CHAPITRE VII
Passage de la frontière pejsaiie. — Courses de Djerid. — Makiou. — Aventure désagréable. — Rencontre d'un Meïmandar. — Arrivée à Khoï.
Ce fut le 11 janvier 1840, à trois heures de Taprès-midi , que nous mimes le pied sur le territoire de la Perse. A la limite des deux pays, une troupe de cavaliers nous attendait ; elle avait pour chefs le ûls et le neveu du commandant de la frontière, qui les avait envoyés au-devant de l'ambassadeur. Ces deux personnages portaient une espèce d'uniforme européen. L'un, qui était à peine âgé de quatorze ans, avait une petite redingote verte avec des boutons en argent, un collet et des parements en velours amarante. 11 avait chargé ses épaules d'une paire d'épaulettes d'or, dont la grosseur démesurée était disproportionnée avec sa taille. A sa ceinture pendait un grand sabre soutenu par des agrafes en émail; ses petites jambes, enfermées dans de larges pantalons, se perdaient dans d'énormes bottes à cœur et à glands.
I.c second avait le même costume, sauf que sa capote était en drap écarlate. Celui-ci avait le grade de colonel , ([uoiqu'il ne fût pas beaucoup plus âgé que l'autre.
Autour d'eux étaient groupés une centaine de cavaliers. Quand nous n'en fûmes plus qu'à quelques pas, les deux
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jeunes gens se détachèrent de leur troupe , s'avancèrent vers l'ambassadeur et le complimentèrent de Tair le plus aimable, avec une aisance et une politesse qui nous charmèrent. Puis, nous invitant à les suivre, ils nous montrèrent un village qui n'était pas éloigné et où nous devions passer la nuit.
Pendant que les compliments s'échangeaient entre FElchi et les deux jeunes Persans, les cavaliers qui accompagnaient ceux-ci étaient restés immobiles et dans une attitude respectueuse. Ils nous avaient considérés avec des yeux où la curiosité la plus avide se mêlait à l'étonnement de voir des hommes d'un autre pays et habillés différemment qu'eux.
Au moment où les salamaleks (15) cessèrent, il se fit un grand mouvement dans cette masse d'hommes jusque-là compacte et immobile. Ils vinrent se ranger derrière nous, en nous débordant de chaque côté , de manière à former un grand arc de cercle ; ce fut sous cette escorte que nous avançâmes sur les terres du Chah. Il faut dire que nous avions plutôt l'air d'être emmenés prisonniers par une troupe de brigands que d'être accompagnés par des gens qui voulaient rendre hommage à des étrangers de distinction. Leurs costumes étaient des plus bizarres et des plus pittoresques que nous eussions encore vus. Ainsi qu'il arrive à la limite de pays divers, ils portaient des vêtements particuliers à chacun d'eux ; les Kurdes surtout se faisaient remarquer par la sauvage originalité de leur accoutrement. Ils avaient des vestes de couleur tranchante, bleu clair, rouge ou jaune vif, pardessus des gilets rayés serrés autour des reins par un châle ou par une large ceinture de cuir brodé. Sur leur hanche droite pendait un petit bouclier en peau de rhinocéros, bombé, dont le fond brun était orné de dessins en or, que le
temps et les coups reçus avaient fort endommagés ; du côté gauche, ils avaient un sabre d'une courbure très arquée, sans garde, et dont la lame était enfermée dans un fourreau en peau de chagrin noir. Quelques-uns portaient dans leur ceinture, par derrière, un pistolet retenu au cou par un cordon en sautoir; à côté figuraient deux ou trois petits sacs en cuir qui renfermaient de la poudre et des balles. Leurs larges pantalons blancs flottaient sur le coude-pied, ou étaient serrés par de larges rubans au-dessus de la cheville. Les bottes des uns, comme les souliers des autres, se terminaient par une pointe allongée et relevée à la manière chinoise. Leur tête était couverte d'un haut bonnet pointu , en feutre fauve, ou d'une longue calotte autrefois rouge, que retenait sur le front un turban dont la couleur variait autant que la forme et l'ampleur. Une lance démesurée se balançait appuyée sur leur épaule; elle était faite d'un long bambou, terminée par un fer extrêmement effilé, autour duquel voltigeaient deux houpettes noires en plumes d'autruche.
Quelques Persans en costume plus grave se mêlaient à eux ; ils se distinguaient par leurs longues robes sur lesquelles se drapaient d'amples manteaux à larges manches plissées jusqu'au coude, ou tombant sur le côté. Leur longue barbe semblait faire suite au bonnet pointu national en peau d'agneau noir qui couvrait leurs oreilles et devait être un excellent préservatif contre le froid. Us portaient presque toiis de longs fusils dont quelques-uns étaient à mèche ; ils les tenaient suspendus, par la bretelle, à leur épaule ou devant eux en travers de leur selle.
Peu à peu cette masse, d'abord calme, s'ébranla , et quelques cavaliers se détachant, commencèrent à courir de droite
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et de gauche, les uns en brandissant leur flexible bambou, les autres en maniant leur fusil avec beaucoup d'adresse ; puis ils se couraient sus, s'évitant, se rejoignant, exécutant avec la hardiesse d'excellents cavaliers, et une grande agilité, un simulacre de combat. On voyait un Kurde s'élancer à la poursuite d'un Persan, en le menaçant de sa lance qu'il agitait à la hauteur de son épaule ; le Persan , couché sur sa monture, cherchait à éviter le coup, puis, se retournant sur ses étriers , en abandonnant les rênes à son cheval lancé, il lâchait un coup de fusil à son adversaire. — C'est ainsi que Quinte-Curte raconte que les Parthes combattaient, tirant toujours leurs flèches de loin, en fuyant. — Les cavaliers se croisaient en tous sens, se rapprochaient, se dispersaient pour se réunir et s'éparpiller de nouveau avec une étonnante promptitude.
On ne nous laissa pas ignorer que c'était une marque de grande distinction qu'ils nous donnaient ainsi. C'était pour nous rendre hommage qu'ils cherchaient à faire ressortir leur adresse, leur habileté et la souplesse de leurs chevaux, dont nous avions remarqué toute la docilité. Cependant, à voir certain sentiment de vanité et de contentement de soimême qui s'épanouissait sur la physionomie de quelques-uns de ces hommes , il était permis de croire que, si VElchi était pour quelque chose dans leurs exercices militaires, ils n'étaient pas fâchés de trouver une occasion de faire briller la supériorité qu'ils s'attribuaient dans ces sortes de passesd'armes.
Nous étions passés subitement des habitudes graves et indolentes des Turcs aux jeux animés et aux fanfaronnades des Persans. Nous ne pouvions pas ne point nous aperce-
voir que nous avions changé de pays : la variété des scènes,
le renouvellement incessant des épisodes, ce spectacle auquel nous portions tout l'intérA qu'excite la nouveauté, nous faisaient paraître le chemin plus court, et nous arrivâmes, sans nous douter que nous étions déjà loin de la frontière turque, au premier village persan nommé Bazergân. Nous y trouvâmes une garde d'honneur de Tvffekdjis, ou fusiliers de l'infanterie régulière. Nous ne remarquâmes pas, entre les cabanes de cette localité et celleB que nous venions de lais-* ser derrière nous en Turquie, la même différence qu'entre les costumes de leurs habitants. C'étaient encore de ces tanières plutôt faites pour des animaux que pour des hommes. Nous y passâmes une assez mauvaise nuit, à la suite de laquelle nous partîmes pour Makiou^ résidence du gouverneur de f cette partie de la frontière. Ce personnage vint au-devant de l'ambassadeur, à la téte de plusieurs cavaliers, semblables d'air et de tournure à ceux qui nous avaient servi d'escorte la veille.
Nous étions très-impatients de voir une ville persane, lorsque, à une heure de l'après-midi, nous atteignîmes Makiou. Celle-ci est trop petite pour que notre curiosité en fût satisfaite. Si elle a des dimensions fort restreintes, elle est du moins fort bizarre d'aspect; elle est bâtie sur le versant rapide d'une montagne, qui l'embrasse comme un large hémicycle. Dans la partie haute de la ville, le rocher est taillé à pic, et s'avance en saillie de cinquante à soixante pieds, en surplombant la ville de la façon la plus effrayante pour elle. Il semble, en effet, que cette saillie doive un jour s'écrouler, en enterrant la population sous la masse de ses éboulemenUî. Au reste , il arrive fort souvent , nous a-t-on
dit, que les pluies ou la fonte des neiges entraînent des fragments de rocs qui écrasent plusieurs maisons, sans que les habitants s'en effraient autrement. Ils se consolent en disant : Allah Kerim! ce qui équivaut à Dieu Va voulv! expression de résignation, après laquelle, ils rebâtissent au même endroit, sans s'inquiéter de I*avenir. Pour le moment, ce qui me paraissait le plus imminent, c'était la chute de quelquesuns des énormes glaçons, qui, suspendus comme des stalactites à la voûte de ce rocher, semblaient autant d'épées de Damoclès. Au centre de la ville sont trois éminences, sur lesquelles sont placées des tours, ou vigies, qui lui donnent un aspect belliqueux , mais qui n'empêchent nullement les Kurdes de pousser leurs excursions jusqu'au pied des murs.
Dans la partie basse, sont les caravansérails, les bazars éi. quelques fontaines. Les maisons, qui ont toutes d'énormes roches pour soubassement, s'élèvent en amphithéâtre, les unes au-<lessus des autres, jusque sous la voûte menaçante, qui sert d'abri au sérail du gouverneur. De grands vergers clos de murs sont en dehors, sous la protection des créneaux de la muraille.
Nous escaladâmes la ville par un sentier tortueux et fort roide , qui nous mena successivement au niveau de loud les toits en terrasse. Le verglas rendait ce chemin très-dangereux, et ce fut avec bien de la peine que nous atteignîmes le sérail où nos logements avaient été préparés. Nous voyions s'échapper des cheminées une fumée qui nous promettait de meilleurs feux que ceux que nous avions eus jusqu'alors. Notre hôte nous y fit servir des pâtisseries, des sucreries, des cherbets ou limonades, et le thé que suivaient des pipes à eau. C'était la première fois que nous
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voyions les tcliibouks turcs ainsi remplacés. Ces pipes se composent d'un réservoir en cristal, ou en métal, ou simplement en coco, dans lequel on met de Teau à peu près aux deux tiers de sa capacité ; un tuyau y plonge , qui porte à
son extrémité supérieure une cheminée garnie, selon Taisance
du fumeur, d*or, d'argent ciselé et émaillé, ou de simple cuivre. C'est là que se place le tabac, ou Tornbeki, légèrement mouillé, puis le feu dessus. A cette cheminée, ou fourneau, pendent d'ordinaire de petites chaînettes enguirlandes, qui lui donnent une tournure tout à fait élégante. Par une seconde ouverture pratiquée dans le réser\^oir d'eau, on introduit un second tube en bois , dont l'extrémité reste audessus du niveau du liquide. C'est par ce tuyau qu'on aspire la fumée qui descend de la cheminée dans l'eau , la traverse , vient dans la partie vide du réservoir et est attirée vers la bouche. C'est au moyen de cet appareil, qui se nomme Kalioûn, que les Persans fument un tabac dont la feuille contient une huile essentielle très-âcre , mais très-aromatique. Par son trajet dans l'eau, la fumée s'adoucit et arrive fraîche à la bouche. Quelques-uns de nous essayèrent de ces pipes préparées avec un soin extrême , et prirent plaisir à en savourer le tabac. Les Persans ne fument pas conmie l'on fait généralement en Europe ; ils ne se contentent pas d'attirer la fumée dans la bouche ; ils y vont de meilleur cœur, et aspirent , de toute la force de leurs poumons , cette fumée, qui s'introduit en très-grande quantité dans leur poitrine. Us l'y gardent quelques secondes, après quoi ils l'expectorent en formant de gros nuages épais, au travers desquels on a peine à les distinguer. Cette manière de fumer parait leur procurer de très-agréables jouissances , mais elle cause une ivresse
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qui dégénère en un malaise grave pour un fumeur novice. Au lieu du tube en bois court, que l'on met dans la bouche, et qui est généralement usité en Perse , on se sert quelquefois d'un long tuyau en peau, flexible, que l'on allonge ou replie sur lui-même à volonté. Celui ci s'appelle Marpilch. C'est de ce dernier que font usage les Turcs qui fument la pipe à eau, à laquelle ils donnent le nom de NahrghUeh. Les Persans ne s'en servent qu'à cheval , parce qu'alors il leur est commode de faire tenir le Kalioûn par un serviteur chevauchant h deux ou trois pas , et de n'avoir à prendre que l'extrémité du Marpilch. Ce serviteur, qui s'appelle Kalioûndji, a un équipage des plus pittoresques; il a, au pommeau de sa selle, en guise de fontes à pistolets, d'un côté, un petit carton ou étui dans lequel est enfermé le Kalioûn; de l'autre le Marpilch enroulé sur lui-même, avec lequel est attaché le sac à Tombeki. Sur le côté de sa selle, et pendu à une chaîna qui y est accrochée , se balance un fourneau en fer, dans lequel se conserve le feu pour le voyage. Du côté opposé pend une bouteille en cuir, où se trouve contenue l'eau qui doit se changer souvent, afin de ne pas communiquer à la fumée râcreté dont elle a pour rôle de la dégager. Pour compléter cet attirail , le Kalioûndji doit avoir dans sa ceinture une paire de pincettes pour prendre le charbon nécessaire à la combustion du tabac. Ce serviteur, qui est le plus indispensable dans la suite d'un Persan en voyage , me parut un des acteurs les plus curieux de ces scènes de mœurs que j'étudiais pour la première fois. Rien, n'était si comique que de le voir préparer avec peine son Kalioûn^ chercher à modérer le pas de son cheval exdté par les autres, pour prendre du tabac, de l'eau ou du feu; puis
regagner son maître, le Kalioûn à la main , le tenir en équilibre en faisant trotter doucement sa monture, çntre les jambes de laquelle se balançait, comme un encensoir, le malencontreux réchaud , qui heurtait souvent le pauvre animal.
On conçoit qu'il faut que le besoin de fumer soit bien impérieux chez les Persans pour qu'ils traînent en voyage un semblable attirail. L'usage du Kalioûn est y en effet, général parmi eux et presque sans exception; mais il n'est point très-ancien , il ne remonte pas au delà du xvi* siècle. Ce fut sous le règne de Châh-Abbas qu'il s'introduisit en Perse. L'inexpérience ayant produit des effets analogues à ceux de l'ivresse et même de l'empoisonnement, ce prince rendit des ordonnances très-sévères pour défendre de fumer. Il alla même, dit -on , jusqu'à menacer de mort ceux de ses sujets gui enfreindraient son veto. Mais l'attrait de la nouveauté et la volupté que les Persans trouvaient à aspirer la fumée du Tomheki furent plus puissants que le grand roi.
On raconte que, las de rendre des édits inutiles, Châh- Abbas eut recours au ridicule , et usa de supercherie pour faire comprendre à ses courtisans tout ce qu'avait d'insensé leur engouement pour la plante narcotique qui leur faisait encourir les risques de sa disgrâce. Il leur fit apporter, dit-on, un jour qu'ils étaient en grand nombre réunis au palais, des pipes préparées avec du crottin de cheval. Tous fumaient imperturbablement et aspiraient avec délices la fumée de ce singulier tabac. Châh-Abbas , indigné , s'écria : « Maudite « soit la drogue qu'on ne peut distinguer de la fiente des ania maux !... » Mais cette épreuve ne fut pas plus efficace que les tentatives faites précédennnent par ce roi, et l'usage du
Katioùn resta irrévocablemnt adopté par le peuple persan.
Au moment où, dans la cour du sérail, nous avions mis pied à terre, nous avions aperçu plusieurs têtes féminines suspendues aux fenêtres du Harern , ce qui nous étonna beaucoup , car nous croyions qu'on tenait les femmes plus recluses que ne paraissaient Tétre celles-ci. A la vivacité et à l'empressement avec lesquels elles se disputaient la place derrière les gros barreaux de fer qui défendaient leurs lucarnes, nous comprimes que leur curiosité était vivement excitée par la vue des Européens.
Nous ne tardâmes pas à avoir la preuve de Texigence de cette curiosité féminiae et de ce qu'elle pouvait inspirer même en pays musulman. A peine étions-nous descendus de cheval que les habitantes du harem tirent demander le docteur de l'ambassade. Elles usaient, en cela, un peu effrontément de la tolérance qui ouvre les portes les plus secrèt€g de VAndéroum aux Hekim^ dans les cas graves. Cependant le gouverneur à qui appartenait celui-ci, nous parut être de bonne composition, car il ne s'opposa pas le moins du monde aux indiscrets désirs de ses femmes, et notre médecin fut introduit auprès d'elles. — Je jugeai, d'après une (juestion que me fit un de nos hôtes , placé à côté de moi , que les hommes n'étaient pas moins curieux, il me demanda si VElchi n'amenait pas de femmes françaises pour le Chah. Il aurait, dans ce cas, revendiqué sans doute pour lui et pour le gouverneur, comme compensation, Pavantage de les voir. Mais nous ne pouvions les satisfaire sur ce point.
Après quelques instants de repos, je redescendis les pentes glissantes qui conduisaient au bas de la ville, dans l'espoir d'y trouver quelque objet digne d'intérêt. Ce que j'y rencon-
Irai ne fut guère de mon goAt, quoique j'y trouvasse une nouvelle note à prendre sur l'esprit de nationalité des Persans. Mon habit européen m'attira, en effet, bientôt une aventure fort désagréable, qui me donna la mesure de la sympathie que les Russes provoquent sur cette frontière des Etats du Chah. J'étais monté sur le parapet de la muraille, afin de mieux voir et dessiner la ville. Je ne tardai pas à y être en but aux injures les plus grossières, au travers desquelles m'arrivait le seul mot que je comprisse : MoscoVj Russe. Je faisais la sourde oreille et n'en continuais pas moins mon travail, car l'injure ne me semblait pas personnelle. Mais aux mots succédèrent les gestes, et des pierres vinrent tomber autour de moi. Cette fois, la manifestation était plus ad hominein. Cependant, je ne m'en émus en aucune façon , résolu que j'étais à finir d'abord ce que je voulais faire , et à compter ensuite avec les drôles qui donnaient un si lâche démenti à l'hospitalité proverbiale de leur pays.
Lorsque j'eus terminé mon dessin, je descendis du mur où un créneau m'avait servi de siège , et où j'avais été le point de mire des projectiles. Je marchai droit à un groupe d'hommes assez nombreux duquel je présumais qu'avaient dû partir les coups. — Je leur demandai quel était le motif qui avait pu faire agir envers moi comme on venait de le faire ; et m'adressant à ceux qui me paraissaient les plus raisonnables , je les engageai à me désigner les coupables. Bien entendu que je cherchai à leur faire comprendre qu'il ne fallait pas confondre tous les Frenguis; que s'ils avaient de justes raisons de se plaindre de leurs voisins les Russes, ils ne devaient pas envelopper tous les Européens dans leurs malédictions et leurs rancunes. Je leur représentai que j'étais
Français, que tous mes compagnons Tétaient comme moi, et que personne de nous n'était Russe ou Moscov. — Ces gens parurent me comprendre, quelques-uns même tirent mine de vouloir excuser ceux qui m'avaient insulté et lapidé; mais aucun ne voulut me dire qui avait été coupable de cette lâche agression. — Je les quittai en les menaçant du beglier-bey. En rentrant au sérail , je racontai mon aventure, qui fit froncer le sourcil à l'ambassadeur. H y vit avec raison un outrage à son caractère, à nos personnes, sinon à notre nation, et il se plaignit vivement au gouverneur. Celui-ci envoya de suite quelques-uns de ses gens avec des Serbas à la recherche des gens qui avaient manqué au respect qu'ils devaient à ses hôtes. Il en faisait une affaire personnelle; de plus il craignait que l'ambassadeur ne se plaignit au Chahzadèh dont il relevait. Il y mit donc tout le zèle possible. Au bout d'une heure, on amena deux ou trois individus désignés par la populace elle-même, et on leur administra la bastonnade , pour lenr apprendre à témoigner plus d'égards aux Frenguis qui passeraient à Makiou. C'était en même temps une leçon de géographie qui ne devait pas être perdue, car certainement les bâtonnés n'oublieraient pas que s'il y avait des MoscovSj il y avait, à un autre botit de l'Europe, des Français. Pour que cet enseignement fût plus profitable , et pour mieux montrer son zèle , le gouverneur voulait leur couper le nez. Mais l'ambassadeur demanda grâce pour cette partie du visage des coupables qui ne méritaient, en vérité, pas d'être stygmatisés aussi cruellement. Les coups de bâton guérissent et s'effacent; ils n'ont d'ailleurs rien d'infamant dans un pays où tout le monde , grand ou petit, peut en recevoir pour la moindre peccadille.
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Le 13, nous partîmes de Makioii, accompagnés du HIs du gouverneur. Nous traversâmes un pays couvert de rochers énormes arrachés aux. montagnes environnantes. Nous suivions une vallée tourmentée par des volcans, où nous rencontrions fréquemment des terrains creux ressemblant à des cratères , tout couverts et entourés de laves et de scories. Toute cette contrée portait les traces évidentes des ravages qu'y avaient faits, à des époques éloignées, les feux souterrains. Mais si les volcans sont éteints, le sol n'en est pas moins souvent encore secoué par des tremblements de terre qui y occasionnent de fréquents malheurs. Dans le fond de ces vallées calcinées, les eaux de l'Araxe suivent leur cours solitaire et triste vers la mer Caspienne.
Nous couchâmes ce jour-là à Sophiân^ habité par des Kurdes soumis et tributaires du Chah. Ce village avait une meilleure apparence que tous ceux que nous avions encore vus, et nous commencions à espérer que la Perse vaudrait mieux que la Turquie. Une grande quantité de jardins plantés de très-beaux arbres , entouraient les maisons que nous y trouvâmes meilleures et moins sales que celles de l'Arménie ; tout y décelait l'aisance et une vie industrieuse dont la culture des terres semblait ôtre la partie importante. Nous y fîmes connaissance avec un nouveau mode de chauffage qui nous parut aussi original qu'économique. Dans la principale pièce de chaque maison est un trou profond de quatre pieds environ, et large de trois. 11 est de forme circulaire , et fait a peu près comme une grande jarre. 11 n'a qu'un orilice étroit, d'un pied seulement de diamètre. Tout l'intérieur en est mastiqué ou revêtu de pierres noires. Le matin, c'est le four; on le chaufTe au moyen de mottes faites
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avec du fumier, ou avec de petits fagots très-uiinces, et Ton y cuit le pain de la famille. Après la cuisson, il devient calorifère ; on couvre son orifice d'un châssis en bois sur lequel on étend d'amples couvertures, de manière à y concentrer la chaleur. En entrant dans ces maisons, on voit le père , la mère et tous les enfants accroupis , les jambes sous les couvertures ainsi que les mains, et dans l'inaction la plus complète, se laissant vivre dans la torpeur et l'oisiveté. Ces sortes de trous s'appellent tendours.
Le lendemain nous fîmes la rencontre d'un personnage que le gouverneur de Khoïy envoyait au-devant de l'ambassadeur. Il nous apprit que nous ne tarderions pas à voir le Meimândar^ chargé par le Chahzadeh qui commande dans l'Azerbaïdjân , de nous accompagner jusqu'à Tabriz sa résidence. Nous vîmes, en effet, peu après, une troupe nombreuse de cavaliers en tête de laquelle marchait un grand vieillard à longue barbe : c'était le Memândar annoncé. Ce personnage dont le titre indique les fonctions , est chargé du soin de rendre à un hôte de distinction les devoirs de l'hospitalité. Il reçoit à cet effet, du Chah, ou de tout autre chef dans les possessions duquel l'hospitalité doit s'exercer, la mission d'escorter l'étranger qui en est l'objet, de veiller sur lui, de lui faire rendre les honneurs dus à son rang, et de l'approvisionner de tout ce dont lui et les siens peuvent avoir besoin.
L'ambassadeur de France et sa suite étaient considérés comme les hôtes du Chah, du jour où nous avions mis le pied sur le territoire persan. Ce prince avait donné des ordres pour que, dès cet instant , nous fussions chaque jour logés et pourvus de tout ce qui était nécessaire pour notre table,
pour nos gens, ou même pour nos chevaux. C'était à celte prévenance royale, à cette hospitalité d'étiquette, que Tambassadeur devait d'avoir rencontré à la frontière les envoyés du gouverneur de Makiou, qui allaient être relevés par le nouveau Mehndndary remplacé bientôt lui-même par un personnage plus élevé, officier de la maison du roi, et envoyé de Téhéran au-devant de TEIchi.
Pour lui donner les moyens de subvenir aux frais de cette hospilalité, on revêt ordinairement celui qui en reçoit la mission , de pleins pouvoirs à l'aide desquels il prélève sur les populations du pays traversé toutes les denrée^^ nécessaires. Ce tribut, consacré par un usage immémorial, s'appelle sursàt^ et fait partie des impôts que le peuple paie. Mais on conçoit tout ce qu'il y a d'irréguiier, de capricieux dans une contribution frappée ainsi selon le passage plu*s ou moins fréquent des hôtes du roi, selon leur importance ou leur exigence plus ou moins grande. Puis c'est une porte ouverte aux vexations, aux exactions des Mewiàndars^ qui profitent de la faveur qui leur est faite pour remplir leurs poches. Ils extorquent, au nom du personnage hébergé royalement, de l'argent ou toute autre chose des malheureux qui, non-seulement font les frais de l'hospitalité, mais qui encore sont forcés de satisfaire la rapacité de celui qui semble l'exercer. Cette charge temporaire de Meïmàndar est considérée conmie une bonne fortune, et un moyen d'enfler sa bourse; aussi est-elle briguée à l'envi , et même souvent achetée fort cher. On conçoit alors que celui qui l'a payée veuille récupérer d'abord ses déboursés, et grossir ensuite le plus possible les bénéfices qu'il a espérés. Aussi les villes, mais surtout les villages, voient-ils avec elfroi .s'appro-
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cher (le leurs murs des étrangers accompagués d'un iWeïrnândar.
Nous n'étions pas témoins des lamentations ou des rébellions que devaient nécessairement exciter chaque jour, aux. lieux où nous nous arrêtions, ces exactions ; on avait soin de nous dérober ce revers de la médaille dont on ne nous laissait voir que le côté brillant. Le Meîmândar envoyait devant des cavaliers au Menzil ; ils se présentaient au A'e/- Kodah; ils réglaient ensemble la contribution et la répartissaient entre les habitants, qui la payaient de gré ou de force. A l'un on prenait son pain, à l'autre ses poules, au voisin des œufs, plus loin c'était le beurre ou l'orge, tout enûn , sans compter ce que nous ne voyions pas. Les récalcitrants étaient bàtonnés sans miséricorde et sans égard pour leur misère, qui était trop souvent cependant une excuse à leur révolte. Quand nous arrivions, il était rare que nous n'entendissions pas des gémissements non apaisés, ou des pleurs encore mêlés d'imprécations. Presque toujours, sur notre passage, les visages des habitants exprimaient le mécontentement, quelquefois la colère, mais jamais nous n'y vîmes la moindre apparence de plaisir à nous recevoir.
L'ambassadeur eût voulu ne pas être l'effroi des pays que nous devions traverser, il eût préféré payer la dépense de toute sa suite ; mais c'était chose impossible, il fallait se soumettre à l'usage , et c'eût été à la fois outrager le Chah et manquer à sa propre dignité ; les mœurs persanes le voulaient ainsi. Et telle est la contradiction qui s'établit dans l'esprit humain, entre la raison, l'intérêt même et l'usage, quand une fois il a adopté des préjugés, que, si l'ambassadeur eût refusé de se soumettre à la coutume qui était une cause de
ruine pour le peuple persan , ce même peuple eiU cessé d'avoir aucune considération pour TElchi Frengui. Il y avait, au reste, un moyen de tout concilier, et il fut adopté. Chaque matin, avant de monter à cheval , l'ambassadeur faisait distribuer aux raïas qui avaient été mis à contribution des pichkèchs en argent, afin de les indemniner. Il ne pouvait convenir à un représentant du roi de France à la cour de Perse, que ce fût un peuple misérable qui fit les frais d'une hospitalité que le Chah n'exerçait qu'en apparence. Mais nous ne pouvions, en arrivant dans un village, prévenir les habitants du salaire qui leur était réservé; d'ailleurs ils n'y auraient pas cru. Il nous était donc impossible de leur éviter les regrets, les plaintes, trop souvent accompagnés de coups de bâton. Le remède employé était donc un simple palliatif, sans avoir aucune puissance préservatrice.
Le personnage par lequel nous avions été rejoints s'appelait Nazer-Ali-Khân. 11 était venu à Paris, au commencement du siècle, aveC son oncle, que le roi Fet-Ali-Chèh avait envoyé en ambassade auprès de l'empereur Napoléon. Il avait assisté au couronnement, il n'était donc pas jeune. C'était un grand vieillard, maigre, osseux, au teint brun, à l'œil encore vif; il portait sa barbe très-longue, et d'un noir brillant qui contrastait avec les rides de son visage ; elle était teinte, selon la mode usitée par tous les Persans. H prononça d'une voix un peu rauque le compliment habituel, et prit des notes d'autant plus basses que sa parole devenait plus emphatique. Il s'excusa avec une extrême politesse d'être en retard , et donna pour raison de fausses indications qu'il avait reçues sur la route que suivait l'ambassadeur. Au demeurant, il avait l'air d'un bon vivant, aimable et civilisé. Nous eûmes,
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tant qu'il demeura avec nous, l'occasion de reconnaître qu'il avait profité de son séjour en France.
Ce nouveau Meimândar nous fit faire halte au village de Karaziadehj et le lendemain nous arrivâmes à Khoï. Un peu en avant de cette ville, les principaux habitants et un fort détachement de troupes nous attendaient. Parmi les nombreux cavaliers qui venaient à nous, celui qui paraissait le plus en relief, soit par la déférence que les autres lui témoignaient, soit par la richesse de son habit de cachemire, était le lopdji'bachij ou chef de l'artillerie de la province d'Azerbaidjân. Il était entouré de quelques officier? portant un costume semi-européen. Us avaient de larges pantalons enfermés dans des espèces de bottes à la hussarde , et des vestes rondes galonnées en or, à plusieurs rangs de boutons, croisées par un large baudrier auquel pendait une giberne. Leur barbe noire et leur haut bonnet fourré rendaient à leur physionomie la nationalité que cet accoutrement bâtard lui faisait perdre; ils avaient d'ailleurs l'air assez martial.
Cet istakball (16) était composé de plus de quatre cents cavaliers. Ils s'avancèrent gravement jusqu'à quelques pas de l'ambassadeur qu'ils attendirent. Alors le topdji-bachi fit le compliment d'usage, et nous invita à entrer à Khoï. Toute cette foule bigarrée de costumes de toutes sortes se groupa autour de nous, et, pour nous faire honneur, quelques cavaliers commencèrent à courir sur nos Hancs et en avant ; ce fut le signal pour tous ceux qui étaient jaloux de montrer leur adresse et la souplesse de leurs chevaux. Les mêmes courses que nous avions vues à la frontière se répétèrent devant Khoi\ mais sur une plus grande échelle , avec une recherche et une affectation de grâce qui prouvaient que nous
n'avions phis devant les ycu\ des Kurdes sauvages pour acteurs dans ces scènes militaires, mais des citadins policés, élégants, qui ne le cédaient, au reste, ni en force, ni en agilité à ceux qui nous avaient , les premiers , fait connaître ces sortes de jeux chevaleresques.