ET \A TERRE DES TCHOURTCHIS
Le 5 ( 17 juin), 011 villes liautes montagnes dn Kamtcliatka ; tout était encore couvert de neige ; et le 7 (ig) on laissa toniher rancre dans le port de Saint-Pierie-Saint Paul.
En huit jours la neige fut entièrement fondue, et l’aspect du pays changea complètement, car déjà les arhres des montagnes poussaient leurs feuilles, et la végétation marchait avec une rapidité ([ui semblait produite |tar enchantement ; des fleurs de couleurs variées émaillaienl la verdure îles coteaux. Cette métamorphorse subite s’oifrit aussi à nos yeux dans le détroit île Behring et ilans les des Aléontienues que nous visitâmes ensuite.
M. W ormskiœld et M. Sakharin, notre second lieutenant, restèrent au Kamtchatka ; le premier afin d’examiner le pays , l’autre afin de remettre sa santé, qui ne lui permettait pas de suivre l’expédition.
Nous finies voile du Kamtchatka le 2 ( i4 ) juillet; le 8 (20), nous vimes file de Behring sur laquelle cet intrépide navigateur termina tristement ses jours; et le 14 (26) file Saint- Laurent.
L(> i;) (u7 ) juillet, on laissa tomber l’ancre à un mille de la côte occidentale de File Saint-Laurent. Bientôt un bateau, monté par buil insulaires, s’avança vers nous; ils nous offrirent de la manière la plus amicale des j)bot]iies qu’ils avaient tués, cl de la chair de baleine; ils nous accompagnèrent lorsque nous allâmes à terre oii nous trouvâmes plusieurs cabanes couvertes en cuir. Les habitants nous accueillirent très-affectueusement, et nous prcsenti'rent de l’eau fraîche avec de la glace, et sur une planche des morceaux de chair de baleine coupés très-menus. Ils nous donnèrent volontiers leurs vêtements faits d’intestins de morse et de peaux d’oiseaux, et f|uelques peaux de renards rouges, et prirent en échange ce que nous leur présentâmes; ils se défirent aussi sans crainte des lances dont ils se servent pour la pêche des morses. Leurs cabanes empestaient par la quantité de chair de baleine, d’intestins séchés et nettoyés et de peaux d’oiseaux. Ils nous régalèrent de chansons qu’ils accompagnèrent d’un tambourin. La mélodie était la même que celle des lies Aléoutieunes, et du pays des Tcbouktcliis.
Ces insulaires ont creusé sur les coteaux un grand nombre de trous pour conserver la chair fie baleine. Le terrain est pierreux et nu; il n’est couvert que de mousse et d’une quantité innombrable de jolies Heurs.
Le rivage était parsemé de crânes de morses. Nous achetâmes des habitants les dents tpii les garnissaient, et plusieurs chiens qui pendant l’hiver tirent les traîneaux. Ces bonnes gens étaient d’une malpropreté extrême, et exhalaient une odeur (fluiile de baleine vraiment insupportable. Ils nommaient cette |)artie de leur de Tchibokakgb, le continent d’Asie , Voumen, et celui d’Amérique, ou [)lutôt la partie orientale fie file Rilalilakgb.
Le ifi dans la matinée plusieurs insulaires nous accostèrent dans leurs canots ; ils ilemandaient en échange de leurs vêtements du tabac qu’ils nommaient tabakokgh.
lu navire, ui
Toutes les fois (|ue les bateaux s’a|>|iroebaieul < insulaire jetait uii cri et se levait; aiissilùl toutes les eiubarealioiis cessaient (le ramer, et il adressait un discours au bâtiment. Une fois Torateur tenait dans les mains un petit chien noir, et, apri's avoir |)arlé pendant rpieltpie temps, il tua leebien, le montra an vaisseau, le jeta dans la mer, puis fit le signal aux bateaux de s’approeber. Plusieurs insulaires montèrent à bord ; ils nous saluèrent en se passant la main sur le ventre comme s’ils eussent voulu nous dire; «C’est bien bon»; ensuite ils frottèrent leur nez contre le n<’)tre; enfin, pour comble de politesse, (pieltpies-nns se crachèrent dans les mains, et se les pronienèrent sur le visage, puis voidureni nous faire la même cérémonie; c’était la plus grande marque d’amitié tpi’ils pouvaient nous donner. Ils nous vendirent heaucoup d’oiseanx de mer tués récemment, et des filets; mais ils n’avaient pas de poissons.
Nous mimes ;i la voile; le vent étant trè.s-faihle, nous ne pûmes pas faire beaucoup de chemin, ce qui donna la facilité aux hal)itants de la partie du nord-ouest de Tile de nous joindre. Il parait que c’est là tpie se trouve la plus forte population et les cabanes pour l’hiver; car sur la côte de l’ouest nous n’avions vu ([lie celles d’été.
Plusieurs hommes avaient le visage tatoué; d’autres avaient |)assé des morceaux d’os en guise de |iarnre dans des trons percés à c(*)té de la lèvre inférieure. Cet ornement est commun dans le golfe de Kotzehue, excepté tpie ce morceau d’os est plus grand et enrichi au milieu d’un bouton de verre bien.
Le vent ayant fraichi, nous marchâmes plus vite; les insulaires nous suivirent à la rame, en nous montrant la terre, et nous invitant à y descendre.
Nous avions une brume épaisse depuis notre départ de Tile llehring; le tem|ts ne s’éclaircit que le i8 (.do), lorsque nous
eûmes (loiil)lé Pile King el que nous fûmes entrés dans le détroit de Behring.
Nous avions à gauche les des Gvosdeff et la côte d’Asie <|ul est très-haute; à droite, la côte d’Amérique, dont les montagnes étaietit très-éloignées. Vers le soir on aperçut une terre trèsbasse dans l’est, et le tq ( 3t ), on mouilla près d’une pointe de terre ipii formait une baie à laquelle on donna le nom de notre premier lieutenant, M. Chichmareff, mon ami (ij.
En V débarquant, on trouva plusieurs huttes construites en bois, moitié dans la terre, moitié en dehors; on y entre en rampant par un trou qui sert de porte; on y pénètre aussi au moyen d’une écbelle, par l’ouverture pratiquée dans la partie supérieure pour donner passage au jour. Tout annonçait tpie c’étaient des habitations d’biver.
Un grand nombre de chiens couraient de tous céttés ; il y en eut plusieurs tpii vinrent au devant de nous en nous flattant, ce qui nous surprit Iteaucoup , car ordinairement les chiens du Kamtchatka, de file Saint-Laurent et îles Tchouktchis ne donnent pas aux hommes cette marque d’amitié.
On découvrit au loin, dans la baie, nn bateau qui allait à la voile; elle était en cuir; et bientôt deux autres qui se tenaient tranquilles et semljlaient nous observer. Ou les appela inutilement, ils s’éloignèrent. Avant de revenir à boni, nos gens laissèrent à terre des outils de fer, des miroirs et du tabac; mais, chemin faisant, ils virent deux bateaux qui venaient vers eux. Alors un de nos canots regagna le navire, et l’autre attendit les indigènes ; ils s’approchèrent davantage avec beaucoup de hardiesse; ils semblaient avoir des intentions peu amicales. Ils étaient
(i) M. Chichmareff commande aujourd'hui un des deux vaisseaux île l’expédition envoyée |)ar l’empereur de Russie au détroit tle Behring, pour faire des découvertes; il est parti de Cronstadt au mois de juillet i8i8.
armés (le dédies avec des pointes en caillou cl en dents de morse et de lonj^ues lances garnies en fer comme celles (pie les commer- (■ans russes vendent aux ïchonktcliis; on leur vil aussi de c'ros grains de verroterie cliinoise bleue et blanche. Notre canot ne se sentant pas assez fort, retourna au vaisseau, accompagné du second bateau des indigènes, marchant avec précaution, et les armes à la main. Ils vinrent le long du bord; ils ne se défaisaient pas volontiers de leurs armes, mais ils échangeaient volontiers leurs vêtements pour dn tabac; cotait ce (pi’ils aimaient le mieux: ils recbercbaienl aussi, comme nous l’apprimes par la suite, des coutelas, nous n’en avions pas; ils ne voulureni pas des couteaux ordinaires. On ne put donc pas leur acheter beaucoup de choses de prix ; ils avaient nue (piantité de belles peaux de renards rouges et noirs, des peaux d’ondatra, de martre, de loutie, de renne. Ils se font d excellents vêtements avec ces deux dernières; (piant aux autres, ils n’en font [)as usage pour etix-menies , ce sont des marchandises dont ds sont abondamment pourvus et dont ils connaissent bien la valeur; il est piobable quils les vendent à des peuplades américaines qui habitent au sud, et dont ils reçoivent les verroteries de Chine. Les Tchouktchis nous apprirent que souvent les habitants de la cote (lAméricpie, sur le détroit de Behring vont commercer jus([u’cà la Ivolynia.
Le 20 judlet (i août), on laissa tomber l’ancre à (jualre milles à peu près de la côte. On était alors pai- G6” Sy’ de latitude nord et 164“ 42’ de longitude occidentale. A la distance où nous étions de terre, on ne trouvait guère que quatre brasses, et même ([uelquefois que trois brasses et demie de profondeur, le long de la ccite d’Amérique , tandis t[u’au contraire, le long de la cijte d’Asie qui est escarpée et rocailleuse, la profondeur tout près du rivage est fréquemment de plus de dix-huit brasses. La
cole (rAnK‘ri(|UC es! basse et sablonneuse; ee n'est (|ii'à nne distance de (|iiinze à vin^t milles dans lest (|iie Ion découvre des montagnes assez liantes et couvertes de neige.
Le sol était émaillé de fleurs de couleurs variées, dans tous les endroits oii la neige venait de tondre; dans ceux où elle était encore ferme, nous trouvâmes de l’eau fraiebe et excellente. Les espaces entre les collines étaient couverts de neige.
Bientôt un grand nombre de bateaux sortirent de derrière un caj) dans le nord. Deux vinrent à nous; une vingtaine d’indiens débarquèrent, et s’assirent en cercle sur le rivage; les autres restèrent dans leurs bateaux qui étaient remplis d’armes. Ces Indiens montraient de la méfiance et en même temps une certaine conscience de leurs forces. Indépendamment des armes qui étaient dans les bateaux et dont ils pouvaient se munir en un clin d’œil, chacun avait à son côté un ou même deux couteaux. Tranquillement assis, ils ne disaient pas un mot, et ne paraissaient pas faire beaucoup d’attention à nous; enfin ils nous fleniandèrent du tabac; on leur en donna, et on leur montra le navire, jiuis on lentra dans les canots ; les indigènes nous accompagnèrent. Dans l’instant on vit nne rpiarantaine de leurs bateaux, dont cliacuu contenait à peu près une douzaine on nne vingtaine d’Iiommes, s’avancer à la rame de tons cotés vers nous.
Il était vraisemblable qu’ils nous avaient observés. Qiianil lions fûmes à liord , plusieurs de ces bateaux nous entourèrent, d’autres se tinrent dans l’éloignement.
On leur proposa île trallqucr; ils ne s’y montrèrent pas du tout disposés. Ils prenaient volontiers les objets que nous leur offrions, mais ne voulaient rien donner en retour. Ennuyé de leur conduite équivoque , qui pouvait avoir des suites hiclicuses, le capitaine fit tirer un coup de canon à boulet. A l’instant tous tombèrent au fond de leurs bateaux; quand ils eurent vn qu ils n’avaient pas de mal, ils se relevèrent.
Jiiisiiile ils MOUS invitèrent à (lescendre sur le l'ivage, en nous montrant la pointe de terre au nord, et nous jiroinettant des femiries; bientôt ils nous (juittèrenl. Nous viEnes plus tard derl'ière hi pointe une ([iiantité de cabanes placées n'jtulièrenient l’une à C(’)té de l’auti’e, et (|ui resseEiiblaient à des babitations d’été.
Le 2Ô juillet (6 aovit), oit mouilla dans une anse de la baie près d’une petite ile que, dans le jnemiei' moment, la quantité de jilantes (jue nous y vinies fit nommer l’ile botaniipie : la même raison lui fit doimei' depuis le nom de M. Cliamisso; à «aucbe, c’est-à-dire au nord de l’île, se trouve une presqu’île qui a reçu le mien; et celui du médecin de l’expédition fut appliqué à l’anse oii nous étions. Elle n’est profonde tpi’à l’entrée. On débarrpia sur plusieurs points. Le sol est sablonneux. On ne vit d’autres traces d’babitation bumaine qu’un écbaffàudage sur lequel il y avait des armes, des banieçons , et quelques pots de terre; on aperçut aussi des vestiges de rennes.
Les rivages de Pile Chamisso, de la presqu’île Cboris et de quelques promontoires de la baie étaient composés de sable et de cailloux; en d’autres endroits, ils étaient uniquement formés par des masses de glace, dont une couche d’argile et de terre végétale, épaisse d’un pied et demi et couverte de mousse, revêtait les sommets. La plage consistait en terreau noir, entraîné d’en haut jiar la fonte des glaces, et en couches de mousse et d’argile (|iie la même cause précipite sur les teri'ains bas, oit, quand elles rencontrent des endroits dégarnis par les chaleurs de l’été, elles empêchent ensuite la glace de fondre.
Montés au sommet de la côte, nous creusâmes la terre; partout on trouva la glace quelquefois à moins d’un pied de profondeur; elle était solide et pure, et avait, depuis sa hase le long du rivage, près de soixante pieds de hauteur; cette masse gelée se prolongeait dans l’est jusqu’aux montagnes. On découvrit dans
( lO )
les las lie lerre el île mousse sur la playe, plusieurs iléfeuses et une ileiU molaire de mammoutli.
Le lüiii; du rivage, dans les eudroifs rouverts, on reueoiitra des aidiies cpie nous n’avions pas vus depuis long-temps; ils avaient ipiatre à cinq pieds de haut. Sur l’ile Saint-Laurent, on avait aperçu des saules et des bouleaux nains, qui ne s’élevaient guère à plus d’un pied et demi. Dans la baie de Cbicbmarel'f, il y avait beaucoiq) de ronces, fausses mûres, et de framboisiers arctitpies [ Ru bus c/uimærnonis , Rubus a/ticus'), liants d un pied. Quoiipie les fruits ne fussent pas imirs, ils nous firent très-grand plaisir. A Ounalacbka, on goûta aussi des framiioises qui étaient grosses, mûres et trè.s-bonnes. i Rubus stenopetnlus. ]
Le aq on leva l’ancre , et le 3o on s’ap)irocba de la terre par un vent faible et un temps brumeux. Arrivés à l’endroit oii nous avions mouillé récemment et oit nous avions vu tant de bateaux, nous ne tariLàmes pas à en être environnés de nouveau. Il V en eut un qui s’approcba plus <[ue les autres; tous les Indiens cpii le montaient chantaient. L un d eux , se tenant debout à l’avant, frappait sur un tamhonrin. Près du gouvernail s’élevait une perche <à laquelle était suspendue une peau d aigle noir. Ces Indiens nous adre.ssèrent la parole; on les appela; ils finirent par accoster le navire et par trafiquer avec nous. Quand ils virent que nous n’avions pas de coutelas, ils se contentèrent des couteaux ordinaires; mais ils refus(‘rent de rien nous donner en échange de nos petites verroteries. Ils en voulaient absolument des grosses semblables à celles qu’ils avaient.
S’apercevant que nous n’avions pas beaucoup de choses de leur goût, et que nous recbercbions avec empressement leurs vêtements, leurs parures el leurs armes, ils ne nous vendirent pas de pelleteries, et nous apportèrent toutes sortes d’objets sculptés en dents de morses; et des morceaux de ces dents sur lesquels ils avaient tracé des dessins. ( 'Voyez pl. 111, IV, V. )