‹ Voyage pittoresque dans les grands déserts du Nouveau-Monde [microforme]Chapitre 82 sur 137 · PIANO · texte numérisé non relu

PIANO

En général, la concepiion musicale des Peaux-Rouges n'est pas autre

chose que limitation pius ou moins imparfaite des notes harmonieuses dont la nature est si riche dans les forêts et les solitudes du nouveau monde, L'Indien écoute religicusement ce qui frappe ses sens, lorsque les feuilles agitées mollement par la brise du soir sen: lent pousser des plaintes, où bien quand Ja tempête, sévissant avec fureur, ébranle les arbres gigantesques, qui craquent comme de frêles roseaux. Le gazouillement des oiseaux, le cri des bêtes fauves, en un mot, toutes les voix douces, graves où imposantes qui animent les déserts, sont autant de leçons musicales qu'il retient facilement.

Nous avons té témoin d'une de ces inspirations subites auxquelles l'Indien ne sait pas résister, C'était par une de ces longues nuits d'hiver, si monotones et si ennuyeuses dans les bois. Nous étions dans un

wWigwam qui nous défendait mal contre li périe de la saison. L'orage grondait au dehors, la tempête mugissa is l'espace, le vent

soufflait avee violence, et sifflait à travers les fentes et les ouvertures de la cabane ; la pluie tombait par torrents, et nous empéchait de poursuivre notre chemin. Notre hôte était un Indien aux veux vifs et intelligents; vêtu avec une certaine élégance, il se drapait majestueusement dans un grand manteau de fourrure, Assis près du feu qui éclairait de reflets rougetres l'intérieur de son Wigwam, il se sentit tout à coup pris d'un désir irrésistible d'imiter le déchainement de la nature, et de chanter ses impressions, Saisissant alors un tambour suspendu près de son lit, il fit entendre un léger roulement ressemblant aux rumeurs lointaines de l'orage qui approche ; puis, avec une voix de fausset qu'il savait rendre douce quand il le voulait, il imita le sifflement de l'air, le craquement des branches s'entre-choquant les unes contre les autres, ainsi que le bruit particulier que font les feuilles mortes accumulées en masses compactes sur le sol, Peu à peu, les roulements du tambour devinrent plus fréquents et plus forts, les chants plus sonores et plus aigus, et enfin notre Indien eria, hurla d'une manière effrayante; ilse débattait et frappait son instrument avec une rapidité extraordinaire : c'était une vraie tempête, à laquelle rien ne manquait, pas même les hurlements plaintifs des chiens et les mugissements des buffles effrayés. On ne pouvait pousser plus loin le talent d'imitation.

Les sentiments tendres et passionnés qui inspirent également les Peaux-Rouges exercent alors leurs facultés musicales sur un ton moins bruyant et plus doux. Nous voulons ici parler de ces sérénades données par les jeunes gens à leurs fiancées. Souvent, lorsque le fils d’un guerrier désire se marier, il prend sa flûte et se dirige le soir vers la cabane où repose celle qu'il a choisie pour sa future épouse. Il commence par jouer un air mélancolique; puis il chante des paroles de sa composition, qui rappellent les charmes de sa bien-aimée. 11 la compare aux suaves parfums des ileurs sauvages, à l'eau pure qui s'échappe des rochers, aux arbres gracieux des forêts, aux rives verdoyantes des fleuves dans lesquels elle va se baigner. Il lui promet ensuite une longue série de jours heu-

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reux dans son Wigwam, jusqu'à l'heure du départ pour les prairies enchantées, où le bonheur n'a plus de fin, Après les chants, reviennent de nouveaux airs sur la flûte, qui rendent aussi bien que possible les sentiments dont il est animé,

Nous choisirous parmi ces chants devenus populaires dans les Prairies celui qui nous a paru le mieux caractériser le chant d'amour des Indiens.

(Œil-de-Colombe, écoute le son de ma flûte; Eutends la voix de mes chansons, c'est ma voix. Ne rougis pas, toutes tes pensées me sont connues, J'ai mon bouclier magique, tu ne pourras fuir,

Je l'attirerai toujours à moi, quand même tu serais Dans une ile éloignée, au delà des grands lacs,

Je suis puissant par ma force et ma valeur. Écoute, ma fiancée, c'est à ton cœur que je parle,

Les plus beaux ours des Prairies deviendront ma proie. J'échangerai des chevaux pour des colliers.

Tes mocassins seront couverts de perles brillantes,

Ne me fuis pas; j'irai te chercher jusque dans les nuages. Ma médecine ? est bonne : quand je veux, elle attire L'abondance soit du ciel, soit de la terre,

Le Grand-Esprit est pour moi, ma fiancée;

Entends la voix de mes chansons, c'est ma voix,

Les chants des Indiens sont ordinairement des récitatifs monotones empreints d'une vague tristesse ; des espèces de complaintes en mineur, qu'il est impossible de traduire littéralement sans les mutiler et sans en enlever le principal intérêt, On dirait que ces pauvres enfants des solitudes de l'Amérique septentrionale comprennent combien est triste cette vie incertaine, isolée et périlleuse, où le jour de l'abondance et du bonheur n’a pas souvent de lendemain. La souffrance, pour eux, est un pain quotidien que leur imprévoyance, leur caractère bizarre, simple, enfant, et l'injustice des blancs leur fournissent avec une prodigieuse générosité, Les Indiens ne sont pas des héros de roman qui supportent stviquement la douleur sans en ressentir profondément les conséquences. Leurs privations journalières, les fatigues qu'ils endurent, les caagrins

1 Allusion aux sacs de médecine, où amulettes, que portent les Indiens pour faire tombei de la plie ou attirer le gibier,

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qu'ils éprouvent, donnent à leur nature cette couleur sombre, cette mélancolie résignée qui s'épanche dans leurs chansons, et principalement dans la modulation des notes, qu'on ne peut rendre par une traduetion littérale et qu'il faut entendre pour en apprécier le charme,

Lorsque plusieurs guerriers reviennent d'une chasse infructueuse, ils se consolent parfois de leur insuccès en chantant le soir, près du feu de leur campement, les différentes péripéties de leur excursion. Le plus habile du groupe improvise la musique et les couplets, et à la fin de chaque couplet toute la troupe répète le premier ou les deux premiers vers, sur un mode plein de langueur et d'originalité, Quand le hasard nous faisait camper près d'un de ces groupes et que nous apercevions dis l'éloignement les lueurs blafardes du feu autour duquel se trouvaient assis les Peaux-Rouges, lorsque nous entendions au milieu du silence de la nuit ces voix mâles et plaintives, ces accents que la distance rendait caressants et doux, ces chansons accompagnées par le bruit régulier des ruisseaux solitaires des prairies, par le murmure gracieux du souffle léger de la nuit et des gouttes de rosée dans le feuillage, nous nous sentions émus et saisis de tristesse; ces chants de la douleur trouvaient un écho sympathique dans notre âme, et nous pensions au malheur de ces infortunés qui n’ont pas comme nous les consolations du christianisme pour adoucir leurs souffrances.

Mais si le ton varie peu dans certaines compositions musicales des Indiens, il n’en est pas de même dans les hymnes religieux, les chants guerriers ou funèbres, les allégories, ainsi que toutes les petites poésies chantées par les mères près du berceau de leurs enfants pour les endormir ou les distraire.

Dans les compositions religieuses et quelquefois même dans les chants de guerre et de chasse il n°y a pas d’unité dans le thème. Ensuite, quand la narration et la description sont introduites dans le chant, elles sont imparfaites, disjointes, inachevées. Des idées à peine énoncées sont aussitôt interrompues pour faire place à d’autres non moins incomplètes. Souvent elles sont aussi remarquables que belles, mais on attend en vain la suite, Une allusion brève, un symbole frappant, un éclat de passion, les sentiments les plus doux, d’énergiques inspirations se succèdent comme autant de parties indépendantes les unes des autres et sans égard pour le principal sujet; le lien qui unit toutes ces idées reste dans l'esprit

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du chanteur, La construction et la flexibilité de la langue favorisent beau coup ce genre d'improvisation sauvage, mais il est très-difficile de le traduire, et presque impossible de lui conserver son caractere original,

Les grandes sources où l'Indien puise ses images sont les nuages, le tonnerre, le soleil, les tempêtes, les prairies et quelques animaux favoris dont il aime à rappeler les habitudes, Mais ces descriptions ne sont que des allusions qui frisent parfois le génie, dénotent de grandes conceptions, un choix admirable et très-élevé d'expressions; malheureusement ce ne sont que des coups de maitre qui ne se soutiennent pas et disparaissent dans les profondeurs de la pensée sans recevoir de développement.

Les chants sacrés ou religieux paraissent de prime abord incohérents et fantastiques. Ordinairement le second couplet semble n'avoir aucune relation avec le premier, et le sens qui les lie (lorsqu'il y en a un) n'est jamais visible, Mais il faut remarquer que ces sortes de compositions ne se chantent que dans une danse ou une “érémonie religieuse, et les acteurs, dans cette cérémonie ou cette danse, complètent, ou pour mieux dire, traduisent, par leurs gestes et leurs actions mimiques, le sens qui nous échappe. De sorte que l’on peut dire que ces hymnes ne sont que l'accompagnement d'une scène dramatique. Nous n'avons rien trouvé, en ce genre, de plus extraordinaire, de plus fantastique et de plus mystérieux que le chant usité par les docteurs ottawas lors de la réception d’un candidat au grade de médecin.

Les chants commencent par le récitatif suivant du candidat, qui est en dehors de la cabane de médecine, où les anciens docteurs se trouvent réunis :

Vous avez entendu! j'entrerai dans Ja loge du Grand-Esprit. J'ai loujours aimé ce que je cherchais. Je vais dans la loge des nouvelles feuilles vertes.

Lorsqu'il est entré dans la loge, il chante avec accompagnement du tambour :

Je vous donnerai une part, mes amis.

Je vais dans le bain. Je souffle mon brave frère.

Je désire porter cela, mon père, mon ami.

Quoi! ma vie, mon seul arbre! nous dansons autour de toi.

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