ILES MARIANNES
Le 14 (26) septembre nous apercümes l'ile d'Ovaïhy; le surlendemain 16 (28 ) plusieurs chefs de notre connaissance vinrent nous voir. Nous étions encore à six à sept milles de la baie de Paouroua, lorsque M. Éliot nous accosta dans une jolie pirogue double. Il jouissait de la faveur entière du roi Tamméamea, surtout depuis que M. H. Cook avait encouru la disgrace de ce prince. Étant allés à terre dans le canot de M. Éliot, nous y rencontrames Kahoumanou et quelques autres femmes du roi. Quant à lui, il était à la pèche, et on l'attendait à chaque instant. Nous fümes recus trés-amicalement par Kahoumanou, et par la plupart des insulaires. IE y avait là plusieurs habitans de Vahou qui nous accueillirent par des cris de Aroha: Aroha! (soyez les bien-venus. )
Le roi à son retour, qui eut lieu le soir, nous fit une aussi bonne réception qu'à notre premier reliche, mais toujours avec cette froide réserve qu'il regarde comme un attribut de la dignité royale. [était alors tout nu: il s'habilla bientot et nous exprima la joie de nous voir de retour dans son ile, en v ajoutant la promesse de nous rendre encore service. Il nous fit présent de
plusieurs bonites énormes qu'il avait pêchées ; nous lui don-
names en échange divers objets, entre autres des poissons salés et fumés que nous avions préparés à Ounalachka, et dont il fut trèscontent.
I chargea de nouveau un de ses chefs de nous accompagner à Vahou pour y transmettre à Karaïmokou et à Young les ordres qui nous concernent.
Le soir nous partimes : le 19 nous abordämes à Vähou. Un navire américain V arriva en méme temps que nous. Le capitaine Meak. qui le commandait, revenait d'Okhotsk, otril avait transporté des pelleteries de Sitka, pour le compte de la compagnie russe d'Amérique.
Quatorze navires américains étaient mouillés dans le port d'Hanuarourou. Fous étaient employés au commerce de la côte nord-ouest d'Amérique. Nous fimes ici connaissance avec le capitaine H. Brown, qui a achevé neuf fois le voyage autour du monde. [se trouvait en ce moment passager Sur UN navire qui arrivait de Canton: il avait acheté dans ce port de la Chine trente canons à un bâtiment anglais, et venait de les vendre 500 piastres la pièce au roi d'Otouar.
Nous füumes tres-contents de notre séjour à Vahou. Le port de cette ile, un des meilleurs du monde, était animé par la présence de plusieurs navires qui, apres avoir pris un chargement à la côte nord-ouest d'Amérique, se disposaient à le transporter à Canton: d'autres au contraire, arrivés de Chine, retournæient à la cote nord-ouest. Hs se vendent les uns aux autres les marchandises qu'ils ont de trop; d'autres se forment une cargaison qu'ils vont vendre en contrebande dans les colonies espagnoles.
Young nous parut bien affaibli; ce qui n'est pas surprenant, puisqu'il est agé de quatre-vingttrois ans.
Ayant fait à notre batiment les réparations nécessaires et pris
à bord Îles rafraichissemens dont nous avions besoin, nous appa-
(cs reillämes le 2 (14) octobre et nous fimes route pour le groupe des iles Radak.
Kadou se plut beaucoup aux iles Sandwich, dont les habitans coneurent de mème pour lui beaucoup d'affection. Le lobe de ses oreilles, prodigieusement allongé, attira singulièrement leur attention.
IL nous fit souvent observer la ressemblance de l'idiome de cet archipel avec le langage de celui où il avait pris naissance. [eut le plaisir de rencontrer un matelot qui avait visité les iles Peleou. Kadou ayant, ainsi que je l'ai déja dit plus haut, beaurcoup voyagé dans les iles Carolines et dans les iles Peleou, aucun des animaux ou des oiseaux qu'il apercut, soit aux iles Aléoutiennes, soit ici, ne le surprit. Il était enchanté de rencontrer tant de grands navires réunis ensemble. Son désir de nous accompagner dans notre navigation resta inébranlable. On se mit à lui apprendre à lire; mais il ne faisait que des progrès bien lents: quoiqu'il fut parvenu assez promptement à connaitre les lettres de l'alphabet russe, il semblait ne pas comprendre à quoi ces caractères servaient; cependant, un jour à diner, entendant nommer l'eau en russe, il S'écria tout Joyeux: ah! ah! »,0, d, a, voda (eau en russe ); nous espérames alors qu'il avait réellement profité des lecons qu'il avait recues, mais il refusa d'en prendre davantage, et parut avoir l'intention de se borner à connaitre ce que nos livres pouvaient être.
Le 19 (31) octobre nous aperctmes le groupe des iles Otdia ou Romanzof. Avant franchi un des détroits sous le vent, nous vimes une pirogue qui se dirigeait sur Otdia. Bientôt nous distinguimes plusieurs insulaires de notre connaissance. Laghédiak, qui avait changé de non avec M. Chamisso, était au gouvernail. Nous certes nous apercevoir que ces hommes avaient de la crainte : au moins ils ne nous firent aucun signe de Joie. Toutefois Kadou
leur adressa des paroles d'anntié.
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Bientôt nous laissämes tomber l'ancre à Otdia; la pirogue nous accosta: Laghédiak vint à bord; Il nous raconta que Rarick, et la plupart des habitans mâles du groupe, avaient avec leurs pirogues accompagné Lamarti qui était allé faire la guerre aux insulaires d'Arno; il ajouta que Lamart avait emmené les chèvres que nous avions laissées 1e1, et qu'il avait mangé les ignames que nous avions mises en terre; Les cochons étaient morts faute d'eau. Nous ne tardämes pas non plus, à notre grand chagrin, à voir que le petit jardin que nous avions cultivé, et où nous avions semé des melons d'eau et des potirons, avait entièrement disparu.
Kadou était toujours dans l'intention de nous accompagner, surtout sachant que nous avions le projet de visiter les iles Carolines, ce qui lui donnait l'espoir de revoir sa patrie. Mais des qu'il eut appris que son fils Gui demeurait sur File d'Aour lappelait souvent par son nom et regrettait son absence, la tendresse paternelle lemporta. nous déclara aussitôt, qu'il voulait rester dans cet archipel.
Cette résolution nous contrariait beaucoup: car Kadou nous aurait été tres-utile pour notre voyage aux Carolines. IF commencait à nous comprendre passablement; il savait des mots de toutes les langues qu'on parlait à bord. et il nous en fit connaitre beaucoup de celles qu'il parlait: nous pouvions donc espérer d'apprendre dorénavant de sa bouche une foule de choses intéressantes sur Radak et notamment sur les Carolines, où il était né. D'un autre côté il n'était pas moins important quil restat sur Parchipel où il se trouvait: car il était parfaitement au fait de nos bonnes intentions pour les insulaires. FE savait combien tous les animaux, les chiens, les chats, les cochons, les chevres, ainsi que les différentes graines que nous avions apportées, étaient des objets intéressans pour ce
pays. Il nous promit de consacrer tout son temps à les soigner ,
et d'instruire les insulaires de leur usage. Nous ne réussimes pas dans l'essai que nous en fimes ; nous avions à bord des melons d'eau, nous voulümes leur faire goûter ce fruit si salubre et si rafraichissant, pensant bien qu'ils laimeraient; nous étions dans une grande erreur; ils en prirent un morceau, firent semblant de le outer, et finirent par le jeter. [Is mangeaient volontiers le sacre et la viande salée ; ils trouvaient bon goût à celle-ci, dont ils ne mangeaient pourtant qu'avec une espèce d'hésitation, peut-être parcequ'ils la prenaient pour de la chair humaine; cependant ils s'en nourrissaient volontiers.
Kadou pouvait réellement devenir le bienfaiteur de cette peuplade; ce motif était d'un intérêt trop puissant pour que nous aous permissions de nous opposer à son plan. Au contraire nous lui fournimes tous les moyens de leftectuer. Nous lui fimes présent de toute sa garde-robe, qui était très-nombreuse ; tout le fer et tous les grains de verroterie qu'il avait rassemblés à bord, étaient pour lui uu trésor considérable. Nous lui donnames une quantité de coueaux. de scies, de crochets, de pelles, de casseroles ; parmi toutes les choses précieuses que nous prodiguñmes aux habitans de ces iles. nous mélames aussi des armes. Malheureusement on avait déja distribué aux chefs d'Aour de longues piques de fer; nous leur procurames de mème des moyens de S'ésorger beattcoup plus facilement, ces armes ne pouvant exciter que la jalousie et la guerre entre les pauvres insulaires; le chef qui en deviendra le possesseur, Sera le dominateur de l'archipel. D'autres ne lui feront la guerre que pour s'en emparer; par conséquent, tant que le fer durera, il n'y aura pas de repos pour ce peuple. îst-ce un bienfait qu'ils ont recu de nous ?
Lorsque nous étions au moment de partir de Radak, Kadou pria le soir le capitaine de descendre sur le rivage et de dire aux in-
sulaires de respecter sa proprièté , parceque, si quelqu'un et même
Lamari voulait mettre la main sur ses richesses, nous reviendrions et nous les punirions avec le feu et le tonnerre. lui demanda aussi de faire tirer un coup de canon, et partir une fusée pendant la nuit. Nous remplimes ses désirs. Kadou avait surtout une peur extrème de Lamari, qui est un honime robuste et audacieux; ce m'est que par le meurtre de son bienfaiteur qu'il est parvenu à la puissance supréme.
Le 23 octobre (4 novembre, dans la matinée, nous sortimes du port.
Kadou nous manquait. Nous lainnons tous, nous avions tous pour lui l'affection a plus sincère : aussi füumes-nous fachés de le voir si froid quand il se sépara de nous. Il nous parut extrémement triste: mais pourquoi ? certainement la principale cause de son chagrin venait de la crainte de perdre ses richesses. Il nous quitta donc froidement. Plût à Dieu que l'amour paternel luieut seul fit oublier son amitié pour nous, et que ce n'eût pas été une trop crande indifférence pour tout le bien dont il avait joui avec nous ! Dans ce cas ce serait un fait qui confirmerait ce que l'on sait en genéral du caractere des insulaires du erand Océan.
Quand nous commencames à perdre de vue le groupe de Romanzoff où d'Otdia, nous touchions à celui de Fehitehagoff ou d'Irigoub.
Le » {4 nous découvrimes, dans la même direction, un groupe couvert de cocotiers touffus, et que les insulaires nomment Ligluep. [lfauisait calme et nous n'avancames pas beaucoup. Cependant une pirogue partie du rivage S'avanca vers nous à la voile; elle était montée par douze hommes bien faits, robustes et gras. Is monterent a bord sur notre premiere Invitation, examinerent notre baorandes dé-
monstrations de joie, resterent ébahis d'admiration à la vue de
tunent avec curiosité, recurent nos présens avec de
l'intérieur du vaisseau, et manifestérent d'abord de la crainte en
(7) apercevant leur figure dans les miroirs: mais bientôt ils compar rerent ces meubles à la surface de la mer.
Le soir ils retournérent à terre en nous invitant par des expressions amicales à les y accompagner. Nous le désirions aussi beaucoup, mais un fort coup de vent nous obligea de pousser au large pendant la nuit. Le lendemain matin nous poursuivimes notre route vers les Carolines ; la longue durée des calmes ne nous permit pas de rester dans les parallèles rapprochés de la ligne : nous nous dirigeames en conséquence sur les Mariannes.
Le 11 (23) novembre nous apercümes Rota et Guajan, qui font partie de cet archipel; nous courûmes des bordées pendant la nuit, et le 12 au matin nous approchames de la dernivre. La vue d'aueune terre ne nous avait encore causé une impression si agréable que celle de cette ile dont les bords étaient couverts d'arbres de diverses especes et entre autres de palmiers, tous étalant la verdure la plus riche. Une odeur extrêmement suave nous était apportée par le vent.
Bientôt un canot nous accosta. FE avait à bord M. Wilson, jeune anglais, qui nous salua de la part du gouverneur: [était chargé de nous conduire dans le port. Un officier espagnol arriva un instant apres ; il nous offrit tous les secours possibles de la part du gouverneur, qui avait recu ordre de son souverain de nous bien accueillir lorsque nous nous présenterons. La pirogue que montant cet officier ressemblait absolument à celle des insulaires de Ra dak ; les espagnols, ainsi qu'on la observé plus haut, ont recu
des embarcations des habitants des Carolines.
Le port de Guajan est, comme celui de Vahou, fermé par un réci
de corail et situé sous le vent; on y pénètre par un voulet étroit. Nous laissames tomber lancre pres du port San - Carlos de Orote. Des chevaux et des mulets nous attendaient à terre pour nous
porter à Agana, capitale de File et résidence du gouverneur: elle
est située à deux lieues de la côte, La route est droite en plusieurs endroits, et constamment bordée de beaux cocotiers. La bonne odeur exhalée par les orangers et les citroniers en fleurs anima nos matelots.
[était tard quand nous arrivämes à Agana. Le gouverneur Don José de Medinalla y Pinéda, nous recut trés-bien. Sa mai. son réunissait le luxe de l'Europe à celui des Indes. Durant notre séjour chez lui nous fümes traités de la maniere la plus somptueuse,
Nous cherchames vainement les habitans indigenes de File : tous ceux que nous vimes sont devenus à peu pres espagnols: ils savent à peine leur langue: au moins comptent-ils dans celle de leurs maitres.
Comme nous désirions connaître quelqu'un des usages des indigenes, le gouverneur fit exécuter, un soir, devant nous, par une soixantaine de jeunes gens, la danse de Montezuma, qui est de bon gout et tres-figurée.
En 1585, la population de cette ile était de 3,231: en 1816, de 5,389: 11 4 a done eu en trente-trois ans une augmentation 2108 individus. Quelle différence du nombre primitif, que les anciens voyageurs portent 4 {1,000 !
\ l'exception de Fespece de chauve-souris nommée vampire , le généralement répandu aussi sur toutes les iles du Grand-Océan. Les es-
seul mammitere mdigene de cet archipel est le rat, si
pagnols ont introduit à Guajan et dans les Carolines nos animaux domestiques. le guanaco du Pérou. et le cerf des Philippines. Plusieurs de ces derniers animaux sont devenus sauvages. On y voit divers oiseaux terrestres, entre autres des faucons ; nous ob- Sr vamnes parmi les amphibies un iguane et une grande tortue de mer: et parmi les zoophytes quelques especes d'holothuries qui
sous le nom de trépang, biche de mer et balate , forment une
branche de commerce si importante avec la Chine, On recueille ce zoophyte sur les rochers; quelquefois il a jusqu'a deux pieds de longueur et la grosseur du bras: il est tout noir: on lui ouvre le ventre, on en fait sortir toute la partie acueuse, puis on le met sécher au soleil. Bien desséché il a à peine ia longueur du doigt. Pour le manger on le coupe en morceaux trés- minces, on le fait bouillir et ilse transforme en une gelée qui est trés-recherchée des Chinois et qu'ils préferent même, pour les vertus qu'ils luiattribuent, aux nids d'oiseaux. Ces zoophytes étaient tres-communs à Radak. Les habitants n'en connaissaient pas Fusage. Aux Mariannes on n'en prépare pas beaucoup: mais les habitants des Carolines + en apportent une crande quantité. Nous avons vu vendre à Manille une piastre, une plastre el demie, et jusqu'à deux piastres, la livre de cette substance.
Cette particularité me rappelle Le gout des chefs des iles Sandwich pour les nagcoires des UTILE qu'ils regardent comme aphrodisiaques.
L'indigo et le cotonnier sont des plantes trés-commiumes atix iles Mariannes ; mais on n'en tire aucun parti, et l'on est obligé de faire venir de Manille les toiles de coton blanches, ou teintes en bleu. En revanche on cultive beaucoup de tabac: les deux sexes en fument également la feuille. Cette colonie est la seule de celles qui appartiennent à l'Espagne où l'on puisse librement cultiver le tabac, qui est ailleurs un monopole du gouvernement.
Le 17 (29 ) novembre nous partimes de Guajan ; le 27 (8 décembre ). nous apereümes File Richmond ou Ballingtange, les Babuvannes. et les iles Bachi: toutes ont un aspect volcanique,
el plusieurs sont trés-hautes.