DE MARSEILLE A MALTE
Le peu de jours qui s'étaient écoulés entre ma décision et mon départ avaient été tellement remplis par les préparatifs de voyage, que je n'avais pas eu le temps de la réflexion. Je partais sans m' être tracé d'avance aucune espèce d'itinéraire, sans avoir eu même le loisir de me réjouir de ce que j'allais voir et de regretter ceux à qui je disais adieu! — J'avais laissé la neige en Suisse et rencontré la pluie à Lyon; je trouvai cà Marseille le soleil et le mistral. Mistral à part, on y était déjà en plein printemps, et je ne puis dire quelle impression délicieuse
LA TRAVERSÉE
je ressentis , en apercevant, à Château-Colomb, le pin d'Italie, le cyprès, le laurier et l'aloès, sentinelles avancées de la végétation du midi. J'avais déjà parcouru quelques-uns des pays du nord; mais jamais encore mes pas ne s'étaient tournés du côté du soleil et de la lumière. Aussi, pareil à un enfant que l'on conduit pour la première fois à un spectacle de la foire , et qui, déjà saisi d'admiration devant le rideau, piétine d'impatience de voir ce qui est derrière , mon cœur battait de joie en songeant que tout ce que je voyais ici des pays méridionaux n'était que la bagatelle de la porte.
Je suppose dans mes lecteurs des amis , et si je ne le supposais pas, je ne me sentirais pas l'entrain nécessaire pour écrire ce voyage. Aussi ne me ferai-je aucun scrupule de transcrire de temps à autre, sans y rien changer, des fragments de mes lettres et des pages de mon journal ; ce n'est point paresse de retravailler mes matériaux, mais on aura peut-être quelque plaisir, comme j'en ai moi-même, à y retrouver dans leur simplicité les impressions du moment, Yoici ce que j'écrivais de Marseille :
« Jeudi . 4 mars.
» Je viens de retenir ma place à bord d'un navire qui porte le doux nom de Céphise. et je partirai dimanche matin. Le sort en est donc jeté, — ou plutôt Dieu le veut! comme disaient les croisés , en partant comme moi pour Jérusalem.... J'ai été en route hier toute la journée, par un temps sombre et pluvieux, qui m'a empêché de jouir
LA TRAVERSÉE
de la beauté du pays. Je suis arrivé fort tard à Marseille. Aujourd'hui le ciel a été beau, et j'ai senti déjà la bienfaisante chaleur de ce soleil du midi. Ce port de Marseille avec ses forêts de mâts enchevêtrés de cordages, ces quais couverts de Grecs, de Turcs, d'Arméniens, et où l'on entend résonner toutes les mélodieuses langues du midi, — tout cela a été pour moi quelque chose de charmant, un agréable prélude au monde nouveau qui va bientôt se dérouler devant mes yeux. J'ai eu de l'émotion, en voyant sur le port des enseignes de magasin en grec... Je ne sais pas encore si j'aborderai à Beyrout ou à Jaffa; je n'ai pris ma place que jusqu'à Alexandrie. Pour le moment, je suis encore beaucoup plus tourné vers ce qui est derrière moi que vers ce qui est devant moi, car l'imagination suit le cœur, et j'ai beaucoup plus
devant les yeux G qu'Alexandrie et les Pyramides.
» Voilà une lettre qui restera bien longtemps avant que j'y reçoive une réponse, qui me trouvera, s'il plaît à Dieu, sur la montagne de Sion. Vous rappelez-vous les beaux Psaumes des pèlerins que je vous ai traduits jadis ? Ils m'ont toujours été chers, et à présent ils me reviennent en mémoire comme étant faits pour moi. Relisez le premier, qui est pour ceux qui partent, et le second qui est pour l'arrivée à Jérusalem. Il est dit dans le premier (le Ps. CXXI) : « Il ne permettra pas que ton pied soit ébranlé ; il ne dormira point, Celui qui te garde. De jour, le soleil ne frappera point sur toi, etc. »
Je continue en donnant mon journal :
LA TRAVERSÉE
Lundi, 8 mars, neuf heures du matin.
Abord du Céphise, en rade devant la Madeleine (Sardaigne).
La mer est grosse et a si violemment battu notre navire qu'une machine a été cassée; nous avons été forcés de nous retirer dans cette anse, où nous jouissons à la fois du bonheur de nous reposer après la pénible journée d'hier, et de la vue d'un pays pittoresque éclairé par le plus beau soleil. Le vent est très-fort, mais il n'est plus si froid ; nous sentons que nous avons changé de cieux. C'est maintenant seulement que je puis écrire.
Nous sommes partis de Marseille hier matin. Le mistral, qui est dans toute sa violence , nous procure un roulis extraordinaire. On sert le déjeûner, trois personnes seulement prennent place à table; les autres sont couchées dans leurs cabines, déjà souffrant du mal de mer ou de la peur de l'avoir. Je tiens bon, malgré l'agitation du navire : je me cramponne au banc des deux mains ; assiettes, verres et bouteilles dansaient sur la table en dépit du filet destiné à les maintenir en place *. Enfin un coup de roulis, plus fort que tous les autres, lance tout sur le parquet; c'était plaisir de voir les oranges et les olives rouler de tous côtés et bondir d'un bout à l'autre du salon. Les chaises se cassent, le capitaine
1 Ce filet , instrument de mauvais augure , est connu de tous ceux qui ont fait une traversée ; c'est un cadre tendu de ficelles entre lesquelles on place les objets qui courraient risque d'être renversés par la violence du roulis. On rappelle violon, à cause de sa forme, et l'on ne s'en sert, disent les marins, que lorsque le navire entre en danse.
LA TRAVERSÉE
est renversé tout de son long. J'abandonne alors la partie et juge prudent d'aller trouver ma couchette. Je m'y endors, et au bout d'une demi-heure, réveillé très-dispos, je monte sur le pont. Nous apercevons encore dans le lointain les cotes de France , les îles d'Hyères. Je tire avec bonheur de mon portefeuille une lettre qui m'a été remise au départ , et mon cœur se dilate , puis se serre un peu au souvenir des cœurs amis dont je m'éloigne d'heure en heure si rapidement
Je suis donc sur cette Méditerranée, patrie de mon imagination, théâtre commun de toute l'histoire de l'antiquité, — cette mer que les Hébreux appelaient La grande, qu'ils ne contemplaient qu'avec un certain effroi du haut de leurs heureuses montagnes, et qui représentait pour eux l'agitation stérile des nations sans Dieu, — cette mer aimée des Grecs, illustrée par les exploits de leurs héros, par les voyages et les malheurs d'Ulysse. Ce vent du nord-ouest qui nous pousse avec tant de violence, est celui qui jeta Enée sur les côtes de Carthage et qui brisa ses vaisseaux. Je pourrais craindre aussi les fureurs d'Eole, mais je sais que, comme Enée, je suis sous la garde d'un Dieu plus puissant, d'un Dieu qui peut, quand il lui plaît, prononcer le Quos ego... Je m'abandonne donc sans crainte à cette mer houleuse, et je me laisse bercer dans les bras d'Amphitrite en me confiant au Dieu d'Israël.
A cinq heures du soir le malaise me gagne, je ne puis plus rester sur le pont, où il fait trop froid. La nuit vient bientôt nous surprendre. On sait qu'à mesure qu'on s'éloigne du pôle, le crépuscule est moins long, et ici
LA TRAVERSÉE
déjà l'on commence à s'en apercevoir. La nuit se jette sur l'Océan. Ruit Oceano nox... Qu'une première nuit sur mer paraît longue ! Avoir devant soi douze heures d'obscurité , emprisonné dans une étroite couchette et n'entendre que le mugissement des vagues à son oreille et les funèbres craquements du navire qui semble à chaque instant près de se briser. Je venais de me rappeler une expression de Virgile ; je commençai alors à comprendre aussi qu'Horace eût pu dire sans hyperbole :
llli robur et œs triplex Circa pectus eraî, etc.
J'étais heureux cependant d'avoir, seul de tous les passagers, échappé au mal de mer, et, pour le dire en passant, une précaution que l'on m'avait recommandée au départ, n'avait, je crois, pas peu contribué k m'en préserver. Elle consiste à se tenir toujours la taille serrée par une courroie.
Je m'endormis d'ailleurs assez promptement, et quand je me réveillai, le jour n'était pas loin. Quand il commença à poindre, il me sembla que j'apercevais une montagne; je pouvais à peine en croire mes yeux, car j'avais supposé que notre route se faisait en ligne droite du nord au sud et je ne m'attendais pas à revoir la terre de sitôt. Je courus sur le pont...; même après une seule journée de mer, c'est un bonheur de revoir la terre. C'était la terre en effet.
Nous sommes dans le détroit de Bonifacio. A notre gauche, un îlot de rochers nus, puis, au fond, dans le lointain, les montagnes neigées de la Corse. Devant nous, la petite ville de la Madeleine brille au soleil, blanche et
LA TRAVERSÉE
coquette. A droite, les hautes montagnes de la Sardaigne. Toutes les côtes ne sont que des rochers nus, déchirés et bosselés, couverts par places d'arbustes noirs.
Même date, en mer.
Pendant toute la journée la mer est bonne et notre navigation estime partie déplaisir. Les passagers, effrayés hier par la tempête, commencent à apparaître sur le pont; ils se hasardent l'un après l'autre, lient conversation et observent curieusement l'hôtellerie flottante dans laquelle ils se trouvent rassemblés. Le Céphùe, capitaine Guérin , est un vapeur à hélice de la force de deux cent cinquante chevaux ; il est affecté à la ligne de Syrie. C'est un beau bâtiment , construit avec un certain luxe et encore neuf, car il n'en est qu'à son quatrième voyage. Le capitaine est un homme d'expérience, instruit et affable; son second, un beau jeune homme de vingt-neuf ans, qui a déjà passé dix-sept ans sur mer et fait deux fois le tour du monde. Un médecin et un commissaire , porteur des dépêches du gouvernement, sont également attachés à notre bord.
Parmi les passagers , je nomme d'abord un de mes compatriotes, M. B..., homme aimable et bienveillant, physionomie tout anglaise; longtemps établi à Londres, il se rend à Beyrout pour y prendre la direction d'un vaste établissement commercial. Je n'ai fait qu'entrevoir Mme B. . . , elle est souffrante et ne quitte guères sa cabine. Leur famille se compose de deux jeunes filles de dix à douze ans et de deux gracieux petits garçons conduits
LA TRAVERSÉE
par une institutrice allemande. Puis viennent les pèlerins de la rue Furstenberg. De ce nombre sont quelques ecclésiastiques , — un gentilhomme de la Gironde , — un avocat de la Haute-Garonne parlant bien et beaucoup, — deux Marseillais de dix-neuf ans , types très-accentués ettrès-accentuants, tout épanouis du bonheur de faire un voyage de long cours; — des Parisiens, des Normands et des Picards, munis de fusils et de chambres obscures, et bien décidés , une fois en Orient , à tuer ou à photographier tout ce qui se trouvera sur leur passage ; — des Espagnols, des Irlandais; — enfin mon compagnon de cabine, homme doux et pieux, ex-fabricant de rubans à Saint-Etienne.
Parmi les autres passagers se trouvent un Languedocien, magnétiseur, — un cordonnier de Jérusalem, arabe de nation, latin de religion, — un juif russe et sa famille, etc.
Aujourd'hui, nous nous couchons de moins bonne heure. Nous jouissons sur le pont de la beauté de la nuit étoilée. J'admire pour la première fois la phosphorescence de la mer ; le sillage est d'un blanc lumineux ; alentour éclatent de temps à autre de petites étoiles de feu...
Vers neuf heures, il y a de nouveau un peu de mer et nous recommençons à rouler.
Mardi, 9 mars.
Ce matin, je me lève de bonne heure, je cours sur le
LA TRAVERSÉE
pont, impatient de voir quels nouveaux rivages vont se découvrir à nos yeux. Cette fois-ci, c'est la Sicile !
Tum procul e fluctu Trinacria cernitur....
Elle est encore dans le lointain, mais nous avons devant nous et tout près, comme avant-garde de ce beau pays, deux des îles Egades. On nous fait voir au sommet de rochers à pic, des châteaux-forts qui servent de prisons d'état. Mais je ne puis m'arrêter aux pensées tristes que ce mot réveille; je me crois à une autre époque : Virgile et Théocrite, Ulysse et Polyphème, tout cela est présent et vivant devant moi. Sicelides Musœ /... Nous approchons de la Sicile et nous la côtoyons d'assez près ; une plaine borde le rivage ; derrière, s'élève un premier gradin de montagnes , puis de hauts sommets qui se perdent dans les nuages. Cette côte est celle des Cyclopes. Yoici Trapani où est enterré Anchise, les écueils du Lilybée, Sélinonte et ses palmiers. Là bas, à droite, est Carthage. Nous n'apercevons pas la côte, mais d'ici sans doute Enée pouvait voir monter vers le ciel la fumée du bûcher de Didon.
Cependant, grand mouvement sur le pont : Quelques hommes d'équipage sont encore occupés à le nettoyer, tandis que d'autres, étendus sur le plancher, à l'avant, prennent déjà leur déjeûner; le soleil de Sicile les inspire, et, à défaut des chants d'Homère qu'ils ignorent peut-être, bien que les modernes Phocéens se soient cru le droit de lui élever une statue, — l'un d'eux entonne l' à ndalouse :
J'ai fait bien des chansons pour elle.
Je me suis battu bien souvenl.
LÀ TRAVERSÉE
Au milieu de tout cela, le Juif aux cheveux frisés, en robe grise et en casquette russe, assis sur un paquet de cordages à côté de sa femme et de ses deux petits enfants, psalmodie pieusement sa prière du matin, sans se laisser distraire par les regards étonnés et les éclats de rire de quelques matelots à qui il sert de spectacle et qui font cercle autour de lui. Cet homme, dédaigné de tous et objet de dérision , est le passager qui m'intéresse le plus. Dès qu'il a fini sa prière, je m'approche de lui et lui adresse la parole en allemand. Sa figure rébarbative prend alors une expression de joie, ses traits s'animent, il se lève avec empressement. C'est la première parole qu'on lui ait adressée depuis son départ de Marseille. Il va s'établir à Jérusalem et y mourir. Sa petite fille est pâle et refuse de manger, parce qu'elle souffre de la soif; ils ont pris avec eux le pain qu'il leur faut pour se nourrir pendant la traversée, mais ils manquent d'eau et n'ont pu encore en obtenir des gens de l'équipage, qui ne se soucient pas de deviner leurs signes. Je cours m'en faire donner un verre que je leur apporte. Quelle grâce de Dieu de pouvoir donner un verre d'eau en son nom à un des membres de son peuple, méprisé et abandonné des Gentils, comme Lui l'a été d'Israël! Je m'assieds à côté du Juif; il est rabbin et de race sacerdotale ainsi que l'indique son nom : Saiïl Benjamin Haccohen. Il me demande dans son patois, fortement mêlé de mots hébreux, quelle est la mer sur laquelle nous naviguons, et lorsqu'il apprend que c'est le Yam haggadol de l'Ecriture, il s'empresse de prononcer la bénédiction solennelle que tout Israélite doit dire en l'apercevant :
LA TRAVERSÉE
« Bénis sois-tu, Seigneur notre Dieu, roi du monde, toi qui as créé la grande mer! »
Je lui dis quelques mots en hébreu et lui montre ma bible hébraïque. Il est heureux de trouver quelqu'un qui le comprenne : il me demande si j'ai lu ce livre tout entier et si je crois à ce qui y est écrit. Je lui demande à mon tour s'il attend le Messie, et il me répond affirmativement avec un beau sourire de joie et d'espérance.
Deux heures après midi.
La mer est toujours meilleure ; le soleil d'Afrique commenée a être si ardent, qu'il nous oblige à chercher l'ombre : je passe de beaux moments à l'arrière du bâtiment où mon rabbin vient s'asseoir auprès de moi; je cause longuement aussi avec le jeune Arabe de Jérusalem. Il me donne des renseignements utiles sur les voyages en Palestine On s'arrange d'ordinaire, me dit-il, avec un drogman, auquel on paye trente à trente-cinq francs par jour: le drogman se charge pour ce prix-là de vous nourrir et de vous loger soit sous la tente, soit dans les couvents et les hôtels : il vous fournit de chevaux, de moukres, et même d'un cuisinier et d'un valet de chambre ; les escortes seules, là où elles sont nécessaires, sont à la charge des voyageurs. Mon Arabe se nomme Hhannah (Jean); on le trouve tous les jours à la Casa nuova des Franciscains.
Le soir, une lumière lointaine, le phare du Gozzo (File de Calypso), nous annonce que Malte n'est pas loin. Nous entrons à minuit dans le port de la Quarantaine.
LA TRAVERSÉE
DE MALTE à ALEXANDRIE
Avec quel empressement nous descendons à terre dès que le jour commence à poindre ! Il n'est que six heures du matin, mais les rayons du soleil sont ardents. Rochers, côtes, villages, tout est nu, éblouissant et comme blanchi au soleil. Pas d'autre végétation que d'énormes cactus et quelques rares palmiers.
Malte, c'est déjà l'Orient, du moins quant à la nature; car par l'architecture de ses palais, par les mœurs de ses habitants, elle rappelle plutôt la Sicile sa voisine. Elle porte aussi la livrée de l'Angleterre sa maîtresse : la propreté de ses rues, le bon entretien de ses routes, en un mot sa tenue irréprochable atteste que le pays est depuis longtemps sous l'influence des nations les plus civilisées; je dis le pays et non le peuple, car des Carthaginois aux Romains, et des Sarrasins aux Anglais, aucun des dominateurs de Malte ne paraît avoir songé beaucoup aux Maltais. Sous Néron, après un siècle de domination romaine, ils étaient encore comptés au nombre
LA TRAVERSÉE
des barbares. C'est ainsi que les appelle saint Luc1, qui se loue du reste de leur philanthropie peu commune (c'est l'expression dont il se sert) et de leur bienveillante hospitalité. Les voyageurs modernes se piquent en général de moins de reconnaissance ; ils ont fait aux Maltais une réputation détestable. A les entendre, le trait distinctif de leur caractère serait encore la foi punique2.
J'éprouvais une certaine tristesse à voir cette population ilote, qui n'a jamais été un peuple et qui n'a d'autre histoire que celle de ses changements de servitude. Néanmoins, j'ai pu m'en convaincre plus tard, les Maltais, comme tout autre membre de la famille humaine, ont leur rôle et un rôle assez important. Placés entre l'Occident et l'Orient , ils leur servent d'intermédiaire ; parlant avec facilité les trois idiomes les plus usuels dans le Levant: l'arabe, dont leur langue maternelle est un dialecte , l'italien, qui est la langue officielle de leur pays, et l'anglais, qui est celle de leurs maîtres , ils se trouvent chez eux partout, et d'autant plus aisément qu'ils n'ont nulle part de patrie ; il n'est pas de pays de l'Orient où on ne les rencontre en qualité de drogmans, de courriers, de courtiers, et, grâce à eux, j'ai trouvé
1 Actes XXVIII, 2.
2 Les Carthaginois , en effet , ont été les premiers maîtres de l'île ; les villes grecques de Sicile , les Romains ensuite , leur ont succédé. Les Sarrasins enlevèrent Malte à l'empire d'Orient et en furent chassés au XIme siècle par les Normands. Depuis ce moment , l'île resta sous la domination des rois de Sicile. En 1530, Charles-Quint la donna aux chevaliers de Saint-Jean, qui venaient de perdre Rhodes. Bonaparte se l'appropria en 1798; aujourd'hui, comme on sait, elle appartient à l'Angleterre.
LA TRAVERSÉE
parfois, non sans étonnement, dans quelque hôtellerie syrienne, la cuisine européenne et le confort de l'Angleterre.
La Valette1 est une ville de palais, dans le style brillant de la Renaissance. Il est peu de maisons, il n'en est même aucune, dans les rues principales, dont la façade ne puisse être un objet d'étude pour l'architecte et le sculpteur. Les rues sont droites, mais comme elles sont pour la plupart très-rapides, elles ont quelque chose d'étrange et de pittoresque, malgré leur régularité ; les trottoirs sur les côtés sont souvent en escalier, et dans les rues les plus étroites, où ne passent pas les chevaux, l'escalier règne sur toute la largeur de la rue.
J'entre d'abord dans l'église de Saint-Augustin. Un prédicateur, assis et immobile, prononce un sermon; il me faut un certain temps pour me convaincre que la langue qu'il parle n'est pas de l'allemand suisse, tant le maltais ressemble à ce dialecte par les sons et l'intonation. Le maltais est un patois arabe mêlé de punique et enrichi de beaucoup de mots italiens. L'italien est la langue que l'on parle aux étrangers, et même, comme je l'ai dit, la langue officielle, celle des tribunaux, par exemple.
1 La capitale de l'île se nomme la cité Valette ou la Valette tout court, du nom de Jean de Valette, grand maître de l'Ordre, qui la fit bâtir en 1566. On la construisit avec une étonnante rapidité ; huit mille ouvriers y travaillèrent continuellement ; le pape Pie V avait donné licence d'y travailler sans interruption et sans tenir compte des jours de fête. Pour avoir été élevée avec tant de hâte, la Valette n'en est pas moins la ville la mieux bâtie qu'il y ait au monde.
LA TRAVERSÉE
j'avais une lettre de C... pour son amie miss G... Je me rends pour la porter dans un admirable palais de la Strada teatro. On m'introduit dans d'immenses salons dignes du Louvre ou de Versailles et meublés d'une manière conforme aux exigences du bon ton britannique. Qu'on se figure tout ce qu'il faut de bimbelots et de bric-à-brac pour garnir, orner et encombrer, selon le mauvais goût européen actuel, ces vastes appartements orientaux !
La première chose qui me frappe en débarquant à la Valette, c'est le costnme des femmes, vêtues toutes uniformément d'une jupe noire et la tête couverte d'une mantille également noire, qui descend jusqu'au-dessous de la taille et dans les plis cle laquelle elles s'enveloppent soigneusement, ne laissant à découvert que le visage. Les voitures sont encore une des curiosités du pays. Les unes sont de petites loges fermées, posées sur des charrettes à deux roues et soutenues par le cheval. D'autres, encore plus simples, consistent tout uniment en deux roues énormes, un essieu et une limonière ; les deux limons sont reliés à leur extrémité, du côté de l'essieu, par quelques petits bâtons sur lesquels on pose un coussin. Le voyageur s'assied là-dessus, les jambes pendant par derrière, le cocher prend place à côté de lui, les jambes pendant en avant. On va grand train, mais on sent toutes les allures du cheval, au moins autant que si l'on était en selle. Je n'ai vu à Malte que de beaux et bons chevaux, aux formes sveltes et élégantes, — même ceux qu'on emploie aux travaux les plus vils et les plus pénibles.
LA TRAVERSÉE
Après déjeuner, je pris une voiture de ce dernier genre pour aller jusqu'à Città-Vecchia , l'ancienne capitale de l'île, à sept milles de la Valette. La nature me surprend beaucoup. Le sol est un rocher très-blanc, couvert par place d'un petit gazon. Les maisons de paysans sont faites de blocs de pierre de taille superposés, sans mortier ni ciment; elles ont la forme de dés à jouer et n'ont d'ordinaire qu'une porte et une fenêtre d'un pied carré. La ville est sur la hauteur. Vue magnifique sur l'île et sur la mer.
On me fait visiter la grotte dite de saint Paul, puis les catacombes. La ville entière de Città-Vecchia a l'air d'en faire partie, surtout dans la cité même, après qu'on est sorti du faubourg et entré dans l'enceinte des murs. Ce sont des rues étroites dont le rocher forme le sol ; elles se composent de palais abandonnés; on peut, dit-on, en louer un au prix de 1 50 à 200 francs par an. Le style en est noble et sévère, plus semblable à celui des palais de Rhodes, que j'ai visités plus tard, qu'au style fleuri des palais de la Valette. Les rues sont désertes. A la porte seulement, je rencontre un essaim de mendiants. Des femmes , tout encapuchonnées de noir et portant leurs enfants dans leurs bras, m'assaillent d'un flux de paroles en langue maltaise au milieu desquelles je distingue ces deux mots européens : Cartà! (carità,) — someting ! (something .)
Le couvent des Augustins, que mon guide veut me faire voir à cause d'un jardin (una verdura), ne s'ouvre pas; je visite en revanche celui des Dominicains, qui est grand et beau, mais n'offre rien de remarquable; ce
LA TRAVERSÉE
qu'on y montre avec le plus de complaisance, c'est encore una ver dura, c'est-à-dire une cour intérieure plantée d'orangers. Ces verdure sont la chose au monde que les Maltais admirent et apprécient le plus ; cela se conçoit, car alentour tout est aride et nu. Je comprends pourquoi les peuples de l'Orient se sont toujours représenté un jardin, imparadis , comme la plus haute image de la béatitude terrestre ou céleste.
On dit pourtant qu'il y a de fort belles cultures dans d'autres parties de l'île; mais on assure que toute la terre cultivable qui se trouve à Malte y a été apportée de Sicile.
Jeudi, 11 mars, en mer.
Nous devions quitter Malte hier au soir, mais nous avons dû attendre jusqu'à ce matin le paquebot qui vient d'Italie; il a été retenu par le mauvais temps. Il nous amène de nouveaux passagers; dans le nombre sont plusieurs pèlerins qui viennent se joindre à la caravane française, entre autres son président, l'abbé Ber...., homme aimable et bien disant, et un autre ecclésiastique, l'abbé Pascal , missionnaire récemment arrivé de la Réunion, où il a passé douze ans.
C'est à présent seulement que le pont du navire, jusqu'ici essentiellement français, prend une physionomie décidément étrangère. Quatre musulmans se sont accroupis au centre, et n'en bougent plus de toute la traversée. Ce sont de vrais orientaux des Orientales, qui
LA TRAVERSÉE
dépassent ce que j'avais rêvé en fait de couleur locale et de costume. Tous quatre arrivent de Tunis et vont en pèlerinage à la Mecque ; l'un est un Turc , un moufti. veste rose brodée, grande barbe blanche. Les trois autres sont Arabes ; le type de leur figure a quelque chose de fin et de doux. L'un paraît un vrai gentilhomme : il y a de la distinction dans ses manières, il a dans sa poche l'ordre du Nicham; ses vêtements sont propres et élégants : turban rouge et blanc, fine moustache, grand caftan bleu bordé de vert pistache, etc. Ses compagnons ont quelque chose de sauvage et sont malpropres. Avec eux une des plaies d'Egypte commence à frapper notre bâtiment.
Nous avons aussi embarqué à Malte un cafédji , c'està-dire un cafetier. Ces cafetiers de marine sont des Levantins qui installent leur échoppe à Lavant des navires, eî vendent du café à la turque aux Arabes qui sont à bord et aux autres passagers de quatrième classe. Ils servent d'interprètes entre l'équipage et les passagers arabes et grecs, et sont chargés par le commandant d'exercer la police sur ces gens-là ; très-souvent un Arabe s'embarque en cachette, sans avoir payé sa place, et ne se montre que lorsqu'il n'est plus temps de le déposer à terre. Le cafédji a une prime pour tout embarquement illicite qu'il découvre à temps ou qu'il parvient à faire payer.
LA TRAVERSÉE
Vendredi, 12 mars, en mer.
La vie à bord ressemble beaucoup à la vie des eaux. Même sans être malade, on se ressent toujours un peu de la mer, ce qui rend incapable de lire, d'étudier ou de penser. Aussi, on va, on vient, on s'informe de la santé de chacun, et l'on arrête dix fois par jour le capitaine pour lui demander combien on file de nœuds à l'heure.
Au bout de quelques jours de traversée, la curiosité qu'avaient inspirée d'abord la mer et le bâtiment, commence insensiblement à s'émousser, et chaque passager n'aspire plus qu'à reconstituer autour de soi ses petites habitudes de vie. Le soir venu, on laisse la Cyrénaïque et la Libye dérouler à l'horizon leurs côtes désertes , et pendant que les étoiles s'allument silencieusement dans le ciel immense , on rentre de bonne heure au salon et l'on se presse autour des lampes et du piano. Quelques pèlerins sont parvenus à organiser une partie de whist complète, avec pieds-levés ; d'autres se sont groupés autour du piano, où MUe S... exécute des variations brillantes, avec l'accompagnement obbligato d'exclamations et de murmures flatteurs ; puis l'abbé Pascal essaye une hymne, et deux autres pèlerins entonnent ensuite le duo de la Reine de Chypre :
Vous qui de la chevalerie Suivez si dignement les lois....
Pendant ce temps, je m'efforce d'écrire , en dépit du roulis croissant, et M. B... , harassé de n'avoir rien fait
LA TRAVERSÉE
de tout le jour, s'endort dans un coin du salon , comme il arrive aux hommes qui , accoutumés à une vie trèsoccupée, se trouvent tout à coup et malgré eux condamnés au désœuvrement.
Le ciel se voile, le vent change, le tangage se fait violemment sentir; nous aurons une mauvaise nuit....
EGYPTE
Insuetum miratur Umen.