‹ Voyage sentimental (volume 2)Chapitre 21 sur 57 · LA LETTRE · texte numérisé non relu

LA LETTRE

Il l'uni avouer que jusqu'alors la fortune n'avait pas l'ait grand 1 chose pour Lafleur : d'abord, il avait été bien mal mené par son cheval , et depuis vingtr-qualre heures, à pou près, qu'il élail à mon service, rien ne s'était offert i»our qu'il pût signaler son zèle. Le pauvre garçon brûlait cf impatience. ta lettre du comte de L..., que celui-ci m'avait envoyée par son domestique, parut à La fleur une bonne occasion de montrer ce

qu'il savait faire , et il ne la laissa pas échapper. Dans la pensée de me faire honneur, il fil entrer le messager du comte dans un cabinet de l'auberge, et là , il le régala du meilleur vin de Normandie. De son coté , le domestique du comte . pour n'être pas en reste «le |>olitessc, entraîna Lalleur à l'hôtel de son maître. Vous jugez du succès de Lalleur! Il était naturellement d'une si belle et si douce humeur, qu'il fit la conquête de (ous les gens de la maison. Il (il de son mieux , en vrai Français de Fi ance , l'exposition complète de ses |>etits talents. Pour commencer, il prit son fi-

fre, et aussitôt la femme de chambre, le mai Ire d'hôtel, le cuisinier, la laveuse de vaisselle, les

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laquais, les chiens, les chais, tous, jusqu'à un vieux singe, se mirent à danser. Jamais cuisine n'avait été aussi gaie depuis le déluge universel.

Madame de L..., en passant de l'appartement de son frère dans le sien , frappée des rires et du bruit qu'elle entendait, sonna sa femme de chambre pour savoir la cause de cette gaieté, et dès qu'elle apprit (pie c'était le domestique du gentilhomme anglais qui réjouissait ainsi toute la maison sur son (ifre, elle voulut qu'on le fit monter.

Liflcur. tout en montant l'escalier, s'était chargé de mille compliments de la paî t de son maître pour .Madame, ajoutant bien des choses au sujet de la santé de Madame; que son maître serait au désespoir si Madame se trouvait incommodée par les fatigues du voyage, elenlin, que Monsieur avait reçu la lettre que Madame lui avait fait l'honneur de lui écrire... « Kl sans doute il m'a fait l'honneur, dit Madame en interrompant Lalleur, de me ré|x>ndre par un billet? »

Klle | ta rut dire cela d'un ton qui annonçait si fort qu'elle était sûre de son fait, que Lalleur n'osa pas la détromper... Il trembla que je n'eusse commis une impolitesse; peut-être eut-il peur aussi

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qu'on ne le regardât comme un sol de s'attacher à un maître qui manquait degards pour les dames : aussi lorsque la dame demanda où était la lettre de son maître, et s'il en avait une : «Oui certainement. Madame. » En même temps il mettait son chapeau par terre, et, saisissant le bas de.sa poche droite avec la main gauche , il commença h chercher la lettre avec son autre main... Il fit la môme recherche dans sa poche gauche, a Diable! » disait-il. Ensuite il chercha dans les poches de sa veste, et même dans son gousset. « Peste ! » Enfin il les vida toutes sur le plancher, où il étala un col sale, un mouchoir, un peigne, une mèche de fouet, un iHHinet de nuit... Il regarda entre les bords de son chapeau , et peu s'en fallut qu'il ne plaçât la troisième exclamation. « Quelle élourderie ! Madame. J'aurai laissé la lettre de Monsieur sur la table de l'auberge. Je vais vous la chercher en toute hâte: je serai de retour dans trois minutes, s'il vous plaît. »

Je venais de quitter la table, quand Lalleur nie vint conter son aventure. Il me fit naïvement le récit de toute Phistoire, ajoutant que si Monsieur avait par hasard oublié de répondre à la lettre de

Madame, il était temps encore de réparer ma faute..., sinon que les choses resteraient comme elles étaient d'abord.

Je n'étais pas sûr que l'étiquette m'obligeât de répoudre; mais un démon même n'aurait pas pu se lâcher contre Lafleur. C'était son zélé j>our mon service qui l'avait fait agir. Qu'il s'y fût en effet très-mal pris, et qu'il me jetai dans un grand embarras , ce n'était pas là la question. Son cœur était innocent de celle maladresse. A toute force, je ne crois pas que je fusse obligé d'écrire...; mais Lafleur avait l'air d'être si content de lui-même...

« Cela est fort bien , lui dis-je , cela suffit... » 11 sortit de la chambre prompt comme l'éclair, et m'apporta presque aussitôt une plume, de l'encre el du papier; il approchait la table d'un air si gai, si heureux, que je ne pus me défendre de prendre la plume...

« Mais que vais-je écrire?..» Je commençai une lettre, j'en recommençai une autre. Jegàlai inutilement cinq ou six feuilles de bon papier...

Bref, je n'étais pas en train d'écrire.

Lafleur, qui s'imaginait que l'encre était trop épaisse, iii'apiKHta d«* l'eau pour la délayer. Il mit

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ensuite devant moi do la poudre, el de la t ire d'Espagne. Vains eiïorts ! J'écrivais, j'effaçais . je déchirais,jc brûlais, et je me remettais à écrire toujours avec le même succès. « Peste de l'étourdi ! disais-je à voix basse... Je ne peux pas me tirer de cette lettre ! » Je jetai la plume de désespoir.

Lafleur, qui vit mon embarras , s'avança d'une façon respectueuse, el tout en me faisant mille excuses de la liberté grande qu'il allait prendre, il m'expliqua comment il avait dans sa poche une lettre écrite par un lambourde son régiment à la femme d'un caporal, laquelle lettre pourrait convenir dans l'occasion présente.

Je ne demandais pas mieux que de le satisfaire. « Voyons cette lettre, mon l>on Lalleur! >»

Il tira de sa poche Un petit portefeuille assez terne, el tout rempli de lettres et de billets doux. Il dénoua la corde qui le liait , il en tira les lettres, les mit sur la table , les feuilleta les unes après les autres, et après les avoir parcourues à deux reprises différentes, il s'écria : « Enfin, Monsieur, la voilà! » Il la déploya, la mit devant moi, et se retira à trois pas de la table , pendant que je lisais :

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