‹ Voyage pittoresque dans le BrésilChapitre 34 sur 38 · MOŒURS ET USAGES DES NÉGRES · texte numérisé non relu

MOŒURS ET USAGES DES NÉGRES

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sur l'esclavage des Nègres, sans posséder cependant sur cette matière les connaissances

£ chose incontestable, c’est que beaucoup d'hommes d’un grand mérite ont écrit

exactes qu’ils auraient pu acquérir, soit en voyant les choses par eux-mêmes, soit en examinant du moins avec précaution les rapports d'autrui. Les tableaux chargés ou infidèles qu’ils nous ont faits du malheureux état des Noirs, ont nui à la bonne cause dont

ils voulaient assurer le succès; car le public, averti de l’inexactitude de quelques points,

s'est repenti d’avoir fait une si grande dépense de pitié. Avec son défaut ordinaire de mesure et de discernement, il a de suite accordé son approbation aux' rapports de ceux que faisait parler l'intérêt, ou qui voulaient se donner une réputation d’esprits forts, en affirmant que l'esclavage n’a rien de pénible; que non-seulement le sort des Nègres est le seul pour lequel la nature les ait faits, mais encore qu'ils sont tellement heureux que, si les Européens de la classe ouvrière le savaient, il pourrait bien en résulter une concurrence fâcheuse pour les Noirs. Il y avait d'autant plus lieu de s'attendre à ce résultat, que la pitié, chez la plupart des hommes, n’est qu’une impression sensitive, qui a ses jouissances comme la crainte des revenans. Quoiqu'ilsoit vraisemblable qu’en exposant l'état des Nègres du Brésil sans prévention et sans passion, nous ne contenterons ni les ames compatissantes ni les esprits forts; nous ne pouvons nous écarter de notre devoir, qui est de rapporter fidèlement ce que nous ayons vu:

Il est un fait sur lequel sont d'accord tous ceux qui $y connaissent et qui ont observé sans prévention : c’est que les esclaves des possessions espagnoles et portugaises du Nouveau-Monde sont infiniment mieux traités que ceux des colonies des autres nations européennes; leur sort est surtout bien préférable à celui des Nègres des colonies anglaises dans les Indes occidentales. Cette particularité s'explique d’abord

en ce qu'il y a entre le caractère des peuples du Nord et celui des peuples méridio-

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(2) naux des différences prononcées, elle s'explique encore au moyen d’autres différences qui existent dans la position des colons eux-mêmes.

Les défauts du caractère national des Espagnols et des Portugais contribuent peutêtre, autant que ses qualités, à adoucir la condition des esclaves dans les parties de l'Amérique où se sont établies leurs colonies. Tout homme qui a observé longtemps et avec impartialité ces deux nations doit demeurer convaincu que, quelles que soient les différences qui les distinguent entre elles, la masse du peuple est plus facile à émouvoir et plus véhémente dans ses passions que les nations septentrionales : or il ne peut être question que de la masse, quand il s’agit de comparer entre eux des caractères nationaux. La facilité avec laquelle ces peuples recoivent toute sorte d’impressions, et la force même de ces impressions, ont leur source dans une sensibilité plus exquise, dans une organisation plus délicate ; qualités qui les préservent de l'impassible rudesse, résultat ordinaire de l’âpreté du climat, contre laquelle il faut que les nations septentrionales luttent sans cesse. Cette rudesse, il est vrai, peut, au moyen de la civilisation, produire les plus nobles vertus, tandis que sous un ciel prodigue de ses biens, l'habitant du Sud n’a pas besoin de faire de ses facultés intimes un emploi journalier, et que, pour cette raison, il semble paresseux et indiflérent, jusqu’à ce qu'il soit excité par un événement particulier ; mais quelque échec qu’en doivent éprouver les idées reçues et une vanité peut-être excusable, l'observateur impartial ne pourra s'empêcher de reconnaître que habitant du Midi apporte dans ses relations journalières et dans les circonstances ordinaires de la vie une certaine douceur, de la politesse, de la souplesse d'esprit, enfin cette humanité entendue dans le sens le plus large de ce mot et qu’on chercherait en vain dans l’homme du Nord et surtout chez l'Anglais. Le colon portugais et le colon espagnol, qui sont capables des plus grands efforts pour les travaux du corps comme pour ceux de l'esprit, quand la nécessité l'exige ou que des circonstances majeures enflamment leurs passions, n’ont nulle vocation pour cette infatigable activité, pour cette application journalière, que les nations septentrionales mettent au nombre de leurs vertus. Ces colons n’exigent point d'autrui les qualités qu’ils n’ont pas euxmêmes et, proportion gardée, ils ne demandent pas plus aux esclaves que les exemples qu’ils donnent eux-mêmes ne les y autorisent.

Les travaux des esclaves au Brésil sont à ceux des esclaves des colonies anglaises à peu près comme les travaux des hommes libres de l'Angleterre à ceux des hommes libres du Brésil où du Portugal. Quelque désavantage que sous d’autres rapports il

puisse résulter de ce laisser aller et de cette négligence , elle ne peut manquer d’in-

(3) fluer d’une manière favorable sur la condition des esclaves. La liberté qui règne chez les maîtres dans toutes les relations et pour toutes les classes de la société, ne leur ést pas moins propice; elle diminue beaucoup les désagrémens inséparables de la servitude. Enfin, ce qui est d’un plus grand poids dans la balance que les qualités de leurs maîtres, c’est que ceux-ci sont pénétrés des idées les plus religieuses. Il n°’ÿ a nul doute que le catholicisme, tel que le pratiquent les Portugais et les Espagnols, ne contribue plus que toute autre chose à rendre l'esclavage supportable autant que peut l'être une condition aussi opposée à la nature. Ce n’est point ici le lieu d'expliquer pourquoi le christianisme n’a pas eu partout des effets aussi salutaires? Il suffira de rapporter un fait, c'est que dans les colonies anglaises les ministres du culte anglican ont fait jusqu'à ce jour peu ou même rien du tout pour l'instruction morale et religieuse des esclaves ; et même les efforts de quelques prêtres sectaires, loin d’être favorisés par Autorité ou par les colons, ont souvent éprouvé la résistance la plus opiniâtre. Le sort du missionnaire Smith à Demerary sera une tachie éternelle dans les annales des colonies anglaises. Cette manièré si peu chrétienne d’entendre le christianisme, l'esprit d’aristocratie et le peu de liant que les Anglais apportent dans leurs relations sociales, enfin les spéculations sans fin auxquelles se livre cette nation, rendent plus large et plus profond qu’il ne le serait d’ailleurs le gouffre qui sépare les maitres des esclaves. Il y a de la part des premiers envers les seconds un mélange d’avarice, de mépris aristocratique des races étrangères, et même d’orgueil religieux : le colon pense que le manque de croyance ou la croyance erronnéé de son esclave ne lui donne pas moins que ses vices le droit de l’opprimer et de l’exclure des biens les plus

ordinaires de la vie; il ne daigne pas même réfléchir que lui-même a fait naître ces

vices dont il se prévaut, ou du moins qu'il ne fait absolument rien pour les corriger au moyen de la morale et de la religion. Ces remarques ne peuvent paraître sévères qu'à ceux qui ne connaissent pas les débats et les négociations auxquels ont donné lieu, en Angleterre, les refus opiniâtres des colons de faire la moindre chose pour améliorer la condition de leurs esclaves sous les rapports physiques et moraux.

Le colon du Brésil, au contraire, regarde comme son premier devoir d’admettré l'esclave dans la société chrétienne; sil le négligeait, rien ne pourrait le soustraire à la flétrissure que lui imprimerait à la fois le clergé et l'opinion publique. La plupart

des esclaves sont baptisés sur la côte même de l'Afrique avant leur embarquement,

ou le plus tôt qu’il est possible de le faire après leur arrivée au Brésil, et dès qu'ils en ont appris assez de la langue de leurs maîtres pour réciter les principales prières du

culte catholique. On ne les consulte pas sur ce point, et lon regarde léur admission au

sein de l'Église comme une chose d’une nécessité reconnue. Jamais cependant on n’a vu d'exemple qu'il ait fallu recourir à la violence pour administrer le baptême à ces esclaves. Ils s’accoutument promptement à regarder cette solennité comme un bienfait; car les anciens, ceux qui ont déjà été baptisés, traitent les nouveaux venus avec une sorte de mépris et comme des sauvages, jusqu'au moment où ce sacrement les élève jusqu’à eux.

Quoi que lon puisse dire contre ce genre de christianisme et quelque insuffisant que soit le baptême conféré dans de pareilles circonstances, il demeure toujours certain qu'il y a un rapport direct de la consciencieuse observation des préceptes de l'Église catholique à la bonne conduite des esclaves ; à leur valeur morale, à l'humanité des maîtres : avant donc que d’imprudentes clartés viennent leur représenter cette religion comme un assemblage de formes extérieures vides de sens ou comme de vaines superstitions, on aurait droit d'exiger que ces lumières fournissent des garanties trèscertaines que non-seulement elles pourront produire à l'avenir de plus salutaires effets, mais encore qu’elles les produiront réellement. Si lon considère ce que sont les esclaves au Brésil et aux Indes occidentales, et si lon compare la conduite du clergé dans ces deux colonies, les prétentions du clergé anglican à un plus haut degré

de civilisation et de lumières en seront fort compromises. Une vérité reconnue, c’est

que les esclaves qui appartiennent à des couvens ou à des corporations ecclésiastiques sont à la fois les plus laborieux, les plus moraux, les mieux nourris et les mieux entretenus. Ce qui les relève encore à leurs propres yeux, c’est qu'ils ont la persuasion qu'ils ne sont pas au service des moines ou des religieux; ils se disent les serviteurs immédiats des Saints sous l'invocation desquels se trouvent placés les églises et les couvens : ils appartiennent ainsi à S. Benoît, à S. Dominique, etc., ce qui ne contribue pas pour peu de chose à leur faire penser qu'ils sont au-dessus de leurs compagnons d’infortune. Les devoirs de parrain envers le filleul, ayant jeté de profondes racines dans l'opinion publique au moyen des idées religieuses, exercent une salutaire influence sur le sort de l’esclave et lui assurent un ami, un conseil qui écoute toutes ses plaintes; et qui, s’il ne peut le protéger dans toutes les circonstances, a du moins des consolations pour toutes ses douleurs. Ces devoirs sont tellement reconnus par les mœurs publiques, qu'il est fort rare que le maître serve de parrain à l’esclave : cette qualité apporterait trop de restriction à ses droits et à sa puissance. La position indépendante du clergé dans ces colonies catholiques tourne aussi au profit des esclaves, qui le plus souvent invoquent avec confiance son intervention et ses conseils.

Après ces considérations générales sur l'état des esclaves au Brésil, nous allons entrer

(5) dans de plus amples détails sur les diverses situations dans lesquelles les place successivement la singulière destinée qu'ils doivent à leur couleur, tant pendant leur traversée pour l'Amérique, que dans les colonies elles-mêmes.

C’est, sans aucun doute, pendant leur trajet d'Afrique en Amérique que la situation des Nègres est le plus affreuse : il n’est que trop vrai qu’en supposant que pour ce temps, les circonstances soient les plus favorables, leurs souffrances n’en sont pas moins telles qu'aucune description ne serait complète, quand même on oserait abandonner à l'imagination la plus active le soin de peindre ce tableau de ses véritables couleurs. L'artiste ne pourrait être autorisé à représenter de pareilles scènes, s'il n'en adoucissait lexpression autant que possible.

Malheureusement on ne peut se dissimuler (et d’ailleurs l'expérience le prouve) que les mesures prises par les puissances européennes pour réprimer le commerce

des esclaves, loin de restreindre ce funeste trafic, ont beaucoup empiré le sort des

milliers d'individus qui en sont chaque année les victimes. La postérité qui, peutêtre, aura sur les caractères et sur le but de la civilisation des idées plus nettes, s'étonnera d'apprendre qu’un phénomène politique, tel que la traite des Nègres, ait pu durer des siècles, sans qu'il se soit élevé la moindre réclamation sur son injustice et sur ce qu’elle a de préjudiciable même aux intérêts des nations qui y participent; mais elle s’en étonnera probablement moins, elle y croira plus facilement qu’à une autre vérité Lout aussi triste, C'est qu'après que les puissances qui prétendent à la civilisation eurent proclamé solennellement que ce commerce infime était la honte du siècle, il ne fut cependant rien arrêté de positif pour l’anéantir, ni même pour diminuer les maux qui en sont inséparables : c’est que, loin de là, il en est résulté, soit par le défaut de conscience des législateurs, soit par la négligence ou la perfidie de ceux qui devaient faire observer les lois, une espèce de garantie négative, d'assurance d’impunité pour le mal.

Que peut-on dire de plus positif sur la nature et sur les progrès de ces excès, que ce qu'annoncent les résultats eux-mêmes? On enlève annuellement environ cent vingt mille Nègres de la côte d'Afrique pour le seul Brésil, et rarement il en parvient plus de quatre-vingt à quatre-vingt-dix mille à leur destination. Il en périt donc à peu près

un tiers pendant une traversée de deux mois et demi à trois mois. Que l’on réfléchisse

à la cruelle impression que doit faire sur le Nègre sa séparation violente d’ayec tout ce qui lui est cher, à l'effet que produisent le plus profond abattement ou la plus terrible exaltation de l'esprit réunis à toutes les privations du corps, à toutes les souffrances du voyage, et l'on ne s’'étonnera plus de ces affreux résultats. Ces malheureux sont

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