‹ Voyage sentimental (volume 2)Chapitre 29 sur 57 · LA ROSE · texte numérisé non relu

LA ROSE

Mon tour vint de demander au vieil officier « Qu'y a-t-il? » J'entendais de tous cotés t rier du parterre : Haut les mains , monsieur l'abbé , haut les mains! J'étais aussi embarrassé de savoir de quoi il s'agissait, que l'officier l'avait été tout à l'heure de mon invocation au père Laurent.

Alors il m'expliqua (pic c'était apparemment quelque petit abbé qui, pour mieux garder l'incognito, s'était blotti dans une loge derrière ces deux grisettes, et que le parterre, qui l'avait découvert niché là. exigeait, pour plus de sùrclé.

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que M. l'abbé tînt sos doux mains on l'air pondant loulo la représentation. — « Ah ! fi donc ! m'érriai-jo; comment soupçonner qu'un homme d'Église filoute ces doux filles! » L'officier sourit, et il m'expliqua tout bas , à l'oreille , une chose dont je n'avais pas encore eu la moindre idée.

« Bon Dieu! dis-je on pâlissant d'étonnemont , osl-il bien possible qu'un peuple si bien élevé ail on mémo temps dos idées si étranges, et qu'il se donne à lui-mémo un pareil démenti ! Quelle grossièreté !

— C'est, me dit l'officier, une raillerie établie depuis longtemps contre les pelits-oollcis; cola dure depuis que Molière a fait représenter sa grande comédie de Tartuffe ; mais pou à peu ces habitudes s'en vont de nos mœurs, tout comme nous avons oublié les mœurs dos vieux siècles... Chaque nation , conlinua-t-il , a sos délicatesses et ses grossièretés qui sont à la mode pendant quelque temps et qui finissent par se perdre tout à fait. J'ai voyagé dans plusieurs pays, et je n'en ai pas visité un seul où je n'aie rencontré dos raffinements inconnus dans les autres. Le pont et le contre se trouvent dans chaque nation... Partout il y a une

certaine balance de bien et de mal; il ne s'agit que de savoir peser juste. C'est là le plus sûr moyen d'éviter les haines qui s élèvent de nation à nation, sans qu'on puisse y rien comprendre. Un voyageur a Favautage de voir beaucoup et de pouvoir faire le parallèle des hommes et de leurs mœurs, et par là il apprend le savoir-vivre. Rien ne nous apprend à nous aimer les uns les autres , comme une tolérance réciproque. » Sur ce motlà, il me lit une inclination de tète cl il me quitta.

Il me tint ce discours avec tant de bon goût et de bon sens, qu'il justifia les impressions favorables que j'avais eues de son caractère... Je savais bien que j'aimais sa personne. m;rfs je ne savais pas encore pourquoi je l'aimais. Je l'aimais justement parce que , lui et moi , nous avions la même façon de penser; seulement, il s'exprimait beaucoup mieux que moi.

Un cheval ombrageux, qui dresse les oreilles et qui fait des écarts à chaque objet qu'il aperçoit, est une monture difficile; ainsi j'étais moi-même effarouché, pendant le premier mois que j'ai passé à Paris, lorsque j'entendais prononcer à mon oreille certains mots tout à fait étranges. Il me semhlait

que je devais me cabrer et rougir; mais je n'eus pas élé exposé deux mois à ee fou-là, que j'y fus tout accoutumé.

Madame de Rambouillet, à qui j'avais été présenté seulement depuis six semaines, me fil l'honneur de me mener avec elle dans sa voilure à deux lieues de Paris. 11 est im|>ossible d'être plus retenue et mieux élevée que celte dame , et plus modeste dans son langage. Au milieu du chemin, elle me pria de tirer le cordon... <■ Avez- vous besoin de quelque chose? lui dis-je... — Rien que de pisser, me dit-elle. »

Ami voyageur, respectons madame de Rambouillet ainsi accroupie ! Et vous , les belles nymphes qui présidez aux mystères, cueillez des roses, et semez-en les feuilles sur le sentier où vous vous arrêtez. — Ainsi fit madame de Rambouillet. Je lui avais donné la main pour l'aider à descendre de carrosse, je la lui donnai pour remonter. Non, le prêtre de la nymphe Castalie ne se tint pas avec plus de resj>eet et de retenue près de sa fontaine.

Ce que le vieil olïieier venait de inc dire sur les voyages me rappela les conseils de Polonius à son fils, sur le même sujet ; de Polonius je fus bien vite près A'Hamlel, et du prince de Danemark me voilà dans tous les drames de Shakspeare; si bien qu'au sortir du spectacle, en passant sur le quai de Couli , j'entrai dans la boutique d'un libraire pour acheter les (envies complètes de l'auteur (Y Ha ni /ri.

Le libraire me répondit qu'il n'avait pas 1rs œuvres complètes de notre poète. « Comment ! lui dis-je , mais en voilà un exemplaire sur votre comptoir. — Cela est vrai , Monsieur le comte ; mais ce livre n'est pas à moi,.... Il appartient à M. le comte de B..., qui me Ta envoyé de Versailles pour le faire relier, et auquel je le renverrai demain matin.

— Et que fait M. le comte de B... de ce livre? Est-ce qu'il lit Shakspeare? — Oh! dit \p libraire.

c'est un esprit fort Il aime les livres anglais:

et ce qui lui fait encore plus d'honneur, Monsieur, c'est qu'il aime aussi les Anglais. — En vérilé, monsieur le libraire, dis-je. vous parlez de si bonne grâce, que vous forceriez le premier Anglais venu, et simplement par reconnaissance, à dépenser quelques louis dans votre boutique... Le libraire fit une inclination; il allait probablement me répondre par quelque politesse , lorsqu'une jeune fille d'environ vingt ans , fort décemment vêtue, et qui avait l'air d'être au service de quelque dévole à la mode , entra dans la boutique et demanda tes Égarements du cœur et de Vesprit. Le libraire les lui donna tout aussitôt. Elle lira

dc sa poche une petite Ixmrse de satin verl nouée d'un ruban de la même couleur... Elle la délia, et avec- le pouce et l'index elle prit son argent dune main légère, elle paya le livre et sortit. Comme je n'avais plus rien à faire chez le libraire , je sortis avec elle.

« Ma belle enfant, lui dis-jc, quel besoin avezvous donc des Egarements du cœur ? A peine gavée» vous encore si vous avez un cœur; vous le saurez

quand l'amour vous l'aura dit, quand un infidèle vous aura blessée là. — Dieu m'en garde ! répondit la fille. — Oui , vous avez raison ; le cœur est bon , et quel dommage si vous alliez le perdre . ce beau joyau qui vous rend mieux parée que si vous étiez couverte de diamants et de perles ! »

La jeune fille m'cVoutâil avec une attention docile , et elle allait tenant sa bourse par le ruban. « Voilà une bourse bien légère, lui dis-je; » et aussitôt elle me la lendit... « Il y a bien peu de chose là-dedans, continuai -je , mais soyez toujours aussi sage que vous êtes belle, et le ciel la remplira. » J'avais encore dans la main quelques écus qui avaient été destinés à l'achat du Shakspeare ; elle m'avait tout à fait abandonné sa bourse, j'y mis un écu. Je nouai le ruban , el je la lui rendis.

Klle me fil, sans mot dire, un salut plus modeste que profond C'était une de ces inclinalions tranquilles et reconnaissantes, où le cœur a plus de part que le geste. Le cœur sent le bienfait , le geste exprime la reconnaissance. Jamais de ma vie je n'ai donné un écu à une jeune fille avec plus de plaisir.

« Mes meilleurs conseils n'auraient pas eu à vos yeux la moindre valeur sans ce i>etit présent, ma belle enfant; maintenant, quand vous verrez l'écu, vous vous souviendrez de l avis.

« Mais au moins n'allez pas le dépenser en rubans!...

— Sur ma parole , me dit-elle vivement , j'en suis incapable. » Elle me tendit la main : « Oui certes, Monsieur, je mettrai cet argent à part. »

Une honnête convention entre un homme et une femme semble, à mon sens, sanctifier leurs plus secrètes démarches. H était déjà tard et il faisait presque nuit. Cependant , comme nous allions du même côté, elle et moi, nous longeâmes le plus naturellement du monde le quai de Conti.

Elle me Gt une seconde inclination à l'instant où nous poursuivions notre chemin; nous n'étions pas encore à soixante pas de la porte du libraire, que , croyant n'avoir pas assez fait , elle s'arrêta un instant, le temps de me dire encore une fois : Grand merci.

« C'est un bien petit tribut, lui dis-je, que je n'ai pu m'empècher de payer à votre honnête visage , et, certes, je ne voudrais pas pour beaucoup vous

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avoir mal jugée; niais l'innocence, ma chère enfant, respire dans tout voire maintien. 11 serait bien h plaindre celui qui essaierait de lui tendre des pièges. »

Elle parut fort touchée de ce que je lui disais là... Elle poussa un profond soupir... Je n'osai pas lui demander d'où venait ce soupir; nous gardâmes le silence jusqu'au coin de la rue de Nevers , où nous devions nous séparer :

«Suis-je vraiment, lui dis-je , dans le chemin de l'hôtel de Modène? — Oui, fit-elle; mais on y peut aller aussi bien par la rue Guénégaud, qui est à deux pas... — Hé bien ! j'irai donc par la rue Guénégaud , pour deux raisons : d'al>ord , parce que cela me fera plaisir, et ensuite, pour vous accompagner plus longtemps. — En vérité , ditelle , je voudrais que l'hôtel de Modène fût dans la rue des Saints-Pères... — Vous demeurez dans la rue des Saints-Pères? — Oui, Monsieur, je suis la femme de chambre de madame de R... — Mais, grand Dieu ! c'est justement la dame pour qui on m'a chargé d'une lettre à Amiens... » Elle médit qu'en effet madame de R attendait un gentilhomme qui lui ilevait mnel ire une lettre, et

SENTIMENTAI

lot

quelle était fort impatiente île le voir... «Hé bien! ma chère enfant, dites à votre maîtresse que vous avez rencontré cet étranger ; assurez-la de mes respects. J'aurai l'honneur de la voir demain matin. »

Ceci se disait au coin de la rue de Nevers, où nous nous étions arrêtés; elle voulait mettre dans ses poches les deux volumes qu'elle venait d'acheter : je tenais un des ces volumes tandis qu'elle y fourrait l'autre; ceci fait, elle me présenta sa poche tout ouverte pour que j'y misse le volume que j'avais à la main.

Plus nos affections tiennent à des fils imperceptibles, plus il est doux de les sentir !...

Il fallut bien poursuivre notre marche. Nous

m VOYAtiE SENTIMENTAL.

n'avions pas fait trois pas, qu'elle me prit le bras du bout de sa main... J'allais le lui offrir, mais elle le prit d'elle-même, et d'une façon si simple ! Elle ne pensait pas, à coup sûr, que j'étais tout à fait un inconnu pour elle... Pour moi , je crus sentir si vivement, en ce moment, les influences de ce qu'on appelle la force du sang, que je ne pus m'empècher de la regarder tout en face pour me bien assurer, par quelque ressemblance fortuite . si elle n'était pas de ma famille... lié! d'ailleurs, no sommes-nous pas tous parents?

Au coin de la rue Guénégaud , je m'arrêtai pour lui dire adieu pour tout de bon. Elle me remercia encore à deux fois , et pour ma bonne grâce ei pour ma compagnie. O ne fut pas sans peine et sans revenir sur nos adieux que nous prîmes congé l'un de l'autre. Il y avait tant de cœur dans ces adieux , que, ma foi ! si nous n'avions pas été dans la rue, je les aurais accompagnés du plus fraternel , du plus apostolique des baisers.

Mais à Paris il n'y a guère que les hommes qui s'embrassent. Je fis presque aussi bien...

Je priai Dieu de la bénir!...

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