VILLE CRÉÉE ET VIVANTE. — -LES COLONS. — MOUVEMENT MARITIME
« Peins-Loi un pays qui offre tour à tour l’image d’un désert poudreux, d’une plaine liquide et argentine, d’un marécage noir et limoneux, d’une prairie verte et ondoyante et d’un gueret couvert d’épis jaunissants. »
Amrou, au calife Omar.
Ayant conquis l’Égypte à l’islamisme, Amrou — G38-640 — voulut établir une communication entre les deux mers. IJ écrivit à son maître, le calife Omar, pour lui décrire le pays vaincu : « Une prairie verte et ondoyante, un gueret d’épis jaunissants, » tel était le delta du Nil; — ce un désert poudreux, une plaine liquide et argentine, un marécage noir, )) tel était l’isthme à percer.
Le calife ne voulut point qu’on exécutât l’œuvre destinée, pour lui, à ouvrir la route aux étrangers.
Douze cents ans après Amrou , Ferdinand de Lesseps se propose de creuser un canal maritime qui traversera directement l’isthme, de Péluse à Suez, à travers les marécages « noirs et limoneux » des lacs Menzaleh et Ballah, à travers le « désert poudreux. » L’entreprise est déclarée impossible : jamais on ne vaincra le désert, jamais on ne créera
rien de stable sur ce rivage condamné à demeurer stérile qui s’étend d’Alexandrie à Damiette.
Le marin qui reçoit la mission de mettre le cap sur Péluse et de voguer vers ce rivage maudit, sourit de pitié et ne se résigne à cette navigation inutile qu’en esclave servant le caprice d’un insensé. Soit! il tendra la voile et obéira.
Les flots tourmentés de la haute mer s’apaisent et s’alourdissent à mesure que la plage se dessine mieux à l’horizon. On dirait que, pour défendre l’isthme contre toute tentative de débarquement, la nature a lentement mélangé les eaux avec la terre du rivage,
de telle sorte qu’il n’est plus possible de distinguer la ligne qui sépare l’Egypte de la
Méditerranée. C’est en vain que la barque la plus plate veut aborder, elle touche sans cesse le fond en avançant, et dix tentatives réitérées restent infructueuses.
La ligne grise où viennent mourir les vagues, sans bruit, est imprenable. Et si, hardiment, l’explorateur abandonne la barque pour marcher vers la terre; s’il peut parvenir,
luttera encore : la plage n’est qu’un bourrelet de sable, un Lido de cinquante mètres de largeur, et derrière cette rive trompeuse s’étend, aussi loin que les yeux peuvent voir, une seconde mer, absolument inabordable, calme comme un vaste étang sans profondeur.
plaines émergeant de l’eau, il faut y prendre garde; car ces espaces étaient hier encore couverts par les débordements du Nil, et c’est une tombe assurée pour l’imprudent qui s’y aventurerait.
Tel est le lac Menzaleh, telle est cette « plaine liquide » dont parle Arnroii. Et c’est à travers ce marais, sur une longueur de 45 kilomètres, que le canal maritime de Suez doit passer, après avoir franchi le Lido. C’est là encore que doit s’élever la ville destinée à rivaliser avec Marseille et Liverpool : Port-Saïd. C’est là, enfin , que paraît se dresser le plus redoutable problème parmi ceux dont l’énergie humaine devra trouver la solution : creuser un canal , créer une ville , vouloir un port , en un point où la mer n’est plus et où la terre n’est pas encore.
M. de Lesseps avait reçu de Mohammed Saïd, vice-roi d’Egypte, la mission de creuser le canal de Suez. Il avait fait connaître au monde entier sa résolution prise de poursuivre son œuvre. A son ardent appel , la plus grande partie répondit par une sorte de défi de pouvoir jamais arriver à Péluse , ce « cloaque de vase et de boue. »
Et en effet, le nom meme de Peiuse ne vient-il pas du grec Pelo.s, qui signifie cc boue »? Les Arabes ne nomment-ils pas ce point de la côte Tineh, et Tineh ne se traduit-il pas également par « boue? »
Ne pouvant aborder sur cette côte vraiment impraticable, M. de Lesseps voulut y arriver pai tei je et il partit, résolument, suivi de quelques amis dévoués et de son fils, pour cette première exploration.
sans disparaître dans les vases, jusqu’au sol si bien défendu, un autre obstacle est là qui
Si, dans l’immensité de cette inondation intérieure, l’on distingue comme de véritables
La caravane d'exploration, après avoir parcouru l’isthme pendant huit jours, parve
, parve-
à l’inconnu.
A TRAVERS L’ISTliME RE SUEZ.
Sur le soin met de la dernière dune s’accroupirent les cent soixante-dix chameaux qui avaient porté les vivres et les bagages. On apercevait au loin la plaine de Péluse, à laquelle il fallait arriver. Le lac Menzaleh, appauvri par l’évaporation et peu favorisé, cette année-la, par la crue du Nil qui avait été très-faible, laissait à découvert de grands espaces noirâtres.
Pour parvenir au Lido, il fallait contourner cet immense bassin. Mais « on était impatient d’arriver au terme: » traverser directement ce lac desséché devait épargner de longues heures de route. Sans hésita tion, M. de Lesseps s’y aventura.
Les conducteurs de la caravane, gens du pays, voulaient en vain s’opposer a cette téméraire tentative; en vain les compagnons de l’explorateur le rappelèrent-ils à eux: M. de Lesseps, silencieux, avançait toujours. Son fils , M. Charles de Lesseps, le rejoignit, puis M. Barthélemy Saint- Hilaire. « Nous ne descendîmes dans la plaine, a écrit ce dernier, qu’avec une sorte d’hésitation. Trois audacieux s’y aventurèrent, au risque, croyait-on, de s’y enfoncer avec leurs montures dans la vase, et peut-être même de s’y perdre. Le reste de la caravane demeura sur le haut de la dune, regardant non sans anxiété notre tentative, qui semblait périlleuse, mais qui devait épargner à nos compagnons un détour de quelques lieues, si elle réussissait. »
La tentative réussit, et en moins d’une demi-heure la caravane arrivait aux ruines de l’antique Péluse, après avoir traversé à pied sec ces « mers de fange » si redoutées.
Les explorateurs suivirent la plage, tantôt à l'est, tantôt à l’ouest, et ils se réjouirent en constatant la solidité de ce terrain étroit. Si l’eau de la mer, sur les bords, était peu transparente, c’est que le limon du Nil, répandu sur la côte, y était sans cesse délayé par les vagues : ni vase, ni boue à quelques mètres du rivage, mais au contraire un sable favorable à l’ancrage des bâtiments.
La monotonie plate du sol n’était rompue que par une éminence d’un ton plus sombre qui apparaissait au loin. La caravane se dirigea vers ce rocher qui semblait promettre des matériaux solides aux constructeurs du port futur. Mais au lieu d’un cap ou d’un roc, d’ailleurs inexplicable en cet endroit pour les géologues, on ne trouva que les ruines d’un fort romain. La nature restait, là, l’ennemie du grand projet; elle lui refusait absolument tout.
Ayant ainsi vu de ses yeux et foulé de son pied le point où le canal devait déboucher dans la mer Méditerranée, M. de Lesseps déclara possible la création de Port-Saïd et revint à Alexandrie apporter la « bonne nouvelle. »
En rade, le capitaine Philigret, exilé pendant tout l’hiver sur une frégate que le vice-roi avait mise à sa disposition, devait, plus tard, annoncer aux marins la solidité des fonds et la clémence du ciel sur ces parages.
Le 25 avril 1859, une seconde caravane campait sur le même terrain. Mais cette fois aucun doute n’existait plus dans les 'esprits. En Europe, vingt-cinq mille actionnaires s’étaient associés au vice-roi d’Égypte pour constituer le capital nécessaire à l’exécution
des travaux.
fi
Sur le cordon littoral qui séparait encore le lac Menzaleh de la mer, cent cinquante pionniers étaient réunis. Parmi eux : M. Mougel-Bey, directeur général des travaux; MM. de Montaut, Laroche et Larousse, ingénieurs; M. Aubert-Roche, médecin en chef; M. Hardon, entrepreneur général des travaux; M. A. de Corbin de Mangoux, administrateur de la compagnie.
Ce groupe, auquel se mêlaient des marins et des ouvriers fellahs, entourait silencieusement M. de Lesseps. Le drapeau égyptien, piqué en terre, flottait au vent.
Et saisissant une pioche, le cœur gros d’émotion :
ce Au nom de la compagnie universelle du canal maritime de Suez, dit M. de Lesseps, et en vertu des décisions du conseil d’administration, nous allons donner le premier coup de pioche sur le terrain qui ouvrira l’accès de l’Orient au commerce et à la civilisation de l’Occident.
« Nous sommes tous réunis ici dans une même pensée de dévouement pour les intérêts des associés de la compagnie et ceux de son auguste créateur et bienfaiteur, le prince Mohammed-Saïd. »
La première tranchée ayant été vigoureusement faite, M. de Lesseps s’adressa aux ouvriers égyptiens, que l’admiration timide retenait au second plan : .
« Chacun de vous, leur dit-il, va donner son premier coup de pioche, comme nous venons de le faire. Rappelez-vous que ce n’est pas seulement la terre que vous allez remuer, mais que vos travaux apporteront la prospérité dans vos familles et dans votre beau pays.
« Honneur à l’effendinah Mohammed-Saïd! »
A Londres, dans un meeting, M. de Lesseps avait dit : « Une affaire ne se fait pas avec ceux qui ne croient point à son succès, mais avec ceux qui ont confiance. »
Les premiers travailleurs communiquèrent à ceux qui vinrent se joindre à eux cette inaltérable confiance qui ne s’est pas démentie un seul instant. On peut dire que c’est avec rage qu’ils luttèrent contre la nature : endiguant la mer, repoussant les vases superficielles, creusant le terrain, formant le propre sol sur lequel ils édifieront leurs demeures.
Les ouvriers du premier jour campent sur des radeaux grossièrement abrités, puis les tentes se dressent sur le Lido consolidé, des chalets succèdent aux tentes, enfin, autour des chalets, au fur et a mesure que les déblais apportés se durcissent au soleil, des maisons s’édifient.
Ils étaient vingt il y a quelques années à peine; ils sont douze travaillent ou trafiquent : ouvriers, marins et marchands.
mille aujourd’hui qui
A TRAVERS L’ISTHME DE SUEZ
Avant d’arriver au port, les navires sont déjà en sûreté : la rade a été resserrée entre deux jetées monumentales qui, du rivage, s’avancent vers la haute mer, assurant le calme d’un lac tranquille à un avant-port qui mesure 171 hectares.
Ceux qui ont entrepris ce travail plein de hardiesse, MM. Dussaud frères, ont la gloire de l’avoir achevé. Avec le sable de la plage et la chaux venue d'Europe, plus de 25,000 blocs énormes ont été pétris, durcis au soleil et jetés à la mer, l’un sur l’autre, pesant chacun de 22 à 25,000 kilogrammes et cubant ensemble 249,467 mètres.
C’est ainsi que les deux jetées ont été construites; l’une, celle de l’ouest, ayant 2,500 mètres de longueur; l’autre, celle de l’est, s’avançant à 1,900 mètres en mer.
Le navire venu du large se dirige vers ces deux bras protecteurs, pénètre dans l’avantport et va directement vers le canal. Quand le soleil descend à l’horizon, empourprant le tableau, le spectacle est grandiose. Les eaux dormantes reflètent le ciel embrasé, et, comme dans une brume lumineuse, les mâts des navires ancrés dans les bassins s’élèvent en innombrables hachures. Le bruit des ateliers et les cris de la ville vivante arrivent jusqu’au marin, tandis que les vagues que la brise accumule viennent se heurter aux jetées protectrices, blanchissant d’écume les vives arêtes des blocs entassés.
Par un chenal, les bâtiments arrivent à Port-Saïd. Qui reconnaîtrait là cette plage inhospitalière où rien ne devait être tenté? Le port est vaste; il se prolonge jusqu’à l’entrée du canal. Trois bassins entrent dans la ville : le bassin du Commerce, où viennent s’ancrer les bâtiments chargés de matériaux et de provisions; le bassin des Ateliers, où s’accumule tout le matériel flottant de la compagnie; le bassin Chérif, où les grandes sociétés de navigation sont déjà prêtes à recevoir les paquebots qui traverseront le canal , pour les approvisionner de marchandises.
Des montagnes de houille dressent leur masse noire au fond du port. Des grands ateliers sortent ces bruits incessants qui sont le concert de l’industrie : éclats cadencés des enclumes, roulement strident des frappeurs qui martèlent le fer, souffle énorme des forges.
La population bariolée encombre les quais. De toutes parts sont venus des colons qui ont pressenti l’avenir de Port-Saïd : marins de l’Archipel, raïs arabes, canotiers maltais, matelots de tous ports, fournisseurs de navires, ouvriers de tous états, marchands de toute sorte, boutiquiers d’aujourd’hui, négociants de demain, — tout cela va, vient, vit, jouissant déjà des bienfaits de l’œuvre et concourant à son succès.
Voici parmi ces habitants joyeux — ce souvenir vivant va droit à l’âme! — voici un vigoureux marin que l’âge n’a pas encore courbé, mais dont les cheveux ont blanchi et qui vit dans un étonnement perpétuel. Ce brave est un de ceux qui, envasés dans le lac, maintinrent sur leurs épaules une planche sur laquelle M. de Lesseps,. cramponné d’une main, sondait, de l’autre, pour la première fois, la profondeur réelle des eaux bourbeuses.
Ces « marécages » ont disparu. Un terrain factice a été apporté qui s’élève à 3 mètres
au-dessus de la mer et s’étend sur une surface de 30 hectares, portant la ville, Port-Saïd,
aux rues bien alignées, aux demeures élégantes, à la population endiablée pour le travail.
Pour creuser ce port-là, qui n’a pas moins de 53 hectares de superficie, et en assurer
l accès par un chenal, il a fallu enlever 4,669,943 mètres cubes de déblais. Ce travail a été poursuivi et exécuté par MM. Borel et Lavalley avec une vigueur et une précision remarquables. Leurs dragues, savamment combinées, ont fouillé la terre et livré à de nombreux porteurs à vapeur les déblais que ces derniers emportaient à la haute mer.
L’œuvre étant achevée, on ne verra plus dans ce port, désormais livré à la seule navigation, cet enchevêtrement pittoresque de navires à l’ancre donnant leurs chargements, de canots innombrables sillonnant les darses pour porter les ordres et surveiller les travaux, de dragues et d appareils creusant à toute vapeur, sous l’œil vigilant de l’ingénieur de la compagnie, M. Laroche, un des ouvriers du premier jour, pour qui Port-Saïd, qu’il a commencé et vu achever, sera un titre.
(( Je suis arrivé à Port-Saïd, dans une ville presque inconnue, dit M. Béhic, directeur des Messageries impériales, en 1862. — Là, j’ai trouvé une grande population, des ateliers dignes de l’Europe en pleine activité, un vaste port que l’on creuse, une jetée, d’immenses magasins, de belles maisons, presque le confortable. Je suis encore dans le plus grand étonnement de ce que je viens de voir.
« Marchez, continue celui qui fut ministre du commerce en France quelque temps après sa visite aux travaux du canal; marchez, réunissez les deux mers, exécutez ce projet grandiose. Pour ma part, je suis convaincu que vous l’achèverez. » M. Béhic, lui aussi, avait confiance.
Le canal s’est achevé, et Port-Saïd a grandi; et il a grandi même commercialement. Depuis l’origine, plus de 6,000 navires, jaugeant environ 1,200,000 tonneaux, sont venus jeter l’ancre dans le port nouveau, les uns approvisionnant les chantiers, les autres apportant des marchandises destinées à être transitées à Suez.
Car, sans attendre l’ouverture définitive du canal à la grande navigation, depuis trois ans Port-Saïd est en communication navigable avec la mer Bouge. Un énergique agent du transit, M. de Rouville, est là qui reçoit les houilles et les autres produits européens pour les expédier rapidement et économiquement à Suez; et pendant que les dragues creusent violemment le terrain, que les porteurs, se succédant sans interruption, emportent les déblais à la mer, des remorqueurs entraînent de longs convois, chargés de houille et de marchandises, qui se faufilent comme des couleuvres au milieu des appareils en travail.
Le soleil disparu, la population se répand sur la plage, que borde une ligne d’élégants chalets. Au célèbre jardin du docteur Zarb, abondante moisson de fleurs a été faite; c’est l’heure de la promenade, et aussi l’heure de la retraite pour les ouvriers égyptiens qui se
A TRAVERS L’ISTHME DE SUEZ
dirigent, lents dans leur marche, une chanson aux lèvres, vers le village arabe s’étendant au bord de la mer, agglomération de gourbis en pisé que recouvrent des nattes couleur d’or et que pavoisent d’indescriptibles étoffes rudement enluminées.
Le contraste est brutal entre le village arabe et la ville nouvelle. Port-Saïd est déjà une cité européenne par ses constructions et par ses habitants. On débarque sur un quai où s’étalent les marchandises de toute sorte, pour pénétrer ensuite dans la ville par un boulevard que limitent les comptoirs des commerçants, les docks et les entrepôts.
Au centre se dessine une place à pans coupés d’où rayonnent, comme les quatre branches d’une croix, les rues où sont établis les marchands et les colons. Ici, le bazar où les provisions abondent; là, les lieux de repos où Ton retrouve un souvenir de la patrie: Le brouhaha des marchés cesse à peine que préludent, dans les cafés-concerts, les virtuoses venus de tous les pays. Les marins ont quitté leurs navires, les ouvriers leurs ateliers, les employés leurs bureaux et, fraternellement, on s’entretient de l’avenir.
C’est chose remarquable et consolante à la fois que de constater avec quel despotisme une grande idée s’impose à l’admiration de tous : Pour ceux qui vivent là, à Port-Saïd, comme pour ceux qui ne font qu’y passer, le percement de l’isthme est ce la grande affaire. » Un voyageur disait devant nous : « Le canal est oeuvre durable parce qu’il est œuvre de tous : les uns le font, les autres l’adoptent ; il a une universelle paternité. »
La soirée est bruyante. La nuit venue, le calme se répand peu à peu. Le phare est allumé. A une distance de 25 milles en mer les navires voient, grâce à lui, Port-Saïd, et cela depuis l’origine des travaux.
Tout dort dans la ville, pendant que les dragues infatigables achèvent leur tâche et que les porteurs, tordant leur hélice dans l’eau, vont et viennent du canal à la mer, de la mer au canal.
lmp. Lemercier & Cie Par