DIGRESSION
Le passeport était adressé à tous les gouverneurs, lieutenants, commandants, officiers généraux et autres ofHciers de justice, et M. Yorick, le bouffon du roi, et son bagage, pouvaient voyager tranquillement. On avait ordre de les laisser passer sans les inquiéter. J'avoue cependant que le triomphe d'avoir obtenu ce passeport me paraissait un peu terni par la figure que j'y faisais... Mais quels biens dans ce monde sont sans mélange? Je connais de graves théologiens qui vont jusqu'à soutenir que la jouissance même est accompagnée d'un soupir, et que la plus délicieuse qu'ils connaissent se termine ordinairement par une émotion convulsive.
Je me souviens d'un passage du savant Bevoriskius, dans son Commentaire sur les générations d'Adam. Il était au milieu
d'une note, lorsque deux moineaux, qui étaient sur le bord de sa fenêtre, interrompirent le fîl de sa généalogie, et la lui firent couper par une digression .
« Cela est étrange! — s'écria-t-il, — mais le fait n'en est pas moins vrai. Ils me troublaient par leurs caresses... J'eus la curiosité de les marquer une à une avec une plume, et le moineau mâle, dans le peu de temps qu'il m'aurait fallu pour finir ma note, réitéra les siennes vingt-trois fois et demie.
— Que le ciel répand de bienfaits sur ses créatures ! » ajoute Bevoriskius.
Et c'est le plus grave de tes frères, ô malheureux Yorick! qui publie ce que tu ne peux copier sans rougir.
Mais cette anecdote ne m'appartient pas, et n'a rien de commun avec mes voyages...
Je demande deux fois... deux fois excuse de cette digression.
CARACTERE « Eh bien ! — me dit le comte après
qu'il m'eut donné le passeport, — comment trouvez-vous les Français ? »
On peut s'imaginer qu'après avoir reçu tant d'honnêtetés, je ne pouvais répondre à cette question que d'une manière fort polie.
« Passe pour cela, — dit le comte ; — mais parlez franchement : trouvez-vous dans les Français cette- politesse marquée dont on leur fait honneur partout?
— Tout ce que j'ai vu, — lui dis-je, — me confirme dans cette opinion...
— Oh! oui, — dit le comte, — les Français sont polis.
— Jusqu'à l'excès, — repartis-je.
— A l'excès ? »
Ce mot la frappa, et il me dit que j'entendais sûrement par là plus que je ne disais. J'eus beau lui assurer que non, il insista...
« Vous ne voulez pas tout dire... mais point de réserve... parlez avec franchise.
— Je crois, monsieur le comte, — lui dis-je, — qu'il en est des questions que l'on se fait dans la société comme de la musique; on a besoin d'une clef pour répondre aux unes comme pour régler
l'autre. Une note exprimée trop haut ou trop bas dérange tout le système de l'harmonie... »
Le comte de B... me dit qu'il ne savait pas la musique, et me pria de m'expliqucr de quelque autre façon...
« Une nation civilisée, monsieur le comte, — lui dis-je enfin, — rend tout le monde son tributaire. La politesse en elle-même, ainsi que le beau sexe, a d'ailleurs tant de charmes, qu'il est honteux d'en dire du mal... Je crois cependant qu'il n'y a qu'un seul point de perfection où l'homme puisse arriver; s'il le passe, il change plutôt de qualités qu'il n'en acquiert... Je ne prétends pas marquer par là à quel degré cela se rapporte aux Français sur le point dont nous parlons...
mais, si jamais les Anglais parvenaient h.
cette politesse qui distingue les Français, ils ne perdraient peut-être pas en même temps cette politesse du cœur, qui engage les hommes à faire plutôt des actes d'humanité que de pure civilité; mais ils perdraient au moins ce caractère original et varié qui les distingue les uns des autres et de tout le reste du monde. »
l86 VOYAGE SENTIMENTAL
Je fouillai dans ma poche, et j'en tirai une douzaine de schellings, qui avaient été frappés du temps de Guillaume d'Orange, et qui étaient unis comme le verre : ils pouvaient servir à éclaircir ce que je venais de dire.
« Voyez, monsieur le comte, — lui dis-je, en les jetant devant lui sur son bureau : — on ne peut pas les distinguer...
Ils ont passé dans tant de mains, que l'empreinte en est absoliunent effacée. Les Anglais sont comme les anciennes médailles que l'on conserve. Ils se sont tenus séparés des autres hommes, et ils ont conservé le même fil que la fine main de la nature leur a donné. Ils ne sont pas si agréables, mais, en revanche, la légende est si visible, que vous jugez, du premier coup d'œil, de qui est l'effigie et la souscription... Mais les Français, monsieur le comte... — je crus m'apercevoir qu'il craignait que je n'en disse beaucoup de mal, — les Français, — dis-je, — ont tant d'excellentes qualités, qu'ils peuvent bien se passer de celles-là. Il n'y a point de peuple qui soit plus fidèle à son roi, plus généreux, plus brave, plus spirituel,
plus agréable. Je ne leur trouve qu'un défaut : c'est d'être trop sérieux.
— Mon Dieu ! — s'écria le comte en se levant de surprise — ...Mais vous plaisantez, » dit-il.
Je mis la main sur ma poitrine, et l'assurai g;ravement que c'était mon opinion...
Le comte me dit qu'il était mortifié de ne pouvoir rester, pour voir comment je m'y prendrais pour justifier cette idée. Il était obligé de sortir dans le moment pour aller diner chez le duc de C...
« Mais j'espère, — me dit-il, — que vous ne trouverez pas Versailles trop éloigné de Paris pour vous empêcher d'y venir diner avec moi... Vous ne direz peut-être plus alors que les Français sont trop sérieux. En tout cas, nous verrons comment vous soutiendrez la thèse... Mais prenez-y garde, vous avez l'opinion du monde entier à combattre. »
Je promis au comte d'avoir l'honneur de le voir avant de quitter Paris, et je me retirai.
l88 VOYAGE SENTIMEXTAL