient suspendus audessus de nos têtes, aux branches des grenadiers et des figuiers. — Des Arabes bédouins.

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couverts d'une seule pièce d'étoffe rayée noir et blanc, en poil de chèvre, étaient assis en cercle non loin de nous, et nous contemplaient avec un regard de vautour. Les femmes de Séphora, vêtues exactement comme les femmes d'Abraham et d'Isaac, avec une tunique bleue nouée au milieu du corps, et les plis renflés d'une autre tunique blanche retombant gracieusement sur la tunique bleue, apportaient, sur leurs têtes coiffées d'un turban bleu, les urnes vides couchées sur le ventre, ou les remportaient pleines et droites sur leurs têtes, en les soutenant des deux mains comme des cariatides de l'Acropolis; d'autres filles, dans le même costume, lavaient à la fontaine et riaient entre elles en nous regardant; d'autres enfin, vêtues de robes plus riches et la tête couverte de bandelettes de piastres ou de sequins d'or, dansaient sous un large grenadier, à quelque distance de la fontaine et de nous : leur danse, molle et lente, n'était qu'une ronde monotone accompagnée de temps en temps de quelques pas sans art, mais non sans grâce. — La femme a été créée gracieuse; les mœurs et les costumes ne peuvent altérer en elle ce charme de la beauté, de l'amour, qui l'enveloppe et qui la trahit partout. Ces femmes arabes n'étaient pas voilées comme toutes celles que nous avions vues jusque-là en Orient, et leurs traits, quoique légèrement

tatoués, avaient une finesse et une régularité qui les distinguaient de la race turque. Elles continuèrent à danser et à chanter pendant tout le temps que dura notre halte, et ne parurent point s'offenser de l'attention que nous donnâmes à leur danse, à leur chant et à leur costume. On nous ditqu'ellesétaient réunies là pour attendre les présents de noce qu'un jeune Arabe était allé acheter à Nazareth pour une des filles de Séphora, sa fiancée; nous rencontrâmes, en effet, le même jour, les présents sur la route : ils consistaient en un tamis pour passer la farine et la séparer du son, une pièce de toile de coton, et une pièce d'étoffe plus riche pour faire une robe à la fiancée.

~ Ce jour-là, commencèrent en moi des impressions nouvelles et entièrement différentes de celles que mon voyage m'avait jusque-là inspirées : — j'avais voyagé des yeux, de la pensée et de l'esprit; je n'avais pas voyagé de l'âme et du cœur comme en touchant la terre des prodiges, la terre de Jéhovah et du Christ! la terre dont tous les noms avaient été mille fois balbutiés par mes lèvres d'enfant, dont toutes les images avaient coloj^é, les premières, ma jeune et tendre imagination; la terre d'où avaient coulé pour moi, plus tard, les leçons et les douceurs d'une religion, seconde âme de notre âme! Je sentis en moi comme si quelque chose de mort et de froid venait à se ranimer

et s'attiédir; je sentis ce qu'on sent en reconnaissant, entre mille figures inconnues et étrangères, la figure d'une mère, d'une sœur ou d'une femme aimée! — ce qu'on sent en sortant de la rue pour entrer dans un temple : quelque chose de recueilli, de doux, d'intime, de tendre et de consolant, qu'on n'éprouve pas ailleurs.

Le temple, pour moi. c'était cette terre de la Bible, de l'Évangile, où je venais d'imprimer mes premiers pas! Je priai Dieu en silence dans le secret de ma pensée; je lui rendis grâce d'avoir permis que je vécusse assez pour venir porter mes yeux jusque sur ce sanctuaire de la Terre sainte; et, de ce jour, pendant toute la suite de mon voyage en Judée, en Galilée, en Palestine, les impressions poétiques matérielles, que je recevais de l'aspect et du nom des lieux, furent mêlées pour moi d'un sentiment plus vivant de respect, de tendresse, comme de souvenir; mon voyage devint souvent une prière, et les deux enthousiasmes les plus naturels à mon âme, l'enthousiasme de la nature et celui de son auteur, se retrouvèrent presque tous les matins en moi aussi frais et aussi vifs que si tant d'années flétrissantes et desséchantes ne les avaient pas foulés et refoulés dans mon sein! Je sentis que j'étais homme encore en paraissant devant l'ombre du Dieu de ma jeunesse! — A

visiter les lieux consacrés par un de ces mystérieux événements qui ont changé la face du monde, on éprouve quelque chose de semblable à ce qu'éprouve le voyageur qui remonte laborieusement le cours d'un vaste fleuve comme le Nil ou le Gange, pour aller le découvrir et le contempler à sa source cachée et inconnue. Il me semblait à moi aussi, gravissant les dernières collines qui me séparaient de Nazareth, quej'allais contempler, à sa source mystérieuse, cette religion vaste et féconde qui, depuis deux mille ans, s'est fait son lit dans l'univers, du haut des montagnes de Galilée, et a abreuvé tant de générations humaines de ses eaux pures et vivifiantes! C'était là la source, dans le creux de ce rocher que je foulais sous mes pieds; cette colline dont je franchissais les derniers degrés avait porté dans ses flancs le salut, la vie, la lumière, l'espérance du monde-, c'était là, à quelques pas de moi, que l'homme modèle avait pris naissance parmi les hommes pour les retirer, par sa parole et par son exemple, de l'océan d'erreur et de corruption où le genre humain allait être submergé. Si je considérais la chose comme philosophe, c'était le point de départ du plus grand événement qui ait jamais remué le monde moral et politique, événement dont le contre-coup imprime seul encore un reste de mouvement et de vie au

monde intellectuel! C'était là qu'était sorti de l'obscurité, de la misère et de l'ignorance, le plus grand, le plus juste, le plus sage, le plus vertueux de tous les hommes; là était son berceau, là le théâtre de ses actions et de ses prédications touchantes! De là il était sorti jeune encore, avec quelques hommes obscurs et ignorants, auxquels il avait imprimé la confiance de son génie et le courage de sa mission, pour aller sciemment affronter un ordre d'idées et de choses pas assez fort pour lui résister, mais assez fort pour le faire mourir!... De là, dis-je, il était sorti pour aller avec confiance conquérir la mort et l'empire universel de la postérité! De là avait coulé le christianisme, source obscure, goutte d'eau inaperçue dans le creux du rocher de Nazareth, où deux passereaux n'auraient pu s'abreuver, qu'un rayon de soleil aurait pu tarir, et qui aujourd'hui, comme le grand océan des esprits, a comblé tous les abîmes de la sagesse humaine et baigné de ses flots intarissables le passé, le présent et l'avenir. Incrédule donc à la divinité de cet événement, mon âme encore eût été fortement ébranlée en approchant de son premier théâtre, et j'aurais découvert ma tête et incliné mon front sous la volonté occulte et fatalique qui avait fait jaillir tant de choses d'un si faible et si insensible commencement. Mais, à considérer le mystère du christia-

nisme en chrétien, c'était là, sous ce morceau de ciel bleu, au fond de cette vallée étroite et sombre, à l'ombre de cette petite colline, dont les vieilles roches semblaient encore toutes fendues du tressaillement de joie qu'elles éprouvèrent en enfantant et en portant le Verbe enfant, ou du tressaillement de douleur qu'elles ressentirent en ensevelissant le Verbe mort; c'était là le point fatal et sacré du globe c|ue Dieu avait choisi de toute éternité pour faire descendre sur la terre sa vérité, sa justice et son amour incarné dans un Enfant- Dieu; c'était là que le souffle divin était descendu à son heure sur une pauvre chaumière, séjour de l'humble travail, de la simplicité d'esprit et de l'infortune; c'était là qu'il avait animé, dans le sein d'une vierge innocente et pure, quelque chose de doux, de tendre et de miséricordieux comme elle, de souffrant, de patient, de gémissant comme l'homme, de puissant, de surnaturel, de sage et de fort comme un Dieu; c'était là que le DieU-Homme avait passé par notre ignorance, notre faiblesse, notre travail et nos misères, pendant les années obscures de sa vie cachée, et qu'il avait en quelque sorte exercé la vie et pratiqué la terre avant de l'enseigner par sa parole, de la guérir par ses prodiges et de la régénérer par sa mort; c'était là que le ciel s'était ouvert et avait lancé sur la terre son esprit incarné,

son Verbe fuiminant, pour consumer jusqu'à la fin des temps l'iniquité et l'erreur, éprouver comme au feu du creuset nos vertus et nos vices, et allumer devant le Dieu unique et saint l'encens qui ne doit plus s'éteindre, l'encens de l'autel renouvelé, le parfum de la chanté et de la vérité universelles.

Comme je faisais ces réflexions, la tête baissée et le front chargé de mille autres pensées plus pesantes encore, j'aperçus à mes pieds, au fond d'une vallée creusée en forme de bassin ou de lac de terre, les maisons blanches et gracieusement groupées de Nazareth, sur les deux bords et au fond de ce bassin. L'église grecque, le haut minaret de la mosquée des Turcs, et les longues et larges murailles du couvent des Pères Latins, se faisaient distinguer d'abord; quelques rues formées par des maisons moins vastes, mais d'une forme élégante et orientale, étaient répandues autour de ces édifices plus vastes et animés d'un bruit et d'un mouvement de vie. Tout autour de la vallée ou du bassin de Nazareth, quelques bouquets de hauts nopals épineux, de figuiers dépouillés de leurs feuilles d'automne, et de grenadiers à la feuille légère et d'un vert tendre et jaune, étaient çà et là semés au hasard, donnant de la fraîcheur et de la grâce au paysage, comme des fleurs des champs autour d'un autel de village. Dieu seul

sait ce qui se passa alors dans mon cœur; mais d'un mouvement spontané, et pour ainsi dire involontaire, je me trouvai aux pieds de mon cheval, à genoux dans la poussière, sur un des rochers bleus et poudreux du sentier en précipice que nous descendions. J'y restai quelques minutes dans une contemplation muette, où toutes les pensées de ma vie d'homme sceptique et de chrétien se pressaient tellement dans ma tête qu'il m'était impossible d'en discerner une seule. Ces seuls mots s'échappaient de mes lèvres : Et Verhiim caro fdctum est, et habitavit in nobis. Je les prononçai avec le sentiment sublime, profond et reconnaissant, qu'ils renferment, et ce lieu les inspire si naturellement, que je fus frappé, en arrivant le soir au sanctuaire de l'église latine, de les trouver gravés en lettres d'or sur la table de marbre de l'autel souterrain, dans la maison de Marie et Joseph. — Puis, baissant religieusement la tète vers cette terre qui avait germé le Christ, je la baisai en silence, et je mouillai de quelques larmes de repentir, d'amour et d'espérance, cette terre qui en a tant vu répandre, cette terre qui en a tant séché, en lui demandant un peu de vérité et d'amour. Nous arrivâmes au couvent des Pères Latins de Nazareth, comme les dernières lueurs du soir doraient encore à peine les hautes murailles jaunes de l'église et du monastère. Une

large porte de fer s'ouvrit devant nous; nos chevaux entrèrent en glissant et en faisant retentir sous le fer de leurs sabots les dalles luisantes et sonores de l'avant-cour du couvent. Là porte se referma derrière nous, et nous descendîmes de cheval devant la porte même de l'église où fut autrefois l'humble maison de cette mère qui prêta son sein à l'hôte immortel, qui donna son lait à un Dieu. Le supérieur et le père gardien étaient absents tous deux. Quelques frères napolitains et espagnols, occupés à faire vanner le blé du couvent sous la porte, nous reçurent assez froidement, et nous conduisirent dans un vaste corridor sur lequel s'ouvrent les cellules des frères et les chambres destinées aux étrangers. Nous y attendîmes longtemps l'arrivée du curé de Nazareth, qui nous combla de politesses, et nousfit préparera chacun une chambre et un lit. Fatigués de la marche et des sentiments du jour, nous nous jetâmes sur nos lits, remettant au réveil de voir les lieux consacrés, et ne voulant pas nuire à l'ensemble de nos impressions par un premier coup d'œil jeté à la hâte sur les lieux saints dont nous habitions déjà l'enceinte.

Je me levai plusieurs fois dans la nuit pour élever mon âme et ma voix vers Dieu, qui avait choisi dans ce lieu Celui qui devait porter son Verbe à l'univers.

Le lendemain, un Père italien vint nous

conduire à l'église et au sanctuaire souterrain qui fut jadis la maison de la sainte Vierge et de saint Joseph. L'église est une large et haute nef à trois étages. L'étage supérieur est occupé par le chœur des Pères de Terre sainte, qui communique avec le couvent par une porte de derrière : l'étage inférieur est occupé par les fidèles; il communique au chœur et au grand autel par un bel escalier à double rampe et à balustrade dorées. De cette partie de l'église et sous le grand autel, un escalier de quelques marches conduit à une petite chapelle et à un autel de marbre éclairés de lampes d'argent, placés à l'endroit même où la tradition suppose qu'eut lieu l'Annonciation. Cet autel est élevé sous la voûte, moitié naturelle, moitié artificielle, d'un rocher auquel était adossée sans doute la maison sainte. Derrière cette première voûte, deux autels souterrains plus obscurs servaient, dit-on, de cuisine et de cave à la sainte famille. Ces traditions plus ou moins fidèles, plus ou moins altérées par le besoin pieux de crédulité populaire, ou par le désir naturel à tous ces moines, possesseurs d'une si précieuse relique, d'en augmenter l'intérêt en en multipliant les détails, ont ajouté peut-être quelques inventions bénévoles au puissant souvenir du lieu; mais il n'est pas douteux que le couvent et surtout l'église n'aient été primitivement construits sur la

place même qu'occupa la maison du divin héritier de la terre et du ciel. Lorsque son nom se fut répandu comme la lumière d'une nouvelle aurore, peu de temps après sa mort, lorsque sa mère et ses disciples vivaient encore, il est certain qu'ils durent se transmettre les uns aux autres le culte d'amour et de douleur que l'absence du divin Maître leur avait laissé, et aller eux-mêmes souvent, et conduire les nouveaux chrétiens aux lieux où ils avaient vu vivre, parler, agir et mourir celui qu'ils adoraient aujourd'hui. Nulle piété humaine ne pourrait conserver aussi fidèlement la tradition d'un lieu cher à son souve* nir, que ne le fit la piété des fidèles et des martyrs. On peut s'en rapporter, quant à l'exactitude des principaux sites de la rédemption, à la ferveur d'un culte naissant et à la vigilance d'un culte immortel. Nous tombâmes à genoux sur ces pierres, sous cette voûte, témoins du plus incompréhensible mystère de la charité divine pour l'homme, et nous priàmeSé — L'enthousiasme de la prière est un mystère aussi entre l'homme et Dieu : comme la pudeur^ il jette un voile sur la pensée et dérobe aux hommes ce qui n'est que pour le ciel. Nous visitâmes aussi le couvent, vaste et commode, édifice semblable à tous les couvents de France ou d'Italie, où les Pères Latins exercent aussi librement et avec autant de

Jj6 VOYAGE EN ORIENT

sécurité et de publicité les cérémonies de leur culte qu'ils pourraient le faire dans une rue de Rome, capitale du christianisme. On a à cet égard beaucoup calomnié les musulmans. La tolérance religieuse, je dirai plus, le respect religieux, sont profondément empreints dans leurs mœurs. Ils sont si religieux euxmêmes, et considèrent d'un œil si jaloux la liberté de leurs exercices religieux, que la religion des autres hommes est la dernière chose à laquelle ils se permettent d'attenter. Ils ont quelquefois une sorte d'horreur pour une religion dont le symbole offense la leur, mais ils n'ont de mépris et de haine que pour l'homme qui ne prie le Tout-Puissant dans aucune langue : ces hommes, ils ne les comprennent pas, tant la pensée évidente de Dieu est toujours présente à leur esprit et préoccupe constamment leur âme. — Quinze ou vingt Pères espagnols et italiens vivent dans ce couvent, occupés à chanter les louanges de l'Enfant-Dieu et les gloires de sa mère, dans le temple même où ils vécurent pauvres et ignorés. L'un d'eux, qu'on appelle le curé de Nazareth, est spécialement chargé des soins de la communauté chrétienne de la ville, qui compte sept à huit cents chrétiens catholiques, deux mille Grecs schismatiques, quelques Maronites, et seulement un millier de musulmans. Les Pères nous conduisirent, dans le

courant de la journée, aux églises maronites, à la synagogue ancienne où Jésus enfant allait s'instruire comme homme dans la loi qu'il devait purifier un jour, et dans l'atelier où saint Joseph exerçait son humble état de charpentier. Nous remarquons avec surprise et plaisir les marques de déférence et de respect que les habitants de Nazareth, même les Turcs, donnent partout aux Pères de Terre sainte. Un évêque, dans les rues d'une ville catholique, ne serait ni plus honoré ni plus affectueusement prévenu que ces religieux ne le sont ici. La persécu^ion est plus loin du prêtre dans les mœurs de l'Orient que dans les mœurs de l'Europe; et s'il désire le martyre, ce n'est pas ici riu'il doit venir le chercher.

14 octobre 18 j2.

Parti à quatre heures du matin pour le mont Thabor, lieu désigné de la Transfiguration, chose improbable, parce que à cette époque le sommet du Thabor était couvert par une citadelle romaine. La position isolée et l'élévation de cette charmante montagne, qui sort comme un bouquet de verdure de la plaine d'Esdraëlon, l'a fait choisir, dans le temps de saint Jérôme, pour le lieu de cette scène sacrée. On a élevé une chapelle au sommet, où les pèlerins vont entendre le saint

sacrifice; nul prêtre n'y réside : ils y vont de Nazareth. Arrivés au pied du Thabor, — superbe cône d'une régularité parfaite, revêtu partout de végétation et de chênes verts, — le guide nous égare. — Je m'assieds seul sous un beau chêne à peu près à l'endroit où Raphaël place dans son tableau les disciples éblouis de la clarté d'en haut, et j'attends que le Père ait célébré la messe. On nous l'annonce d'en haut par un coup de pistolet, afin que nous puissions nous agenouiller sur les marches naturelles de cet autel gigantesque, devant Celui qui a dressé l'autel et étendu la voûte étincelante du ciel qui le couvre.

A midi, parti pour le Jourdain et la mer de Galilée; — traversé à une heure les collines basses et assez ombragées qui portent les pieds du mont Thabor; — entré dans une vaste pla?ne de huit lieues de long sur au moins autant de large. Un kan ruiné au milieu, d'architecture du moyen âge. — Traversé quelques villages de pauvres Arabes qui cultivent la plaine; chaque village a un puits situé à quelque distance, et quelques figuiers et grenadiers plantés non loin du puits. Voilà la seule trace du bien-être. Les maisons ne peuvent se distinguer qu'en approchant de très près. Ce sont des huttes de six à huit pieds de hauteur, espèces de cubes de boue pétrie, avec de la paille hachée formant le toit en ter-

rasse. — Ces terrasses servent de cour : là sont tous leurs meubles, une couverture et une natte. — Les enfants et les femmes s'y tiennent presque toujours; les femmes ne sont pas voilées; elles ont les lèvres teintes en bleu, le tour des paupières de la même couleur, et un léger tatouage peint autour des lèvres et sur les joues. Elles sont vêtues d'une seule chemise bleue nouée d'une ceinture blanche audessus des hanches-, toutes ont l'apparence de la misère et de la souffrance. Les hommes sont couverts d'un manteau sans couture, d'une étoffe pesante, tissée de raies noires et blanches sans aucune forme, les jambes, les bras, la poitrine nus. Après avoir traversé, pendant une course de six heures, cette plaine jaunâtre et rocailleuse, mais fertile, nous voyons le terrain s'affaisser tout à coup devant nos pas, et nous découvrons l'immense vallée du Jourdain et les premières lueurs azurées du beau lac de Génésareth, ou de la mer de Galilée, comme l'appellent les anciens et l'Évangile. Bientôt il se déroule tout entier à nos yeux, entouré de toutes parts, excepté au midi, d'un amphithéâtre de hautes montagnes grises et noires. A son extrémité méridionale et immédiatement sous nos pieds, il se rétrécit et s'ouvre pour laisser sortir le fleuve des prophètes et le fleuve de l'Évangile, le Jourdain!

Le Jourdain sort en serpentant du lac, se glisse dans la plaine basse et marécageuse d'Esdraëlon, à environ cinquante pas du lac; il passe, en bouillonnant un peu et en faisant entendre son premier murmure, sous les arches ruinées d'un pont d'architecture romaine. C'est là que nous nous dirigeons par une pente rapide et pierreuse, et que nous voulons saluer ses eaux consacrées dans les souvenirs de deux religions! En peu de minutes nous sommes à ses bords : nous descendons de cheval, nous nous baignons la tête, les pieds et les mains dans ses eaux douces, tièdes et bleues comme les eaux du Rhône quand il s'échappe du lac de Genève. Le Jourdain, dans cet endroit, qui doit être à peu près le milieu de sa course, ne serait pas digne du nom de fleuve dans un pays à plus larges dimensions; mais il surpasse cependant de beaucoup l'Eurotas et le Ccphise, et tous ces fleuves dont les noms fabuleux pu historiques retentissent de bonne heure dans notre mémoire, et nous présentent une image de force, de rapidité et d'abondance que l'aspect de la réalité détruit. Le Jourdain ici même est plus qu'un torrent; quoique à la fin d'un automne sans pluie, il roule doucement dans un lit d'environ cent pieds de large une nappe d'eau de deux ou trois pieds de profondeur, claire, limpide, transparente, laissant compter

les cailloux de son lit, et d'une de ces belles couleurs d'eau qui rend toute la profonde couleur d'un firmament d'Asie, — plus bleue même que le ciel, comme une image plus belle que l'objet, comme une glace qui colore ce qu'elle réfléchit. A vingt ou trente pas de ses eaux, la plage, qu'il laisse à présent à sec, est semée de pierres roulantes, de joncs et de quelques touffes de lauriers-roses encore en fleurs. Cette plage a cinq ou six pieds de profondeur au-dessous du niveau de la plaine, et témoigne de la dimension du fleuve dans la saison ordinaire des pleines eaux. Cette dimension, selon moi, doit être de huit à dix pieds de profondeur sur cent à cent vingt pieds de largeur. II est plus étroit, plus haut et plus bas dans la plaine-, mais alors il est plus encaissé et plus profond, et l'endroit où nous le contemplions est un des quatre gués que le fleuve a dans tout son cours. Je, bus dans le creux de ma main de l'eau du Jourdain, de l'eau que tant de poètes divins avaient bue avant moi, de cette eau qui coula sur la tête innocente de \a victime volontaire! Je trouvai cette eau parfaitement douce, d'une saveur agréable et d'une grande limpidité. L'habitude que Ton contracte dans les voyages d'Orient de ne boire que de l'eau, et d'en boire souvent, rend le palais excellent juge des qualités d'une eau nouvelle. Il ne man-

querait à l'eau du Jourdain qu'une de ces qualités, la fraîcheur. Elle était tiède, et, quoique mes lèvres et mes mains fussent échauffées par une marche de onze heures sans ombre, par un soleil dévorant, mes mains, mes lèvres et mon front éprouvaient une impression de tiédeur en touchant l'eau de ce fleuve.

Comme tous les voyageurs qui viennent, à travers tant de fatigues, de distances et de périls, visiter dans son abandon ce fleuve jadis roi, je remplis quelques bouteilles de ses eaux pour les porter à des amis moins heureux que moi, et je remplis les fontes de mes pistolets de cailloux que je ramassai sur le bord de son cours. Qiie ne pouvais-je emporter aussi l'inspiration sainte et prophétique dont il abreuvait jadis les bardes de ses sacrés rivages, et surtout un peu de cette sainteté et de cette pureté d'esprit et de cœur qu'il contracta sans doute en baignant le plus pur et le plus saint des enfants des hommes! Je remontai ensuite à cheval; je fis le tour cTe quelquesuns des piliers ruinés qui portaient le pont ou l'aqueduc dont j'ai parlé plus haut; je ne vis rien que la maçonnerie dégradée de toutes les constructions romaines de cette époque, ni marbre, ni sculpture, ni inscription: — aucune arche ne subsistait, mais dix piliers étaient encore debout, et l'on distinguait les fondations de quatre ou cinq autres; chaque

arche, d'environ dix pieds d'ouverture, — ce qui s'accorde assez bien avec la dimension de cent vingt pieds qu'à vue d'oeil je crois devoir fjonner au Jourdain.

Au reste, ce que j'écris ici de la dimension du Jourdain n'a pour objet que de satisfaire la curiosité des personnes qui veulent se faire des mesures justes et exactes des images mêmes de leurs pensées, et non de prêter des armes aux ennemis ou aux défenseurs de la foi chrétienne, armes pitoyables des deux parts. Qu'importe que le Jourdain soit im torrent ou un fleuve? que la Judée soit un monceau de roches stériles ou un jardin délicieux? que telle montagne ne soit qu'une colline, et tel royaume une province? Ces hommes qui s'acharnent, se combattent sur de pareilles questions, sont aussi insensés que ceux qui croient avoir renversé une croyance de deux mille ans quand ils ont laborieusement cherché à donner un démenti à la Bible et un soufflet aux prophéties. Ne croirait-on pas, à voir ces grands combats sur un mot mal compris ou mal interprété des deux parts, que les religions sont des choses géométriques que l'on démontre par un chiffre ou que l'on détruit par un argument; et que des générations de croyants ou d'incrédules sont là toutes prêtes à attendre la fin de la discussion et à passer immédiatement dans le parti du meilleur logi-

cien et de l'antiquaire le plus érudit et le plus ingénieux? Stériles disputes qui ne pervertissent et ne convertissent personne! Les religions ne se prouvent pas, ne se démontrent pas, ne s'établissent pas, ne se ruinent pas par de la logique : elles sont, de tous les mystères de la nature et de l'esprit humain, le plus mystérieux et le plus inexplicable; elles sont d'instinct et non de raisonnement! Comme les vents qui soufflent de l'orient ou de l'occident, mais dont personne ne connaît la cause ni le point de départ, elles soufflent. Dieu seul sait d'oii, Dieu seul sait pourquoi, Dieu seul sait pour combien de siècles et sur quelles contrées du globe! Elles sont, parce qu'elles sont; on ne les prend, on ne les quitte pas à volonté, sur la parole de telle ou telle bouche; elles font partie du cœur même plus encore que de l'esprit de l'homme. Quel est l'homme qui dira : « Je suis chrétien, parce que j'ai là telle réponse péremptoire dans tel livre, ou telle objection insoluble dans tel autre? » Tout homme sensé à qui on demandera compte de sa foi répondra : « Je suis chrétien, parce que la fibre de mon cœur est chrétienne, parce que ma mère m'a fait sucer un lait chrétien, parce que les sympathies de mon âme et de mon esprit sont pour cette doctrine, parce que je vis de l'air de mon temps, sans prévoir de quoi vivra l'avenir. »

On voyait deux villages suspendus sur les bords escarpés du lac de Génésareth, — l'un à un quart d'heure de marche, en face de nous, de l'autre côté du Jourdain; l'autre à quelques centaines de toises sur notre gauche et sur la même rive du fleuve. Nous ignorions par quelles races d'Arabes ces villages étaient habités, et nous avions été prévenus de nous tenir sur nos gardes et de craindre quelque surprise de la part des Arabes du Jourdain, qui ne souffrent guère qu'on traverse impunément leurs plaines et leur fleuve. Nous étions bien montés, bien armés, et la conquête rapide et inattendue de la Syrie par Méhémet-Ali avait frappé tous les Arabes d'un tel éblouissement de peur et d'étonnement, que le moment était bien choisi pour tenter des excursions hardies sur leur territoire; ils ignoraient qui nous étions, pourquoi nous marchions avec tant de confiance parmi eux, et ils pouvaient naturellement supposer que nous étions suivis de près par des forces supérieures à celles qu'ils pouvaient déployer contre nous; la peur du lendemain, la crainte d'une prompte vengeance, assurait donc notre route. Dans cette pensée, j'allai camper audacieusement au milieu même du dernier village arabe dont j'ai parlé; je n'en sais pas le nom; il est bâti, si l'on peut appeler maisons un bloc informe de pierre et de boue, sur l'extrémité même de la plage

élevée qui domine la mer de Galilée. Pendant que nos Arabes dressaient nos tentes, je descendis seul la pente escarpée qui mène au lac; il la baignait en murmurant et la bordait d'une frange de légère écume qui s'évanouissait et se reformait, à chaque retour de ces lames courtes et rapides semblables aux lames d'une mer douce et profonde qui viennent mourir sur le sable dans le fond d'un golfe étroit; j'eus à peine le temps de me baigner dans ses eaux, théâtre de tant d'actions du grand poème moral moderne, l'Évangile, et de ramasser pour mes amis d'Europe quelques poignées de ses coquillages : déjà le soleil était descendu derrière les hautes cimes volcaniques et noires du plateau de Tibériade, et quelques Arabes qui m'avaient vu descendre seul et qui erraient sur la grève pouvaient être tentés par l'occasion. Mon fusil à la main, je remontai droit à eux; ils me regardèrent et me saluèrent en mettant la main sur leur cœur; je rentrai dans les tentes; nous nous étendîmes sur nos nattes, accablés de lassitude, mais la main sur nos armes, pour être debout à la première alerte. Rien ne troubla le silence et le sommeil de cette belle nuit, où nous n'étions bercés que par le bruit doux et caressant des flots de la mer de Jésus-Christ contre ses rives; par le vent qui soufflait par bouffées harmonieuses entre les cordes tendues de nos tentes, et par

ies pensées pieuses et les souvenirs sacrés que chacun de ces bruits réveillait en nous : le lendemain à l'aurore, quand nous sortîmes des tentes pour aller nous baigner encore dans le lac, nous ne vîmes que les femmes des Arabes, peignant leurs longs cheveux noirs sur les terrasses de leurs chaumières, quelques pasteurs occupés à traire, pour nous, des vaches et des chèvres, et les enfants nus du village qui jouaient familièrement avec nos chevaux et nos chiens; le coq chantait, l'enfant pleurait, la mère berçait ou allaitait, comme dans un hameau paisible de France ou de Suisse. Nous nous félicitâmes d'avoir risqué une course dans une partie de la Galilée si redoutée et si peu connue, et nous ne doutâmes pas que le même pacifique accueil ne nous attendît plus avant encore, si nous voulions nous enfoncer dans l'Arabie ; nous avions tous les moyens de traverser avec sécurité la Samarie et le pays de Naplouse, l'antique Sichem, par M. Cattafago. qui est tout puissant dans cette contrée, et qui nous offrait de nous faire annoncer par ses nombreux amis arabes et accompagner par son propre frère.

Des inquiétudes personnelles me forcent à renoncer à cette route et à reprendre celle de Nazareth et du mont Carmel, où j'espère trouver des exprès et des lettres de Bayruth.

Cependant nous remontâmes à cheval pour

longer jusqu'au bout de la mer de Tibériade, les bords sacrés du beau lac de Génésareth. La caravane s'éloignait en silence du village où nous avions dormi, et marchait sur la rive occidentale du lac, à quelques pas de ses flots, sur une plage de sable et de cailloux, semée çà et là de quelques touffes de lauriers-roses et d'arbustes à feuilles légères et dentelées qui portent une fleur semblable au lilas. A notre gauche, une chaîne de collines à pic, noires, dépouillées, creusées de ravines profondes, tachetées de distance en distance par d'immenses pierres éparses et volcaniques, s'étendait tout le long du rivage que nous allions côtoyer, et. s'avançant en promontoire sombre et nu, à peu près au milieu de la mer, nous cachait la ville de Tibériade et le fond du lac du côté du Liban. Nu! d'entre nous n'élevait la voix; toutes les pensées étaient intimes, pressées et profondes, tant les souvenirs sacrés parlaient haut dans l'àme de chacun de nous. Quant à moi, jamais aucun lieu sur la terre ne me parla au coeur plus fort et plus délicieusement. J'ai toujours aimé à parcourir la scène physique des lieux habités par les hommes que j'ai connus, admirés, aimés ou révérés, parmi les vivants comme parmi les morts. Le pays qu'un grand homme a habité et préféré pendant son passage sur la terre m'a toujours paru la plus sûre et la plus

parlante relique de lui-même, une sorte de manifestation matérielle de son génie, une révélation muette d'une partie de son âme, un commentaire vivant et sensible de sa vie, de ses actions et de ses pensées. Jeune, j'ai passé des heures solitaires et contemplatives, couché -ous les oliviers qui ombragent les jardins d'Horace, en vue des cascades éblouissantes de Tibur; je me suis couché souvent le soir, au bruit de la belle mer de Naples, sous les rameaux pendants des vignes, auprès du lieu où Virgile a voulu que reposât sa cendre, parce que c'était le plus beau et le plus doux site où ses regards se fussent reposés. Combien, plus tard, j'ai passé de matins et de soirs assis au pied des beaux châtaigniers, dans ce petit vallon des Charmettes, où le souvenir de Jean-Jacques Rousseau m'attirait et me retenait par la sympathie de ses impressions, de ses rêveries, de ses malheurs et de son génie! Ainsi de plusieurs autres écrivains ou grands hommes dont le nom ou les écrits ont fortement retenti en moi. J'ai voulu les étudier, les connaître dans les lieux qui les avaient enfantés ou inspirés; et presque toujours un coup d'oeil intelligent découvre une analogie secrète et profonde entre la patrie et le grand homme, entre la scène et l'acteur, entre la nature et le génie qui en fut formé et inspiré. Mais ce n'était plus un grand homme ou un grand

poète dont je visitais le séjour favori ici-bas ; — c'était l'homme des hommes, l'homme divin, la nature et le génie et la vertu faits chair, la Divinité incarnée, dont je venais adorer les traces sur les rivages mêmes où il en imprima le plus, sur les flots mêmes qui le portèrent, sur les collines où il s'asseyait, sur les pierres où il reposait son front. Il avait, de ses yeux mortels, vu cette mer, ces flots, ces collines, ces pierres; ou plutôt cette mer, ces collines, ces pierres l'avaient vu; il avait foulé cent fois ce chemin où je marchais respectueusement; ses pieds avaient soulevé cette poussière qui s'envolait sous les miens; pendant les trois années de sa mission divine, il va et vient sans cesse de Nazareth à Tibériade, de Jérusalem à Tibériade; il se promène dans les barques des pêcheurs sur la mer de Galilée; il en calme les tempêtes; il y monte sur les flots en donnant la main à son apôtre de peu de foi comme moi, main céleste, dont j'ai besoin plus que lui dans des tempêtes d'opinions et de pensées plus terribles!

La grande et mystérieuse scène de l'Evangile se passe presque tout entière sur ce lac et au bord de ce lac et sur les montagnes qui entourent et qui voient ce lac. Voilà Emmaùs, où il choisit au hasard ses disciples parmi les derniers des hommes, pour témoigner que la force de sa doctrine est dans sa doctrine

même, et non dans ses impuissants organes. Voilà Tibériade, où il apparaît à saint Pierre, et fonde en trois paroles réternelle hiérarchie de son Église. Voilà Capharnaûm, voilà la montagne où il fait le beau sermon de la montagne; voilà celle où il prononce les nouvelles béatitudes selon Dieu ; — voilà celle où il s'écrie : Misereor super turbam! et multiplie les pains et les poissons, comme sa parole enfante et multiplie la vie de l'âme; voilà le golfe de la pêche miraculeuse; voilà tout l'Évangile enfin, avec ses paraboles touchantes et ses images tendres et délicieuses, qui nous apparaissent telles qu'elles apparaissaient aux auditeurs du divin Maître, quand il leur montrait du doigt l'agneau, le bercail, le bon pasteur, le lis de la vallée ; voilà enfin le pays que le Christ a préféré sur cette terre, celui qu'il a choisi pour en faire l'avant-scène de son drame mystérieux; celui où, pendant sa vie obscure de trente ans, il avait ses parents et ses amis selon la chair; celui où cette nature dont il avait la clef lui apparaissait avec le plus de charmes; voilà ces montagnes où il regardait comme nous s'élever et se coucher le soleil qui mesurait si rapidement ses jours mortels: c'était là qu'il venait se reposer, méditer, prier, et aimer les hommes et Dieu.

5$a VOYAGE EN ORIENT

SYRIE. - GAI^ILÉE

1/ octobre i8j2.

La mer de Galilée, large d'environ nne lieue à l'extrémité méridionale où nous l'avions abordée, s'élargit d'abord insensiblement jusqu'à la hauteur d'Emmaùs, extrémité du promontoire qui nous cachait la ville de Tibériade ; puis tout à coup les montagnes qui la resserrent jusque-là s'ouvrent en larges golfes des deux côtés, et lui forment un vaste bassin presque rond, où elle s'étend et se développe dans un lit d'environ douze à quinze lieues de tour. — Ce bassin n'est pas régulier dans sa forme, les montagnes ne descendent pas partout jusqu'à ses ondes; — tantôt elles s'écartent à quelque distance du rivage et laissent entre elles et cette mer une petite plaine basse, fertile et verte comme les plaines de Génésareth ; tantôt elles se séparent et s'entr'ouvrent pour laisser pénétrer ses flots bleus d«ns des golfes creusés à leur pied et ombragés de leur ombre. — La main du peintre le plus suave ne dessinerait pas des contours plus arrondis, plus indécis et plus variés que ceux que la main créatrice a donnés à ces eaux et à ces montagnes; elle semble avoir préparé la scène

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évangélique pour l'œuvre de grâce, de paix, de réconciliation et d'amour, qui devait une fois s'y accomplir I A l'orient, les montagnes forment, depuis les cimes du Gelboé, qu'on entrevoit du côté du midi, jusqu'aux cimes du Liban, qui se montrent au nord, une chaîne serrée, mais ondulée et flexible, dont les sombres anneaux semblent de temps en temps prêts à se détendre et se brisent même çà et là pour laisser passer un peu de ciel. — Ces montagnes ne sont pas terminées à leurs sommets par ces dents aiguës, par ces rochers aiguisés par les tempêtes qui présentent leurs pointes émoussées à la foudre et aux vents, et donnent toujours à l'aspect des hautes chaînes quelque chose de vieux, de terrible, de ruiné, qui attriste le cœur en élevant la pensée. — Elles s'amoindrissent mollement en croupes plus ou moins larges, plus ou moins rapides, vêtues, les unes de quelques chênes disséminés, les autres de broussailles verdoyantes, celles-ci d'une terre nue, mais fertile, qui offre encore les traces d'une culture variée; quelques autres enfin, de la seule lumière du soir ou du matin, qui glisse sur leur surface et les colore d'un jaune clair, ou d'une teinte bleue et violette, plus riche que le pinceau ne pourrait la retrouver. — Leurs flancs, quoiqu'ils ne laissent passage à aucune véritable vallée, ne forment pas un rempart toujours

égal; ils sont creusés, de distance en distance, de profondes et larges ravines, comme si les montagnes avaient éclaté sous leur propre poids, et les accidents naturels de la lumière et de l'omhre font de ces ravines des taches lumineuses, ou plus souvent obscures, qui attirent l'œil et rompent l'uniformité des contours et de la couleur. — Plus bas, elles s'affaissent sur elles-mêmes et avancent çà et là, sur le lac, des mamelons ou des monticules arrondis : transition douce et gracieuse entre leurs sommets et les eaux qui les réfléchissent. Presque nulle part, du côté de l'orient, le rocher ne perce la couche végétale dont elles sont grassement revêtues, et cette Arcadie de la Judée réunit ainsi toujours à la majesté et à la gravité des contrées montagneuses l'image de la fertilité et de l'abondance variées de la terre. Si les rosées de THermon tombaient encore sur son sein! — Au bout du lac, vers le nord, cette chaîne de montagnes s'abaisse en s'éloignant; on distingue de loin une plaine qui vient mourir dans les flots, et, à l'extrémité de cette plaine, une masse blanclie d*écume qui semble rouler d'assez haut dans la mer. — C'est le Jourdain qui se précipite de là dans le lac, qu'il traverse sans y mêler ses eaux, et qui va en sortir tranquille, silencieux et pur, à l'endroit où nous l'avons décrit. Toute cette extrémité nord de la merde Galilée est bordée

d'une lisière de champs qui paraissent cultivés; on y distingue des chaumes jaunissants de la dernière récolte, et de vastes champs de joncs que les Arabes cultivent partout où il se trouve une source pour en arroser le pied. — Du côté occidental, j'ai peint les chaînes de monticules volcaniques que nous suivions depuis le lever du jour. — Elles régnent uniformément jusqu'à Tibériade. — Des avalanches de pierres noires, vomies par les gueules encore entr'ouvertes d'une centaine de cônes volcanic[ues éteints, traversent à chaque instant les pentes ardues de cette côte sombre et funèbre. — La route n'était variée pour nous que par la forme bizarre et les couleurs étranges des hautes masses de lave durcie qui étaient éparses autour de nous, et par les débris de murailles, de portes de villes détruites et de colonnes couchées à terre, que nos chevaux franchissaient à chaque pas. — Les bords de la mer de Galilée, de ce côté de la Judée, n'étaient, pour ainsi dire, qu'une seule ville. — Ces débris multipliés devant nous, et la multitude des villes, et la magnificence de constructions que leurs fragments mutilés témoignent, rappellent à ma mémoire la route qui longe le pied du mont Vésuve, de Castellamare à Portici. — Comme là, les bords du lac de Génésareth semblaient porter des villes au lieu de moissons et de

forêts. — Après deux heures de marche, nous arrivâmes à l'extrémité d'un promontoire qui s'avance dans le lac, et la ville de Tibériade se montra tout à coup devant nous, comme une apparition vivante et éclatante d'une ville de deux mille ans. — Elle couvre la pente d'une colline noire et nue, qui s'incline rapidement vers le lac. Elle est entourée d'une haute muraille carrée, flanquée de quinze à vingt tours crénelées. Les pointes de deux blancs minarets se dressent seules au-dessus de ces murs et de ces tours, et tout le reste de la ville semble se cacher de l'Arabe à l'abri de ces hautes murailles, et ne présenter à l'oeil que la voûte basse et uniforme de ses toits gris, semblables à l'écaillé découpée d'une tortue.

Arrêté là, au bain minéral turc d'Emmaùs.

— Coupole isolée et entourée de superbes débris de bains romains ou hébreux. — Nous nous établissons dans la salle même du bain.

— Bassin rempli d'eau courante, .chaude de cent degrés Fahrenheit. — Pris un bain. — Dormi une heure. — Remonté à cheval. — Tempête sur le lac, que je désirais vivement voir. — Eau verte comme les feuilles du jonc qui l'entoure. — Écume livide et éblouissante.

— Vagues assez hautes et très pressées. — Grand bruit de lames sur les cailloux volcaniques qu'elles roulent, mais point de barques

en péril ni en vue. — Il n'y en a pas une seule sur le lac. — Entré à Tibériade par un orage et une pluie du Midi. — Réfugié dans l'église latine, — Fait apporter du feu allumé au milieu de l'église déserte, la première église du christianisme.

Tibériade ne vaut pas même pour l'intérieur ce coup d'œil rapide; — assemblage confus et boueux de quelques centaines de maisons, semblables aux cahutes arabes de boue et de paille. — Nous sommes salués en italien et en allemand par plusieurs Juifs polonais ou allemands qui, sur la fin de leurs jours, lorsqu'ils n'ont plus rien à attendre que l'heure incertaine de la mort, viennent passer leurs derniers instants à Tibériade, sur les bords de leur mer, au cœur même de leur cher pays, afin de mourir sous leur soleil et d'être ensevelis dans leur terre, comme Abraham et Jacob. — Dormir dans la couche de ses pères : témoignage de l'inextinguible amour de la patrie. — On le nierait en vain, — il y a sympathie, il y a affinité entre l'homme et la terre dont il fut formé, dont il est sorti. — 11 est bien, il est doux de lui rapporter à sa place ce peu de poussière qu'on lui a empruntée pour quelques jours. Faites que je dorme aussi, ô mon Dieu, dans la terre et auprès de la poussière de mes pères!

Neuf heures de marche sans repos nous

ramènent à Nazareth par Cana, lieu du premier miracle du Sauveur. Un joli village turc, gracieusement penché sur les deux bords d'un bassin de terre fertile, entouré de collines couvertes de nopals, de chênes et d'oliviers. — Des grenadiers, trois palmiers, des figuiers autour. — Des femmes et des troupeaux autour des auges de la fontaine. — Maison de saint Barthélémy, apôtre, dans le village. — A côté, maison où eut lieu le miracle de l'eau changée en vin : elle est en ruines et sans toit. — Les religieux montrent encore les jarres qui continrent le vin du prodige. — Broderies monacales qui déparent partout la simple et riche étoffe des traditions religieuses,

Après nous être reposés et désaltérés un moment au bord de la fontaine de Cana, nous nous remettons en marche, par un clair de lune, vers Nazareth. Nous traversons quelques plaines assez bien cultivées, puis une série de collines boisées qui s'élèvent à mesure qu'elles s'approchent de Nazareth. Après trois heures et demie de marche, nous arrivons aux portes du couvent latin, où nous sommes reçus de nouveau à Nazareth.

A mon réveil, je fus étonné d'entendre ime voix qui me saluait en italien: c'était celle d'un ancien vice- consul de France à Saint- Jean d'Acre, M. Cattafago, personnage très connu et très important dans toute la Syrie, où son

titre d'agent des Européens, son amitié avec Abdalla, pacha d'Acre, son commerce et ses richesses, l'ont rendu célèbre et puissant. Il est encore consul d'Autriche à Saint-Jean d'Acre. Son costume répondait à sa double nature d'Arabe et d'Européen. Il était vêtu de la pelisse rouge fourrée d'hermine, et portait un immense chapeau à trois cornes, signe distinctif des agents français en Orient: ce chapeau date du temps de la guerre d'Egypte; c'est la défroque religieusement conservée de quelque général de brigade de Bonaparte: on ne le met sur la tête que dans les occasions officielles, dans les audiences du pacha^ ou lorsqu'un Européen passe dans le pays. Ce sont ses dieux pénates qu'on s'imagine lui faire revoir. M. Cattafago était un petit vieillard, à la physionomie spirituelle, forte et perçante des Arabes; ses yeux, pleins d*un feu adouci par la bienveillance et la politesse, éclairaient sa figure d'un rayon d'une intelligence supérieure. On concevait, au premiei" coup d'œil, l*ascendant qu'un pareil homme avait dû prendre sur des Arabes et des Turcs, qui manquent en général de ce principe d'activité qui pétillait dans les regards et se trahissait dans les mouvements et dans les gestes de M. Cattafago. Il tenait à la main un paquet de lettres pour moi, qu'il venait de recevoir de la côte de Syrie, par un courrier d'Ibrahim-Pacha, et une série

de journaux français qu'il reçoit lui-même. Il avait pensé avec raison qu'il y aurait pour un voyageur français surprise et plaisir à trouver ainsi au milieu du désert, et à mille lieues de sa patrie, des nouvelles fraîches de l'Europe. Je lus les lettres, qui me donnaient toujours quelques inquiétudes sur la santé de Julia. M. Cattafago me laissa, en me priant d'aller déjeuner dans un pavillon qu'il avait construit à Nazareth, et où il passait seul les jours brûlants de l'été, et j'ouvris les journaux. Mon nom fut le premier qui me frappa: c'était un feuilleton du Journal des Débats, où l'on citait des vers que j'avais adressés en partant de France à Walter Scott. Je tombai sur ceux-ci, dont le sens triste et inquiet convenait si bien à la scène où le hasard me les envoyait, scène des plus grandes révolutions de l'esprit humain, scène où l'esprit de Dieu avait si puissamment remué les hommes, et dont l'idée rénovatrice du christianisme avait pris son vol sur le monde, comme une idée, fille encore du christianisme, remuait l'autre rivage de ces mer? d'où mes accents m'étaient revenus :

Spectateur fatigue du grand spectacle humant, Tu nous laisses pourtant dans un rude chemin; Les nations n'ont plus ni barde ni prophète Pour enchanter leur roule et marcher d leur tète; Un tremblement de trône a secoué les rois ; Les chefs comptent par jour, et les règnes par mois ;

VOYAGE EN ORIENT j6l

Le souffle impétueux de l'humaine pensée,

Equinoxe brûlant dont l'âme est renversée,

Ne permet à personne, et pas même en espoir.

De se tenir debout au sommet du pouvoir ;

Mais poussant tour à tour les plus forts sur la cime,

Les frappe de vertige et les jette à l'abîme.

En vain le monde invoque un sauveur, un appui :

Le temps, plus fort que nous, nous entraîne sous lui.

Lorsque la mer est basse, un enfant la gourmande ;

Mais tout homme est petit quand une époque est grande!

Regarde ! citoyens, rois, soldat ou tribun.

Dieu met la main sur tous et n'en choisit pas un ;

Et le pouvoir, rapide et brûlant météore,

En tombant sur nos fronts, nous juge et nous dévore.

C'en est fait : la parole a soufflé sur les mers.

Le chaos bout, et couve un second univers,

Et pour le genre humain, que le sceptre abandonne,

Le salut est dans tous et n'est plus dans personne!

A l'immense roulis d'un océan nouveau.

Aux oscillations du ciel et du vaisseau,

Aux gigantesques flots qui croulent sur nos tètes.

On sent que l'homme aussi double un cap des Tempêtes,

Et passe, sous la foudre et dans l'obscurité.

Le tropique orageux d'une autre humanité!

Je relus ces vers comme s'ils eussent été d'un autre, tant je les avais complètement effacés de ma mémoire. Je fus frappé de nouveau de ce sentiment qui me les avait inspirés ailleurs, de ce sentiment du tremblement général des choses, du vertige, de l'éblouissement universel de l'esprit humain, qui court avec trop de rapidité pour se rendre compte de sa marche même, mais qui a l'instinct d'un but nouveau, inconnu, où Dieu le mène par la voie rude et

j63 VOYAGE EN ORIENT

précipiteuse des catastrophes sociales. J'admirai aussi cette puissance merveilleuse de la locomotion de la pensée humaine, de la presse et du journalisme, par lesquels une pensée qui m'était venue au front, six mois auparavant, dans un bois de Saint-Point, venait me retrouver, comme une fille qui cherche son père, et frapper les vieux échos des rochers de Nazareth des sons d'une langue jeune et déjà universelle.

20 octobre 18^2,

Déjeuné au pavillon de M. Cattafago, avec un de ses frères et quelques Arabes. Parcouru de nouveau les environs de Nazareth; visité la pierre dans la montagne où Jésus allait, selon les traditions, prendre ses repas avec ses premiers disciples. M. Cattafago me remet des lettres pour Saint Jean d'Acre et pour le mutzelin de Jérusalem.

Le 21, à six heures du matin, nous partons de Nazareth. Tous les Pères espagnols et italiens du couvent, réunis dans la cour, se pressent autour de nos chevaux et nous offrent, les uns des vœux et des prières pour notre voyage, les autres des provisions fraîches, du pain excellent cuit pendant la nuit, des olives et du chocolat d'Espagne. Je donne cinq cents piastres au supérieur pour payer son hospitalité.

Cela n'empéclie pas quelques-uns des jeunes Pères espagnols de me glisser tout bas leur requête à l'oreille, et de recevoir furtivement quelques poignées de piastres pour s'acheter le tabac et les autres petites douceurs monacales qui distraient leur solitude. Les voyageurs ont fait une peinture romanesque et fausse de ces couvents de Terre sainte. Rien n'est moins poétique ni moins religieux, vu de près. La pensée en est grande et belle. Des hommes s'arrachent aux délices de la civilisation d'Occident pour aller exposer leur existence ou mener une vie de privation et de martyre parmi les persécuteurs de leur culte, sur les lieux mêmes où les mystères de leur religion ont consacré la terre. Ils jeûnent, ils veillent, ils prient, au milieu des blasphèmes des Turcs et des Arabes, pour qu'un peu d'encens chrétien fume encore sur chaque site où le christianisme est né. Ils sont les gardiens du berceau et du tombeau sacrés; l'ange du jugement les retrouvera seuls à cette place, comme ces saintes femmes qui veillaient et pleuraient près du sépulcre vide. Tout cela est beau et grand dans la pensée; mais dans le fait il faut en rabattre presque tout le grandiose. Il n'y a point de persécution, il n'y a plus de martyre; tout autour de ces hospices une population chrétienne est aux ordres et au service des moines de ces couvents. Les Turcs ne les in-

quiètent nullement; au contraire, ils les protègent. C'est le peuple le plus tolérant de la terre, et qui comprend le mieux le culte et la prière dans quelque langue ou sous quelque forme qu'ils se montrent à lui. Il ne hait que l'athéisme, qu'il trouve, avec raison, une dégradation de l'intelligence humaine, une insulte à l'humanité bien plus qu'à l'Être évident, Dieu. Ces couvents sont, de plus, sous la protection redoutée et inviolable des puissances chrétiennes représentées par leurs consuls. Sur une plainte du supérieur, le consul écrit au pacha, et justice est faite à l'instant même. Les moines que j'ai vus dans la Terre sainte, bien loin de me présenter l'image du long martyre dont on leur fait honneur, m'ont paru les plus heureux, les plus respectés, les plus redoutés des habitants de ces contrées. Ils occupent des espèces de châteaux forts, semblables à nos vieux castels du moyen âge; ces demeures sont inviolables, entourées de murs et fermées de portes de fer. Ces portes ne s'ouvrent que pour la population catholique du voisinage, qui vient assister aux offices, recevoir un peu d'instruction pieuse, et payer en respect et en dévouement aux moines le salaire de l'autel. Je ne suis jamais sorti accompagné d'un des Pères, dans les rues d'une ville de Syrie, sans que les enfants et les femmes vinssent s'incliner sous la main du prêtre, baiser cette main et le bas

de sa robe. Les Turcs mêmes, bien loin de les insulter, semblaient partager le respect qu'ils imprimaient sur leur passage.

Maintenant, qui sont ces moines? En général des paysans d'Espagne et d'Italie, entrés jeunes dans les couvents de leur patrie, et qui, s'ennuyant de la vie monacale, désirent la diversifier au moins par l'aspect de contrées nouvelles, et demandent à être envoyés en Terre sainte. Leur résidence dans les maisons de leur ordre établies en Orient ne dure en général que deux ou trois ans. Un vaisseau vient les reprendre et en ramène d'autres. Ceux qui apprennent l'arabe et se consacrent au service de la population catholique des villes y restent davantage, et y consument souvent toute leur vie. Ils ont les occupations et la vie de nos curés de campagne; mais ils sont entourés de plus de vénération et de dévouement. Les autres restent renfermés dans l'enceinte du couvent, ou passent, pour faire leur pèlerinage, d'une maison dans une autre, tantôt à Nazareth, tantôt à Bethléem, quelque temps à Rome, quelque temps à Jaffa ou au couvent de Saint-Jean, dans le désert. Ils n'ont d'autre occupation que les offices de l'Eglise, la promenade dans les jardins ou sur les terrasses du couvent. Point de livres, nulles études, aucune fonction utile. L'ennui les dévore ; les cabales se forment dans l'intérieurdu couvent ; les Espagnols médisent des Ita-

liens, les Italiens des Espagnols. Nous fûmes peu édifiés des propos que tenaient les uns sur les autres les moines de Nazareth. Nous n'en trouvâmes pas un seul qui pût soutenir la moindre conversation raisonnable sur les sujets mêmes que leur vocation devait leur rendre le plus familiers. Aucune connaissance de l'antiquité sacrée, des Pères, de l'histoire des lieux qu'ils habitent. Tout se réduit à im certain nombre de traditions populaires et ridicules qu'ils se transmettent sans examen, et qu'ils donnent aux voyageurs comme ils les ont reçues de l'ignorance et de la crédulité des Arabes chrétiens du pays. Ils soupirent tous après le moment de leur délivrance, et retournent en Italie ou en Espagne, sans aucini fruit pour eux ni pour la religion. Du reste, les greniers du couvent sont bien remplis; les caves renferment les meilleurs vins que cette terre produise. Eux seuls savent le faire. Tous les deux ans un vaisseau arrive d'Espagne^ apportant au Père supérieur le revenu qu-p les puissances catholiques, l'Espagne, le Portugal et l'Italie, leur envoient. Cette somme, grossie des aumônes pieuses des chrétiens d'Egypte, de la Grèce, de Constantinople et de la Syrie, leur fournit, dit-on, un revenu de trois à quatre cent mille francs. Cela se divise entre les différents couvents, selon le nombre des moines et les besoins de la communauté. Les édifices sont

bien entretenus, et tout indique l'aisance et même la richesse relative dans les maisons que j'ai visitées.

Je n'ai vu aucun scandale dans ces maisons des moines de Terre sainte. L'ignorance, l'oisiveté, l'ennui, voilà les trois plaies qu'il faudrait et qu'on pourrait guérir.

Ces hommes m'ont paru simples, et sincère, ment mais fanatiquement crédules. Quielquesuns mêm.e, à Nazareth, m'ont semblé de véritables saints animés de la foi la plus ardente et de la charité la plus active; humbles, doux, patients, serviteurs volontaires de leurs frères et des étrangers. J'emporte leurs physionomies de paix et de candeur dans ma mémoire, et leur hospitalité dans mon cœur. J'ai bien aussi leurs noms; mais que leur importe que leurs noms courent la terre, pourvu que le ciel les connaisse et que leurs vertus demeurent ensevelies dans l'ombre du cloître, où leurplaisir est de les cacher!

Même date.

A la sortie de Nazareth, nous côtoyons une montagne revêtue de figuiers et de nopals. A gauche s'ouvre une vallée verte et ombreuse j une jolie maison de campagne, rappelant à l'œil nos maisons d'Europe, est assise seule sur une des pentes de cette vallée. Elle appartient

î68 VOYAGE EN ORIENT

à un négociant arabe de Saint-Jean d'Acre. Les Européens ne courent aucun danger dans les environs de Nazareth ; une population presque toute chrétienne est à leu.r service. En deux heures de marche nous atteignons une série de petites vallées circulant gracieusement entre des monticules couverts de belles forêts de chênes verts. Ces forêts séparent la plaine de Kaïpha du pays de Nazareth et du désert du mont Thabor. Le mont Carmel, chaîne élevée de montagnes qui part du cours du Jourdain et vient finir à pic sur la mer, commence à se dessiner sur notre gauche. Sa ligne, d'un vert sombre, se détache sur un ciel d'un bleu foncé tout ondoyant de vapeurs chaudes, comme la vapeur qui sort de la gueule d'un four. Ses flancs ardus sont semés d'une forte et mâle végétation. C'est partout une couche fourrée d'arbustes,- dominés çà et là par les têtes élancées des chênes; des roches grises, taillées par la nature en formes bizarres et colossales, percent de temps en temps cette verdure et réfléchissent les rayons éclatants du soleil. Voilà l'aspect que nous avions à perle de vue sur notre gauche; à nos pieds, les vallées que nous suivions descendaient en douces pentes et commençaient à s'ouvrir sur la belle plaine de Kaïpha. Nous gravissions les derniers mamelons qui nous en séparaient, et nous ne la perdions de vue un moment que

pour la retrouver bientôt. Ces mamelons, entre la Palestine et la Syrie maritime, sont un des sites les plus doux et les plus solennels à la fois que nous ayons contemplés. Çà et là, les forêts de chênes abandonnées à leur seule végétation forment des clairières étendues, couvertes d'une pelouse aussi veloutée que dans nos prairies d'Occident; derrière, la cime du Thabor s'élève comme un majestueux autel couronné de guirlandes vertes dans un ciel de feu; plus loin, la cime bleue des monts de Gelboé et des collines de Samarie tremble dans le vague de l'horizon. Le Carmel jette son rideau sombre à grands plis sur un des côtés de la scène, et le regard, en le suivant, arrive jusqu'à la mer, qui termine tout, comme le ciel dans les beaux paysages. Combien de sites n'ai-je pas choisis là, dans ma pensée, pour y élever une maison, une forteresse agricole, et y fonder une colonie avec quelques amis d'Europe et quelques centaines de ces jeunes hommes déshérités de tout avenir dans nos contrées trop pleines! La beauté des lieux, la beauté du ciel, la fertilité prodigieuse du sol, la variété des produits équinoxiaux qu'on peut y demander à la terre; la facilité de s'y procurer des travailleurs à bas prix; le voisinage de deux plaines immenses, fécondes, arrosées et incultes; la proximité de la mer pour l'e?^portation des denrées; la sécurité qu'on obtien-

drait aisément contre les Arabes du Jourdain, en élevant de légères fortifications à l'issue des gorges de ces collines: tout m'a fait choisir cette partie de la Syrie pour l'entreprise agricole et civilisatrice que j'ai arrêtée depuis.

Mente date, Je soir.

Nous avons été surpris par un orage au milieu du jour. J'en ai peu vu de si terribles. Les nuages se sont élevés perpendiculairement, comme des tours, au-dessus du mont Carmel ; bientôt ils ont couvert toute la longue crête de cette chaîne de montagnes; la montagne, tout à l'heure si sereine et si éclatante, a été plongée peu à peu dans des vagues roulantes de ténèbres fendues çà et là par des traînées de feu. Tout l'horizon s'est abaissé en peu de moments et s'est rétréci sur nous. Le tonnerre n'avait point d'éclats; c'était un seul roulement majestueux, continu et assourdissant comme le bruit des vagues au bordde la mer, pendant une forte tempête. Les éclairs ruisselaient véritablement, comme des torrents de feu, .du ciel sur les flancs noirs du Carmel ; les chênes de la montagne et ceux des collines où nous étions encore pliaient comme des roseaux ; le vent qui sortait des gorges et des cavernes nous aurait renversés, si nous n'étions pas descendus de nos chevaux, et si nous n'avions

pas trouvé un peu d'abri derrière les parois d'un rocher, dans le lit à sec d'un torrent. Les feuilles sèches, soulevées par l'orage, roulaient sur nos têtes comme des nuages, et les rameaux d'arbres pleuvaient autour de nous. Je me souvins de la Bible et des prodiges d'Élie, ce prophète exterminateur, sur sa montagne : sa grotte n'était pas loin.

L'orage ne dura qu'une demi-heure. Nous bûmes l'eau de sa pluie, recueillie dans les couvertures de feutre de nos chevaux. Nous nous reposâmes quelques moments, à peu près à moitié chemin de Nazareth à Kaipha, et nous reprîmes notre route en longeant le pied du mont Carmel; la montagne sur notre gauche, une vaste plaine avec une rivière à droite. Le Carmel, que nous suivîmes ainsi pendant environ quatre heures de marche, nous présenta partout le même aspect sévère et solennel. C'est un mur gigantesque et presque à pic, revêtu partout d'un lit d'arbustes et d'herbes odoriférantes. Nulle part la roche n'y est à nu; quelques débris, détachés de la montagne, ont glissé jusque dans la plaine. Ils sont comme des citadelles données par la nature pour servir de base et d'abri à des villages d'Arabes cultivateurs. Nous ne rencontrâmes qu'un de ces villages, deux heures environ ^Svant d'apercevoir la ville de Kaïpha. Les mai- >ns sont basses, sans fenêtres, et couvertes

d'un terrassement qui les garantit de la pluie. Au-dessus, les Arabes élèvent, en feuillage soutenu par des troncs d'arbres, un second étage de verdure qu'ils habitent pendant l'été. Ces terrasses étaient couvertes d'hommes et de femmes qui nous regardaient passer et nous criaient des injures. L'aspect de celte population est féroce: aucun d'eux pourtant n'osa descendre du mamelon pour nous insulter de plus près.

A sept heures, nous approchions de Kaïpha, dont les dômes, les minarets et les murailles blanches forment, comme dans toutes les villes de l'Orient, un aspect brillant et gai à une certaine distance. Kaïpha s'élève au pied du Carmel, sur une grève de sable blanc, au bord de la mer. Cette ville forme l'extrémité d'un arc, dont Saint-Jean d'Acre est l'autre extrémité. Un golfe de deux lieues de large les sépare : ce golfe est un des plus délicieux rivages de la mer sur lesquels l'œil des marins puisse se reposer. Saint-Jean d'Acre, avec ses fortifications dentelées par le canon d'Ibrahim-Pacha et de Napoléon, avec le dôme percé à jour de sa belle mosquée écroulée, avec les voiles qui entrent et sortent de son port, attire l'œil sur un des points les plus importants et les plus illustrés par la guerre : au fond du golfe une vaste plaine cultivée; le mont Carmel jetant sa grande ombre sur celte plaine; puis Kaïpha,

comme une sœur de Saint-Jean d'Acre, embrassant l'autre côté du golfe et s'avançant dans la mer avec son petit môle, où se balancent quelques bricks arabes; au-dessus de Kaïpha, une forêt de gros oliviers; plus haut encore, un chemin taillé dans le roc, aboutissant au sommet du cap du Carmel; là, deux vastes édifices couronnant la montagne: l'un, maison de plaisance d'Abdalla, pacha d'Acre ; l'autre, couvent des religieux du mont Carmel, élevé récemment par les aumônes de la chrétienté, et surmonté d'un large drapeau tricolore, pour nous annoncer l'asile et la protection des Français; un peu plus bas que le couvent, d'immenses cavernes creusées dans le granit de la montagne: ce sont les fameuses grottes des prophètes. Voilà le paysage qui nous frappe en entrant dans les rues poudreuses et étroites de Kaïpha. Les habitants f'tonnés regardaient avec terreur défiler notre longue caravane. Nous ne connaissions personne; nous n'avions aucun gîte, aucune hospitalité à réclamer. Le hasard nous fit rencontrer un jeune Piémontais qjii faisait les fonctions de vice-consul à Kaïpha depuis la prise et le renversement d'Acre. M. Bianco, consul de Sardaigne en Syrie, lui avait écrit à notre insu et l'avait prié de nous accueillir si nous venions à passer par Kaïpha. Il nous aborda, s'informa de nos noms, et nous con-

duisit à la porte de la petite maison en ruine où il vivait avec sa mère et deux jeunes soeurs. Nous laissâmes nos chevaux et nos Arabes camper sur le bord de la mer, près de la ville, et nous entrâmes chez M. Malagamba : c'est le nom de ce jeune et aimable vice-consul, le seul Européen qui reste dans ce champ de bataille désolé, depuis la ruine complète d'Acre par les Égyptiens.

Une petite cour, un escalier en bois, conduisent à une petite terrasse recouverte en feuilles de palmier: derrière cette terrasse, deux chambres nues et environnées seulement d'un divan, seul meuble indispensable du riche et du pauvre dans tout l'Orient; quelques pots de fleurs sur la terrasse; une volière peuplée de jolies colombes grises, nourries par les soeurs de M. Malagamba ; des étagères autour des murs, sur lesquelles sont rangés avec ordre des tasses, des pipes', des verres à liqueur, des cassolettes d'argent pour les parfums, et des crucifix de bois incrusté de nacre, faits à Bethléem : voilà tout l'ameublement de cette pauvre maison, où une famille délaissée représente, pour mille piastres de traitement (environ trois cents francs), une des puissances de notre Europe.

Madame Malagamba, la mère, nous reçut avec les cérémonies usitées dans le pays. Elle nous présenta les parfums et les eaux de sen-

leur, et nous étions à peine assis sur le divan, essuyant la sueur de nos fronts, que ses filles, deux apparitions célestes, sortirent de la chambre voisine, et nous présentèrent l'eau de fleur d'oranger et les confitures sur des plateaux de porcelaine de la Chine. L'empire de la beauté est tel sur notre âme, que, quoique dévorés de soif et accablés d'une marche de douze heures, nous serions restés en contemplation muette devant ces deux jeunes filles sans porter le verre à nos lèvres, si la mère ne nous eût pressés par ses instances d'accepter ce que ses filles nous présentaient. L'Orient tout entier était là, tel que je l'avais rêvé dans mes belles années, la pensée remplie des images enchantées de ses conteurs et de ses poètes. L'une des jeunes filles n'était qu'un enfant; ce n'était que l'accompagnement gracieux de sa sœur, comme ces im.ages qui en reflètent une autre. Après nous avoir offert tous les soins de l'hospitalité la plus simple et la plus poétique cependant, les jeunes filles vinrent prendre aussi leur place à côté de leur mère, sur le divan, en face de nous. C'est ce tableau que je voudrais pouvoir rendre avec des paroles, pour le conserver dans ces notes comme je le vois dans ma pensée; mais nous avons en nous de quoi sentir la beauté dans toutes ses nuances, dans toutes ses délicatesses, dans tous ses mystères, et nous n'avons qu'un mot vague et abstrait pour dire ce

qu'est la beauté. C'est là le triomphe de la peinture : elle rend d'un trait, elle conserve pourdes siècles cette impression ravissante d'un visage de femme, dont le poète ne peut que dire : Elle est belle; et il faut le croire sur parole ; mais sa parole ne peint pas.

La jeune fille était donc assise sur le tapis, les jambes repliées sous elle, le coude appuyé sur les genoux de sa mère, le visage un peu penché en arrière, tantôt levant ses yeux bleus pour exprimer à sa mère son naïf étonnement de notre aspect et de nos paroles, tantôt les reportant sur nous avec une curiosité gracieuse, puis les abaissant involontairement et les cachant sous la longue soie de ses cils noirs, pendant qu'une rougeur nouvelle colorait ses joues, ou qu'un léger sourire mal contenu effleurait ses lèvres. Notre singulier costume était nouveau pour elle, et la bizarrerie de nos usages lui causait un étonnement toujours nouveau; sa mère lui faisait en vain signe de ne pas témoigner sa surprise, de peur de nous offenser : la simplicité et la naïveté de ses impressions se faisaient jour malgré elle sur cette figure de seize ans, et son âme se peignait dans chaque expression de ses traits, avec une telle grâce, avec une telle transparence, qu'on voyait sa pensée sous sa peau avant qu'elle en eût elle-même la conscience. Le jeu des rayons du soleil, qui glissent à travers l'ombre sur une eau limpide,

est moins mobile et moins transparent que cette physionomie. Nous ne pouvions en détacher nos yeux, et nous étions déjà reposés par le seul aspect de cette figure, qu'aucun de nous n'oubliera jamais.

M"* Malagamba a ce genre de beauté que l'on ne peut guère rencontrer que dans l'Orient : la forme accomplie, comme elle l'est dans la statue grcicque; l'âme révélée dans le regard, comme elle l'est dans les races du Midi ; et la simplicité dans l'expression, comme elle n'existe plus que chez les peuples primitifs. Qiiand ces trois conditions de la beauté se rencontrent dans une seule figure de femme et s'harmonisent sur un visage avec la première fleur de l'adolescence ; quand la pensée rêveuse et errante dans le regard éclaire doucement de ses rayons humides des yeux qui se laissent lire jusqu'au fond de l'âme, parce que l'innocence ne soupçonne rien à voiler; quand la délicatesse des contours, la pureté virginale des lignes, l'élégance et la souplesse des formes, révèlent à l'œil cette voluptueuse sensibilité de l'être né pour aimer, et mêlent tellement l'âme etles sens qu'on ne sait, en regardant, si l'on sent ou si l'on admire : alors la beauté est complète, et l'on éprouve à son aspect cette complète satisfaction des sens et du cœur, cette harmonie de jouissance qui n'est pas ce que nous appelons l'amour, mais qui est l'amour de l'intelligence,

l'amour de l'artiste, l'amour du génie pour une œuvre parfaite. On se dit: « Il fait bon ici; » et l'on ne peut s'arracher de cette place où l'on vient de s'asseoir tout à l'heure avec indifférence, tant le beau est la lumière de l'esprit et l'invincible attrait du cœur.

Son costume oriental ajoutait encore aux charmes de sa personne : ses longs cheveux, d'un blond foncé et légèrement dorés, étaient nattés sur sa tête en mille tresses qui retombaient des deux côtés sur ses épaules nues ; un confus mélange de perles, de sequins d'or enfilés, de fleurs blanches et de fleurs rouges, était répandu sur ses cheveux, comme si une main pleine de ce qu'elle aurait puisé dans un écrin s'était ouverte au hasard sur cette tête et y avait laissé tomber sans choix cette pluie de fleurs et de bijoux; tout lui allait bien : rien ne peut déparer une tête de quinze ans. Sa poitrine était découverte, selon la coutume des femmes d'Arabie ; une tunique de mousseline brodée de fleurs d'argent était nouée par un chàle autour de sa ceinture ; ses bras étaient passés dans les manches flottantes et ouvertes jusqu'au coude d'une veste de drap vert, dont les deux basques pendaient librement sur les hanches ; de larges pantalons à mille plis complétaient ce costume; et ses jambes nues étaient embrassées au-dessus de la cheville du pied par deux bracelets d'argent ciselé. L'un de ces bra-

celets était orné de petits grelots d'argent, dont le bruit accompagnait le mouvement de ses pieds. Aucun poète n'a jamais dépeint une si ravissante apparition. L'Haïdée de lord Byron, dans Don Juan, a quelque chose de M"® Malagamba; mais elle est loin encore de cette perfection de grâce, d'innocence, de douce confusion, de voluptueuse langueur et d'éclatante sérénité, qui se confondent dans ces traits encore enfantins. Je la grave dans mon souvenir pour la peindre plus tard, comme le type de la beauté et de l'amour purs, dans le poème où je veux consacrer mes impressions.

Ce devait être un beau tableau à faire pour un peintre, s'il y en eût eu un parmi nous, que cette scène de voyage. Nos costumes turcs, riches et pittoresques, nos armes de toute espèce, répandues sur le plancher autour de nous, nos lévriers couchés à nos pieds ; ces trois figures de femmes accroupies en face de nous sur un tapis d'Alep; leurs attitudes pleines de simplicité, d'étrangeté et d'abandon ; l'expression de leurs physionomies pendant queje leur racontais mes voyages ou que nous comparions nos usages d'Europe avec le genre d'hospitalité qu'elles nousoffraient ; les cassolettesde parfums qui brûlaient dans un coin en embaumant l'air du soir; les formes antiques des vases dans lesquels on nous offrait le sorbet ou les boissons aromatisées : tout cela au milieu d'une cham-

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bre délabrée, ouverte sur la mer, et où les branches d'un palmier, croissant dans la cour, s'introduisaient par de larges ouvertures sans fenêtres. Je regrette de ne pas emporter ce souvenir pour mes amis, comme je l'emporte dans mon imagination.

^me Malagamba la mère est Grecque et née dans l'île de Chypre ; elle y épousa, à quatorze ans, M. Malagamba, riche négociant franc, qui était en même temps consul à Larnaca. Des malheurs et des révolutions renversèrent la fortune de M. Malagamba ; il vint chercher une petite place d'agent consulaire à Acre, et y mourut, laissant sa femme et ses quatre enfants dans le dénûment le plus absolu. Son fils, jeune homme remarquable par l'honnêteté et l'intelligence, fut employé par quelques consuls, et obtint enfin la place d'agent consulaire de Sardaigne à Kaipha. C'est avec les faibles appointements de cet emploi précaire qu'il soutient sa mère et ses soeurs. La sœur aînée de M"" Malagamba, aussi belle que celle que nous avons tant admirée, avait inspiré, nous dit-on, une telle passion à un des jeunes religieux du couvent de Kaïpha, qui avait eu occasion de la voir de la terrasse du couvent, qu'il s'était enfui sur un bâtiment anglais, avait embrassé la religion protestante afin de pouvoir la demander en mariage, et avait tenté tous les moyens de l'enlever sous divers

déguisements. On le croyait encore, à cette époque, caché dans quelque ville de la côte de Syrie pour exécuter son projet ; mais les autorités turques veillaient à la sûreté de cette famille, et si les moines, qui exercent sur les religieux de leur ordre la justice la plus arbitraire et la plus inflexible, parvenaient à découvrir le fugitif, il expierait dans une éternelle captivité l'amour insensé que cette beauté fatale a allumé dans son cœur. Nous ne vîmes point cette sœur.

La nuit tombait; il fallait enfin nous arracher à l'enchantement de cette réception, et aller chercher un asile au couvent du mont Carmel. -M. Malagamba était allé prévenir les Pères des hôtes nombreux qui leurarrivaient. Nous nous levâmes, et nous fûmes forcés, pour obéir aux usages du pays, de laisser M*"* et M"® Malagamba approcher leurs lèvres de nos mains, et nous remontâmes à cheval.

Le mont Carmel commencée s'élever, à quelques minutes de marche de Kaïpha : nous le gravîmes par une route assez belle,- taillée dans le rocher sur la pointe même du cap ; — chaque pas que nous faisions nous découvrait un horizon nouveau sur la mer, sur les collines de la Palestine et sur les rivages de l'Idumée. A moitié chemin, nous rencontrâmes un des Pères du Carmel, qui, depuis quarante ans, habite une petite maisonnette qui sert d'hospice aux pau-

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vres dans la ville de Kaïpha, et qui monte et descend deux fois par jour la montagne, pour aller prier avec ses frères. La douce expression de sérénité d'âme et de gaieté de cœur qui brillait dans tous ses traits nous frappa. Ces expressions de bonheur paisible et inaltérable ne se rencontrent jamais que dans les hommes à vie simple et rude et à généreuses résolutions. L'échelle du bonheur est une échelle descendante ; on en trouve bien plus dans les humbles situations de la vie que dans les positions élevées. Dieu donne aux uns en félicité intérieure ce qu'il donne aux autres en éclat, en nom, en fortune. J'en ai fait maintes fois l'épreuve. Entrez dans un salon, cherchez l'homme dont le visage respire le plus de contentement intime, demandez son nom : c'est un inconnu, pauvre et négligé du monde. La Providence se révèle partout.

A la porte du beau monastère qui s'élève aujourd'hui, tout construit à neuf, tout éblouissant de blancheur, sur le sommet le plus aigu du cap du Carmel, deux Pères nous attendaient. C'étaient les seuls habitants de cette vaste et magnifique retraite de cénobites. Nous fûmes accueillis par eux comme des compatriotes et des amis. Ils mirent à notre disposition trois cellules pourvues chacune d'un lit, meuble rare en Orient, d'une chaise et d'une table. Nos Arabes s'établirent avec nos chevaux

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dans les vastes cours intérieures du monastère. On nous servit un souper composé de poisson frais et de légumes cultivés parmi les rochers de la montagne. Nous passâmes une soirée délicieuse, après tant de fatigues, assis sur les larges balcons qui dominent la mer et les cavernes des prophètes. Une lune sereine flottait >ur les vagues, dont le murmure et la fraîcheur montaient jusqu'à nous. Nous nous promîmes de passer dans cet asile la journée du lendemain pour reposer nos chevaux et refaire nos provisions; nous allions entrer dans une contrée nouvelle, où nous ne trouverions plus ni ville ni village, rarement des sources d'eau douce; nous voyions cinq journées de désert s'étendre devant nous.

22 octobre i8j2.

Journée de repos passée au monastère du mont Carmel ou à parcourir les sites de la montagne et les grottes d'Élie et des prophètes. La principale de ces grottes, évidemment taillée de main d'homme dans le roc le plus dur, est une salle d'une prodigieuse élévation; elle n'a d'autre vue que la mer sans bornes, et on n'y entend d'autre bruit que celui des flots qui brisent continuellement contre l'arête du cap. Les traditions disent que c'était là l'école où Élie enseignait les sciences des mystères et des

hautes poésies. L'endroit était admirablement ciioisi, et la voix du vieux prophète, maître de toute une innombrable génération de prophètes, devait majestueusement retentir dans le sein creusé de la montagne qu'il sillonnait de tant de prodiges et à laquelle il a laissé son nom I L'histoire d'Élie est une des plus merveilleuses histoires de l'antiquité sacrée : c'est le géant des bardes sacrés. A lire sa vie et ses terribles vengeances, il semble que cet homme avait la foudre du Seigneur pour âme, et que l'élément sur lequel il fut enlevé au ciel était son élément natal. C'est une belle figure lyrique ou épique à jeter dans le poème des vieux mystères de la civilisation Judaïque. En tout, l'époque des prophètes, à la considérer historiquement, est une des époques les moins intelligibles de la vie de ce peuple fugitif. On aperçoit cependant, et surtout dans l'époque d'Élie, la clef de cette singulière organisation du corps des prophètes. C'était évidemment une classe sainte et lettrée, toujours en opposition avec les rois ; tribuns sacrés du peuple, le soulevant ou l'apaisant avec des chants, des paraboles, des menaces ; formant des factions dans Israël, comme la parole et la presse en forment parmi nous ; se combattant les uns les autres, d'abord avec le glaive de leur parole, puis avec la lapidation ou l'épée ; s'exterminant de la face de la terre, comme on voit Elle en

exterminer par centaines; puis succombant eux-mêmes à leur tour, et faisant place à d'autres dominateurs du peuple. Jamais la poésie proprement dite n'a joué un si grand rôle dans le drame politique, dans les destinées de la civilisation. La raison ou la passion, selon qu'ils étaient faux ou vrais prophètes, ne parlait par leur bouche que la langue énergique et harmonieuse des images. Il n'y avait point d'orateurs comme à Athènes ou à Rome; l'orateur est trop homme ! il n'y avait que des hymnes et des lamentations : le poète est divin.

Qiielle imagination ardente, colorée, délirante, ne suppose pas dans un pareil peuple une pareille domination de la parole chantée ! et comment s'étonner qu'indépendamment du haut sens religieux que ces poésies renfermaient, elles aient été un monument aussi accompli, aussi inimitable de génie et de grâce ? Le prix des poètes alors, c'était la société même. Leur inspiration leur soumettait le peuple; ils l'entraînaient à leur gré au crime ou à l'héroïsme; ils faisaient trembler les rois coupables, leur jetaient la cendre sur le front, ou réveillant le patriotisme dans le cœur de leurs concitoyens, ils les faisaient triompher de leurs ennemis, ou leur rappelaient, dans l'exil et dans l'esclavage, les collines de Sion et la liberté des enfants de Dieu. Je suis étonné que, parmi tous les grands drames que la poésie

moderne a puisés dans l'histoire des Juifs, elle n'ait pas conçu encore ce drame merveilleux des prophètes. C'est un beau chant de l'histoire du monde.

Même date.

Je reviens de me promener seul sur les pentes embaumées du Carmel. J'étais assis sous un arbousier, un peu au-dessus du sentier à pic qui monte au sommet de la montagne et aboutit au couvent, regardant la mer qui me sépare de tant de choses et de tant d'êtres que j'ai connus et aimés, méfis qui ne me sépare pas de leur souvenir. Je repassais ma vie écoulée, je me rappelais des heures pareilles passées sur tant de rivages divers et avec des pensées si différentes; je me demandais si c'était bien moi qui étais là au sommet isolé du mont Carmel, à quelques lieues de l'Arabie et du désert, et pourquoi j'y étais, et où j'allais, et où je reviendrais, et quelle main me conduisait, et qu'est-ce que je cherchais, sciemment ou à mon insu, dans ces courses éternelles à travers le monde. J'avais peine à recomposer un seul être de moi-même avec les phases si opposées et si imprévues de ma courte existence; mais les impressions si vives, si lucides, si présentes, de tous les êtres que j'ai aimés et perdus, retentissaient toutes avec wvie profonde an-

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goisse dans le même cœur, et me prouvaient trop que cette unité, que je ne retrouvais pas dans ma vie, se retrouvait tout entière dans mon cœuri et je sentais mes yeux se mouiller en regardant le passé, où je n'apercevais déjà que cinq ou six tombeaux, où mon bonheur s'était déjà cinq ou six fois englouti. Puis, selon mon instinct, quand mes impressions deviennent trop fortes et sont près d'écraser ma pensée, je les soulevais d'un élan religieux vers Dieu, vers cet infini qui reçoit tout, qui absorbe tout, qui rend tout; je le priais, je me soumettais à sa volonté toujours bonne, je lui disais : « Tout est bien, puisque vous l'avez voulu. Me voici encore; continuez à me conduire par vos voies et non par les miennes; menez-moi où vous voudrez et comme vous voudrez, pourvu que je me sente conduit par VOUS; pourvu que vous vous révéliez de temps en temps à mes ténèbres par un de ces rayons de l'âme qui nous montrent, comme l'éclair, un horizon d'un moment au milieu de notre nuit profonde; pourvu que je me sente soutenu par cette espérance immortelle que vous avez laissée sur la terre comme une voix de ceux qui n'y sont plus; pourvu que je les retrouve en vous, et qu'ils me reconnaissent, et que nous nous aimions dans cette ineffable unité que nous formerions, vous, eux et nous ! Cela me suffit pour avancer encore, pour mar-

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cher jusqu'au bout dans ce chemin qui semble sans but. Mais faites que le chemin ne soit pas trop rude à des pieds déjà blessés! »

Je me suis relevé plus léger, et me suis pris à cueillir des poignées d'herbes odoriférantes dont le Carmel est tout embaumé. Les Pères du couvent en font une espèce de thé plus parfumé que la menthe et la sauge de nos jardins. J'ai été distrait de mes pensées et de mon herborisation par le pas de deux ânes dont les fers retentissaient sur les rocs polis du sentier. Deux femmes, enveloppées de la tête aux pieds d'un long drap blanc, étaient assises sur les ânes; un jeune homme tenait la bride du premier de ces animaux, et deux Arabes marchaient derrière, la tête chargée de larges corbeilles de roseaux, recouvertes de serviettes de mousseline brodée. C'était M. Malagamba, sa mère et sa sœur, qui montaient au monastère pour m'offrir des provisions de route qu'elles nous avaient préparées pendant la nuit. Une des corbeilles était remplie de petits pains jaunes comme l'or et d'une saveur exquise, précieuse rencontre dans une contrée où le pain est inconnu. L'autre était pleine de fruits de tous genres, de quelques bouteilles d'excellents vins de Chypre et du Liban, et de ces confitures innombrables, délices des Orientaux. Je reçus avec reconnaissance le présent de ces aimables femmes. J'envoyai les Arabes

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porter les corbeilles au monastère, et nous nous assîmes pour causer un moment des infortunes de M'"" Malagamba. L'endroit était charmant : c'était sous deux ou trois grands oliviers qui ombragent un des bassins que la source du prophète Élie s'est creusés en tombant de roc en roc dans un petit ravin du mont Carmel. Les Arabes avaient étendu les tapis de leurs ânes sur le gazon qui entoure la source, et les deux femmes, qui avaient repoussé leurs longs voiles sur leurs épaules, assises sur le divan du voyageur, au bord de l'eau, dans leur costume le plus riche et le plus éclatant, formaient un groupe digne de l'œil d'un peintre. J'étais assis moi-même vis-à-vis d'elles sur une corniche du rocher d'où tombait la source. Bien des larmes mouillèrent les yeux de M'"* Malagamba en repassant ainsi devant moi le temps de ses prospérités, et sa chute dans l'infortune, et ses misères présentes, et sa fuite de Saint-Jean d'Acre, et ses préoccupations maternelles sur l'avenir de son fils et de ses charmantes filles. M"* Malagamba écoutait ce récit avec l'insouciance tranquille de la première jeunesse; elle s'amusait à réunir en bouquet les fleurs sur lesquelles elle était assise : seulement, lorsque la voix de sa mère s'altérait en parlant et que des larmes tombaient de ses yeux, sa fille passait son bras autour du cou de sa mère, et essuyait ses pleurs avec le mouchoir de mous-

seline brodé d'argent qu'elle tenait à la main; puis, quand le sourire revenait sur le visage de sa mère, elle reprenait sa distraction enfantine et assortissait de nouveau les nuances de son bouquet. Je promis à ces pauvres femmes de me souvenir d'elles et de leur hospitalité si inattendue, à mon retour en Europe, et de solliciter un peu d'avancement de mes amis à Turin pour le jeune agent consulaire de Kaïpha. L'espérance, quoique bien éloignée et bien incertaine, rentra dans le cœur de j^me jvialagamba, et la conversation prit un autre tour. Nous parlâmes des moeurs du pays et de la monotonie de la vie des femmes arabes, dont les femmes européennes qui vivent en Arabie sont obligées de contracter aussi les habitudes. Mais M"® Malagamba et sa mère n'avaient jamais connu d'autre genre de vie, et s'étonnaient au contraire de ce que je leur racontais de l'Europe. Vivre pour un seul homme et d'une seule pensée dans l'intérieur de leurs appartements; passer la journée sur un divan à tresser ses cheveux, à disposer avec grâce les nombreux bijoux dont elles se parent; respirer l'air frais de la montagne ou de la mer du haut d'une terrasse ou à travers les treillis d'une fenêtre grillée; faire quelques pas sous les orangers et les grenadiers d'un petit jardin pour aller rêver au bord d'un bassin que le jet d'eau anime de son mur-

mure; soigner le ménage, faire de ses mains la pâte du pain, le sorbet, les confitures; une fois par semaine, aller passer la journée au bain public en compagnie de toutes les jeunes filles de la ville, et chanter quelques strophes des poètes arabes en s'accompagnant sur la guitare : voilà toute la vie de l'Orient pour les femmes. La société n'existe pas pour elles; aussi n'ont-elles aucune de ces passions factices de l'amour-propre que la société produit; elles sont tout à l'amour quand elles sont jeunes et belles, et, plus tard, tout aux soins domestiques et à leurs enfants. Cette civilisation en vaut-elle une autre? Comme nous étions à causer ainsi de choses au hasard, mon drogman, jeune homme né en Arabie et très versé dans les lettres arabes, me cherchait aux alentours du monastère, et me découvrit auprès de la fontaine; il m'amenait un autre jeune Arabe qui avait appris mon arrivée à Kaïpha, et qui était venu de Saint-Jean d'Acre pour faire connaissance avec un poète de l'Occident. Ce jeune homme, né dans le Liban et élevé à Alep, était célèbre déjà par son talent poétique. J'en avais souvent entendu parler moi-même, et je m'étais fait traduire plusieurs de ses compositions. Il m'en apportait quelques-unes, dont je donnerai plus loin la traduction. Il s'assit avec nous auprès de la fontaine, et nous causâmes assez longtemps avec l'aiJe de mon

drogman. Cependant le jour baissait, il fallait nous séparer. « Puisque nous sommes ici deux poètes, lui dis-je, et que le hasard nous réunit de deux points du monde si opposés dans un lieu si charmant, dans une si belle heure, et en présence d'une beauté si accomplie, nous devrions consacrer chacun dans notre langue, par quelques vers, notre rencontre et les impressions que ce moment nous inspire. » II sourit 5 il tira de sa ceinture l'écritoire et la plume de roseau qui ne quittent pas plus un écrivain arabe que le sabre ne quitte le cavalier; nous nous écartâmes tous les deux de quelques pas pour aller méditer un moment nos vers. 11 eut fini bien avant moi. Voici ses ver»i, et voici les miens. On y reconnaîtra le caractère des deux poésies; mais je n'ai pas besoin d'avertir combien toutes les langues perdent à passer dans une autre.

« Dans les jardins de Kaipha il y a une fleur que le rayon du soleil cherche à travers le treillis des feuilles de palmier.

« Cette fleur a des yeux plus doux que la gazelle, des yeux qui ressemblent à une goutte d'eau de la mer dans un coquillage.

« Cette fleur a un parfum si enivrant, que le clieik qui s'enfuit devant la lance d'une autre tribu, sur sa jument plus rapide que la chute des eaux, la sent au passage et s'arrête pour la respirer.

a Le vent de simoun enlève des habits du voyageur tous les autres parfums, mais il n'en lève jamais du coeur l'odeur de cette fleur merveilleuse.

« On la trouve au bord d'une source qui coule sans murmure à ses pieds.

« Jeune fille, dis-moi le nom de ton père, et je te dirai le nom de cette fleur. »

Voici ceux que je rapportais moi-même et (jue je fis traduire aussitôt en arabe par mon drogman :

Fonlaine au bleu miroir, quand sur ton vert rivage La rêveuse Lilla dans l'ombre vient s'asseoir, Et sur tes Jlots penchée y jette son image. Comme au golfe immobile une étoile du soir.

D'un mobile frisson testais dormants se plissent, On n'en voit plus le fond de sable ou de roseaux ; Mais de charme et de jour les ondes se remplissent , Et l'œil ne cherche plus son ciel que dans tes eaux !

Tu n'es plus qu'un reflet de ravissantes cJkscs, Yeux bleus comme ces fleurs qui bordent ton bassin. Dents de nacre riant entre des lèvres roses, Globes qu'un soujfle pur soulève avec le sein !

Clxx'eux nattés de fleurs et que leur poids fait pendre, Colliers qui de ses bras relèvent le carmin. Perles brillant sous l'onde et que Ton croit y prendre. Comme son sable d'or, en y plongeant la main !

Ma main s'étend sur toi, source où cette ombre nage, De peur que par le vent tout ne soit effacé, Et mes lèvres voudraient, jalouses du rivage, Boire ces flots heureux où l'image a passé !

Mais quand Lilla, riant, se lève et suit sa mère. Ce n'est plus qu'un peu d'eau dans un bassin obscur, Je goûte en vain les flots du doigt; l'onde est anière, Et la vase et l'inseete eu ternissent l'azur!

Eh bien 1 ce que tu fais pour ces flots, jeune fille, Sur mon âme à jamais la beauté le produit ; Il y fait joie et jour tant que son œil y brille j Dis que son œil se voile, he'las ! il y fait nuit !

Or, la jeune fille pour qui nous venions de faire ces vers en français et en Arabe iitréral n'entendait ni le français ni l'arabe, et ne comprenait qu'un peu l'italien.

2j octobre j8)2.

Au lever du soleil, nous avons quitté, frais et dispos, le couvent du Mont-Carmel et ses deux excellents religieux, et nous nous sommes acheminés par des sentiers escarpés qui descendent du cap à la mer. Là, nous sommes entrés dans le désert; il règne entre la mer de la Syrie, dont les côtes ici sont en général plates, sablonneuses et découpées en petits golfes, et les montagnes qui font suite au mont Carmel. Ces montagnes s'abaissent, par degrés insensibles, en se rapprochant de la Galilée; elles sont noires et nues; les rochers pecent souvent l'enveloppe de terre et d'arbustes qui leur reste; leur aspect est sombre et morne;

elles n'ont que leur vêtement de lumière éblouissante et la majesté idéale du passé qui les entoure; de temps en temps, la chaîne, qu'elles continuent pendant environ dix lieues, est brisée, et quelque vallée peu profonde s'entr'ouvre au regard ; au fond ou sur les flancs d'une de ces vallées, nous voyons distinctement les restes d'un château fort et un grand village arabe qui s'étend sous les murs du château ; la fumée des maisons s'élève et serpente le long des flancs du Carmel, et de longues files de chameaux, de chèvres noires et de vaches rouges, se prolongent du village dans la plaine que nous traversons; quelques Arabes à cheval, armés de lances et vêtus seulement de leur couverture de laine blanche, les jambes et les bras nus, marchent en tête et en flanc de ces caravanes de pasteurs qui vont mener les troupeaux à la seule source que nous ayons rencontrée depuis quatre heures. Les sources ont été découvertes et creusées autrefois par les habitants des villes situées toutes au bord de la mer : les Arabes actuels ont abandonné ces villes depuis des siècles; il n'y reste que la fontaine, et ils font tous les jours ce voyage d'une heure ou deux, pour venir chercher l'eau et abreuver les troupeaux. Nous avons marché tout le jour sur des débris de murailles, sur des mosaïques qui percent le sable; la route est jalonnée de ruines qui

attestent la splendeur et l'immense population de ces rivages dans les temps reculés.

Nous avions depuis le matin à l'horizon devant nous, au bord de la mer, une immense colonne sur laquelle les rayons du soleil étaient répercutés et qui semblait grandir et sortir des flots à mesiu'e que nous avancions. En approchant, nous reconnaissons que cette colonne est une masse confuse de magnifiques ruines appartenante différentes époques; nous distinguons d'abord une immense muraille, toute semblable, par sa forme, sa couleur, et la taille des pierres, à un pan du Colisée à Rome. Cette muraille, d'une prodigieuse hauteur, se dresse seule et échancrée, sur un monceau d'autres ruines de constructions grecques et romaines : bientôt nous découvrons, au delà de ce pan de mur, les restes élégants et découpés à jour, comme ime dentelle de pierre, d'un monument mauresque, église ou mosquée, ou peut-être tous les deux tour à tour; puis une série d'autres débris debout, et d'une belle conservation, de plusieurs autres constructions antiques. Le chemin de sable que suivaient nos moukres nous menait assez près de ces curieux débris du passé, dont nous ignorions complètement l'existence, le nom et la date.

A environ un demi-mille de ce groupe de monuments, la côte de la mer s'élève et le

-able se change en rocher; ce rocher a été taillé partout par la main des hommes sur une «•tendue d'environ un mille de circuit : on dirait une ville primitive, creusée dans le roc avant que les hommes eussent appris l'art d'arracher la pierre à la terre et de s'élever des demeures à sa surface. C'est en effet une des villes souterraines dont parlent les premières histoires, ou tout au moins une de ces vastes nécropoles, villes des morts, qui creusaient en tout sens la terre ou le rocher aux environs des grandes cités des vivants; mais la forme des rochers et des cavernes sans nombre taillées dans leurs flancs, indique plutôt, à mon avis, la demeure des vivants. Ces cavernes sont vastes, les portes en sont élevées-, des escaliers nombreux et larges conduisent à ces portes; des fenêtres sont percées aussi dans la roche vive pour donner de la lumière à ces habitations, et ces portes et ces fenêtres donnent sur des rues taillées profondément dans les entrailles de la colline. Nous avons suivi plusieurs de ces rues profondes et larges, et où des ornières indiquent la trace de la roue des chars. Une multitude d'aigles, de vautours, et des nuées innombrables d'étourneaux , s'élevaient, à notre approche, de l'ombre de ces rochers creusés; des arbustes grimpants, des fleurs pariétaires, des touffes de myrte et de figuier ont pris racine dans la poussière de ces

rues de pierres, et tapissent ces longues avenues. Dans quelques endroits, les anciens habitants avaient entièrement fendu la colline avec le ciseau, et percé des canaux qui laissent venir l'eau de la mer et permettent au regard d'embrasser une partie du golfe qu'elle forme derrière la ville. C'est un paysage d'un caractère entièrement neuf, à la fois grave et dur comme le rocher, riant et lumineux comme ces percées aériennes sur le bleu de la mer, et comme ces forêts de plantes nées d'ellesmêmes dans les fentes du granit.

Nous marchâmes quelque temps dans ces labyrinthes merveilleux, et nous arrivâmes enfin au pied de la grande muraille et des monuments mauresques que nous avions devant nous; là nous nous arrêtâmes un instant pour délibérer. Ces ruines ont une mauvaise renommée; c'est là que se cachent souvent des bandes d'Arabes voleurs qui pillent et massacrent les caravanes. On nous avait avertis à Kaïpha de les éviter ou de les passer en ordre de bataille et sans permettre à aucun de nos hommes de s'écarter du corps de la caravane. La curiosité l'avait emporté; nous n'avions pu résister au désir de visiter des monuments dont l'histoire ancienne etmoderne ne connaît rien : nous ignorions s'ils étaient déserts ou habités. Arrivés au pied des murs d'enceinte qui les enveloppent encore, nous

aperçûmes la brèche par laquelle nous devions y pénétrer. Au même moment un groupe d'Arabes à cheval parut, la lance à la main, sur le sable qui nous séparait encore de l'entrée, et fondit sur nous : nous fûmes surpris, mais nous étions prêts; nous avions à la main nos fusils à deux coups chargés et armés, et des pistolets à la ceinture; nous avançâmes sur les Arabes, ils s'arrêtèrent court; je me détachai de la caravane en lui ordonnant de rester sous les armes; je m'avançai avec mes deux compagnons et mon drogman; nous parlementâmes, et le cheik avec ses principaux cavaliers nous escortèrent eux-mêmes jusqu'à la brèche, en donnant ordre aux Arabes de l'intérieur de nous respecter et de nous laisser examiner les monuments. Je jugeai prudent néanmoins de ne laisser entrer avec nous qu'une partie démon monde-, le reste demeura campé à une portée de fusil du tertre, prêt à venir à notre secours si nous eussions donné dans une embûche. Cette précaution n'était pas inutile, car nous trouvâmes dans l'intérieur des murs une population de deux à trois cents Arabes Bédouins, y compris les femmes et les enfants. 11 n'y a qu'une issue pour sortir de ces ruines, et nous aurions été facilement pris et égorgés, si ces barbares n'eussent été tenus en respect par la force qui nous restait dehors, et qu'ils pouvaient sup-

poser plus coiisidérabJe qu'elle ne l'était réellement : nous avions eu soin de ne pas montrer tout notre monde, et quelques moukres étaient restés exprès en arrière, campés sur un mamelon où l'on pouvait les apercevoir.

Aussitôt que nous eûmes franclii la brèche, nous nous trouvâmes dans un dédale de sentiers tournant autour des débris écroulés de la grande muraille et des autres édifices antiques que nous découvrions successivement. Ces sentiers ou ces rues n'avaient aucune percée régulière; mais le pied des Arabes, des chameaux et des chèvres les avait tracés au hasard parmi ces décombres. Les familles de la tribu n'avaient elles-mêmes rien édifié; elles avaient profité seulement de toutes les cavités que la chute des pierres gigantesques avait formées çà et là pour s'y abriter, les unes à l'ombre même des fûts des colonnes ou des chapiteaux arrêtés dans leur chute par d'autres débris; les autres, par un morceau d'étoffe de poil de chèvre noire, tendu d'un pilier à l'autre et formant ainsi le toit. Le cheik lui-même, ses femmes et ses enfants, qui occupaient sans doute le palais du village, avaient tous leur demeure à l'entrée de la ville, dans les décombres d'un temple romain, sur un tertre très élevé, audessus du sentier où nous entrions, et leur maison était formée par un bloc immense de pierre sculptée qui pendait presque perpendi-

culairement, appuyé par un de ses angles sur d'autres blocs roulés pêle-mêle et comme arrêtés dans leur chute. Ce chaos de pierres semblait véritablement s'écrouler encore, et prêt à écraser les femmes et les enfants du cheik, qui montraient leurs têtes au-dessus de nous, hors de cette caverne artificielle. Les femmes n'étaient pas voilées; elles n'avaient pour vêtement qu'une chemise de coton bleu, qui laisse la poitrine découverte et les jambes nues; cette chemise est serrée autour du corps par une ceinture de cuir. Ces femmes nous parurent belles, malgré les anneaux qui perçaient leurs narines et les tatouages bizarres dont leurs joues et leur gorge étaient sillonnées. Les enfants étaient nus, assis ou à cheval sur les blocs de pierres taillées qui formaient la terrasse de ces effrayantes demeures; et quelques chèvres noires, aux longues oreilles pendantes, étaient grimpées à côté des enfants sur la porte de ces grottes, et nous regardaient passer, ou bondissaient au-dessus de nos têtes en franchissant d'un bloc à l'autre le sentier profond où nous marchions. Nous vîmes quelques chameaux couchés çà et là dans le creux frais formé par les interstices des débris, et dressant leur tête pensive et calme au-dessus des tronçons de colonnes et de chapiteaux éboulés. A chaque pas, la scène était nouvelle et attirait plus vivement notre attention. Un

peintre trouverait mille sujets d'un pittoresque inconnu dans la forme sans cesse neuve et inattendue dont les demeures de la tribu sont mêlées et confondues avec les restes des théâtres, des bains, des églises, des mosquées, qui jonchent ce coin de terre. Moins l'homme a travaillé pour se créer un asile dans ce chaos d'une ville renversée, plus ces habitations sont improvisées par le hasard bizarre de la chute des monuments, plus aussi la scène est poétique et frappante. Des femmes trayaient leurs chèvres sur les gradins de l'amphithéâtre; des troupeaux de moutons sautaient un à un de la fenêtre en ogive du palais d'un émir ou d'une église gothique de l'époque des croisés. Des cheiks accroupis fumaient leurs pipes sous l'arche ciselée d'un arc romain, et des chameaux avaient leurs longes attachées aux colonnettes mauresques de la porte d'un harem. Nous descendîmes de cheval pour visiter en détail les principaux restes.

Les Arabes nous firent de grandes difficultés quand nous témoignâmes la volonté d'entrer dans l'enceinte du grand temple qui est au bout de la ville, sur un rocher au bord de la mer. 11 nous fallut une contestation nouvelle à chaque cour, à chaque mur que nous avions à franchir pour y pénétrer; nous fûmes obligé? d'employer même la menace pour les forcer à nous céder le passage. Les femmes et les

enfants s'éloignèrent en nous lançant des imprécations; le cheik se retira un moment, et les autres Arabes montrèrent sur leurs figures et dans leurs gestes tous les signes du mécontentement; mais l'air d'indécision et de timidité mal déguisée que nous aperçûmes aussi dans leurs manières nous encouragea à insister, et nous entrâmes, moitié de gré, moitié de force, dans l'intérieur même de ce dernier et de ce plus étonnant des monuments.

Je ne puis dire ce que c'est; il y a de tout dans sa construction, dans sa forme et dans ses ornements ; je penche à croire que c'est un temple antique que les croisés ont converti en église à l'époque où ils possédèrent Césarée de Syrie et les rivages qui l'avoisinent, et que les Arabes ont converti plus tard en mosquée. Le temps, qui se joue de l'œuvre et des pensées des hommes, le convertit maintenant en poussière, et le genou du chameau se plie sur ces dalles où les genoux de trois ou quatre générations de religions se sont plies tour à tour devant des dieux différents. Les bases de l'édifice sont évidemment d'architecture grecque d'une époque de décadence ; à la naissance des voûtes, l'architecture prend le type mauresque; des fenêtres, primitivement corinthiennes, ont été converties, avec beaucoup d'art et de goût, en fenêtres mauresques à ogives et à légères colonnes accouplées; ce

qui subsiste des voûtes est brodé d'arabesques d'un fini et d'une délicatesse exquis. L'édifice a huit faces, et chacun des enfoncements produits par cette forme octogone renfermait sans doute un autel, si Ton en juge par les niches qui décorent la partie des murs où ces autels devaient être appuyés, La partie centrale du monument était occupée aussi par un principal autel; on le devine aisément à l'élévation du terrain dans cet endroit du temple. Cette élévation doit être produite par les marches qui entouraient l'autel. Les pans de cette église sont à demi écroulés et laissent à l'œil des échappées de vue sur la mer et les écueils qui la bordent; des plantes grimpantes pendent en touffes de feuillage et de fleurs du haut des voûtes déchirées, et des oiseaux au collier rouge, et des nuées de petites hirondelles bleues, gazouillaient dans ces bosquets aériens ou voltigeaient le long des corniches. La nature reprend son hymne là où l'homme a fini le sien.

En sortant de ce temple inconnu, nous parcourûmes à pied les différentes ruelles du village, trouvant à chaque pas des débris curieux et des scènes inattendues formées par ce mélange de mœurs sauvages avec les beaux témoignages de civilisations mortes. Nous vîmes un grand nombre de femmes et de filles arabes occupées, dans les petites cours de

leurs cahutes, aux différentes occupations de la vie pastorale : les unes tissaient des étoffes de poil de chèvre ; les autres étaient employées à moudre l'orge ou à faire cuire le riz. Elles sont généralement très belles, grandes, fortes, le teint brûlé par le soleil, mais avec l'apparence de la vigueur et de la santé. Leurs cheveux noirs étaient couverts de piastres d'argent enfilées; elles avaient des boucles d'oreilles et des colliers garnis du même ornement ; e!les jetaient des cris de surprise en nous voyant passer, et nous suivaient jusqu'à d'autres maisons. Aucun des Arabes ne nous offrit le moindre présent; nous ne jugeâmes pas devoir en offrir nous-mêmes. Nous sortîmes avec précaution de l'enceinte. Personne de la tribu ne nous suivit, et nous allâmes planter nos tentes, a un quart de lieue de la grande muraille, au fond d'un petit golfe entouré aussi de murs antiques, et qui fut jadis le port de cette ville inconnue. La chaleur était de trente-deux degrés; nous nous baignâmes dans la mer, à l'ombre d'un vieux môle que la vague n'a pas encore complètement emporté, pendant que nos sais dressaient nos tentes, donnaient un peu d'orge à nos chevaux, et allumaient le feu contre une arche qui servit sans doute de porte à ce port.

Les Arabes appellent ce lieu d'un nom qui veut dire rocher coupe. Les croisés le nomment

4o6 VOYAGE EN ORIENT

dans leurs chroniques Castel-Peregrino (Château des Pèlerins); mais je n'ai pu découvrir le nom de la ville intermédiaire, grecque, juive ou romaine, à laquelle appartenaient les grands restes qui nous avaient attirés. Le lendemain, nous continuâmes à longer les rives de la mer jusqu'à Césarée, où nous arrivâmes vers le milieu du jour; nous avions traversé le matin un fleuve que les Arabes appellent Zirka, et qui est le fleuve des Crocodiles de Pline.

Césarée, l'ancienne et splendide capitale d'Hérode, n'a plus un seul habitant; ses murailles, relevées par saint Louis pendant sa croisade, sont néanmoins intactes, et serviraient encore aujourd'hui de fortifications excellentes à une ville moderne. Nous franchîmes le fossé profond qui les entoure, sur un pont de pierre à peu près au milieu de l'enceinte, et nous entrâmes dans le dédale de pierres, de caveaux entr'ouverts, de restes d'édifices, de fragments de marbre et de porphyre, dont le sol de l'ancienne ville est jonché. Nous fîmes lever trois chacals du sein des décombres qui retentissaient sous les pieds de nos chevaux; nous cherchions la fontaine qu'on nous avait indiquée, nous la trouvâmes avec peine à l'extrémité orientale de ces ruines; nous y campâmes.

Vers le soir, un jeune pasteur arabe y arriva

avec lin troupeau innombrable de vaches noires, de moutons et de chèvres; il passa environ deux heures à puiser constamment de l'eau de la fontaine pour abreuver ses animaux, qui attendaient patiemment leur tour, et se retiraient en ordre après avoir bu, comme s'ils eussent été dirigés par des bergers. Cet enfant, absolument nu, était monté sur un âne; il sortit le dernier des ruines de Césarée, et nous dit qu'il venait ainsi tous les jours, d'environ deux lieues, conduire à l'abreuvoir les troupeaux de sa tribu établie dans la montagne. Voilà la seule rencontre que nous fîmes à Césarée, dans cette ville où Hérode, suivant Josèphe, avait accumulé toutes les merveilles (les arts grec» et romains, où il avait creusé un port artificiel qui servait d'abri à toute la marine de Syrie. Césarée est la ville où saint Paul fut prisonnier et fit, pour sa défense et celle du christianisme naissant, cette belle harangue conservée dans le vingt-sixième chapitre des Actes des apôtres. Cornélius le centurion et Philippe l'évangéliste étaient de Césarée, et c'est aussi du port de Césarée que les apôtres s'embarquèrent pour aller semer la parole évangélique dans la Grèce et en Italie.

Novis passons la soirée à parcourir les masures de la ville et à recueillir des fragments de sculpture, que ivius sommes obligés de

laisser ensuite sur la place, faute de moyens de transport. — Belle nuit passée à l'abri de l'aqueduc de Césarée.

Route continuée à travers un désert de sable, couvert en quelques endroits d'arbustes et même de forêts de chênes verts qui servent de repaire aux Arabes. M. de Parseval s'endort à cheval; la caravane le devance; nous nous apercevons qu'il est en arrière; deux coups de fusil retentissent dans le lointain : nous partons au galop pour aller à son secours, en tirant nous-mêmes des coups de pistolet afin d'effrayer les Arabes. Heureusement il n'avait point été attaqué: il avait tiré ses deux coups sur des gazelles qui traversaient la plaine. Nous arrivons le soir, sans avoir rencontré une seule goutte d'eau, près du village arabe de El-Mukhalid. Un immense sycomore, jeté comme une tente naturelle sur le flanc d'une colline nue et poudreuse, nous attire et nous sert d'abri. Nos Arabes vont au village demander le chemin de la fontaine; on la leur indique; nous y courons tous. Nous buvons, nous nous baignons la tête et les bras ; nous revenons à notre camp, où notre cuisinier a allumé le feu au pied de l'arbre. Son tronc est déjà calciné par les feux successifs des milliers de caravanes qui ont goûté successivement son ombre. Toutes nos tentes et tous nos chevaux sont à l'abri de ses rameaux immenses. Le cheik de

El-Mukhalid vient m'apporter des melons; il s'assied sous ma tente, et me demande des nouvelles d'Ibrahim-Pacha, et quelques remèdes pour lui et pour ses femmes. Je lui donne quelques gouttes d'eau de Cologne et l'engage à souper avec nous. Il accepte. Nous avons toutes les peines du monde à le congédier.

La nuit est brûlante. Je ne puis tenir sous la tente; je me lève et vais m'asseoir auprès de la fontaine, sous un olivier. La lune éclaire toute la chaîne des montagnes de Galilée qui ondule gracieusement à l'horizon, à deux lieues environ de l'endroit où je suis campé. C'est la plus belle ligne d'horizon qui ait encore frappé mes regards. Les premières branches du lilas de Perse qui pendent en grap|:)e= au printemps n'ont pas une teinte violette plus fraîche et plus nuancée que ces montagnes à l'heure où je les contemple. A mesure que la lune monte et s'en approche, leur nuance s'assombrit et devient plus pourpre; les formes en paraissent mobiles comme celles des grandes vagues qu'on voit par un beau coucher du soleil en pleine mer. Toutes ces montagnes ont de plus un nom et im récit dans la première histoire que nos yeux d'enfants ont lue sur les genoux de notre mère. Je sais que la Judée est là, avec ses prodiges et ses ruines; que Jérusalem est assise derrière im de ces mamelons; que je iVen suis plus

4ïO VOYAGE EN ORIENT

séparé que par quelques heures de marche; que je touche ainsi à un des termes les plus désirés de mon long voyage. Je jouis de cette pensée, comme l'homme jouit toujours toutes les fois qu'il touche à un des buts, même insignifiants, qu'une passion quelconque lui a assignés; je reste une ou deux heures à graver ces lignes, ces couleurs, ce ciel transparent et rosé, cette solitude, ce silence, dans mon souvenir. L'humidité de la niait tombe et mouille mon manteau ; je rentre dans la tente et je m'endors. Il y avait à peine une heure que j'étais endormi quand je fus réveillé par un léger bruit; je me soulève sur le coude, et je regarde autour de moi. Un des coins du rideau de la tente était relevé pour laisser entrer la brise de la nuit; la lune éclairait en plein l'intérieur; je vois un énorme chacal qui entrait avec précaution et regardait de mon côté avec ses yeux de feu; je saisis mon fusil, le mouvement l'effraye, il part au galop. Je me rendors. Réveillé une seconde fois, je vois le chacal à mes pieds, fouillant du museau les plis de mon manteau, et prêt à saisir mon beau lévrier qui dormait sur la même natte que moi; charmant animal, qui ne m'a pas quitté un jour depuis huit ans, et que je défendrais, comme une part de ma vie, au péril de mes jours. Je l'avais recouvert heureusement d'un pan du manteau, et il dormait

si profondément qu'il n'avait rien entendu, rien senti, et ne se doutait pas du danger qu'il courait : une seconde plus tard, le chacal l'emportait et regorgeait dans son terrier. Je jette un cri, mes compagnons s'éveillent; j'étais déjà hors de la tente et j'avais tiré un coup de fusil ; mais le chacal était loin, et le lendemain aucune trace de sang ne témoignait de ma vengeance.

Nous partons aux premiers rayons qui blanchissent les collines de Judée; nous suivons des collines ondoyantes hors de la vue de la mer; la chaleur nous fatigue beaucoup, et le silence le plus profond règne dans toute la marche. A onze heures nous arrivons, accablés de soif et de lassitude, près des rives escarpées d'im fleuve qui roule lentement des eaux sombres entre deux falaises bordées de longs roseaux : il faut toucher ses eaux pour les apercevoir. Des troupeaux de buffles sauvages sont couchés dans les roseaux et dans le fleuve et montrent leurs tètes hors des flots ; immobiles, ils passent ainsi les heures brûlantes du jour. Ils nous regardent sans faire un mouvement; nous traversons à gué le fleuve, et nous atteignons un kan abandonné. Ce fleuve est nommé aujourd'hui par les Arabes Nahr-el-Arsouf. L'ancienne Apollonie devait être placée à peu près ici, à moins que sa situation ne soit déterminée par un autre

fleuve que nous traversâmes une heure après, et qu'on appelle maintenant Nahr-el-Petras.

Nous nous étendons sur nos nattes, sous les caves fraîches et sombres qui restent seules de l'ancien kan. A peine étions-nous assis autour d'un plat de riz froid que le cuisinier nous avait apporté pour déjeuner, qu'un énorme serpent de huit pieds de long, et gros comme le bras, sortit d'un des trous du vieux mur qui nous abritait et vint se déplier entre nos jambes : nous nous précipitâmes pour le fuir vers l'entrée du souterrain; il y fut avant nous et se perdit lentement, en faisant vibrer sa queue comme la corde d'un arc, dans les roseaux qui bordaient le fleuve. Sa peau était du plus beau bleu foncé. Nous répugnions à reprendre notre gîte; mais la chaleur était si forte qu'il fallut nous y résigner, et nous nous endormîmes sur nos selles, sans souci des visites semblables qui pourraient interrompre notre' sommeil.

A quatre heures après midi, nous remontons à cheval. J'aperçois sur un monticule, à peu de distance du fleuve, un cavalier arabe, un fusil à la main, et accompagné d'un jeune esclave à pied. Le cavalier arabe semblait chasser: il arrêtait à chaque instant son cheval, et nous regardait défiler avec un air d'incertitude et de préoccupation. Tout à coup il met sa jument au galop, s'avance sur moi, et,

m'adressaiit la parole en italien, il me demande si je ne suis pas le voyageur qui parcourt en ce moment l'Arabie, et dont les consuls européens ont annoncé la prochaine arrivée à Jaffa. Je me nomme, il saute à bas de son cheval et veut me baiser la main, a Je suis, nous dit-il, le fils de M. Damiani, viceconsul de France à Jaffa. Prévenu de votre arrivée par des lettres apportées de Saïde par un bâtiment anglais, je viens depuis plusieurs jours à la chasse des gazelles, de ce côté, pour vous découvrir et vous conduire à la maison de mon père. Notre nom est italien, notre famille est originaire d'Europe; depuis un temps immémorial elle est établie en Arabie : nous sommes Arabes, mais nous avons le cœur français et nous regarderions comme une honte et une insulte à nos sentiments si vous acceptiez l'hospitalité d'une autre maison que la nôtre. Souvenez-vous que nous vous avons touché les premiers, et qu'en Orient celui qui touche le premier un étranger a le droit d'être son hôte. Je vous en préviens, ajouta-t-il, parce que beaucoup d'autres maisons de Jaffa ont été informées de votre passage par des lettres venues sur le même bâtiment, et vont accourir au-devant de vous, aussitôt que mon esclave aura informé la ville de votre approche. »

A peine avait-il terminé son discours, qu'il dit quelques mots en arabe au jeune esclave

et que celui-ci, montant sur la jument de son maître, avait disparu en un clin d'œil derrière les monticules de sable qui bornaient l'horizon. Je fis donner à M. Damiani un de mes chevaux de main qui m'accompagnait sans être monté, et nous prîmes lentement la route de Jaffa, que nous n'apercevions pas encore. Après deux heures de marche, nous vîmes, de l'autre côté d'un fleuve qui nous restait à franchir, une trentaine de cavaliers revêtus des plus riches costumes et d'armes étincelantes, et montés sur des chevaux arabes de toute beauté, qui caracolaient sur la plage du fleuve. Us lancèrent leurs chevaux jusque dans l'eau, en poussant des cris et en tirant des coups de pistolet pour nous saluer : c'étaient les fils, les parents, les amis des principaux habitants de Jaffa, qui venaient au-devant de nous. Chacun d'eux s'approcha de moi, me fit son compliment, auquel je répondis par l'organe de mon drogman, ou en italien pour ceux qui l'entendaient. Us se rangèrent autour de nous, et, courant çà et là sur le sable, ils nous donnèrent le spectacle de ces courses de djérid, où les cavaliers arabes déploient toute la vigueur de leurs chevaux et toute l'adresse de leurs bras. Nous approchions de Jaffa, et la ville commençait à se lever devant nous sur la colline qui s'avance dans la mer. Le coup d'œil en est magique quand on l'aborde de ce côté

du désert. Les pieds de la ville sont baignés au couchant par la mer, qui déroule toujours là d'immenses lames écumeuses sur des écueils qui forment l'enceinte de son port; du côté du nord, celui par lequel nous arrivions, elle est entourée de jardins délicieux, qui semblent sortir par enchantement du désert, pour couronner et ombrager ses remparts. On marche sous la voûte élevée et odorante d'une forêt de palmiers, de grenadiers chargés de leurs étoiles rouges, de cèdres maritimes au feuillage de dentelle, de citronniers, d'orangers, de figuiers, de limoniers, grands comme des noyers d'Europe, et pliant sous leurs fruits et sous leurs fleurs; l'air n'est qu'un parfum soulevé et répandu par la brise de la mer; le sol est tout blanc de fleurs d'oranger, et le vent les balaye comme chez nous les feuilles mortes en automne : de distance en distance, des fontaines turques en mosaïque de marbre de diverses couleurs, avec des tasses de cuivre attachées à des chaînes, offrent leur eau limpide au passant, et sont toujours entourées d'un groupe de femmes qui se lavent les pieds et puisent l'eau dans des urnes aux formes antiques. La ville élève ses blancs minarets, ses terrasses crénelées, ses balcons en ogive mauresque, du sein de cet océan d'arbustes embaumés, et se détache, à l'orient, du fond blanc de sable qu'étend immédiatement

4l6 VOYAGE EN ORIENT

derrière elle l'immense désert qui la sépare de l'Egypte.

C'est près d'une de ce» fontaines que nous découvrîmes tout à coup une troisième cavalcade, à la tête de laquelle s'avançait sur une jument blanche M. Damiani le père, agent consulaire de plusieurs nations européennes et l'un des personnages les plus importants de Jaffa. Son costume grotesque nous fit sourire : il était vêtu d'un vieux cafetan bleu de ciel, doublé d'hermine, et serré par une ceinture de soie cramoisie; ses jambes nues sortaient d'un large pantalon de mousseline sale, et il était coiffé d'un immense chapeau à trois cornes, lissé parles années etimbibé desueur etdepoussière, attestant de nombreux services pendant la campagne d'Egypte. Mais l'excellent accueil et la cordialité patriarcale de notre vieux viceconsul arrêtèrent le sourire sur nos lèvres, et ne laissèrent place dans nos cœurs qu'à la reconnaissance que nous lui témoignâmes. 11 était accompagné de plusieurs de ses gendres et de ses enfants et petits-enfants, tous à cheval comme lui. Un de ses petits-fils, enfant de douze à quatorze ans, qui caracolait sur une jument arabe, sans bride, autour tie son grand-père, est bien la plus admirable figure d'enfant que j'aie vue de ma vie.

M. Damiani marcha devant nous et nous conduisit, au milieu d'une immense population

pressée autour de nos chevaux, jusqu'à la porte de sa maison, où nos nouveaux amis nous saluèrent et nous laissèrent aux soins de notre hôte.

La maison de M. Damiani est petite, mais admirablement assise au sommet de la ville et dominant les trois horizons de la mer, de la côte de Gaza et d'Ascalon vers l'Egypte, et du rivage de Syrie du côté du nord. Les chambres sont entourées et surmontées de terrasses découvertes où joue la brise de mer, et

l'où l'on découvre, à dix lieues en mer, la moindre voile qui traverse le golfe de Damiette. Ces chambres n'ont pas de fenêtres, le climat les rend superflues : l'air a toujours la tiédeur de nos plus belles journées de printemps; un mauvais abat-jour mal joint est le seul rempart que l'on interpose entre le soleil et soi. On partage avec les oiseaux du ciel ces demeures que l'homme s'est préparées : et dans le salon de M. Damiani, sur les étagères de bois qui régnent autour de l'appartement, des centaines de petites hirondelles au collier rouge étaient posées à côté des porcelaines de la Chine, des tasses d'argent et des tuyaux de pipes qui décorent les corniches. Elles voltigeaient tout le jour au-dessus de nos têtes, et venaient, pendant le souper, se suspendre jusque sur les branches de cuivre de la lampe qui éclairait le

repas.

4l8 VOYACE EN ORIENT

La famille se compose de M. Damiani père, figure indécise entre le patriarche et le marchand italien, mais où le patriarche prédomine; de madame Damiani la mère, belle femme arabe, mère de douze enfants, mais conservant encore dans ses formes et dans son teint l'éclat et la fraîcheur de la beauté turque; de plusieurs jeunes filles, presque toutes d'une beauté remarquable, et de trois fils dont nous connaissons déjà l'aîné. Les deux autres furent pour nous de la même prévenance et de la même utilité. Les femmes ne montaient pas dans les appartements. Elles ne parurent qu'une fois en habits de cérémonie et couvertes de leurs plus riches bijoux, et se mirent à table à un seul repas avec nous. Le reste du temps, elles étaient occupées à nous préparer nos repas dans une petite cour intérieure, où nous les apercevions en sortant de la maison et en y rentrant. Les jeunes gens, élevés dans le respect que les coutumes orientales commandaient aux fils pour leur père, ne s'asseyaient jamais non plus avec nous pendant les repas. Ils se tenaient debout derrière leur père, et veillaient à ce que rien ne manquât aux convives.

A peine entrés dans la maison, nous reçûmes la visite d'un grand nombre d'habitants du pays, qui vinrent nous féliciter et nous offrir leurs services. On prit le café, on apporta les pipes, et la soirée se passa dans les conversa-

tions, intéressantes pour nous, que notre curiosité provoquait. Le gouverneur de Jafîa, que j'avais envoyé complimenter par mon interprète, ne larda pas à venir lui-même nous rendre visite. C'était un jeune et bel Arabe revêtu du plus riche costume, et dont les manières et le langage attestaient la noblesse du cœur et l'élégance exquise des habitudes. J'ai peu vu de plus belles têtes d'homme. Sa barbe noire et soignée descendait en ondes luisantes et s'étendait en éventail sur sa poitrine; sa main, dont les doigts étincelaient d'énormes diamants, jouait sans cesse dans les flots de cette barbe, et y passait et repassait constamment pour l'assouplir et la peigner. Son regard était fier, doux et ouvert, comme le regard de tous les Turcs en général. On sent que ces hommes n'ont rien à cacher; ils sont francs parce qu'ils sont forts : ils sont forts parce qu'ils ne s'appuient jamais sur eux-mêmes et sur une vaine habileté, mais toujours sur l'idée de Dieu qui dirige tout, sur la Providence qu'ils appellent fatalité. Placez un Turc entre dix Européens, vous le reconnaîtrez toujours à l'élévation du regard, à la gravité de la pensée imprimée sur ses traits par l'habitude, et à la noble simplicité de l'expression. Le gouverneur avait reçu de Méhémet-Ali et d'Ibrahim-Pacha • les lettres qui me recommandaient fortement :i lui. J'ai ces lettres. Je lui en fis lire une

autre d'Ibrahim, que je portais avec moi. En voici le sens :

a Je suis informé que notre ami (ici mon nom) est arrivé de France avec sa famille et plusieurs compagnons de voyage, pour parcourir les pays soumis à mes armes et connaître nos lois et nos mœurs. Mon intention est que toi, et tous mes gouverneurs de ville ou de province, les commandants de mes flottes, les généraux et officiers commandant mes armées, vous lui donniez toutes les marques d'amitié, vous lui rendiez tous les services que mon affection pour lui et pour sa nation me commande; vous lui fournirez, s'il le demande, les maisons, les chevaux, les vivres, dont il aura besoin, lui et sa suite. Vous lui procurerez les moyens de visiter toutes les parties de nos États qu'il désirera voir; vous lui donnerez des escortes aussi nombreuses que sa sûreté, dont vous répondez sur votre tête, l'exigera; et si même il éprouvait des difficultés à pénétrer dans certaines provinces de notre domination, par le fait des Arabes, vous ferez marcher vos troupes pour assurer ses excursions, etc. »

Le gouverneur porta cette lettre à son front après l'avoir lue et me la remit. 11 me demanda ce qu'il pouvait faire pour obéir convenablement aux injonctions de son maître, et s'informa des lieux où je désirais aller. Je nommai Jérusalem et la Judée. A ces mots, lui, ses officiers,

MM. Damiani, les Pères du couvent de Terre sainte, à Jaffa, qui étaient présents, se récrièrent et me dirent que la chose était innpossible ; que la peste venait d'éclater, avec l'intensité la plus alarmante, à Jérusalem, à Bethléem et sur toute la route; qu'elle était même à Ramia, première ville qu'on a à traverser pour aller à Jérusalem-, que le pacha venait de mettre en quarantaine tout ce qui revenait de la Palestine; qu'à supposer que je fusse assez téméraire pour y pénétrer et assez heureux pour échapper à la peste, je ne pourrais peut-être pas rentrer en Syrie de plusieurs mois; qu'enfin les couvents, où les étrangers reçoivent l'hospitalité dans la Terre sainte, étaient tous fermés; que nous ne serions reçus dans aucun, et qu'il fallait de toute nécessité remettre à une autre époque et à une saison plus favorable le voyage que je projetais dans l'intérieur de la Judée.

Ces nouvelles m'affligèrent vivement, mais n'ébranlèrent pas ma résolution. Je répondis au gouverneur que, bien que je fusse né dans une autre religion que la sienne, je n'en adorais pas moins que lui la souveraine volonté d'Allah; que son culte à lui s'appelait Fatalité, et le mien Providence; mais que ces deux mots difîérents n'exprimaient qu'une même pensée : « Dieu est grand ! Dieu est le maître ! Allah kerim! » que j'étais venu de si loin, à

travers tant de mers, taiU de montagnes et tant de plaines, pour visiter les sources d'où le christianisme avait coulé sur le monde, pour voir la ville sainte des chrétiens et comparer les lieux avec les histoires; que j'étais trop avancé pour reculer et remettre à l'incertitude des temps et des choses un projet presque accompli; que la vie d'un homme n'était qu'une goutte d'eau dans la mer, un grain de sable dans le désert, et ne valait pas la peine d'être comptée; que d'ailleurs ce qui était écrit était écrit, et que si Allah voulait me garder de la peste au milieu des pestiférés de Judée, cela lui était aussi aisé que de me garder de la vague au milieu de la tempête, ou des balles des Arabes sur les bords du Jourdain; qu'en conséquence je persistais à vouloir pénétrer dans l'intérieur et entrer même à Jérusalem, quel qu'en fût le péril pour moi; mais que ce que je pouvais décider de moi je ne pouvais et ne voulais le décider des autres, et que je laissais tous mes amis, tous mes serviteurs, tous les Arabes qui m'accompagnaient, maîtres de me suivre ou de rester à Jaffa, selon la pensée de leurs cœurs.

Le gouverneur alors se récria sur ma soumission à la volonté d'Allah, me dit qu'il ne souffrirait pas que je m'exposasse seul aux dangers de la route et de la peste, et qu'il allait faire choisir, dans les troupes en garnison

à Jaffa, quelques soldats courageux et disciyjlinés qu'il mettrait entièrement sous mon commandement, et qui garderaient ma caravane pendant la marche et mes tentes pendant la nuit, pour nous préserver du contact avec les pestiférés. Il dépêcha aussi à l'instant même un cavalier au gouverneur de Jérusalem, son ami, pour lui annoncer mon voyage et me recommander à lui, et il se retira. Nous délibérâmes alors, mes amis et moi; nos domestiques même furent appelés à ce conseil sur ce que chacun de nous voulait faire. Après quelques hésitations, tous résolurent à l'unanimité de tenter la fortune et de courir la chance de la peste, plutôt que de renoncer à voir Jérusalem. Le départ fut arrêté pour le surlendemain. Nous nous couchâmes sur les nattes et <ur les divans de la salle de M. Damiani, et nous nous réveillâmes au gazouillement des innombrables hirondelles qui voltigeaient sur nos têtes dans l'appartement.

La journée se passa à rendre les visites que nous avions reçues, au gouverneur et au supérieur du couvent de Terre sainte à Jaffa, vénérable religieux espagnol qui habite Jaffn depuis l'époque où les Français y vinrent, et qui nous certifia la vérité de l'empoisonnement des pestiférés.

Jaffa ou Yaffa, l'ancienne Joppé de l'Écriture, est un des plus anciens et des plus célè-

bres ports de l'univers. Pline en parle comme d'une cité antédiluvienne. C'est là, selon les traditions, qu'Andromède fut attachée au roc et exposée au monstre marin; c'est là que Noé construisit l'arche-, c'est là que les cèdres du mont Liban abordaient par ordre de Salomon, pour servir à la construction du temple. Jouas, le prophète, s'y embarqua huit cent soixantedeux ans avant le Christ. Saint-Pierre y ressuscita Tabitha. La ville fut fortifiée par saint Louis, dans le temps des croisades. En 1799, Bonaparte la prit d'assaut et y massacra les prisonniers turcs. Elle a un méchant port pour les barques seulement, et une rade très dangereyse, comme nous l'éprouvâmes nous-mêmes à notre second voyage par mer. On compte à Jaffa cinq à six mille habitants. Turcs, Arabes, Arméniens, Grecs, Catholiques et Maronites. Chacune de ces communions y a une église. Le couvent latin est magnifique. On l'embellissait encore à notre passage; mais nous n'éprouvâmes pas l'hpspitalitéde ces religieux. Leurs vastes appartements ne s'ouvrirent ni pour nous ni pour aucun des étrangers que nous rencontrâmes à Jaffa. Us restent déserts pendant que les pèlerins cherchent avec peine l'abri de quelque misérable kan turc ou l'hospitalité onéreuse de quelque pauvre toit de Juif ou d'Arménien habitant de Jaffa.

Aussitôt hors des murs de Jaffa, on entre

dans le grand désert d'Egypte. Décidé alors à aller au Caire par cette route, je fis partir un courrier pour El-Arich, afin d'y louer des dromadaires pour passer le désert. La route de Jaffa au Caire peut se faire ainsi en douze ou quinze jours, mais elle offre de grandes privations et de grandes difficultés. Les ordres du gouverneur de Jaffa et l'obligeance des principaux habitants de la ville en relation avec ceux de Gaza et d'EI-Arich les avaient beaucoup aplanies pour moi.

Le gouverneur nous envoya quelques cavaliers et huit fantassins, choisis parmi les hommes les plus braves et les plus policés du dépôt de troupes égyptiennes qui lui restaient. Ils campèrent cette nuit même à notre porte. Au lever de l'aurore, nous étions à cheval. Nous trouvâmes à la porte de la ville, du côté de Ramia, une foule de cavaliers appartenant à toutes les nations qui habitent Jaffa. Ils coururent le djérid autour de nous, et nous accompagnèrent jusqu'à une magnifique fontaine, ombragée de sycomores et de palmiers, qu'on rencontre à une heure de marche. Là, ils déchargèrent leurs pistolets en notre honneur, et reprirent le chemin de la ville. Il est impossible de décrire la nouveauté et la magnificence de végétation qui se déploie des deux côtés de cette route, en quittant Jaffa. A droite et à gauche, c'est une forêt variée de tous les

arbres fruitiers et de tous les arbustes à fleurs de l'Orient. Cette forêt, divisée en compartiments par des haies de myrtes, de jasmins et de grenadiers, est arrosée de filets d'eau échappés des belles fontaines turques dont j'ai parlé. Dans chacun de ces enclos on voit un pavillon ouvert ou une tente, sous lesquels la famille qui les possède vient passer quelques semaines au printemps ou en automne. Trois piquets et un morceau de toile forment une maison de campagne pour ces heureuses familles. Les femmes couchent sur des nattes et sur des coussins sous la tente; les hommes couchent en plein air sous la voûte des citronniers et des grenadiers. Les melons, les pastèques, les figuiers de trente-deux espèces qui ombragent ces lieux enchantés, fournissent les tables; à peine y ajoute-t-on, de temps en temps, un agneau élevé par les enfants, et dont on fait, comme du temps de la Bible, le sacrifice aux jours solennels. Jaffa est le lieu de tout l'Orient qu'un amant de la nature et de la solitude devrait choisir pour passer les hivers. Le climat est la transition la plus indécise entre les déserts dévorants de l'Egypte et les pluies des côtes de Syrie, en automne. Si j'étais maître de choisir mon séjour, j'habiterais le pied du Liban, Saïde, Bayruth ou Latakié pendant le printemps et l'automne; les hauteurs du Liban pendant les chaleurs de l'été, rafraî-

chies par les vents de mer, par le souffle qui ~ort de la vallée des Cèdres et par le voisinage (les neiges; et l'hiver, les jardins de Jaffa.

Jaffa a quelque chose, dans son ciel et dans >on sol, de plus grandiose, de plus solennel, de plus coloré, qu'aucun des sites que j'aie parcourus. L'œil ne s'y repose que sur une mer sans limites et bleue comme son ciel; sur les immenses grèves du désert d'Egypte, où l'horizon n'est interrompu de temps en temps que par le profil d'un chameau qui s'avance avec l'ondoiement d'une vague; et sur les cimes vertes et jaunes des innombrables bois d'orangers qui se pressent autour de la ville. Tous les costumes des habitants ou des voyageurs qui animent ces routes sont pittoresques etétranges. Ce sont des Bédouins de Jéricho ou de Tibériade, revêtus de l'immense plaid de laine blanche ; des Arméniens aux longues robes rayées de bleu et de blanc; des Juifs de toutes les parties du globe et sous tous les vêtements du monde, caractérisés seulement par leurs longues barbes et par la noblesse et la majesté de leurs traits : peuple roi, mal habitué à son esclavage, et dans les regards duquel on découvre le souvenir et la certitude de grandes destinées, derrière l'apparente humiliation du maintien et l'abaissement de la fortune présente; des soldats égyptiens vêtus de vestes rouges, et tout à fait semblables à nos cons-

cri ts français par la vivacité de l'œil et la rapidité de la marche. On sent que le génie et l'activité d'un grand homme ont passé en eux et les animent pour un but inconnu. Enfin ce sont des agas turcs passant fièrement sur le chemin, montés sur des chevaux du désert et suivis d'Arabes et d'esclaves noirs; de pauvres familles de pèlerins grecs assis au coin d'une rue, mangeant dans une écuelle de bois le riz ou l'orge bouillis, qu'ils ménagent pour arriver jusqu'à la ville sainte; et de pauvres femmes juives à demi vêtues et succombant sous l'énorme fardeau d'un sac de haillons, chassant devant elles des ânes dont les deux paniers sont pleins d'enfants de tout âge. Mais revenons à nous.

Nous marchions gaiement, essayant de temps en temps la vitesse de nos chevaux contre celle des chevaux arabes que montaient MM. Damiani et les fils du vice-consul de Sardaigne. Ces deux jeunes gens, fils d'un riche négociant arabe de Ramla, établi maintenant à Jaffa, avaientvoulu nousaccompagnerjusqu'à Ramla : ils avaient envoyé, le matin, leurs esclaves pour nous préparer la maison de leur père et le souper. Nous étions suivis encore d'un autre personnage qui s'était joint volontairement à notre caravane, et qui nous surprit par la bizarre magnificence de son costume européen : c'était un petit jeune homme de vingt

à vingt-cinq ans, d'une figure joviale et grotesque, mais fine et spirituelle. Il avait un immense turban de mousseline jaune, un habit vert de la forme de nos habits de cour, à collet droit et à larges basques, brodé de larges galons d'or sur toutes les coutures, des pantalons collants de velours blanc, et des bottes à revers ornées d'une paire d'éperons à chaînes d'argent. Un kundgiar lui servait de couteau de chasse, et une paire de pistolets incrustés de ciselures d'argent sortaient de sa ceinture et battaient contre sa poitrine.

Sorti d'Italie dans son enfance, il avait élé jeté en Egypte par je ne sais quelle vague de fortune, et se trouvait depuis quelques années à Jaffa ou à Ramla, exerçant son art dans les montagnes de Judée aux dépens des cheiks et des Bédouins, qui ne faisaient pas sa fortune. Sa conversation nous amusa beaucoup, et j'aurais désiré l'emmener avec moi à Jérusalem et dans les montagnes de la mer Morte, qu'il paraissait connaître parfaitement; mais ayant vécu en Orient depuis plusieurs années, il y avait contracté l'invincible terreur que les Francs y prennent de la peste, et aucune de mes offres ne parvint à le séduire, o En temps de peste, me dit-il, je ne suis plus médecin; je n'y connais qu'un remède: partir assez vite, aller assez loin, et demeurer assez longtemps pour que le mal ne puisse vous atteindre. » Il

avait l'air de nous regarder avec pitié, comme des victimes prédestinées à aller chercher la mort à Jérusalem; et d'un si grand nombre d'hommes que nous étions, il ne comptait en revoir que bien peu au retour. « Il y a quelquesjours, me dit-il, que je me trouvais à Acre ; un voyageur revenant de Bethléem frappa à la porte du couvent des Pères de Saint-François : ils ouvrirent; ils étaient sept. Le surlendemain, les portes du couvent étaient murées par l'ordre du gouverneur. Le pèlerin et les sept religieux étaient morts en vingt-quatre heures. »

Cependant nous commencions à apercevoir la tour et les minarets de Ramia, qui s'élevaient devant nous du milieu d'un bois d'oliviers dont les troncs sont aussi gros que ceux de nos plus vieux chênes.

Ramla, anciennement Rama Éphraïm, est l'ancienne Arimathie du Nouveau Testament; elle renferme environ deux mille familles. Philippe le Bon, duc de Bourgogne, vint y fonder un couvent latin qui subsiste encore : les Arméniens et les Grecs y possèdent aussi des couvents pour le secours des pèlerins de leurs nations qui vont en Terre sainte. Les anciennes églises ont été converties en mosquées ; dans une des mosquées se trouve le tombeau en marbre blanc du mameluk Ayoud-Bey, qui s'enfuit d'Egypte à l'arrivée des Français, et mourut à Ramla.

En entrant dans la ville, nous nous informons si la peste y exerçait déjà ses ravages : deux religieux, arrivés de Jérusalem, venaient d'y mourir dans la journée; le couvent était en quarantaine. Nos nouveaux amis de JafFa nous conduisirent à leur maison, située au milieu de la ville. Un Arabe, ancien chaudronnier, dit-on, mais aimable et excellent homme, habitait la moitié de cette maison et exerçait les fonctions d'agent consulaire pour je ne sais quelle nation d'Europe; cela lui donnait le droit d'avoir un drapeau européen sur le toit de sa maison : c'était la sauvegarde la plus certaine contre les avanies des Turcs et des Arabes. Un excellent souper nous attendait : nous eûmes le plaisir de trouver des chaises, des lits, des tables, tous les ustensiles de l'Europe, et nous emportâmes encore une provision de pains frais que nous dûmes à l'obligeance de nos hôtes.

Le lendemain matin, nous prîmes congé de tous nos amis de Jaffa et de Ramia, qui ne nous accompagnèrent pas plus loin, et nous partîmes, escortés seulement de nos cavaliers et de nos fantassins égyptiens. J'établis ainsi l'ordre de la marche : deux cavaliers en avant, à environ cinquante pas de la caravane, pour écarter les Arabes ou les pèlerins juifs que nous aurions pu rencontrer, et les tenir à distance de nos hommes et de nos chevaux; à droite et à gauche, sur nos flancs, les soldats

4}a VOYAGE EN ORIENT

à pied. Nous marchions un à un à la file, sans déranger l'ordre, les bagages au milieu. Une petite escouade de nos meilleurs cavaliers formait l'arrière-garde, avec ordre de ne laisser ni homme ni mulet en arrière. A l'aspect d'un corps d'Arabes suspect, la caravane devait faire halte et se mettre en bataille, pendant que les cavaliers, les interprètes et moi nous irions faire une reconnaissance. De cette manière, nous avions peu à craindre des Bédouins et de la peste, et je dois dire que cet ordre de marche fut observé par nos soldats égyptiens, par nos cavaliers turcs et par nos propres Arabes avec un scrupule d'obéissance et d'attention qui ferait honneur au corps le mieux discipliné de l'Europe. Nous le conservâmes pendant plus de vingt-cinq jours de route et dans les positions les plus embarrassantes; je n'eus jamais une réprimande à adresser à personne. C'est à ces mesures que nous dûmes notre salut.

Quelque temps après le coucher du soleil, nous arrivâmes au bout de la plaine de Ramia, auprès d'une fontaine creusée dans le roc, qui arrose un petit champ de courges. Nous étions au pied des montagnes de Judée; une petite vallée de cent pas de Jargeur s'ouvrait à notre droite; nous y descendîmes : c'est là que commence la domination des Arabes brigands de ces montagnes. Comme la nuit s'approchait,

nous jugeâmes prudent d'établir notre camp dans cette vallée : nous plantâmes nos tentes à environ deux cents pas de la fontaine. Nous posâmes une garde avancée sur un mamelon qui domine la route de Jérusalem; et, pendant qu'on nous préparait à souper, nous allâmes chasser des perdrix sur des collines en vue de nos tentes : nous en tuâmes quelques-unes, et nous fîmes partir du sein des rochers une multitude de petits aigles qui les habitent. Ils s'élevaient en tournoyant et en criant sur nos têtes, et revenaient sur nous après que nous avions tiré sur eux. Tous les animaux ont peur du feu et de l'explosion des armes; l'aigle seul paraît les dédaigner et jouer avec le péril, soit qu'il l'ignore, soit qu'il le brave. J'ai admiré, du haut d'une de ces collines, le coup d'œil pittoresque de notre camp, avec nos piquets de cavaliers arabes sur le mamelon, nos chevaux attachés çà et là autour de nos tentes, nos moukres assis à terre et occupés à nettoyer nos harnais et nos armes, et la flamme de notre feu, perçant à travers la toile d'une de nos tentes, et répandant sa légère fumée bleue en colonne que le vent inclinait. Combien j'aimerais cette vie nomade sous un pareil ciel, si l'on pouvait conduire avec soi tous ceux qu'on aime et qu'on regrette sur la terre! La terre entière appartient aux peuples pasteurs et errants comme les Arabes

de Mésopotamie. Il y a plus de poésie dans une de leurs journées que dans des années entières de nos vies de cités. En demandant trop de choses à la vie civilisée, l'homme se cloue lui-même à la terre; il ne peut s'en détacher sans perdre ces innombrables superfluités dont l'usage lui a fait des besoins. Nos maisons sont des prisons volontaires. Je voudrais que la vie fût un voyage sans fin, comme celui-ci, et, si je ne tenais à l'Europe par des affections, je la continuerais tant que mes forces et ma fortune le comporteraient.

Nous étions là sur les confins des tribus d'Éphraïm et de Benjamin. Le puits près duquel nos tentes étaient dressées s'appelle encore le Puits de Job.

Nous partons avant le jour; nous suivons pendant deux heures une vallée étroite, stérile et rocailleuse, célèbre par les déprédations des Arabes. C'est le lieu des environs le plus exposé à leurs courses : ils peuvent y arriver par une multitude de petites vallées sinueuses, cachées par le dos des collines inhabitées, se tenir en embuscade derrière les rochers et les arbustes, et fondre à l'improviste sur les caravanes. Le célèbre Abougosh, chef des tribus arabes de ces montagnes, tient la clef de ces défilés qui conduisent à Jérusalem : il les ouvre ou les ferme à son gré, et rançonne les voyageurs. Son quartier général est à quelques lieues de

nous, au village de Jérémie. Nous nous attendons à chaque instant à voir paraître ses cavaliers : nous ne rencontrons personne, excepté un jeune aga, parent du gouverneur de Jérusalem, monté sur une jument de toute beauté, et accompagné de sept ou huit cavaliers. Il nous salua poliment et se rangea avec sa suite pour nous laisser passer, sans toucher nos chevaux ni nos vêtements.

Environ à une heure de Jérémie, la vallée se rétrécit davantage, et des arbres couvrent le chemin de leurs rameaux. Il y a là une ancienne fontaine et les restes d'un kiosque ruiné; on gravit pendant une heure par un sentier escarpé et inégal, creusé dans le rocher, au milieu des bois, et l'on aperçoit tout à coup le village et l'église de Jérémie à ses pieds, sur le revers de la colline. L'église, maintenant mosquée, paraît avoir été construite avec magnificence dans le temps du royaume de Jérusalem, sous les Lusignan. Le village est composé de quarante à cinquante maisons assez vastes, suspendues sur le penchant des deux coteaux qui embrassent la vallée. Qiielques figuiers disséminés et quelques champs de vigne annoncent une espèce de culture: nous voyons des troupeaux répandus autour des maisons; quelques Arabes, revêtus de magnifiques cafetans, fument leurs pipes sur la terrasse de la maison principale, à cent pas du

chemin par lequel nous descendons. Qiu'nze à vingt chevaux, sellés et bridés, sont attachés dans la cour de la maison. Aussitôt que les Arabes nous aperçoivent, ils descendent de la terrasse, montent à cheval et s'avancent au petit pas vers nous. Nous nous rencontrons sur une grande place inculte, qui fait face au village, et qu'ombragent cinq ou six beaux figuiers.

C'était le fameux Abougosh et sa famille. Il s'avança seul avec son frère au-devant de moi : sa suite resta en arrière. Je fis à l'instant arrêter aussi la mienne, et je m'approchai avec mon interprète. Après les saints d'usage et les compliments interminables qui précèdent toute conversation avec les Arabes, Abougosh me demanda si je n'étais pas l'émir franc que son amie lady Stanhope, la reine de Palmyre, avait mis sous sa protection, et au nom de qui elle lui avait envoyé la superbe veste de drap d'or dont il était vêtu, et qu'il me montra avec orgueil et reconnaissance. J'ignorais ce don de lady Stanhope, fait si obligeamment en mon nom; mais je répondis que j'étais en effet l'étranger que cette femme illustre avait confié à la générosité de ses amis de Jérémie; que j'allais visiter toute la Palestine, où la domination d'Abougosh était reconnue, et que je le priais de donner les ordres nécessaires pour que lady Stanhope n'eût pas de reproches à

lui adresser. A ces mots, il descendit de cheval, ainsi que son frère; il appela quelques cavaliers de sa suite, et leur ordonna d'apporter des nattes, des tapis et des coussins, qu'il fit étendre sous l'ombre d'un grand figuier, dans le champ même où nous étions, et nous pria avec de si vives instances de descendre nous-mêmes de cheval et de nous asseoir sur ce divan rustique, qu'il nous fut impossible de nous y refuser.

Comme la peste régnait à Jérémie, Abougosh, qui savait que les Européens étaient en quarantaine, eut soin de ne pas toucher nos vêtements, et il établit son divan et celui de ses frères vis-à-vis de nous à une certaine distance : quant à nous, nous n'acceptâmes que les nattes de paille et de jonc, parce qu'elles sont censées ne pas communiquer la contagion. On apporta le café et les sorbets. Nous eûmes une assez longue conversation générale; puis Abougosh me pria d'éloigner ma suite, et éloigna lui-même la sienne, pour me communiquer quelques renseignements secrets que je ne puis consigner ici. Après avoir causé ainsi quelques minutes, nous fîmes rapprocher, lui ses frères, moi mes amis. « Connaît-on mon nom en Europe? me demanda-t-il. — Oui, lui dis-je : les uns disent que vous êtes un brigand, pillant et massacrant les caravanes, emmenant les Francs en esclavage, et l'ennemi

féroce des chrétiens; les autres assurent que vous êtes un prince vaillant et généreux, réprimant le brigandage des Arabes des montagnes, assurant les routes, protégeant les caravanes, l'ami de tous les Francs qui sont dignes de votre amitié. — Et vous, me dit-il en riant, que direz-vous de moi? — Je dirai ce que j'ai vu, lui répondis-je : que vous êtes aussi puissant et aussi hospitalier qu'un prince des Francs, qu'on vous a calomnié, et que vous méritez d'avoir pour amis tous les Européens qui, comme moi, ont éprouvé votre bienveillance et la protection de votre sabre. » Abougosh parut enchanté. Son frère et lui me firent encore un grand nombre de questions sur les usages des Européens, sur nos habits, sur nos armes, qu'ils admiraient beaucoup; et nous nous séparâmes. Au moment de nous quitter, il donna ordre à un de ses neveux et à quelques cavaliers de se mettre à la tête de notre caravane, et de ne pas me quitter pendant tout le temps que je resterais soit àJérusalem, soit dans les environs; je le remerciai, et nous partîmes.

Abougosh règne de fait sur environ quarante mille Arabes des montagnes de la Judée, depuis Ramla jusqu'à Jérusalem, depuis Hébron jusqu'aux montagnes de Jéricho. Cette domination, qui s'est perpétuée dans sa famille depuis quelques générations, n'a d'autre titre

que sa puissance même. En Arabie, on ne discute pas l'origne ou la légitimité du pouvoir; on le reconnaît, on lui est soumis pendant qu'il existe. Une famille est plus ancienne, plus nombreuse, plus riche, plus brave que les autres: le chef de cette famille devient naturellement plus influent sur la tribu-, la tribu elle-même, mieux gouvernée, plus habilement ou plus vaillamment conduite à la guerre, devient dominante sans contestation. Telle est l'origine de toutes ces suprématies de chefs et de tribus que l'on reconnaît partout en Asie. La puissance se forme et se conserve comme une chose naturelle ; tout découle de la famille, et, une fois le fait de cet ascendant reconnu et constaté dans les mœurs et les habitudes, nul ne le conteste; l'obéissance devient quelque chose de filial et de religieux. Il faut de grands événements et d'immenses infortunes pour renverser une famille; et cette noblesse, pour ainsi dire volontaire, se conserve pendant des siècles. On ne comprend bien le régime féodal qu'après avoir visité ces contrées; on voit comment s'étaient formées, dans le moyen âge, toutes ces familles, toutes ces puissances locales qui régnaient sur des châteaux, sur des villages, sur des provinces : c'est le premier degré de civilisation. A mesure que la société se perfectionne, ces petites puissances sont absorbées par de plus grandes; les municipalités naissent

pour protéger le droit des villes contre l'ascendant décroissant des maisons féodales. Les grandes royautés s'élèvent, qui détruisent à leur tour les privilèges municipaux sans utilité; puis viennent les autres phases sociales, dont les phénomènes sont innombrables et ne nous sont pas encore connus.

Nous voilà bien loin d'Abougosh et de son peuple de brigands organisés. Son neveu marchait devant nous sur la route de Jérusalem. A un mille environ de Jérémie, il quitta la route et se jeta sur la droite, dans les sentiers de rochers qui sillonnent une montagne couverte de myrtes et de térébinthes. Nous le suivîmes. Les nouvelles de Jérusalem que nous avait données Abougosh étaient telles, qu'il y avait pour nous impossibilité absolue d'y entrer. La peste y augmentait à chaque instant; soixante à quatre-vingts personnes y succombaient tous les jours; tous les hospices, tous les couvents étaient fermés. Nous avions pris la résolution d'aller d'abord dans le désert de Saint-Jean-Baptiste, à deux lieues environ de Jérusalem, dans les montagnes les plus escarpées de la Judée, demander là un asile de quelques jours au couvent des religieux latins qui y résident, et d'agir ensuite selon les circonstances. C'était la route de cette solitude que le neveu d'Abougosh nous faisait prendre.

Après avoir marché environ deux heures par

des sentiers affreux et sous un soleil dévorant, nous trouvâmes, au revers de la montagne, une petite source et l'ombre de quelques oliviers-, nous y fîmes halte. Le site était sublime ! Nous dominions la noire et profonde vallée du Térébinthe, où David, avec sa fronde, tua le géant philistin. La position des deux armées est tellement décrite dans la circonscription de la vallée et dans la pente et la disposition du terrain, qu'il est impossible à l'œil d'hésiter. Le torrent à sec, sur les bords duquel David ramassa la pierre, traçait sa ligne blanchâtre au milieu de l'étroite vallée, et marquait, comme dans le récit de la Bible, la séparation des deux camps. Je n'avais là ni Bible, ni voyage à la main, personne pour me donner la clef des lieux et le nom antique des vallées et des montagnes; mais mon imagination d'enfant s'était si vivement et avec tant de vérité représenté la forme des lieux, l'aspect physique des scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament, d'après les récits et les gravures des livres saints, que je reconnus tout de suite la vallée du Térébinthe et le champ de bataille de Saùl. Quiand nous fûmes au couvent, je n'eus qu'à me faire confirmer par les Pères l'exactitude de mes prévisions. Mes compagnons de voyage ne pouvaient le croire. La même chose m'était arrivée à Séphora, au milieu des collines de la Galilée. J'avais désigné du doigt et nommé par son

nom une colline surmontée d'un château ruiné, comme le lieu probable de la naissance de la Vierge. Le lendemain, la même chose encore m'arriva pour la demeure des Machabées, à Modin : en passant au pied d'une montagne aride surmontée de quelques débris d'aqueduc, je reconnus le tombeau des derniers grands citoyens du peuple juif, et je disais vrai sans le savoir. L'imagination de l'homme est plus vraie qu'on ne le pense; elle ne bâtit pas toujours avec des rêves, mais elle procède par des assimilations instinctives de choses et d'images qui lui donnent des résultats plus sûrs et plus évidents que la science et la logique. Excepté les vallées du Liban, les ruines de Balbek, les rives du Bosphore à Constantinople, et le premier aspect de Damas, du haut de l'Anti-Liban, je n'ai presque jamais rencontré un lieu et une chose dont la première vue ne fût pour moi comme un souvenir! Avons-nous vécu deux fois ou mille fois? notre mémoire n'est-elle qu'une glace ternie que le souffle de Dieu ravive? ou bien avons-nous dans notre imagination la puissance de pressentir et de voir avant que nous voyions réellement? Questions insolubles!

A deux heures après midi, nous descendons les pentes escarpées de la vallée du Térébinthe, nous passons à sec le lit du torrent, et nous montons, par des escaliers taillés dans le

l'oc, au village arabe de Saint-Jean-Baptiste, que nous apercevons devant nous.

Des Arabes à la physionomie féroce nous regardent du haut des terrasses de leurs maisoiis; les enfants et les femmes se pressent autour de nous dans les rues étroites du village; les religieux, épouvantés du tumulte qu'ils voient du haut de leur toit, du nombre de nos chevaux et de nos hommes, et de la peste que nous leur apportons, refusent d'ouvrir les portes de fer du monastère. Nous revenons sur nos pas pour aller camper sur une colline voisine du village; nous maudissons la dureté de cœur des moines; j'envoie mon drogman parlementer encore avec eux et leur adresser les reproches qu'ils méritent. Pendant ce temps, la population tout entière descend des toits; les cheiks nous enveloppent et mêlent leurs cris sauvages aux hennissements de nos chevaux épouvantés; une horrible confusion règne dans toute notre caravane; nous armons nos fusils. Le neveu d'Abougosh, monté sur le toit d'une maison voisine du couvent, s'adresse tour à tour aux religieux et au peuple. Enfin, nous obtenons par capitulation l'entrée du couvent; une petite porte de fer s'ouvre pour nous; nous passons en nous courbant, un à un; nous déchargeons nos chevaux, que nous faisons passer après nous. Le neveu d'Abougosh et ses cavaliers arabes restent dehors et cam-

pent à la porte. Les religieux, pâles et troublés, tremblent de nous toucher; nous les rassurons en leur donnant notre parole que nous n'avons communiqué avec personne depuis Jaffa, et que nous n'entrerons pas à Jérusalem tant que nous serons dans l'asile que nous leur empruntons. Sur cette assurance, les visages irrités reprennent de la sérénité; on nous introduit dans les vastes corridors du monastère; chacun de nous est conduit dans une petite cellule pourvue d'un lit et d'une table, et ornée de quelques gravures espagnoles de sujets pieux. On fait camper nos soldats, nos Arabes et nos chevaux dans un jardin inculte du couvent; l'orge et la paille sont jetées par-dessus les murailles; on tue pour nous, dans la rue, des moutons et un veau envoyés en présent par Abougosh; et, pendant que mon cuisinier arabe prépare, avec les frères servants, notre repas dans la cuisine du couvent, chacun de nous va prendre un moment de repos dans sa cellule rafraîchie par la brise des montagnes, ou contempler la vue étrange qui entoure le monastère.

Le couvent de Saint-Jean dans le désert est une succursale du couvent latin de Terre sainte, à Jérusalem. Ceux des religieux dont l'âge, les infirmités ou les goûts de retraite plus profonde font des cénobites plus volontaires, sont envoyés dans cette maison. La maison est grande

et belle, entourée de jardins taillés dans le rocher, de cours, de pressoirs pour faire l'excellent vin de Jérusalem. Il y avait une vingtaine de religieux quand nous y vînmes; la plupart étaient des vieillards espagnols ayant passé la plus grande partie de leur vie dans l'exercice des fonctions de curé, soit à Jérusalem, soit à Bethléem, soit dans les autres villes de la Palestine. Quelques-uns étaient des novices assez récemment arrivés de leurs couvent d'Espagne; les huit ou dix jours que nous avons passés avec eux nous ont laissé la meilleure impression de leur caractère, de leur charité et de la pureté de leur vie. Le Père supérieur surtout est le modèle le plus accompli des vertus du chrétien : simplicité, douceur, humilité, patience inaltérable, obligeance toujours gracieuse, zèle toujours opportun, soins infatigables des frères et des étrangers sans acception de rang ou de richesse, foi naturelle, agissante et contemplative à la fois, sérénité d'humeur, et de parole et de visage, qu'aucune contrariété ne pouvait jamais altérer. C'est un de ces rares exemples de ce que peut produire la perfection du principe religieux sur une âme d'homme ; l'homme n'existe plus que dans sa forme visible; l'àme est déjà transformée en quelque chose de surhumain, d'angélique, de déifié, qui fuit l'admiration, mais qui la commande. Nous fûmes tous également frappés,

maîtres et domestiques, chrétiens ou Arabes, de la sainteté communicative de cet excellent religieux : son âme semblait s'être répandue sur tous les Pères et les frères du couvent; car, à des degrés différents, nous admirâmes dans tous un peu des qualités du supérieur, et cette maison de charité et de paix nous a laissé un ineffaçable souvenir. L'état monacal, dans l'époque où nous sommes, a toujours profondément répugné à mon intelligence et à ma raison; mais l'aspect du couvent de Saint-Jean- Baptiste serait propre à détruire ces répugnances s'il n'était une exception, et si ce qui est contraire à la nature, à la famille, à la société, pouvait jamais être une institution justifiable. Les couvents de Terre sainte ne sont pas, au reste, dans ce cas; ils sont utiles au monde par l'asile qu'ils offrent aux pèlerins d'Occident, par l'exemple des vertus chrétiennes qu'ils peuvent donner aux peuples qui ignorent ces vertus, enfin par les rapports qu'ils entretiennent seuls entre certaines parties de l'Orient et les nations de l'Occident.

Les Pères nous réveillèrent vers le soir pour nous conduire au réfectoire, où leurs serviteurs et les nôtres avaient préparé notre repas. Ce repas, comme celui de tous les jours que nous passâmes dans ce couvent, consistait en omelettes, en morceaux de mouton enfilés dans une brochette de fer et rôtis au feu, et en

pilau de riz. On nous donna, pour la prennière fois, d'excellent vin blanc des vignes des environs : c'est le seul vin qui soit connu en Judée. Les Pères du désert de Saint-Jean-Baptiste sont les seuls qui sachent le faire; ils en fournissent à tous les couvents de Palestine : j'en achetai un petit baril que j'expédiai en Europe. Pendant le repas, tous les religieux se promenaient dans le réfectoire, causant tour à tour avec nous; le Père supérieur veillait à ce que rien ne nous manquât, nous servait souvent de ses propres mains, et allait nous chercher, dans les armoires du couvent, les liqueurs, le chocolat et toutes les petites friandises qui lui restaient du dernier vaisseau arrivé d'Espagne. Après le souper, nous montâmes avec eux sur les terrasses du monastère : c'est la promenade habituelle des religieux en temps de peste, et ils restent souvent reclus ainsi pendant plusieurs mois de l'année. « Au reste, nous disaient-ils, cette réclusion nous est moins pénible que vous ne pensez, car elle nous donne le droit de fermer nos portes de fer aux Arabes du pays, qui nous importunent sans cesse de leurs visites et de leurs demandes. Lorsque la quarantaine est levée, le couvent est toujours plein de ces hommes insatiables : nous aimons mieux la peste que la nécessité de les voir. » Je le compris après les avoir moi-même connus.

Le village de Saint-Jean du Désert est sur un

mamelon entouré de toutes parts de profondes et sombres vallées dont on n'aperçoit pas le fond. Les flancs de ces vallées, qui font face de tous les côtés aux fenêtres du couvent, sont taillés presque à pic dans le rocher gris qui leur sert de base. Ces rochers sont percés de profondes cavernes que la nature a creusées, et que les solitaires des premiers siècles ont approfondies pour y mener la vie des aigles ou des colombes. Çà et là, sur des pentes un peu moins roides, ou voit quelques plantations de vignes qui s'élèvent sur les troncs des petits figuiers et retombent en rampant sur le roc. Voilà l'aspect de toutes ces solitudes. Une teinte grise, tachetée d'un vert jaune, couvre tout le paysage; du toit du couvent, on plonge de toutes parts sur des abîmes sans fond; quelques pauvres maisons d'Arabes mahométans et chrétiens sont groupées sur les rochers, à l'ombre du monastère. Ces Arabes sont les plus féroces et les plus perfides de tous les hommes. Ils reconnaissent l'autorité d'Abougosh. Le nom d'Abougosh fait pâlir les moines. Ils ne pouvaient comprendre par quelle puissance de séduction ou d'autorité ce chef nous avait accueillis ainsi, et donné son propre neveu pour guide; ils soupçonnaient en ceci quelque grande intelligence diplomatique, et ne cessaient de me demander ma protection auprès du tyran de leurs tyrans.

Nous rentrâmes lorsque la nuit fut venue, et passâmes la soirée dans le corridor du couvent, dans de douces conversations avec l'excellent supérieur et les bons Pères espagnols. Ils étaient étrangers à tout; aucunes nouvelles d'Europe ne franchissent ces inaccessibles montagnes. 11 leur était impossible de comprendre quelque chose à la nouvelle révolution française. « Enfin, disaient-ils pour conclusion à tous nos récits, pourvu que le roi de France soit catholique et que la France continue à protéger les couvents de Terre sainte, tout va bien. » Ils nous firent voir leur église, charmante petite nef, bâtie à l'endroit où naquit le précurseur du Christ, et ornée d'un orgue, ainsi que de plusieurs tableaux médiocres de l'école espagnole.

Le lendemain, nous ne pûmes résister au désir de jeter au moins de loin un regard sur Jérusalem.

Nous fîmes nos conditions avec les Pères ; il fut convenu que nous laisserions au monastère une partie de nos gens, de nos [chevaux et de nos bagages ; que nous ne prendrions avec nous que les cavaliers d'Abougosh, les soldats égyptiens et les domestiques arabes indispensables aux soins de nos chevaux de selle; que nous n'entrerions pas dans la ville; que nous nous bornerions à en faire le tour, en évitant le contact avec les habitants; que dans le cas où, par

accident ou autrement, ce contact aurait eu lieu, nous ne demanderions plus à rentrer au couvent, mais que nous retirerions nos effets et notre monde, et camperions dans les environs de Jérusalem. Ces conditions acceptées, et sans autre gage que notre parole et notre véracité, nous partîmes.

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