LA TRADUCTION
On m'ouvrit une loge dans laquelle se tenait tout seul un vieil officier du roi. J'aime l'état militaire; c'est un noble état, qui rend meilleurs ceux qui sont bons , si parfois il rend pires ceux qui sont mauvais... Et puis, j'en ai connu un autrefois..., car il n'est plus... Au fait, pourquoi ne le nommerais-je pas? C'était le capitaine Tobie Shandy, le plus cher de tous mes amis. Je ne puis penser à la douceur et à l'humanité de ce brave homme, quoiqu'il y ait bien longtemps qu'il soit mort, suis que mes yeux se remplissent de larmes... Rien qu'à cause de Tobie, j'aime tout le corps des vétérans.
J'eus bien vile franchi les deux bancs qui étaient devant moi, et je me plaçai à côté de l'officier.
Il lisait attentivement, ses lunettes sur le nez. une petite brochure; c'était, j'imagine, une des pièces qu'on allait représenter. A peine étais-je assis, qu'il ôia ses lunettes, les enferma dans un étui de chagrin , et mit le livre et l'étui dans sa poche. Je me levai a demi pour le saluer.
Ceci , traduit dans tous les langages du inonde , aura, à coup sûr, le même sens; ceci veut dire :
« Voilà un pauvre étranger qui entre dans ma loge...; il a l'air de ne connaître personne, et il demeurerait sept ans à Paris qu'il ne connaîtrait qui que ce soit, si chacun de ceux dont il approchera gardait son livre à la main et ses lunettes sur le nez... Ce serait lui fermer la porte de la conversation; ce serait le traiter plus mal qu'un Allemand. »
Le vieil officier aurait dit tout cela à haute voix, que je ne l'aurais pas mieux entendu... Je lui aurais , à mon tour, traduit en français le salut que je venais de lui faire, à savoir : « que j'étais très-sensible à sa bonne volonté pour moi , et que je lui en rendais mille grâces. »
Tout le secret de la société humaine consiste dans cette façon abrégée des honnêtes gens de se reconnaître, de se comprendre, de s'expliquer les uns les autres; un regard, un geste, un rien leur suffit pour se mettre en rapport. Quant a moi , par une longue habitude , j'exerce cet art si machinalement , que , lorsque je marche dans les rues de Londres, je traduis tout le long du che-
rtO VOYAGE
min les moindres mouvements qui se l'ont dans la rue; je me suis souvent trouvé dans des cerdes où l'on n'avait pas dit quatre mots , et dont j'aurais pu rapporter au retour vingt conversations différentes , et à coup sûr j'aurais dit juste.
Un soir, à Milan, Martini donnait un concert; comme je me présentais à la porte de la salle pour entrer, la marquise de F... en sortait en assez grande hâte : elle était presque sur moi que je ne l'avais pas encore aperçue, de sorte que je lis un saut à gauche pour la laisser passer; elle Ut de même et du même côté , et nos têtes se touchèrent... Elle alla aussitôt à droite en même temps que moi aussi je ine portais à droite , et je m'opposai encore une fois, et très-innocemment, à son passage... Cela se répéta encore malgré nous, au point que la chose en devint ridicule... A la Hn, je fis ce que j'aurais dû faire tout d'a!)ord. je me tins tranquille, la marquise passa sans difficulté. Elle passée, je compris en même temps toute ma maladresse et la nécessité de la réparer à l'instant même. Je suivis donc, d'un œil inquiet, madame de F. . . jusqu'au bout du passage : deux fois «•lie retourna la tète de mon côté, tout en glissant
le long du inur, tomme si elle eût encore à rencontrer quelque maladroit de mon espèce. . « Non , non, medis-je tout bas, tu fais là une mauvaise traduction : cette dame a le droit d'exiger des excuses; si elle te laisse tant de place, c'est pour que tu puisses les lui porter. » Je cours donc à elle , je lui demande pardon de l'embarras que je lui ai causé, et lui dis que mon intention était de lui céder le pas... Elle répondit qu'elle avait eu le même dessein à mon égard... Nos politesses furent réciproques. Cependant elle avait déjà le pied sur la première marche de l'escalier, et comme je ne voyais personne pour lui donner la main, je lui offris de la reconduire à sa voiture... Nous descendîmes l'escalier, en nous arrêtant presque à chaque marche pour parler du concert et de notre rencontre. Elle était dans son carrosse. « En vérité, Madame, lui dis-je, j'ai fait six efforts différents pour vous laisser sortir... — Et moi, j'en ai fait tout autant pour vous laisser entrer... — Je souhaiterais bien, ajoutai-jc aussitôt, que vous en lissiez un septième... — Très-volontiers, ditelle, me faisant place... La vie est trop courir pour s'occuper de tant de formalités... » Je mon-
lai dans la voiture, et j'accompagnai la dame jusque chez elle... Et que devint le concert? Le concert ! Demandez-le à ceux qui étaient au concert.
Sachez enfin, pour avoir la moralité de celte aventure, que, grâce à cette traduction libre, je lis , ce jour-là , la plus aimable connaissance de toutes celles que j'aie jamais eu l'honneur de faire en Italie.