LA SAVE
cachemire leur couvre la moitié du corps. Rien de pittoresque comme le débraillé de leur costume, qui s'allie à une remarquable assurance et à une physionomie à la fois fière et rijsée. Voici un jeune homme presque déguenillé; mais il est aussi à son aise que s'il était vêtu comme le calife de Bagdad : il appartient à Tune des plus anciennes familles de la Bosnie, et jamais il ne regardera comme son égal le petit éfend 1 bien peigné, bien brossé, bien ciré et bien ganté : il a peut-être raison.
Les deux rives sont gardées par des soldats stationnés dans de petits bâtiments isolés. A l'endroit où la Drina se jette dans la Save, la rive droite devient serbe : la Save va couler entre PAutriche et la Serbie, jusqu'à l'endroit où elle se perd dans le Danube.
La conversation sur le bateau devient plus animée : on parle de la Serbie et des Serbes, et quelques voyageurs les traitent fort mal,parceque,paraît-il, ces barbares refusaient alors de contracter je ne sais quel emprunt destiné à les enrichir à la manière saint-simonienne. Il y avait là un petit banquier du cinquième ordre à Trieste,qui n'en revenait pas. « Voyez,disait-il, ces marchands de porcs, qui en veulent remontrer aux maîtres de la science! Combien je leur préfère les Turcs 1 Voilà des gens qui se sont lancés, sans tant réfléchir, dans les hautes combinaisons financières qui honorent notre époque 1 » Il parlait du xix e siècle, du progrès de l'humanité et de la solidarité; il en disait, il en disait... Pendant ce temps, le bateau appro*
chait du confluent. La rive gauche est tout à fait plate, tandis que la droite est relevée.
Enfin nous commençons à apercevoir la « Ville- Blanche ». C'est la traduction du mot Belgrad. Voici d'abord l'église cathédrale, puis quelques minarets qui sont demeurés debout dans la forteresse. La ville deSemlin, à gauche, reste dans le bas, en essayant de grimper sur la -petite falaise à laquelle elle est adossée. Le confluent de la Save avec le Danube forme comme un grand lac que domine la forteresse de Belgrade, assise sur les deux cours d'eau. Le bateau à vapeur rase le quai de la capitale sérbj sans s'y aTreter; il va droit à Semlin, d'où il faut regagner Belgrade en barque ou sur un bateau à vapeur spécial.
Un peu au-dessus du confluent delà Save est le confluent de la Drave, qui prend sa source dans le Tyrol. Ces deux vallées parallèles sont la plus courte voie pour aller d'Occident en Orient. Le lieu de leur jonction avec le Danube a joué un grand rôle dans l'histoire. Les Avares avaient établi l'un de leurs principaux établissements, appelés Rings ou Cercles, sur l'emplacement de l'antique Sirmium, non loin du confluent du Danube et de la Save. Charlemagne résolut de 'détruire l'empire des Avares. Après avoir longuement médité son plan de campagne, il prit deux bases d'opération, Tune en Bavière, vers le haut Danube, l'autre sur la côte septentrionale de la mer Adriatique. L'armée du haut-Danube fut divisée en deux corps, dont l'un opéra sur la rive droite et
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l'autre sur la rive gauche; les communications et les approvisionnements étaienfrassurés par le convoyage d'une flottille de bateaux armés.
Pépin, roi d'Italie, fils de Charlemagne, devait agir de concert, en passant du bassin de la mer Adriatique dans celui de la mer Noire. Descendant les vallées de la Drave et de la Save, il tomba à l'improviste sur le Ring sirmien, dont il s'empara et qu'il fit raser. L'empire avare était détruit, et l'Illyrie, passait sous le sceptre du glorieux conquérant qui allait devenir empereur à Rome.
Pendant la campagne de 1809, le prince Eugène, poussant devant lui les archiducs, coupa perpendiculairement les vallées supérieures de la Save et de la Drave, et termina sa campagne, à Raab, par un coup d'éclat. Pendant ce temps, les forces françaises de la Dalmatie et de l'Illyrie, amenées par Marmont, venaient opérer leur jonction avec l'armée du vice- roi d'Italie. Ces manœuvres rendirent décisive, pour l'issue de la guerre, la victoire remportée à Wagram sur la rive gauche du Danube.
Trois années plus tard, on préparait pour l'armée russe un plan de campagne qui était précisément la contre-partie des mouvements français de 1809, La masse principale des Russes devait se rallier sur le Dniester, traverser les plaines de la Galicie orientale et descendre dans la Hongrie, en suivant la Theiss. A la hauteur de Bude-Pesth, l'armée allait avancer en deux colonnes : lune devait entrer en Styrie par la
vallée de la Raab ou celle de la Mur, l'autre descendre la Theiss ou le Danube pour arriver aux frontières militaires de l'Autriche et à celles de la Serbie. Renforcé des contingents fournis par ces peuplades aguerries, ce corps devait déboucher par la vallée de la Save dans les provinces illyriennes et se réunir auprès de Laybach à l'autre armée, qui serait entrée par la Styrie et qui aurait été renforcée par les Hongrois. Tous les corps français qui se trouvaient en Croatie ou en Dalmatie étaient coupés. On devait fondre avec impétuosité sur l'Italie, etc.
Tels étaient les souvenirs historiques qui venaient à la pensée du voyageur français en regardant les eaux de la joyeuse Save se mêler aux eaux du Danube, entre Belgrade et Semlin.