‹ Voyage militaire dans l'Empire Othoman, ou, Description de ses frontières et de ses principales défenses, soit naturelles, soit artificielles, avec cinq cartes géographiquesChapitre 43 sur 84 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

De i'importance militaire de la Syrie.

La Syrie a une grande importance militaire, parce qu'elle est sur la route d'Asie en Afrique; et si l'isthme de Suez était coupé , elle en acquerrait une plus grande, parce qu'elle deviendrait, comme TEgypte, le centre de l'ancien monde. Ce pays est maintenant ouvert , et l'art ne Ta défendu d'aucun côté ; mais la nature l'a protégé à l'est et au sud par des déserts, à l'ouest par la mer, et au nord par une chaîne de montagnes dont il est environné, comme d'un rempart. Le mont Amanus , qui forme ce rempart et qui s'étend de la Méditerranée à l'Euphrate, est le point dominant de la Syrie ; et voilà pourquoi les maîtres d'Antioche et d'Alep l'ont toujours été du reste du pays. Toutes les routes leur étaient ouvertes ; et on ne pouvait les arrêter sur aucune , parce qu'ils pouvaient les tourner toutes. La route d'Antioche à Jérusalem remonte l'Oronte et traversé les deux chaînes vers leur nœud commun ; d'où l'on peut descendre avec le Lëontès dans la Célé-Syrie, avec le Jourdain dans la Judée, et avec le Chrysorhoas dans la plaine de Damas. Cette route est la seule qui ouvre tout Tintérieur du pays :,

les autres n'en ouvrent que le littoral, et on peut toujours y être arrêté par une armée qui occupe la première. La route de Gaze à Laodicée le long de la côte ne peut convenir qu'à une armée convoyée par une flotte, et les routes transversales de Caîfa ou d'A.cre à Damas par Nazareth, celle de Tyr ou de Sidoh à Émèse par la Célé-Syrie , la route de Tripolis à Hama par Akkar, et celle de Laodicée à Schoghr par Abdama, ne peuvent convenir qu'à une armée maîtresse de la mer.

On ne peut attaquer la Syrie par terre que de deux côtés, par l'Asie-Mineure ou par l'Egypte. Pour l'attaquer par l'Asie-Mineure, il faut franchir le mont Amanus vers son centre par Aîntâb , ou vers ses deux extrémités par Zeugma ou par Issus. Le plissage par Zeugma est le plus aisé; mais pour être maître de ce passage, il faut l'être du cours de l'Euphrate. Le passage par Aîntâb est plus difficile ; mais il peut être tourné, et on peut descendre par divers chemins du mont Amanus avec le cours des eaux dans la plaine d'Antioche, comme dans celle d'Alep. L'attaque par le golfe d'Alexandrète est la plus difficile, parce que ce golfe est fermé par un cordon de montagnes qui se courbe sur la mer comme uu arc, et que cet arc une fois percé d'un côté, il faut encore le percer d'un autre et pénétrer dans la Syrie par le défilé de Beylan , après y être entré par celui d'Issus.

La Syrie est défendue du côté de l'Egypte par un désert, où l'on ne trouve ni une goutte d'eau ni un brin d'herbe ; mais dès qu'on a traversé ce désert et pris Gaze, on peut remonter la côte jusqu'ay Carmel ; et si on est maître de la mer , on peut à son gré s'éle-

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ver par la vallée transversale d'Esdrèlon sur la plaine de Damas ou par la vallée transversale de Balbêk sur la plaine d'Émèse , qui commande toute la vallée de rOronte. On peut même remonter la côte jusqu'à Laodicée , la droite appuyée au Liban , la gauche à la mer, balayer devant soi les Turks dispersés dans les villes du littoral , comme le vent balaie la poussière ; et si les Turks se ralliaient dans la vallée de la Célé- Syrie ou dans la plaine de Damas, une bataille livrée contre eux les jetterait dans le désert. Les M utualis , les Druses, les Marronites, les Ansaris ne sont point unis, et il suffirait, pour les vaincre, de les opposer les uns aux autres ; et quand même ils combattraient sous les mêmes étendards, ils ne^ pourraient pas arrêter une armée dans sa marche. Ces peuples n'ont aucun principe de tactique , et ils ne connaissent qu'un genre de guerre approprié à leurs montagnes. Tout leur art consiste à fuir à propos, à gravir comme des cerfs sur leurs rochers et à se blottir derrière une pierre ou un buisson , pour tirer sans danger sur l'ennemi ; mais ils n'oseraient se hasarder dans la plaine ni y soutenir le choc d'un bataillon européen , parce qu'ils ne savent pas se mouvoir de concert. Tous ces peuples ne sont bons, comme les Arabes, qu'à détrousser une caravane, ou à se mettre à la suite d'une armée pour la piller.

Mais une attaque contre la Syrie par le littoral de la Palestine et de la Phénicie ne peut réussir qu'autant qu'on serait maître de la mer. Il vaut donc mieux attaquer directement la Syrie par mer que du côté de l'Egypte ; mais pour l'attaquer par mer , il faut commencer par s'établir dans l'île de Chypre. Chypre est

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à la Syrie ce que Zante est à la Morée : elle doit servir de dépôt à l'armée et de refuge à la flotte. La rade de Larnaca et celle de Famagouste sont les points les plus favorables à un établissement maritime.

La côte syrienne est trop droite et n'offre aucun bon port, ni même aucune bonne rade. Les ports de Laodicée, de Tripolis , de Beyrout et de Sidoa sont trop petits , et les rades d'Acre , de JaflTa et de Gaze trop ouvertes. Les seules, où l'on pourrait sans danger débarquer une armée, sont celles d'Alexandrète et de Tyr ; et voilà pourquoi ces deux points ont toujours été regardés comme les deux clefs de la Syrie, du côté de la mer. L'attaque par Alexandrète a cet avantage, qu'elle sépare, tout d'un coup la Syrie du reste de la Turkie ; mais elle a aussi des inconvénients. Il faut d'abord former un établissement sur une plage très-malsaine, et franchir ensuite les défilés du mont Rhosus par des gorges effroyables , où une poignée de soldats peut arrêter une armée.

L'attaque par Tyr est la plus facile et la moins dangereuse. Ija péninsule , qui porte cette ville ou plutôt ce bourg, n'est plus maintenant défendue, et on peut de cette péninsule protéger une descente sur la côte voisine. La nature a tout disposé sur cette côte pour un grand établissement, et n'a laissé à l'art presque rien à faire. La plaine environnante est fertile , et Ton y est à couvert de toute insulte , en gardant d'un côté le défilé du cap Blanc, et de l'autre celui <fe la vallée du Léon tes ou de la Celé-Syrie. On peut de cette vallée s'élever par Balbek sur le point culminant de la chaîne syrienne, et dominer tout le pays comme du haut d'une vaste citadelle. Ce point est celui qui

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surmonte toutes les passes, qui verse les phis grandes eaux, et Ton peut de ce lieu élevé descendre avec le Jourdain à Jérusalem , avec le Chrysorhoas à Damas et avec l'Oronte à Antioche. •

Tyr et Alexandrète sont donc les deux points les plus ' vulnérables de la Syrie , parce qu'aussi long*temps que les Turks seront maîtres de l'Asie-Mineure et de l'Egypte, ils n'auront presque rien à craindre sur tous les autres ; et si l'histoire ne leur rappelle pas l'importance de ces deux villes, ils ne doivent pas croire que les peuples de l'Europe l'aient oubliée. Acre et Laodicée sont après Tyr et Alexandrète les points les plus importants à garder, parce qu'ils. offrent en été à une armée de débarquement les mêmes avantages, et qu'ils ouvreot , comme les deux autres, tout le pays. Les Turks devraient donc mieux fortifier toutes <:es places, et sav^ tout Alexandrète et Tyr, pour en faire les principales forteresses de la Syrie , même au détriment d'Alep et de Damas qui peuvent être aisément défendues par un simple mur contre les Arabes du désert.

Mais si la Syrie est facile à attaquer , elle est difficile à conquérir. Son sol est si âpre et si montueux, qu'une petite armée pourrait s'y défendre long-temps contre une plus grande et y réduire la guerre à des affaires de postes. £n Mésopotamie et en Egypte, une bataille gagnée donne tout le pays, au lieu qu'en Syrie une victoire ne peut donner d'autre avantage que d'occuper une position plus avancée , et d'aller d'une vallée dans une autre, comme de la vallée de l'Oronte dans celle du Jourdain , ou du littoral de la Phénicie sur celui de la Palestine ; mais pour aller ainsi d'une position à une autre , il faut sans cesse défiler, et si

l'on n'est maître des vallées transversales qui lient le littoral à l'intérieur du pays, et en particulier de la vallée de Balbék, on ne peut faire un pas sans rencontrer des obstacles : ce qui fait traîner la guerre et donne de grands avantages aux maîtres du pays. La Syrie est donc très^lifficile à conquérir ; mais elle est facile à garder , quand on l'a conquise ; et c'est ce qui lui donne tant d'importance militaire.

La Syrie n'a pas seulement une grande importance militaire, elle a aussi une grande importance commerciale. Le commerce de l'Inde se fait maintenant par l'Océan ; mais celui de \A Perse et du golfe Persique s'est toujours fait par la Syrie. Tyr , Antioche et Palmyre lui ont dû tour à tour leur splendeur ; et c'est ce commerce , qui depuis la conquête des Turl^ , fait fleurir Alep et Damas.

FIN DU LIVRE SEPTiiME.

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