FIN DES VOYAGES DE ROSS
ro Paris, — Imp. Lacour Er Ce, rue Soufflot, 16.
se mit à dévorer...
vaisseau que nous avions en vue, avait tenté hardi= ment de traverser le détroit du Prince-Régent, jus qu'aux îles de Léopold, dans l'espoir de retrouver quel= ques traces de nous, plutôt que nous-mêmes ; mais qu’elle avait été arrêtée aux deux tiers du chemin par un champ de glace. Nous l’avions manquée à l'aller, et ce n’est qu'au retour qu’elle nous avait aperçus. Enfin, le 13 septembre 1833, nous quittâmes le dés troit de Davis, et à la fin d'octobre nous étions de res tour à Londres.
ALBERT-MONTÉMONT.
Ch. Mettais del.
ESQUIMAUD*.
{ P f (Parry.)
J. BRY aîié, Éditeur.
D 1 T} LE EF e ar LUS UU ERA
Imy. Gerdes.
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Voyages pour la Découverte d'un Passage Nord-Ouest.
— TE D QE Em——
PREMIER VOYAGE
Le lieutenant Parry fut appelé au commandement du vaisseau de Sa Majesté britannique l’Hécla, de trois cent soixante-quinze tonneaux, le 46 janvier 1849; et le Griper (4), brick armé de canons du port de cent soixante lonneaux, commandé par le lieutenant Mathieu Liddon, fut en même temps placé sous ses ordres. L'objet de l'expédition était la découverte d’un passage par le nord-ouest de l'Atlantique, par la mer de Baffin, dans l'océan Pacifique. À bord du bâtiment du lieutenant Parry, était un astronome, le capitaine Edouard Sabine, un nombre suffisant d'officiers, un maître et un contre-maître de la navigation du Groënland. Chaque individu engagé dans l'expédition devait recevoir le double de la paie ordinaire. Les bâtiments étaient appareillés en barque, mode qui est le plus favorable pour la navigation dans les glaces, et exige le moins de monde pour la manœuvre. Ils étaient approvisionnés pour deux ans d'une grande quantité d'ali-
(1) To gripe veut dire empoigner, saisir, Ainsi griper est celui qui saisit. A. M.
ILE, Paris, — Jmp. Lacour et C£, rue Soufflot , 46,
ments frais et de soupes conservées dans des caisses de fer-blane, d'essence de drèche et de houblon, et d'autres provisions extraordinaires appropriées aux climats froids et à un si long voyage. Les vaisseaux étaient entièrement lestés avec du charbon. On délivra une grande quantité de vêtements chauds, et entre autres, à chaque officier et à chaque homme, une couverture de peau de loup, et d'une étoffe pareille à celle dont on couvre ordinairement les charrettes, pour se faire une espèce de tente à bord. On se munil de diverses sortes de présents pour s'assurer l'amitié des naturels, et l'on placa, à bord de chaque bâtiment, nombre d'instruments précieux d'astronomie et de physique. Dans les instructions officielles de l'amirauté, les vaisseaux eurent l'ordre de se diriger principalement à l'entrée du détroit de Davis; et, si la glace le permettait, ils devaient essayer d'explorer le fond de la baie de sir James Lancaster, puis, s'il était possible, la traverser pour passer dans le détroit de A : c'était l'hypothèse la plus favorable. D'autres instructions furent données pour le cas où la route que l’on vient de tracer se trouverait impralicable. Si l'expédition réussissait à traverser le détroit de Bebring, elle devait aller droit au Kamtschatka, et faire passer des duplicatas de tous les journaux, par l'intermédiaire du gouverneur russe à Saint-Pétersbourg, pour de là être portés à Londres. Alors l'expédition devait se diriger vers les îles Sandwich ou Canton pour s'y refaire, et enfin revenir sans perdre de temps en Angleterre. On lui enjoignit de se tenir en bonne intelligence avec
QAR k HISTOIRE DES VOYAGES.
oo
tous les Esquimaux ou les Indiens qu’elle pourrait rencontrer, et on laissa au jugement du lieutenant Parry le soin de décider, sur les lieux mêmes, de l'opportunité d’hiverner sur la côte d'Amérique, pour donner suite, dans le cours de l'autre année, à ses opérations. Après avoir passé la latitude de 650 nord, il devait, de temps en temps, jeter à la mer une bouteille bien cachetée, constatant la date et la hauteur à laquelle elle fut lancée. Toutes les fois que les vaisseaux aborderaient sur la côte septentrionale de l'Amérique septentrionale, on devait dresser une perche ayant un pavillon, et y enterrer au pied une bouteille contenant un résumé des opérations etdes intentions du lieutenant Parry, pour l'instruction du lieutenant Franklin qui avait été envoyé par terre, afin d'explorer cette côte à partir de l'embouchure de la rivière Coppermine, de Hearne.
Avant de commencer la narration, il peut être bon de faire remarquer que la recherche d'un passage au nord-ouest de l'Atlantique à la mer du Sud, commencée sous Henri VIL, fut chaudement encouragée et protégée par Elisabeth, et n'a jamais été entièrement mise de côté sous les règnes suivants : si l'expédition n'a pas complétement atteint son but, cependant on ne pourra jamais voir sans orgueil que l'honneur de la découverte d'un passage libre, de la baie de Baffin dans la mer polaire, était réservé à la marine britannique.
Suivant tes instructions officielles, les intérêts de la science ne devaient pas être négligés ; et parmi plusieurs faits importants on peut citer, comme un des plus curieux, celui qui paraît démontrer que le pôle n'est pas le point le plus froid de l'hémisphère arctique, et que le lieu où l'expédition passa l'hiver est un des lieux les plus froids qui soient sur le globe. La position du pôle magnétique, si elle n’a pas élé précisément déterminée, doit, selon toute apparence, se trouver environ par les 720 de latitude et 100 de jongitude ouest.
Départ. On double la pointe septentrionale des Orcades. Vue du cap Farewell. Entrée dans le détroit de Davis. On remonte le détroit. Passage à la côte ouest à travers les glaces. Arrivée au large de la baie de la Possession.
Au commencement de mai 1819, /'Hécla et le Griper descendirent la rivière, remorqués par le bateau à vapeur l’Eclipse, et les deux bâtiments jelèrent l'ancre à la Nore. Le Griper, étant moins bon voilier, fut de temps à autre remorqué par l'Hécla, et ils doublèrent la pointe septentrionale des Orcades, à la distance de deux milles et demi, le 20 du même mois. Les plus expérimentés des maîtres de la navigation du Groënland recommandent de traverser l'Atlantique jusqu'au détroit de Davis, par le parallèle de 57 et demi ou 58e, et je dirigeai notre course en conséquence. Le 30, à midi, nous commençâmes à passer sur l'espate qui esl désigné comme étant Ja terre submergée de Bass sur les cartes d'Angleterre au Groënland.
Jusqu'au 15 juin, nous eûmes ensuite de mauvais témps qui nous relardèrent beaucoup; mais le 15, une brise s'éleva dans l'est, et à midi nous vimes à l'imrs la terre à une grande distance tout-à-fait dans e nord, ct ce nc pouvait être autre chose que le cap Farewéll. Cela concorde avec l'observation que font ordinairement les baleiniers, qu'ils voient toujours ce promôntoire plus tôt qu'ils n’y comptent, quand ils viennent de l'est, et celte circonstance doit s'expliquer par l'effet d’un courant qui porte à l'ouest. Nous devions en être à quarante lieues au moins : il n’est nullement impossible que la terre escarpée du Groënland soit visible à une aussi grande distance ; el il est bon d'observer que le ciel, en ee moment, élait précisément daus l'état le plus favorable pour voir dans un grand éloignement, c'est-à-d're un peu avant ou après de la pluie, et quand l'humidité de l'atmosphère en accroît Jà transparence,
Le 18, de bonne heure au malin, allant au nord,
nous tombâmes dans le premier courant de glace que nous eussions encore rencontré, et bientôt après nous vimes plusieurs montagnes de glace. Au point du jour l'eau avait changé de couleur pour prendre une teinte brunâtre. Nous eûmes occasion de remarquer la même chose en 1818, en entrant dans le détroit de Davis, quand aucune différence n'était sensible dans la température. Nous traversâmes le courant de glace dans une partie étroite, et au-delà nous trouvâmes la glace en amas serrés. Les oiseaux étaient plus nombreux que d'ordinaire; et outre les pétrels-fulmars, les boatswains et les kiltiwakes, nous vimes pour la première fois quelques rotchis, des dovekies ou guillemots noirs, et des terns, les derniers, mieux connus des matelots sous le nom d'hirondelle du Groënland.
Le 21 et le 22, nous fimes route vers l’ouest-nordouest dans une mer libre, et le 22, à midi, nous étions par 640 43° 9°” de latitude et 66° 38° 25” de longitude.
Le 24, nous nous dirigeâmes, autant qu'un léger vent le permettait, de manière à approcher de la terre à l'ouest, comme le prescrivaient les instructions.
Le 25, le temps étant presque calme, tous les bateaux furent envoyés à l'avant pour touer les vaisseaux vers l'ouest à travers la glace. Elle resta assez navigable jusqu’à quatre heures, quand une brise, fraîchissant de l’est, resserra la glace si rapidement, que nous eûmes à peine le temps de hisser les chaloupes avant que les vaisseaux fussent irrémissiblemeut pris. Le 26, nous étions par les 630 59° 29” de latitude, et 60 48 7” de longitude. -
Le 4 juillet, à quatre heures du malin, nous entrâmes dans une grande quantité de glaçons flottants, avec l'espérance de les traverser, mais nous y étions à peine qu'une légère brise du sud cessa, et le calme se déclara, de facon que le vaisseau fut pendant quelque temps à la merci des vagues qui nous poussaient rapidement vers les montagnes. Tous les bateaux allèrent à l’avant, et l'on fit un signal au Griper pour qu'il n’entrât pas dans la glace. Après deux heures d’un rude travail nous réussimes à remettre / Hécla dans la mer libre, et assez loin des montagnes qu'il est très périlleux d'approcher, quand la mer est grosse. A midi, nous étions par 660 50° 47” de latitude, et 570 7 56” de longitude, par conséquent, au milieu de la partie la plus resserrée du détroit de Davis qui, là, n'a pas plus de cinquante lieues en travers.
Le 5, il fut nécessaire de traverser quelques courants de glace très pressés, afin d'éviter la perle de temps en les doublant vers l’est, et le 6, ayant vu un troupeau de chevaux de mer sur un glaçon, nous réussimes à en tuer un. Ces animaux sont ordinairement entassés comme des cochons d'Inde, les uns sur les autres, et sont d'une familiarité si stupide, qu'ils laissent un ba- Leau approcher d'eux à quelques passans bouger. Quand enfin ils sont dérangés, ils se jettent à la mer dans une extrême confusion. El peut être bon de rapporter, comme preuve de la tenacité de vie du walrus;-que l'animal que nous avons tué lutta violemment pendant dix minutes après avoir été alleint, et tira le vaisseau à la remorque l'espace de vingt ou trente pas, après quoi le fer du harpon rompit, et cependant l'examen fit découvrir que le dard de fer avait percé de part en part les deux oreilleltes du cœur. On mit une grande quantité de sa graisse dans des caisses, pour suppléer à l'huile pendant l'hiver. sé.
Le 16, nous passâmes près du Brunswick, baleinier de Hull qui allait au sud. Le maître apprit au lieutenant Liddon qu'il avait laissé, le 41, une flotie consis dérable de hâtimenis pêcheurs, vers les 74° où ils étaient dans l'impossibilité de pousser plus loin au nord, Nous avions élé arrêtés de la même manière et à la même hauteur, dans le voyage de 4818, ce qui rend probable qu'à cette époque de l'année, le mème obstacle doit se rencontrer par cette latitude. L'expérience ans nuelle des baleiniers a, en effet, démontré que la fa= cilité avec laquelle un vaisseau peut faire voile dans le détroit de Davis dépend entièrement de l'époque de
l'année à laquelle a lieu la tentative. Pendant la première quinzaine de juin, il est rarement possible d'aller de beaucoup au-delà de l’île de Disco, ou des 69—700 de latitude. Vers le 20 de ce mois, les vaisseaux s'élèvent généralement jusqu’à cette grande ouverture connue sous le nom de Baie nord-est, et à la fin de juin, la glace leur permet, non toutefois sans de grands efforts, de pénétrer jusqu'aux trois îles de Baffin, qui sont précisément au-delà des 740 de latitude. Depuis ce moment jusqu'à la fin d août, la glace présente de jour en jour des obstacles moindres, de sorte que, si l'on n’a d'autre objet que de monter aussi haut que possible dans la baie de Baffin, sans avoir en vue la capture des baleines, il y a toute raison de croire qu'un bâtiment, entrant le 4er juillet dans le détroit de Davis, peut gagner la latitude de 74 ou 750, sans éprouver aucun retard du fait des glaces, et peut-être même sans voir terre jusqu'à ce qu'il touche à des latitudes élevées.
Le 17, nous étant serrés près d'un pelil champ de glace jusqu'à ce que le temps s'éclaireit, nous y fimes notre provision d'eau: pendant les mois d'été on en trouve en abondance dans les creux des champs et des montagnes de gace. Le brouillard se dissipa dans la soirée : nous reconnûmes alors que nous ne pouvions avancer davantage à travers la glace. Nous fûmes donc obligés de retoui ner à l'est, de peur qu’un changement de vent surprit les vaisseaux et ne les emprisonnât dans la situation actuelle. Nous fimes, toutefois, avant de virer de bord, quelques observations sur la glace pour reconnaitre la variation et la déclinaison de l’aiguille aimantée. La première était 800 55° 27” ouest, et la dernière de 840 44° 9”.
Le 18, nous fûmes retardés par un épais brouillard et un courant de glace que nous mîmes cinq heures à traverser. Dans la matinée du 29, le temps s'étant éclairci, nous.découvrîmes la terre nommée par Davis Hope-Sanderson et les iles des Femmes, et du haut du nid de corbeau, je comptai quatre-vingt-huit montagnes de glace sans les petites. Nous fimes voile immédiatement à l’ouest pour profiter de la première eau libre que nous eussions depuis quatorze jours. Ayant alors atteint les 73° de latitude sans voir dans la glace une seule ouveiture, et ne voulant pas accroître la distance où nous nous {rouvions du détroit de Lancaster, en poussant plus avant dans le nord, je pris le parti de rentrer dans la glace et de tenter de nous frayer un passage pour gagner la mer libre, que l'expérience du premier voyage me faisait supposer devoir exister sur la côte ouest de la baie de Baifin. Enfin, après une navigation toute périlleuse, tantôt sciant la glace, tantôt nous remorquant, nous nous trouvâmes, le 31, aller droit au cap Byam-Martin, et nous découvrimes bientôt le pavillon qui avait été arboré sur le mont de Possession, lors de la première expédition. Cet objet, bien qu'insignifiant en lui-même, altira tout le monde sur le pont pour le voir et le saluer comme une vieille connaissance. Nous descendimes à terre et y trouvâmes de gros blocs de glace que la marée y avait jetés, et que la mer avait tellement couverts de sable, que nous ne pümes y reconnaître la glace qu'après en avoir retiré une grande quantité du sable qui la masquait. La situation et l'aspect de ces masses nous donna à penser que les masses pareilles que l'on trouve sous terre aux lieux nommés Xaltusae, dans les îles voisines de la côte de Sibérie, peuvent y avoir été ainsi déposées dans l'origine.
La terre qui est immédiatement au revers de la baie de la Possession s'élève du bord de la mer en une pente douce qui présente un espace vaste et découvert de terrain bas, flanqué de montagnes au nord et au sud. Dans cette vallée et même sur les montagnes hautes de six ou sept cents pieds au-dessus de la mer, il y avait à peine de la neige. Le lit de la rivière qui serpente dans la vallée a, en quelques endroits, plusieurs centaines de pas de largeur, et sa profondeur est, sur certains points, de quarante pieds; mais la quantité d'eau qu'il contenait à celte époque était ex-
trèmement faible. C’est là un trait commun à chaque contrée des régions polaires où nous avions débarqué, les lits des ravines étant probablement formés par la dissolution annuelle de la neige, pendant une longue suite d'années.
Les seuls animaux que nous vîimes furent un renard, un corbeau, quelques pluviers à collier, des alouettes de neige et une abeille sauvage. On y aperçut aussi sur Ja terre moite quelques pas d'ours et d’un animsl à pied fourchu, un renne sans doute. On rencontre dans cette vallée des touffes considérables de mousse et de gazon, surtout dans les portions qui sont de na- Lure à conserver l'eau que produit Ja fonte des neiges. En effet, l'humidité paraît suffire à la végétation de diverses plantes que l'on trouve dans ces pays désolés.
Eu approchant de la baie de la Possession, nous remarquâmes que la couleur de l'eau tournait au verdâtre, à la distance de deux milles et demi du rivage; mais il n'y avait pas apparence d’écueil, et nous ne trouvâmes pas le fond avec soixgnte-dix brasses de sonde.
Après avoir fini nos observations, nous remontâmes à bord et fimes voile vers le détroit de Lancaster; mais le vent soufflant toujours de l’ouest, les progrès du navire dans cette direction étaient très lents. La mer était entièrement libre, à l'exception d’une montagne de glace isolée et de deux courants, qui toutefuis ne nous opposèrent que peu d'obstacles.
Le
Entrée dans le détroit de Lancaster. Passage interrompu à l'ouest. Découverte et exploration de la baie du Frince- Régent. Les glaces émpêchent les progrès au sud, Retour au nord. On passe le détroit de Barrow. Entrée dans la mer polaire.
Nous allions entrer dans ce grand détroit ou golfe, qui a obtenu un haut degré de célébrité, et qui était pour nous spécialement intéressant , comme le point sur lequel nos instructions attiraient notre examen le plus attentif; je puis même ajouter ce qui était, je crois, l'opinion de nous tous, c'est que sur ce point du voyage devait se décider le succès ou la mauvaise fortune de l'expédition. On peut done concevoir combien était grande notre anxiélé en voyant la constance du vent d'ouest qui, le 4er août, descendait avec une grosse mer du détroit de Lancaster, et nous empêchait tout-à-fait d'avancer. On vit dans le cours de cette journée plusieurs baleines , et le maître observa que c'élait la seule partie de la baie de Baffin où l'on en vit de jeunes ; car une source d'élonnement pour tous les baleiniers, c’est qu'ils rencontrent rarement, ou, pour mieux dire, ne voient jamais de jeunes baleines dans cette pêcherie, comme dans les mers du Spitzberg. Le Griper étant beaucoup plus lent voilier que l'Hécla, je lui assignai un lieu de rendez-vous pour nous rejoindre, et je lui fixai le méridien de 850 ouest, puis je fis force de voiles, et dans la soirée nous aperçûmes la côle occidentale du détroit à travers les nuages qui la voilaient.
Le ciel étant clair le 2 au soir, nous eûmes pour la première fois la vue distincte des deux côtés du détroit, dont le caractère était tout différent Au sud, c'étaient des montagnes hautes et à pic, entièrement revêtues de neige, hormis sur les parties inférieures : le profil du rivage nord était beaucoup moins heurté comparativement à l’autre, et n'avait que peu de neige. La mer s’ouvrait devant nous, sans glace et sans terre. Nous vimes plus de quaranles baleines noires. ;
Nous fimes peu de chemin le 3, mais enfin , étant favorisés par un vent d’est que nous avions longtemps attendu impatiemment , nous mîmes toutes voiles de hors pour porter rapidement à l'ouest. Il est plus facile d'imaginer que de décrire l'anxiété haletante qui était visible sur tous les visages , tandis que , poussés
par une bonne brise, nous remorntions rapidement le
CR
détroit : les mâts furent pendant loute l'après-midi couverts d'officiers et d'hommes , et un observateur indifférent eût été grandement diverti par l'empressement avec lequel étaient reçus tous les rapports descendus du nid de corbeau, rapports conformes jusqu'alors, et sans exception, à nos plus ardentes espérances.
Etant par le travers du cap Castlereagh, entre quatre et six heures du soir, nous vîimes une terre plus éloignée s'ouvrir à l’ouest de ce cap, entre lequel et la terre nouvellement aperçue nous vimes une baie que je nommai baie de Nary-Board. Toutefois, comme notre affaire nous menait à l'ouest et non au sud, nous eûmes au bout de quelques heures perdu de vue cette baie.
Pendant ce temps, la terre, sur la rive opposée, s'était ouverte au nord et à l'ouest du cap Warrander; plusieurs promontoires étaient remarquables, et entre autres un, le plus au nord, auquel je donnai le nom du capitaine Nicolas Lechmire-Pateshall. La vaste baie où s'étend le cap Pateshall, et qui, à la distance où nous passämeSnous parut longue et détachée sur plusieurs points, fut nommée baie Croker. J'ai appelé baie celte large ouverture, bien que la vitesse de notre course ne nous ait pas permis de déterminer la continuité absolue de la terre au fond : il n’est toutefois aucunement improbable que l'on puisse un jour trouver dans ce lieu un passage du déiroit de Lancaster à la mer du nord. Le cap qui est à l’ouest de Ja baie de Croker recut le nom d'ÆEverard-Home.
Notre course était à l’ouest, et le vent continuant toujours à fraîchir, nous eûmes bientôt perdu de vue le Griper. La seule glace visible consistait alors en quelques grosses montagnes que la mer battait violemment. Nous attendimes enfin le Griper, et quand il fut à quelques milles de nous, le 4, nous reprîmes notre course. À lrois heures et demie du matin, le lieutenant Buchey qui m'avait relevé sur le pont découvrit, du nid de corbeau, un banc de rochers au nord, sur lequel brisait la mer. Ces brisants paraissaient directement au large d'un cap que je nommai Bullen, et qui se trouve immédiatement à l’est d’une baie à laquelle je donnai le nom de Brooking-Cuming.
A sept heures, le Griper nous ayant rejoints vers le méridien de 850, lieu assigné pour le rendez-vous, nous portâmes à l’ouest. A midi, étant par la latitude de ‘740 45° 53” nord, et 860 30’ 30” de longitude, nous nous trouvâmes près de deux ouvertures dont la plus à l'est fut nommée baie de Burnet, l'autre baie de Stratton. Les falaises de cette partie de Ja côte présentent un très singulier aspect, les couches étant horizontales , avec nombre de masses de rocs régulières en saillie, larges au bas et terminées en pointe, et qui ressemblent à autant d'arcs-boulants que l'art aurait élevés à intervalles égaux.
Nous gouvernâmes dans le nord assez à temps pour éviter d’être pris par les glaces, dont les bords étaient baltus par un remous considérable. Nous découvrimes une seconde île au sud de la première, et je donnai aux deux le nom d'iles du Prince-Léopold. Immédiatement à l’est de ces îles, le ciel avait un vif reflet d'eau, qui indiquait un vasle espace de mer libre, mais un ciel de glace éclatant dans l’ouest nous laissait pour le moment peu d'espérance que nous trouverions un passage dans la direction désirée : nous vimes pour la première fois des baleines blanches en grand nombre. Les pétrels, les quillemots et les kittiwakes étaient également nombreux près de la glace.
Une brise du nord-nord-ouest s’éleva dans la soirée, et le Griper étant prêt à faire voile, nous gouvernâmes au sud. La terre qui devint alors visible au sud-est nous fit voir que nous entrionsdans une grande ouverture, n'ayant pas moins de dix lieues de large à l'entrée , €t dans le centre de laquelle on ne pouvait distinguer aucune terre. Le promontoire qui forme la pointe ouest de cette entrée fut nommée cap Clarence,
et un autre, au sud-est de celle-ci, reçut le nom de cap Sippings. .
À partir du moment où nous entrâmes dans le détroit de Lancaster, la boussole se ralentit, et les irrégularités produites par l'attraction du fer que portait
. le vaisseau s’accrurent très rapidement, bien qu'avec
uniformité, à mesure que nous avancions dans l'ouest. Ce fut à tel point que, pendant ces derniers deux jours, nous fûmes contraints d'abandonner les observations ordinaires pour déterminer la variation de l'aiguille à bord des navires. Plus nous allions au sud, plus cette irrégularité devenait évidente, ce qui donnait à penser que nous approchions déjà beaucoup du pôle magnétique. C'est pourquoi on cessa de consulter les boussoles pour les besoins de la navigation, et quelques jours après, les habitacles furent retirés, comme un embarras inutile, et transportés du pont dans le magasin du charpentier, où ils restèrent jusqu'à la fin de la saison. On descendit pour faire des observations magnétiques sur le rivage oriental, et les officiers me dépeignirent ce site comme le plus désolé de tous ceux où ils avaient mis pied à terre dans ces régions. Il y a à peine apparence de végétation, hormis çà et Ià une petite touffe d'herbe rabougrie, et une ou deux espèces de saxifrage et de pavot, bien que la terre fût sihumide en beaucoup d'endroits qu'ils y pouvaient à peine marcher. À une courte distance de Ja mer, le lieutenant Hoppner découvrit une grosse pierre ferrugineuse qui attirait l'aimant avec beaucoup d'énergie. On ne vit aucune trace d'habitants sur cette partie de la côte, mais on y trouva quelques vertèbres d'une baleine qu'y avaient apparemment apportées des ours dont on voyait les pas sur le sol moite. Il n’y a pas d'autres oiseaux que des ptarmigans et des alouettes de neige. j
Aussitôt que les chaloupes furent remontées à bord, nous nous porlâmes au sud, suivant le bord de Ja glace qui nous conduisait de plus en plus au rivage oriental, de sorte qu'à minuit le canal dans lequel nous naviguions était réduit à une largeur d'environ cinq milles. La couleur de l'eau était devenue d’un vert léger, à cette distance du rivage. Le ciel avait pris une magnifique sérénité, et le soleil, pour la seconde fois à nos yeux dans celte saison, s'était à peine plongé au-dessous de l'horizon septentrional, qu'il avait reparu au bout de quelques minutes.
Le matin du 12, nous étions ancrés à un glaçon quand une brise s’éleva du nord; mais le temps fut tellement brumeux pendant quelques heures, que nous ne savions dans quelle direction ce vent soufflait. Dès que le brouillard se dissipa, nous découvrimes que le glaçon auquel nous étions à l'ancre descendait avec vitesse contre un autre bloc de glace au vént, nous menaçant ainsi de prendre les vaisseaux centre eux deux. Nous fimes donc voile au nord avec difficulté. Nous nommâmes cette grande ouverture la baie du Prince-Régent, et je regarde comme probable que quelque jour on ouvrira, entre cette baie et la baie d'Hudson , une communication, soit par celle de sir Thomas-Rowe's-Welcome, soit par la baie Repulse, qui n’ont ni l’une ni l’autre été encore examinées d'une manière satisfaisante.
Le 18, le temps étant très beau, j'allai explorer une ouverture dans la côte est. Les falaises qui s’élèvent sur le rivage sud de cette baie, que je nommai port Bowen, ressemblent, en beaucoup de points, à des tours et à des remparts en ruines. Des fragments de rochers tombaient constamment d'en haut. A l'entrée de la baie est une terre basse étendue, coupée par de nombreux ruisseaux, et qui, à une courte distance de la plage, se réunissant, forment une rivière profonde et rapide, à l'embouchure de laquelle nous primes terre. Ce lieu est, je crois, le plus térile que j'aie jamais vu, le sol étant entièrement couvert de petits morceaux de pierre calcaire en feuilles, sur laquelle nous ne vimes pas de végétation pendant un trajet d’un mille que je fis avec M. Ross, en remon-
nn EEE nnnnennennl
tant le bord de la rivière. Parmi ces fragments, nous ramassâmes un morceau de pierre calcaire sur lequel était l'empreinte d'un coquillage fossile. Nous vimes un grand nombre de jeunes guillemots noirs et une volée de canards, que nous supposämes être de l'espèce eider. La latitude observée sur ce point était de 730 12° 11°, et la longitude 89° 2’ 8”. À trois quarts de mille du port Bowen, est une autre petite baie que nous n eümes pas le temps d'examiner.
Nous étions depuis peu de temps de retour à bord, quand une brise légère du sud nous mit à même de gouverner vers les îles du Prince-Léopold, que toutefois nous rencontrâmes plus encombrées de glace qu auparavant. Les narwhals y étaient très nombreux. Ces animaux paraissent prendre plaisir à tenir leur dos à l’air, au-dessus de la surface de l’eau, de la même façon que Ja baleine, mais pendant beaucoup plus de temps; el nous eûmes bien souvent lieu de remarquer leurs cernes droiles et entièrement immobiles pendant plusieurs minutes. A trois ou quatre milles du port Bowen, je découvris une autre ouverture ayant l'apparence d’un port, avec une île près de l’entrée, et je donnai à cette anse le nom de Jackson.
L'aspect de cette large ouverture, tout-à-fait libre, nous tira de toute appréhension, et ctacun senlit que nous étions hors de la terre que forme la côte ouest de la baie de Baffin , et que, de fait, nous venions d’entrer dans la mer polaire. Pénétré de cette idée, je voulus donner à la magnifique ouverture par laquelle nous étions passés de la baie de Baffin au canal de Wellington le nom de Barrow. La terre sur laquelle est situé le cap Hotham, et qui est la plus à l'est d’un groupe d'îles de la mer polaire , fat nommée {/e de Cornwallis, et une baie, à sept milles au nord du cap Hotham, fut appelée baie de Barlow.
Bien que deux tiers du mois d'août fussent déjà écoulés, j'avais toute raison d'être satisfait des progrès que nous avions faits. Je comptais que la mer pouvait encore êlre navigable au moins pendant six semaines. Notre perspective élait donc encourageante, Les bâtiments n'avaient éprouvé aucune avarie; nous avions des provisions en abondance; la santé des équipages ne s’altérait en rien, non plus que leur énergie, et enfin, officiers et soldats, tous étaient déterminés à accomplir par tous les moyens possibles la grande mission dont nous avions le bonheur d’être chargés.
Apparences favorables d’un passage ouvert à l’ouest. Terre au nord. Série d'îles. Restes de huttes d'Esquimaux.{lle Byam-Martin. Navigation fatigante dans les glaces et les brouillards. Arrivéeæt débarquement à l'ile Melville.
23 août. — Il est impossible de concevoir rien de plus excellent que la course rapide et sans obstacle dont nous fûmes favorisés depuis les iles Beechey jusqu'au cap Hotham. Il est probable que beaucoup d'hommes ont, à une époque quelconque, éprouvé cette excitation d'esprit que produit ordinairement un mouvement rapide quel qu'il soit, et l'on concevra facilement combien cette impression, quand par hasard nous venions à l'éprouver , était accrue encore par la lente et ennuyeuse navigation de ces mers. On peut toutefois se figurer notre désappointement quand, au milieu de ces apparences favorables et de l'espoir dont nous pouvions justement nous flatter, On vint nous dire subitement du nid de corbeau qu'une masse de glace barrait directement le passage entre l'île Corn wallis et la terre du sud. En approchant de cet obstacle, nous reconnûmes la vérité de la nouvelle : cependant nous pûmes avec un peu d'efforts traverser une partie moins serrée, et nous eûmes encore une fois la mer libre devant nous pour aller dans l’ouest.
Nous remarquâmes alors qu'un changement très décidé avait eu lieu dans l'aspect de la terre au nord de nous, depuis notre départ des îles Beechey. La côte, près de celte dernière, était abrupte et à pic près de la mer, ayant à sa base même une eau très profonde,
tandis que les rivages de l'île Cornwallis vont s'élevant graduellement à partir d'une plage qui nous parut de sable. 1
À midi nous étions par la longitude de 940 43° 15” et la latitude de 740 20° 12”, quand nous découvrimes que la terre qui formait l'extrémité ouest de ce côté était une seconde île, que je nommai ile Griffith, et vis-à-vis de laquelle, sur l'île de Cornwallis, est un promontoire remarquable , que je nommai cap Martyr. Au-delà nous fûmes arrêtés, ou du moins entravés par les glaces et un brouillard épais : par bonheur nous fimes quinze ou vingt milles à l'aide du bon vent. La terre au sud était haute et escarpée, et se terminait par un gros promontoire auquel je donnai le nom de /alker. Nous n'avions pas vu de baleines ou de narwals depuis que nous avions quitté le cap Riley le 23, et l’on remarque, non sans chagrin, que pas un seul oiseau, pas une seule créature vivante n'avait paru de la journée. La glace, dans ces parages, et vue du haut du grand mât, se composait entièrement de champs dont l'étendue était illimitée au regard, et que couvraient quelques amas de glacons.
Après avoir doublé le cap Cockburn , nous remarquâmes que la terre à l’ouest se retire , et forme une grande baie à laquelle je donnai le nom de Hoore. Le soir, nous vimes une île que jenommai île du Byam- Martin, et quelques officiers y descendirent pour faire les observations nécessaires et examiner les productions naturelles de cette côte. A midi notre latitude était de 750 3° 12”, et la longitude de 1030 44° 37”.
Le 2 septembre à une heure du matin, une clarté fut visible , et c'était la première depuis plus de deux mois, puis le brouillard revint, ainsi que le vent contraire, et comme nous ne faisions aucun progrès à l'ouest, je descendis à terre pour les observations d'usage, elaussi pour tuer des daims. Cette île basse appelée Griffith ressemble beaucoup à celle de Byam- Martin.
Etant par les 74° 54’ 49” de latitude, et 108° 31° 44” de longitude, nous nommâmes {le Dealy une île basse au large de laquelle nous nous trouvions, et une grande baie qui en est voisine recut le nom de Bridport. Cette baie nous parut devoir fournir un bon abri à des vaisseaux. À neuf heures el un quart de l'aprèsmidi, nous eûmes la satisfaction de passer par le méridien de 440° ouest de Greenwich, par la latitude de 74 44° 20° : ce qui donnait aux vaisseaux sous mes ordres droit à la somme de 5,000 livres, offerte à titre de récompense à ceux des sujets de Sa Majesté britannique qui réussiraient à pénétrer aussi loin à l'ouest dans le cercle arctique. Pour commémorer cet heureux événement, un promontoire que nous venions de passer reçut des matelots le nom de cap Bounty.
L'extrémité de la terre, dans l'ouest, est une pointe basse qui fut nommée cap Hearne, et c'est à cette hauteur qu'après le service divin je réunis les officiers, les matelots et les soldats de l'Hécla, pour leur annoncer officiellement que leurs efforts avaient été couronnés de succès, au point de leur donner droit au premier degré des récompenses accordées par un ordre du roi en son conseil. Je saisis celte occasion pour bien inculquer dans l'esprit de chacun la nécessité des plus vigoureux efforts pendant le peu de temps disponible de la présente saison, en leur donnant l'assurance que, si nous pouvions avancer à quelques degrés de plus dans l’ouest, je doutais peu de la possibilité d'accomplir l'objet de notre expédition avant la fin de la saison prochaine. J'adressai au lieutenant Liddon une lettre à cet effet, et je donnai l'ordre d'ajouter quelque chose à la ralion ordinaire de viande, et de faire servir de la bière, afin qu’en celte occasion on eût le dîner du dimanche.
mg oo or
Examen plus approfondi de l'ile Melville. Progrès dans l’ouest. On est longtemps retenu par la glace. Route à l’ouest. Obstacle invincible qu'opposent les glaces. On cherche les quartiers d'hiver. Opération pour s'y établir.
Comme le vent continuait à souffler violemment du nord, sans qu'il annonçât devoir nous ouvrir un passage pour franchir le cap Hearne, je saisis cette occasion pour envoyer toules les chaloupes à terre, pour apporter à bord de la tourbe que les officiers annoncaient avoir vue près d'un petit lac à peu de distance près de la mer, et que j'avais ordonné de substituer à une partie de la ration de charbon. La pointe où l’on avait débarqué la veille est par les 74° 46° 56” de latitude, et 140° 33° de longitude ouest.
Le 10, à cinq heures du matin, une masse de glace, venant de l’ouest vint heurter la montagne sur laquelle l’Hécla était abritée, et la fit tourner comme sur un pivot. Cet incident n'est point rare dans le détroit de Davis pour des montagnes de très forte dimension, dont le centre seulement repose sur la terre. Nous rentrâmes, pour la nuit, l’Hécla dans une petite anse, et le soir un parti de chasseurs revint avec trois lièvres, et apporta la nouvelle que la mer, vue du haut des montagnes, était entièrement couverte de glace à l'ouest. Le lendemain, M. Dealy tua le premier bœuf musqué, et nous apporta un morceau de sa chair qui avait un goût passable; mais son odeur n’était nullement tentante.
Le 14 à trois heures du matin, Le thermomètre tomba à ‘0: l’on peut bien dater l'hiver de ce moment. Le lendemain nous élions vis-à-vis du cap Providence, et un autre promontoire, plus haut et plus escarpé encore, reçut le nom de cap Hay.
Toutes les mains se mirent à l'ouvrage dès le matin du 25, et à six heures du soir nous commençcâmes à entrer les vaisseaux dans ce qui avait été ouvert du canal durant la seconde journée. Le lendemain dimanche, j'aurais désiré pouvoir donner du repos aux officiers et aux matelots, mais l’épaisseur de la glace croissait si rapidement, qu'il fallut travailler, et le canal était terminé à midi. Sa longueur était de quatre milie quatre-vingt-deux pas, ou environ deux milles un tiers, et l'épaisseur moyenne de la glace pouvait être évaluée à sept pouces. Ce port recut le nom de port Winter, et je donnai au groupe d'îles que j'avais découvertes dans la mer polaire le nom diles de la Nord-Géorgie.
Précautions pour garantir le vaisseau et les provisions, pour maintenir le bon ordre, la propreté, la santé et la bonne humeur parmi les gens des équipages. Théâtre. Gazette. Observatoire,
Etant, le 19 octobre, au point où, suivant toute probabililté, nous devions rester au moins huit ou neuf mois, pendant trois desquels nous re verrions pas le soleil, mon attention fut immédiatement et impérieusement appelée sur divers devoirs importants, dont quelques-uns d’une nature singulière, et pour la première fois dévolus à un officier de la marine, il est probable que la nécessité s’en retrouvera rarement dans l’histoire de la navigalion. La sécurité des bàtiments et la conservation des divers approvisionnement élaient des objets «’un intérêt direct ; un système régulier pour entretenir le bon ordre et la propreté, comme élément important de la santé de l'équipage pendant un long et ténébreux hiver, réclamait également mon attention.
On ne perdit donc pas un instant pour commencer les opéralions, et les vaisseaux furent bientôt démantelés et couverts comme des maisons, et le chirurgien me donna l'assurance qu'il n'avait pas remarqué dans les équipages la moindre disposition au scorbut. L'extérieur des bâtiments élant disposé, il fallut pourvoir à la distribution de la chaleur et à la destruc-
tion de l'humidité dans l'intérieur. Des tuyaux de poêle furent répartis de manière à donner un courant d'air chaud de 87° Fahrenheït à la distance de 17 pieds du foyer. Ensuite, autant comme mesure de santé que d'économie, on réduisit la ration de pain aux deux tiers. Une livre de viande conservée de Donkin, avec une pinte de soupe concentrée par homme, fut substiluée, chaque semaine, à une livre de bœuf salé. On distribua, au lieu de spiritueux, une certaine proportion de bière et de vin; on donnait aussi, à intervalles réglés, une pelite quantité de choucroute et de conserves, avec autant de vinaigre qu'il était besoin. La ration journalière de jus de limon et de sucre était mélangée, et avec une quantité convenable d’eau, chaque homme la buvait en présence d’un officier désigné à cet effet. Celle dernière précaution peut paraître inutile à ceux qui ignorent combien les matelots ressemblent aux enfants en tout ce qui regarde leur santé et leur bien-être. Quand une pièce de gibier avait été prise, elle devait non point venir en supplément au repas, mais tenir lieu de la ration habituelle, hormis dans certains cas où l'on usait de tolérance; mais en aucun Cas, soit pour la quantité, soit pour la qualité, on n’accordait aux officiers la moindre préférence.
L'article du combustible étant d'une importance si majeure dans ces climats, il fallut adopter en ce point une rigide économie, car on n’employait que la quantité de charbon strictement nécessaire au maintien de la santé à bord. Immédiatement après notre arrivée, on chercha de la mousse et de la tourbe; mais on ne pouvait guère employer la mousse, car elle aurait eu besoin d'être séchée avant tout pour brûler. Nous allâmes aussi avec beaucoup d’empressement en quête d’une veine de charbon sur le rivage; mais on n'en ramassa que quelques morceaux pendant notre séjour au port Winter.
On veillait beaucoup sur le vêtement des hommes, et un jour de la semaine était fixé pour l'examen des üibias et des gencives par le chirurgien, afin que la moindre apparence de scorbut fût découverte à temps, et immédiatement arrêtée.
Dans ces longs jours d'inaction et d'oisiveté où nous allions nous trouver pendant une grande partie de l’année, je désirais trouver quelque distraction qui pût abréger, pour les équipages, ces fatigants intervalles. Je proposai doncaux officiers de jouer, à l’occasion, une comédie à bord de l’Hécla, comme étant le meilleur moyen d'entretenir chez nos gens la gaîté et la bonne humeur qui avaient existé jusqu'alors. Cette proposition fut acceptée avec empressement par les officiers des deux vaisseaux, et le lieutenant Beechey ayant êté choisi pour régisseur, notre première représentation fut fixée au 5 novembre, au grand contentement des deux équipages. Je prenais de bon cœur ma part de ces amusements, persuadé qu'un exemple de gaité, en encourageant tout ce qui pouvait y contribuer, n'était point la partie la moins essentielle de mon devoir dans les circonstances particulières où je me trouvais placé.
C'est’dans ce mème but, et pour fournir une occupation amusante pendant les heures d'une constante obscurité, que nous établimes une gazette hebdomadaire qui reçut le titre de Gazette de Nord-Géorgie et Chronique de l'hiver.
Le 19, je fis couper la glace autour des vaisseaux, et cétte opération continua journellement tant que le temps le permit. Le lendemain, le temps était très clair, et nos chasseurs virent du haut d’une montagne que la glace au large était en amas plus élevés qu'auparavant, et dans la matinée nous vimes nombre de petits courants verticaux de vapeur qui montaient de la mer, puis de l'entrée du port: c'était probablement le phénomène que l'on nomme barber dans l'Amérique du Nord, et qui résulte, je crois, de la vapeur qui s'élève de l’eau, et qui est condenséé en une forme visible par le froid de l'atmosphère.
Le 26, le soleil nous donnait assez de clarté pour écrire et lire dans ma cabine, les fenêtres de l'arrière
faisant directement face au sud, depuis neuf heures et demie jusqu’à deux heures et demie. Nous passâmes, en conséquence, le reste des vingt-quatre heures-à la lumière de la chandelle. Rien ne pourrait surpasser la beauté du ciel à cette époque dans le sud-est et le sudouest, aux heures du lever et du coucher du soleil, C’était, près de l'horizon, une riche teinte bleuâtre, audessus de laquelle s'élevait une arcade éblouissante d’un rouge foncé, le tout se confondant etse mêlant en gradations imperceptibles. C'était alors uneexpérience pénible à faire, que celle de toucher avec la main une substance métallique en plein air : l’on éprouvait exactement la sensation de la chaleur extrême: ce contact émportait la peau, il était donc nécessaire d'user de la plus grande précaution, surtout pour regarder danslestélescopes, qui occasionnaient au visage une douleur très cuisante, s'ils venaient à le toucher.
Le 4 novembre étant le dernier jour où le soleil devait être visible à nos regards, pour ne reparaîlre que le 8 février, nous fûmes tous affligés que le temps couvért ne nous permit pas de faire nos adieux à ce grand astre. Le lendemain même de cette journée triste, le théâtre s'ouvrit par la représentation de Miss in her fifteen (la jeune Fille dans ses quinze ans); et le plaisir qu'y prirent les équipages fut complet. Le soin des décors et des répétitions faisait même durer celle distraction plusieurs jours de suite.
Le 44, M. Ross étant monté à midi au haut du grand mât, nous annonça qu'il avait encore vu le soleil.
A cette époque même où le soleil nous quitta, les loups se montrèrent sur la plage, hurlant très lamentablement pendant des heures entières, et, dans une ou deux occasions, venant le long des vaisseaux quand tout était en repos Ja nuit : mais nous en vimes rarement plus d'un ou deux ensemble, et nous ne pûmes nous former une idée de leur nombre. Ces animaux craignaienttoujours beaucoup d'approcher de nos gens; ét quoiqu'ils souffrissent évidemment de la faim, ils ne tentèrent jamais d'attaquer personne. Les renàrds blancs venaient aussi nous rendre visite la nuit.
La rapidité avec laquelle la glace se formait autour des vaisseaux fit que je donnai l’ordre de cesser de la couper à l'avenir : elle croissait ordinairement de trois à cinq pouces en vingt-quatre heures. Nous vimes, à midi, et pour la première fois à cette heure, une étoile de la première grandeur (capella), et à une heure et demie, les étoiles de seconde grandeur de la grande Ourse étaient visibles.
On ne saurait donner une idée plus frappante de la faiblesse dé la lumière solaire à celte époque. Par le grand froid qu'il faisait, l'haleine et les autres vapeurs s'accumulaient pendant la nuit autour des lits et se congelaient immédiatement, de façon qu'il fallait souvent trois heures de travail général pour gratter la glace, afin d'empêcher les lits d'être trempés par l’aceroissement de tempéralure qu'occasionnaient les feux. Notre seconde représentation eut lieu le 24.
Pendant la quinzaine suivante, nous fûmes princialement occupés à observer divers phénomènes dans les cieux, tels que les étincelantes aurores boréales et la chute des météores. Arrivés à cette partie de l'hiver, nous commençâmes à éprouver un inconvénient très sérieux du froid, qui faisait éclater nos bouteilles de jus de limon : alors tout le contenu restait et formait une seule masse de glace, excepté une petite portion de l'acide qui s’était retirée au centre, et qui souvent avait fui; de manière que, quand cette glace était fondue, il ne nous restait guère mieux que de l'eau. Ce malheur arriva à un poiat très grave et très alarmant, car deux tiers du contenu de chaque caisse avaient été détruits ainsi, et le surplus était à peu près inutile. Le vinaigre gela aussi dans les tonneaux et perdit une grande partie de sa qualité en dégelant,
Le 19, le ciel étant beau et clair, l'aurore boréale se montra plusieurs fois à différentes époques du jour ; toutefois, de huit heures du soir à minuit, elle était plus éclatante et s'étendail sur tout l'horizon. Cepen-
dant elle avait plus de splendeur du sud-sud-ouest au sud-ouest , où elle paraissait sortir d'un nuage sombre à 50 environ au-dessus de l'horizon ; mais l'aurore boréale se montre plus belle quand on la voit aux Shetland ou sur l'Océan, à la hauteur de ces îles,
Le 21, nous étions arrivés au jour le plus court, et nous avions si bien réussi jusqu'alors à nous occuper, que la rapidité avec laquelle s'était écoulée la première moilié de l'hiver fut l’objet de la remarque de tous. Le manque de travail, dont je m'étais effrayé, était en effet si peu à craindre qu'il me vint souvent, de la part des bommes, des plaintes de ce qu'ils n'avaient pas le temps de raccommoder leurs vêtements. J'ordonnai done qu'une après-midi de chaque semaine fût consacrée à cette occupation. Tout le service des quarts, des inspections et des rondes, se faisait comme en mer. Après le déjeuner et ma tournée sur le pont, on envoyait les hommes se promener sur la neige jusqu'à midi, heure à laquelle ils revenaient à bord pour diner. Quand le froid était trop rigoureux pour qu'ils pussent prendre cet exercice, on leur faisait faire le tour du pont, én marquant le pas de l'air que leur jouait un orgue , ou souvent d’un air qu’ils chantaient euxmêmes. Au premier abord, il y eut quelques hommes qui ne trouvèrent pas cette distraction entièrement de leur goût; mais comme aucune excuse, hors celle de maladie, n’était admise, ils s’y soumirent, ét bientôt s’en acquittèrent joyeusement, en en faisant entre eux un objet de beaucoup de plaisanteries.
Les officiers, qui dinaient à deux heures, avaient également l'habitude de passer une heure ou deux du milieu de la journée à aller et venir sur le rivage, même dans les temps les plus sombres, et excepté quand une neige épaisse les retenait sous le toit du vaisseau. On peut bien penser que nous ne rencontrions alors dans ces promenades que peu de choses pour nous distraire ou pour nous intéresser. La nécessité de ne pas aller au-delà de la limite de deux milles ajoutait beaucoup à la monotonie. Au sud, c'était la mer couverte d'une surface de glace non interrompue, uniforme dans sa blancheur éblouissante et variée seulement cà et là par quelques amas de glaçons qui s'é- Icvaient au-dessus du niveau. La terre ne présentait guère plus de variété, étant entièrement couverte de neige, hormis de côté et d'autre un coin brun de terre nue, exposé de manière que le vent ne permit pas à la neige d'y séjourner, Quand on contémplait cette scène du haut d'une montagne, on était saisi de mélancolie, et l'œilne se tournait avec plaisir que vers le lieu où étaient nos vaisseaux el où vivait notre petite colonie. La fumée qui s'élevait des différents feux, annonçant la présence de l'homme, donnait un peu de gaîté à une partie de cette perspective; et le son des voix, que par le temps froid on entend à de plus grandes distances qu'à l'ordinaire, venait de temps én temps rompre le silence qui régnait aulour de nous, silence bien différent de celui qui caractérise le calme repos d'une contrée cultivée. Tel était le manque d'objets qui pussent soulager l'œil où distraire l'esprit, qu'une pierre d'une dimension remarquable, vue sur la neige, devenait le point de mire de tous les yeux, et l'on s'y dirigeait machinalement. Nous ne pouvions nous ranimer devant ce paysage désolé qu'en espérant que nous passerions l'hiver prochain sous le climat plus doux des îles de la mer du Sud, où en comparant à celte nature morte les plus riants aspécts de la terré que nous avions quittéé. ,
Nous eümessouvent occasion, dañs nos promenades, de remarquer l'illusion à laquelle l'œil est sujet quant à l'estimation de la distance et de 14 grandeur des 6bjéts vus sur une superficie de neige toujours la mème. il n'était pas raré que nous allassions droit À ce que nous prenions pour une énorme masse de pierre éloignée d'un demi-mille; mais nous lrouviôns que nous pouvions prendre cet objet dans nos maïns au bout d'une minute de marche.
A six heures du soir, on exaininait les cadres ét les
lits des hommes, on soupait ensuite; après quoi il était permis aux équipages de s'amuser cornme ils l’entendraient; et alors les jeux de toute espèce, mêlés de danse et de chant, duraient jusqu'à neuf heures, où l'on allait se coucher, et toutes les lumières étaient éteintes. Deux fois par jour on creusait dans la glace un trou pour pouvoir tirer de l’eau en cas d'incendie. Il est à peine nécessaire de dire que les occupations du soir des officiers étaient d'une nature plus élevée que celles des matelots. Lire et écrire étaient les principales distractions, et de temps en temps on y mêlait une partie d'échecs, un air de flûte ou de violon, et l’on se séparait à dix heures et demie. Chaque dimanche, le service divin avait lieu, et la prière que l'on dit tous les jours en mer avait été modifiée pour être appropriée à notre service actuel. Les hommes s'acquitiaient tous avec soin de leurs devoirs de piété.
Nos divertissements dramatiques avaient lieu une fois par semaine, et toujours au plaisir infini des hommes du bord. Notre répertoire était si chétif, étant composé seulement de deux volumes que le hasard avait placés sur le bâtiment, qu'il nous était difficile de varier les représentations. Toutefois, nos auteurs se mirent à l'œuvre et produisirent pour Noël un divertissement en musique, entièrement adapté à l'auditoire el destiné à l'animer pour l'avenir en lui représentant nos progrès passés. Le froid ne délourna jamais les officiers du théâtre, et cependant on joua plus d’une fois à bord de l’Hécla avec le thermomètre au-dessous de zéro sur la scène. La Gazette de Nord-Géorgie était aussi une grande source de distraction pour nos auteurs et pour nos lecteurs ou critiques bénévoles.
Premiers symptômes de scorbut. Aurores boréales et au= tres phénomènes météorologiques Visite de loups. Réapparition du soleil. Froid extrême. Incendie de la maison. Doigts gelés par suite de cet accident,
L'année avait commencé par un temps doux ; mais ‘il ne fut pas de longue durée, et je reçus le matin même la triste nouvelle de la première apparition du scorbut parmi nous. IL venait d'atteindre un officier , par suite de l'humidité qui régnait autour de son lit. Les chirurgiens appliquèrent tous leurs soins au malade. C’est alors que je pensai à faire pousser une peile quantité de moutarde et de cresson dans de petites boîtes plates, remplies de terre et placées le long du tuyau du poële. Par ce moyen , même pendant les rigueurs de l'hiver, nous nous assurions, pour le sixième ou le septième jour après avoir semé la graine, une récolte suffisante pour donner à deux ou trois scorbuliques une once de salade par jour. La moutarde et le cresson venus ainsi étaient nécessairement sans couleur, par suite de la privalion de lumière: mais, autant que nous pûmes juger, ces herbes avaient leur même saveur pénétrante et aromatique. Ces remèdes furent si efficaces, qu'au bout de neuf jours M. Scallon, l'officier, était debout.
Dans la soirée du 15 janvier 4820, nous eûmes une magnifique aurore boréale, et l'on s'aperçut alors qu'un pelit chien couchant avait quitté le Griper depuis plusieurs nuits, et qu'il étail revenu régulièrement après quelques heures d'absence. Comme le jour grandissait, nous eûmes souvent l’occasion de le voir eu compagnie d’une louve avec laquelle il se retrouva chaque jour, pendant plusieurs semaines, au bout desquelles il ne revint plus du tout à bord. Il avait peutêtre perdu son chemin en allant à une trop grande distance, ou, ce qui est plus probable, les loups l'avaient dévoré. Quelque temps après, un grand chien à Moi appartenant, et qui avait aussi pris l'habitude de resler absent de temps à autre, revint déchiré et couvert de sang par suile d'une lutte qu'il avait sans doute eu à soutenir avec un loup , dont nous suivimes à une distance considérable les traces sur la neige. Un vieux chien de race de Terre-Neuve, que nous avions à bord de l'Hécla, avait aussi l'habitude de passer un
jour ou deux avec les loups dans les relations les plus amicales. Le 25, nous en vimes un qui traversait le port près des vaisseaux; il était presque entièrement blanc, avait le corps long et extrêmement maigre, et, plus haut sur pattes que les chiens esquimaux , il leur ressemblait cependant beaucoup. Sa queue était longue et touffue, toujours pendante, el il tenait en courant la tête très basse.
Le 7, à midi, nous eûmes la première vue distincte du soleil depuis son retour sur l’horizon, et une parélie confuse, légèrement prismatique, fut aperçue à Pest de l’astre, à la distance de 22°. Il y avait à présent, de huit heures à quatre , assez de jour pour que nous pussions travailler à tout hors des vaisseaux : nous nous remimes donc à les lester avec des pierres.
La distance à laquelle on entend les sons dans cette atmosphère est un fait des plus remarquables. Nous avons souvent, par exemple, entendu des gens qui Causaient d’une voix ordinaire, à la distance d’un mille, et je venais d’entendre un homme qui chantait à demi-voix tout en marchant sur la plage, et il était à plus d'un mille de moi.
Trois officiers, étant à deux milles sous le vent des vaisseaux, furent saisis d'une violente odeur de fumée, au point d'en être presque suffoqués , et C'était la fumée des bâtiments. Cette dernière circonstance montre à quelle distance la fumée était portée horizontalement, par suite de la difficulté avec .laquelle elle monte par une lempérature aussi basse de l’atmosphère. ;
Le 17, le thermomètre marqua 55e, et par ce froid on ne souffrait aucunement du grand air, pourvu qu’on fût bien vêlu et que le temps fût calme; mais si l'on marchait contre le plus léger air de vent, on éprouvait une sensation de cuisson sur toute la figure, avec une douleur au milieu du front, douleur qui devenail bientôt assez forte. Nous nous amusions alors à faire geler un peu de mercure, et à le battre sur une enclume ramenée à la température de l’atmosphère. Il ne paraissait pas être lrès malléable, et se brisait ordinairement après deux on trois coups de marteau.
L’accroissement des jours et de la durée du soleil sur l'horizon me décidèrent à faire ouvrir mes fenètres à l'arrière. Elles étaient doubles, et l'intervalle qui séparait chaque croisée élait de deux pieds environ, et l'on y avait cloué au commencement de l'hiver quelques doublures de grosse laine. Quand on essaya d'enlever ces doublures ou rideaux, on les trouva si fortement collés aux fenêtres par la vapeur congelée qui s'y élait accumulée, qu’il fallut les couper pour pouvoir ouvrir les fenêtres, et l’on tira de l’espace qui séparait les doubles croisées plus de douze grands seaux , pleins de la glace qui s’y était formée de la même manière.
Le 16, le même froid durait; mais la pièce annoncée n'en fut pas moins représentée. Il faut cependant
convenir qu’il faisait trop froid pour que les acteurs
ou les spectateurs pussent y prendre plaisir , les acteurs surtout qui s'étaient chargés de paraître en costume de femme. Le froid intense que nous éprouvions alors à bord de /’Hécla paraissait venir de la précipitation avec laquelle je fis découvrir les fenêtres de l'arrière, dans l'impatience où j'étais de revoir le jour et aussi d’épargner notre chandelle; mais il fut im-
ossible de rester, pendant trois semaines, dans la ca- He sans êlre chaudement vêtu, et il n’était pas rare à celte époque de nous voir faire l'opposé de ce qui a lieu d'ordinaire, c’est-à-dire que nous quittions nos manteaux pour aller nous réchauffer par l'exercice sur le pont, et que nous reprenions de lourds vêtements en rentrant dans la cabine. Dans notre température actuelle, l’haleine d’un individu, vue à une petite distance, ressembla't à la fumée d'un coup de feu qu'on vient de tirer, et plusieurs hommes réunis alors sur la glace élevaient autour d'eux un nuage.
Le lieutenant réussit à tuer un renne.
Le 2%, pendant que les hommes faisaient le tour des ponts en courant, et étiient par bonheur chaudement vêtus, on s'aperçut que la maison à terre élait en feu; mais nous vinmes à bout de l’éteindre avec de la neige, avant que les instruments précieux eussent élé atteints par la flamme. Nos visages exposés au feu étaient des objets curieux à voir : presque toutes les joues et tous les nez étaient devenus entièrement blancs par suite du saisissement du froid, de sorte que les chirurgiens n'avaient pas d'autre soin que celui de courir constamment au milieu des hommes qui travaillaient au feu, frottant avec de la neige les parties atteintes pour y ramener la vie. Malgré ces précautions nous eûmes , par suite de ces accidents, seize malades de plus à bord des deux bâtiments. Deux hommes, qui se trouvaient dans la maison quand le feu éclata, souffrirent cruellement. Dans leur empressement pour sauver l'aiguille de variation, qui était près du poêle et dont ils connaissaient le prix, ils s’enfuirent immédiatement avec cet objet; et l'un d'eux, n'ayant pas eu le temps de mettre ses gants, eut, dans l’espace d'une demi-heure, ses doigts tellement engourdis, el la vie y fut si complétement suspendue, que le chirur-
ien lui ayant plongé les mains dans un bassin d'eau roide, la surface de cette eau gela sur-le-champ par suite du froid intense qui lui fut communiqué, et quelque temps après il fallut amputer cet homme des deux mains,
Temps plus doux. On rebâtit la maison. Phénomènes météorologiques. Acteurs du théâtre. Maladie croissante à bord du Griper. Halos et parélie. Maux d'yeux. On coupe la glace autour des vaisseaux.
Le 1er mars 1820, avant le lever du soleil, le lieutenant Beechey remarqua une lueur si éclatante près de l'horizon sud-est, qu'il crut toujours que le soleil allait se lever, une demi-heure avant qu'il parût, et il y avait au-dessus de l’astre une colonne de lumière semblable à ce que nous avions vu précédemment. Le jour étant calme et tempéré, un détachement de l'équipage alla retirer de dessous les ruines de la maison incendiée les objets qui y étaient enfouis. On apercut sur la neige des indices d'une fonte prochaine.
Le 5 mai était le plus beau jour que nous eussions eu depuis quelques semaines, et la plupart des officiers et des hommes des deux équipages en profitèrent avec joie pour aller faire une longue promenade sur les montagnes environnantes. Le vent était très variable et très inconstant dans sa force : tantôt il était assez faible pour ne pas éteindre une chandelle, et à d'autres moments c'était une brise violente,
Le 7,le temps doux continuant, nous commencçämes à avoir sérieusement l'espérance que la saison avait pris une tournure favorable, Cet espoir fut aug-
menté par une circonstance qui, tout insignifiante qu’elle pût paraître dans une situation différente de la nôtre, fut pour nous l'objet d'un vif intérêt et d'un plaisir sincère : c'éta t tout simplement le dégel d'une petite quantité de neige placée dans une exposition favorable, sur la partie peinte en noir de la poupe, et qui faisait directement face au sud.
Le 26, la longueur du jour était telle, qu'il existait une lueur crépusculaire très sensible dans le nord du ciel, et la rapidité avec laquelle cette partie de la saison nous paraissait être revenue était si grande, que nous avions beaucoup de peine à nous représenter les ténèbres totales dont nous étions si récemment sortis.
Cependant l'hiver se prolongeait, et nous commencèmes à éprouver plus d'impatience qu'à l'ordinaire, et à craindre que notre sortie du port Winter ne fût trop tardive pour arriver à la réalisation de ces vives espérances, dont le bon succès de l'année écoulée nous avait autorisés à nous flatter. Le degré de froid était au-delà de tout ce que nous aurions pu prévoir; et tandis qu'à cette époque le soleil était au-dessus de l'horizon pendant dix-sept heures sur vingt-quatre, le thermomètre était encore quelquefois aussi bas que 30.
Pendant les trois ou quatre derniers jours d'avril, la neige accumulée sur l'étoffe noire qui nous servait de toit commença à fondre un peu pendant quelques heures du milieu du jour, et le 30 le thermomètre se trouvait au point de glace, ou, pour mieux dire, par rapport à ce climat, au point de dégel, circonstance qui avait cessé depuis huit mois. Cette température élait, pour nos sensations, tellement semblable à de l'été, que je fus dans la nécessité d’user de mon autorité pour empêcher les hommes d'apporter dans leur vêtement des changements qui auraient pu avoir dé très fâcheux résultats. L'influence du soleil avait, à cette époque, rendu la neige si molle, qu'il était très difficile et très fatigant de marcher dessus.
On espérait de nouveau une promple délivrance, quand, le 1er mai, un fort vent souffla du nord, et la neige tomba abondamment; nous vimes, pour la première fois de la saison, le soleil à minuit. Cette rafale el cette neige continuèrent le lendemain, et quand il s’agit de relever les sentinelles qui soignaient le feu de la maison , nous fûmes littéralement obligés de les dégager de la neige où elles étaient enfouies.
Le 6 avril, comme il était grand temps de remettre les bâtiments à flot, on commença à couper la glace à l'entour ; et comme l'expédition, lors de son départ d'Angleterre, n'avait été approvisionnée de vivres que pour deux ans, je crus devoir prudemment réduire la ration aux deux tiers de Ja proportion établie. Le 12 un des hommes vit un ptarmigan : ce n'était pas une circonstauce insignifiante pour nous, qui avions élé privés d'aliments frais pendant six mois ; puis c'était le signe du retour de l’été :
Quelques-uns de nos hommes ayant, dans le cours de leur chasse, été exposés pendant plusieurs heures à l'éclat du soleil et de la neige, revinrent le soir très souffrants de cette douloureuse inflammation des yeux qu'occasionne le reflet de clarté intense qui s'élève de la neige joint à la chaleur du soleil, et que l'on appelle en Amérique mal d'yeux des neiges (snow blindness). Pour prévenir l'attaque de ce mal, on donna à chaque homme un morceau de crêpe-noir qu'il devait porter ainsi qu'un voile court attaché à son chapeau, et cet expédient fut très utile. Les exhalaisons qui sortaient de la terre élaient à cette époque très abondantes, et pendant le jour produisaient sur tous les objets cetle apparence d'ondoiement et de tremblotement que l'on nomme mirage : elles élaient ordinairement remplacées par un brouillard le soir, quand l'atmosphère se refroidissait.
Le 17, l'opération de couper la glace autour de l'Hécla ft trrminée, et nous constalâmes qu'elle avait six pieds d'épaisseur , et les bâtiments se trouvèrent à
flot. Alors toutes les mains furent occupées, soit à apporter le lest, soit à sortir les voiles el les chaloupes. Tandis que charpentiers, armuriers, tonneliers et voiliers étaient occupés à leurs travaux respectifs, notre petite colonie offait le spectacle le plus animé etle plus bruyant que l'on puisseimaginer. 11 fut reconnu nécessaire de calfater les ouvrages supérieurs, que le froid avait fait jouer considérablement. C'est à cette époque que je plantai un petit jardin en radis, en ognons, en cresson et en moularde ; mais on peut dire que cet essai manqua, car, à la fin de juillet, les radis n'avaient pas un pouce de long, et l'on ne put pas faire lever en plein air un brin dé moutarde ou de cresson. Il fallut donc que mon horticulture rentrât dans ma cabine.
Le 29 au matin, de bonne heure, je me mis à faire les préparatifs d'une expédition dans l'intérieur, ce qui avait été projeté depuis quelques jours ; mais la mer vue du haut de la montagne n'était pas encourageante, et quand nous songions qu’à l'époque actuelle, il n’y avait pas le moindre symptôme de dégel, et que, dans trois semaines, lesoleil allait commencer à décliner vers le sud , il faut avouer que les plus ardents d'entre nous avaient quelque raison d'être ébranlés dans les espérances qu'ils avaient conçues relativement au succès complet de notre entreprise.
Voyage à travers l’île Melville, et retour aux vaisseaux par une autre route.
Le matin du 4er juin le temps étant beau, je partis. accompagné d’un détachement, muni de provisions pour trois semaines, et après avoir donné aux lieutenants Beechey et Liddon les instructions nécessaires pour que les vaisseaux fussent mis en état de partir dans les derniers jours de juin, afin de pouvoir profiter du premier changement favorable qui viendrait à s'opérer dans l'état des glaces. Mon intention était d'aller aussi avant que possible dans le nord, et si, en suivant cette direction , nous arrivions à la mer, j'avais le projet de tourner à l’ouest, décrivant, pour revenir au port Winter, un circuit qui peut occuper d'une à trois semaines, suivant les circonstances. Nous primes le parti de marcher de nuit, si l'on peut appeler nuit une partie de vingt-quatre heures pendant lesquelles le soleil ne quitte pas l'horizon, afin d'éviter, autant que possible, la chaleur du grand jour et le reflet du soleil dardant sur la neige.
Après avoir quilté ceux de nos compagnons qui avaient voulu nous conduire, une heure ou deux, à la montagne du nord-est, nous poursuivimes à travers | une plaine presque entièrement couverte de neige, qui était cependant assez nue pour qu'il fit très bon à y marcher, et que le charriot lirât sans difficulté. À onze heures du matin, nous arrivâmes à trois montagnes rondes remarquables, entièrement composées de sable et de blocs de pierre sablonneuse, et nous fimes halle au nord de ces hauteurs pour y dîner. Ges portions du pays qui étaient dégagées de neige paraissaient plus productives que celles qui se trouvent dans le voisinage immédiat du port Winter, le saule nain, l'oseille et le pavot étant plus abondants et la mousse plus épaisse. Nous ne pûmes cependant parvenir à ramasser assez de bois de saule nain pour faire fondré notre neige.
Etant partis après minuit, nous arrivämes à uné pièce d’eau gelée, à un demi-mille dans le nord par l'est, Cette pièce d'eau avait un demi-mille de lon gueur et deux cenis pas de largeur , et se trouvait au sud d'une chaîne de montagnes qui bornent Ja vue du port Winter, La glace de la surface de ce lac ou élang se trouvait, en certains endroits, presque dissoute, et partout trop molle pour que nous pussions Ja travers ser. Nous y vimes une couple de canards, dont l'un était blanc et l'autre brun : nous supposmes qu'ils élaient de l'espèce appelée king ducks. Nous vinmes bientôt en vue d'un espace plau très étendu au no!ds ouest, sur lequel on ne voyait pas, même avec Ja lu-
nelte, un seul point noir qui rompit l'uniformité de la neige qui le couvrait. Il nous parut se terminer en une chaîne de hautes montagnes que de temps en temps nous apercevions du sud , et que nous avions nommées les montagnes Bleues, à cause de l'aspect
ue leur donnait la distance. Si nous n'eussions pas dé certains que nous étions alors à trois ou quatre cents pieds au-dessus du niwau du port Winter, la pläine devant nous aurait pu nous paraître la mer couverte de neige. Cependant eh approchant nous découvrimes quelques points noirs qui prouvaient que celte étendue était de la terre en grande partie, sinon entièrement. Au-delà de la plaine, toutefois, s'élevait une terre escarpée, semblable en tous points à une île, ayant les montagnes Bleues au nord, et quelques hautes terres au sud.
Le 3, étant deux en avant du détachement, un beau renne vint à nous en trottant, et joua autour de nous à la distance de trente pas pendant un quart d'heure. Nous n'avions pas de fusil, et je ne sais, d’ailleurs, si nous l'aurions tué , car nous sentions que c’eût été al répondre à la confiance qu'il paraissait vouloir mettre en nous. Cet animal, ayant entendu le reste de nos gens causer de l’autre côté d'un ravin, alla sur-lechamp à eux sans beaucoup de précaution, et ceux-ci, moins serupuleux que nous, firent feu immédiatement sur lui, mais sans effet. Alors il traversa de nouveau le ravin pour revenir où nous étions assis , et approcha plus près que la première fois. Dès que nous nous levâmes pour aller en avant, il nous accompagna comme un chien, trottant quelquefois devant nous, et revenant quand il avait fait quarante ou cinquante pas. Quand nous nous arrêlâmes pour faire les observations , il resta près de pous jusqu'à ce que le reste du détachement nous eût rejoints, puis il s'éloigna. Le renne n’est nullement un animal gracieux. Ses hautes épaules et sa tête gauchement penchée lui donnent en quelque sorte une apparence de difformité. Notre nouvelle connaissance avait une bordure noire assez large aulour des yeux, et une très petite à la queue. Nous remarquâmes que, toutes les fois qu'il allait s'éloigner, il faisait une espèce de joyeuse gambade, en levant ses jambes de derrière.
Nous observâmes aussi, dans le cours de cette journée, que les pierres sablonneuses que le charriot écrasait exhalaient une odeur forte, comme celle de la pere calcaire fétide quand on la brise : nous n'y
écouvrimes cependant aucune trace de cette derniere substance. Nous ne voyions plus aucune végétation, et le pavot même nous avait abandonnés.
Le 5, le brouillard ne nous permit pas de partir
avant six heures. On voyait alors, vis-à-vis du soleil, un arcde vapeur blanche et très lumineuse ; et à huitheures du soir, ayant trouvé un ravin profond de cinquante ou soixante pieds, et large de trois cents pas, sur le CÔté nord duquel nous plantämes nos tentes, nous y trouvâmes, en écartant une grosse pierre, abondance d'une eau pure ; ce qui nous délermina à apprêler un francolin que nous avions tué, et dont nous fimes un très somptueux repas avant de nous coucher.
… Nous étions par les 75° 22° 43°” de latitude, et 114° 1% 26” de longitude, et nous déposâmes en ce lieu un Re de fer-blanc qui contenait les détails de notre visile ; et de là, reprenant, au bout d'une heure et demie, notre route dans le nord-est, nous nous relrouvâmes bientôt dans une autre plaire semblable à celle que je viens de décrire , et au-delà de laquelle une terre de couleur sombre était suivie d’un espace plat borné par une terre plus élevée. Cet espace-intermédiaire avait l'air d'une mer couverte de glace ou d'une plaine neigeuse très unie. Nous nous demandâmes plus d'une fois ce que c'élait au juste, Quand nous éümes trouvé un endroit sec pour nos tentes et be ucoup d'eau dans le voisinage, nous fimes une halie à minuit, après avoir marché sept milles et demi dans le nord par l’est.
Ayant déterminé l'étendue del'ile Melville au nord,
sur le méridien qui correspond à peu de chose près avec celui du port Winter, et complété nos observations, je voulus poursuivre notre voyage vers les montagnes Bleues , qui élaient encore en vue à plusieurs lieues dans l'ouest, et j'avais le projet de revenir aux vaisseaux par un circuit, après avoir avancé au sudouest aussi longtemps que les circonstances paraitraient en faire un objet intéressant ou exécutable Nous marchâmes donc dans le sud-ouest, afin de sui. vre une crêle qui bordait la côte, et présentait le seul chemin praticable, car la neige était très profonde dans les parties basses de cette terre. Nous fîmes halte à sept heures du matin sur un beau sol sablonneux qui nous donna le lit le plus doux et le plus chaud que nous eussions encore trouvé dans notre expédition : il était situé sur un petit monticule de terre et de tourbe tellement sillonné par les terriers de lièvres qu’il ressemblait à une garenne. Notre station était à un demi-mille environ de la mer, et commandait une très belle vue de l'ile Sabine et du cap Fisher. Les seuls oiseaux que nous y vimes étaient deux ptarmigans : On ÿ voyait aussi un peu de mousse et quelques touffes d'herbe courte; nous y trouvâmes aussi pour la première fois de la saison le saxifraga oppositifolia qui fleurissait.
Etant repartis à cinq heures du soir, après avoir fait cinq milles à travers une plaine couverte de neige, nous commençâmes à ‘monter considérablement et nous entrions alors dans les montagnes Bleues” dont les parties les plus élevées étaient toutefois à la distance de trois où quatre milles dans l'ouest. Après avoir fait sept milles de plus dans Ja direction de l’ouest-sud-ouest, nous fimes halle une demi-heure avant minuit, à {rois ou quatre milles de la mer: et quand nous eûmes dîné, nous nous remîmes en route : notre marche fut très tortueuse, en raison de l’ivréeularité du terrain. Quelle que fût la fatigue qui pût résulter pour nous de celte circonstance, nous étions contents de nous trouver au milieu des montagnes tant la monotonie des basses terres et des plaines neigeuses nous avait ennuyés. Dans le premier quart de mille, nous passâmes près d’une eau courante qui avait de six à douze pouces de profondeur. Le sol aussi bien que les flaques d’eau, avait gelé ferme pendant la nuit; mais le jour les avait dégelés, et c’est ce qui rendait de plus en plus mauvais le chemin à mesure que le soleil prenait de la force. Nous remarquâmes que le plumage du francolin mâle était entièrement blanc, excepté vers le bout de la queue , où les plumes étaient d'un beau noir luisant ; mais, dans chaque poule que nous avions tuée, un changement très sensible était apparent, et s'opérait de jour en jour : enfin leur plumage avait actuellement pris ane couleur tacheite, si analogue à celle de la terre, qu'elle est admirablement propre à les garantir à 1 époque de leur incubalion. Il était en général très difficile d'avoir les femelles , qui étaient très sauvages, mais les mâles se montrèrent toujours d'une familiarité stupide. Nous étions eu ce lieu par 75° 26’ 43" de latitude de chronomètre indiquait une longitude de 1440 99’
Comme il n'y avait plus à notre portée aucun objet assez intéressant pour nous retenir, nous rentrâmes dans les vaisseaux tous bien portants, le 4% au soir.
La neige fond sur la terre et la glace se dissout en mer Parties de chasse. On appareïllé les navires. La glace se sépare à l'entrée du port. On se prépare à mettre à Ia voile. On quitte le port Winter. Aspect favorable de la mer à l'ouest. Obstacles subséquents. Terre de Banks découverte. Retour à l'est On entre dans le détroit de Barrow. On passe par le détroit de Lancaster pour retourner en Angleterre,
J'eus le plaisir de trouver, à mou rét ur, les officiers et les hommes bien porlants, à l'exception de Scott le seul matelot de l'Hécla qui fût äalade, et son mal
paraissait de nature à rendre vaine toute tentative de guérison. Une disposition constante à des défaillances et un abattement plein de langueur étaient les seuls symptômes qui eussent porté le chirurgien à continuer le traitement anti-scorbutique, qu’il était quelquefois absolument nécessaire de suspendre à cause de l’état de faiblesse des entrailles du patient. Il avait empiré pendant mon absence. D'un autre côté, l’appareillement des navires avait été à merveille, et ils étaient prêts à prendre la mer. Les provisions furent trouvées en aussi bon état que lorsque nous les avions mises à terre plus d'un an auparavant. Je dois faire remarquer, à l'appui de cette observation , qu’il ne parut jamais à bord une souris, un rat, ou un ver d'aucune espèce.
Un changement très visible s’élait opéré dans la glace du port, sa superficie étant couverte de flaques d'eau saumâtre, hormis tout près du rivage où les marées avaient élevé la glace de beaucoup au-dessus du niveau de Ja mer. |
Afin de nous procurer autant de gibier que possible pendant le reste de notre séjour et de notre inaclion, j'envoyai un détachement qui pôt s'éloigner des vaisseaux, de manière à rester quelques jours dehors. Il partit donc muni de provisions. Une heure après minuit, nous vimes un triple arc-en-ciel. L'arc extérieur était entièrement complet et fortement emipreint des couleurs du prisme. Le second était à peu près parfait; Fer à l’intérieur , il n’était distinct que du côté de
est.
Ayant remarqué que l’oseille était maintenant assez en feuilles pour qu'on en pût cueillir une quantité suffisante afin de s’en nourrir, je donnai l'ordre que chacun employât deux après-midi par semaine pour cueillir ces feuilles. On en pouvait ramasser suffisamment pour en servir en salade, ou en cuire comme des légumes. Nous trouvâmes aussi quelques pieds de cochléaria, mais ils éla'ent trop rares et avaient de trop petites feuilles pour nous servir.
Le 20 juin, la terre était abondamment couverte dans le voisinage des vaisseaux, surtout dans les parties basses et abritées, de la belle fleur pourpre du saxifraga oppositifolia, qui était en complète floraison, et donnait une sorte de gaité et de vie à une scène jusqu'ici d’une désolation inexprimable.
Le 4er août, à une heure après midi, tous étant à bord, nous sortimes du port Winter, où nous avions passé dix mois entiers. L'esprit est toujours activement occupé à chercher des motifs d'encouragement et d'espérance, et nous ne manquâmes point de nous rappeler, en ceite circonstance, que, quelque courte que dût être la saison de navigation que nous commencions, nous entrions dans celte saison l’anniversaire même du jour où avaient commencé nos découvertes, à partir de l’entrée du détroit de Lancaster : nous nous disions que , si nous étions favorisés d'un succès égal pendant la même période, il y avait peu à douter de l’accomplissement de nos vœux.
Il se trouvait entre la côte et la mer un espace libre de quelques milles, et plus nous allions à l'ouest, plus celte circonstance favorable était évidente; mais nous fûmes bientôt retardés par des courants ou des glacons. Nous eûmes au bout de quelque temps le chagrin de voir que le Griper filait et manœuvrait beaucoup plus mal qu'auparavant, malgré tous les efforts que le lieutenant Liddon avait faits. A minuit, l'Hécla l'ayant dépassé de huit milles, il fallut qu'elle se miît en panne pour l'attendre ; car le temps devenait brumeux, de manière à rendre dangereuse toute séparation.
Le 2, à trois heures du malin, /e Griper nous avait rejoints, et nous fimes voile de nouveau à l'ouest; mais comme ce bâtiment, par ses retards continuels , nous eûl certainement empêchés d'atteindre le but de notre expédition, j'écrivis au lieutenant Liddon pour qu'il eût à aviser à tous les moyens possibles pour meltre son navire en état, ou, en cas d'impossibilité,
pour que toutes ses munilions fussent transbordées sur l'Hécla, qui servirait seule pour la fin du voyage. Notre latitude à midi était 740 36’ 33”, et notre longitude 4100 59°.
Bientôt cependant nous fûmes contraints de nous réfugier dans un petit port de glace. La neige qui tomba dans la nuit fut remplacée, le 3, au malin, par un brouillard épais, qui dura toute la journée, et nous empêcha de voir l’état de la glace à l'ouest. Le lendemain , le vent ayant passé dans l’est-nord-est, nous vimes bientôt venir sur nous un glaçon de cinq milles de longueur et d'un mille et demi de large : il approchait très rapidement. Par bonheur les masses de glace qui nous protégeaient le repoussèrent à quelque disance de la côte.
Le 9, au matin, un bœuf musqué descendit sur la plage pour paître près des vaisseaux. On envoya un détachement à sa poursuite; et comme on l'accula sous la montagne, qui était trop raide pour qu'il pûl la gravir, on réussit à le tuer. Quand il fut apporté à bord, l'extérieur de cet animal, qui était un mâle, avait une forte odeur de muse, dont toute la viande était plus ou moins imprégnée, le cœur surtout. Il nous fournit quatre cent vingt-une livres de bœuf, qui servit au lieu de provisions salées, et qui, malgré sa saveur particulière, fut très goûté de nous tous. Cette viande était remarquablement grasse, et avait aussi bonne mine que le plus beau bœuf exposé dans un marché d'Angleterre. Un petit veau marin fut aussi trouvé tendre et agréable au goût.
La masse de glace fat poussée sur nous le 9, et, le 10 au matin, elle était si près, que le lieutenant Beechey put en mesurer l'épaisseur, qui élait de quarante-deux pieds. II fut donc évident qu'il y avait, à l'extrémité sud-est de l'île Melvile, quelque chose de particulier qui rend la mer extrêmement contraire à la navigation. Il n’y avait même pas à concevoir l'espérance que quelque circonstance fortuite, telle qu'un changement de vent ou de courants, pût écarter les obstacles terribles que nous avions alors à affronter.
Un vent qui portait à l'est dégagea lentement les vaisseaux des glaçons épars qui les entouraient, et, dans l’après-midi, la masse principale s'éloigna à environ trois cents pas de la côte, en dérivant en même Llemps un peu à l’est. On doit toujours s’attendre à voir, dans les mers glacées, un air de vent, quelque léger qu'il soit, mettre la glace en mouvement pour qu'elle ait quelque liberté. Dans ce cas, les petits blocs commencent d’abord à dériver; puis les masses plus fortes les suivent, quoique plus lentement: chaque pièce de glace a plus ou moins de rapidité en proportion de sa profondeur sous l'eau.
Dans la soirée, je montai sur une montagne pour examiner l'état de la glace au large : l'aspect en était favorable. J'en fis part au lieutenant Liddon ; mais ce ne fut qu'un espoir passager, el le 11 je descendis à terre pour faire des observations. Notre station actuelle était par 740 95’ 35” de latitude, et 113° 43° 11” de longitude, Cette partie de l'île n'avait rien qui la distinguât du reste, hormis que les ravins étaient plus grandioses et plus pittoresques , en raison de la grande élévation de la terre sur ce point de la côte: ainsi l'on peut évaluer la plus grande bauteur de l'ile de Melville a mille pieds au-dessus du niveau de la mer.
Le 45, à cinq heures du matin, nous pümes nous mettre en mouvement à la faveur d'un vent qui soufs flait de l'est par le nord, et qui nous Jançait de violen: tes bouffées du fond des ravins, à mesure que nous passions devant. Nous faisions voile à la distance de cent ou cent cinquante pas de la plage: mais après une course d'un mille et demi dans la direction du nord-ouest par l'ouest, nous nous trouvâmes encore arrêtés par des glaces impénétrables. Nous étions pris, l'Hécla ainsi que /e Griper, dans des positions Si périlleuses, que je fis tous les apprêts possibles pour
soustraire. les provisions à un naufrage qui pouvait arriver; mais les glaces s'étant bientôt éloignées de la côte, nous fûmes délivrés de ces appréhensions. Le lendemain, nous pûmes nous convaincre, grâce au ciel clair, qu'il ne fallait s'attendre à s'ouvrir aucun passage dans l'ouest.
La seule eau libre en vue était un canal de trois quarts de mille de largeur environ, qui s’étendait à un promontoire glacé , à une distance de deux milles et un quart, et que l'on nomma cap Dundan. Comme nous n'avions point à faire le tour de l’île Melville, je dus renoncer à toute tentative ultérieure de celle nature, afin de poursuivre le but principal de l'expédition dans ces parages, et je résolus d'essayer, s'il était possible, d'une latitude plus au sud. La station actuelle des vaisseaux était le point le plus occidental que la navigation de la mer Polaire eût atteint au nord du continent d'Amérique. La latitude était de 74° 20° 25”, et la longitude de 113° 64° 43”. La perspective n'était pas encourageante, puisque l'expérience nous avait démontré que la navigation dans ces mers Polaires était tout au plus possible jusqu'au 14 septembre. En outre , un rapport sur l'état actuel des provisions était inquiétant, surtout pour le chapitre du combustible, qui ne devait guère suffire au-delà de la fin de novembre 1821. Enfin, notre distance du cap Giacé était de huit à neuf cents milles encore dans cette direction. Du reste, les vaisseaux se trouvaient à peu près en aussi bon état que lors de leur départ d'Angleterre, et la santé des équipages élait très bonne.
Cependant la perte sérieuse que nous avions éprouvée en suc de limon, le seul article anti-scorbutique efficace sur lequel nous dussions compter pendant neuf mois de l’année, plus les effets de l’entassement de cent personnes environ dans un espace destiné à cinquantehuit, faisaient craindre avec raison qu'un second hiver n’altérât la santé dont nous jouissions. Je demandai donc aux officiers des deux vaisseaux leur avis dans les trente-six heures.
Un troupeau de bœufs musqués ayant été aperçu des vaisseaux, un détachement de chasseurs les poursuivit, et deux taureaux furent tués. La quantité totale de gibier que put se procurer l'expédition pendant notre séjour sur les côtes de l’île Melville, c'està-dire pendant douze mois environ, s'éleva à trois bœufs musqués, vingt-quatre rennes, soixante-huit lièvres, cinquante-trois oies, cinquante-neuf canards , cent quarante-quatre ptarmigans, formant en tout trois mille sept cent soixante-six livres de viande.
La réponse des officiers me parvint, et je vis avec satisfaction qu'ils partageaient unanimement mon opinion sur l'inutililé de toute autre tentative pour pénétrer à l'ouest par le présent parallèle. Ils s’accordaient avec moi pour penser que le plan que j'avais adopté, de revenir en suivant la glace à l'est, afin de découvrir une ouverture qui nous conduisit vers le continent d'Amérique, était, sous tous les rapports, le plus sage, et qu'au cas où cette ouverture ne se trouverait pas , après un temps raisonnable employé à la chercher, il serait plus convenable de retourner en Angleterre que de passer dans ces mers un autre hiver, sans la perspective d'atteindre un but qui valût les sacrifices.
Ce cas bien examiné sous toutes ses faces, je ne pus qu'admettre la convenance d'un retour immédiat en Angleterre, si nous reconnaissions inutiles et infructueux nos efforts pour pénétrer dans le sud entre la position actuelle et le détroit de Barrow ; car, dans ce Cas, il serait impossible de faire au sud ou à l’ouest, pendant le peu de jours qui nous restaient de Ja saison actuelle, assez de progrès pour arriver à l'exécution d'un passage par le détroit de Behring.
A trois heures de l'après-midi, nous étions vis-à-vis du cap Hearn, et le vent, comme d'ordinaire sur cette partie de la côte, nous venait directement du nord; mais quand nous fûmes à la hauteur du cap Bounty,
il passa encore à l’ouest. Le canal navigable s'ouvrait alors de plus en plus devant nous, à mesure que nous filions vers l’est; et le 27 au malin, quand nous étions au-delà de l'extrémité est de l'île Melville, ce canal n'avait pas moins de deux milles de large; mais du haut du nid de corbeau, on n'apercevait pas une ouverture dans les glaces au sud. À midi, nous étions par les 750 9’ 15” de latitude, et 4050 1% 20” de longitude,
Le 29, à deux heures et demie du matin, nous vimes une terre haute et remarquablement renflée sous tous ses aspects. Je nommai cette île du nom de Brown, ct
‘une seconde, qui en était à trois milles et demi dans
le sud-sud-est, reçut le nom de Somerville, elle est basse aux deux extrémités comme l’île Garrett.
La terre le long de laquelle nous naviguions recutle nom de Nord-Somerset, et la côle &ptentrionale du d'troit de Barrow celui de Nord-Devon. Le détroit de Barrow élait en général aussi libre et aussi navigable que tout autre point de l'Atlantique. Ayant à cette : époque suivi la glace de la longitude de 1149 à celle de 90, sans découvrir aucune ouverture qui püût soutenir notre espoir de pénétrer dans le sud, je ne pus croire plus longtemps à la possibilité d'atteindre notre but avec les ressources de l'expédition, et je pensai qu'il était de mon devoir de retourner en Angleterre avec le détail des progrès que nous avions faits, afin que l'on pût y donner suite sans perdre de temps, si le gouvernement le jugeait convenable. J'ordonnai done, dès ce moment, que les distributions de vivres et de combustibles fussent désormais de nature à pourvoir au bien-être des équipages, et c’est un luxe que nous ne connaissions plus depuis que la plus sévère économie avait dû être imposée dès notre entrée dans le détroit de Lancaster.
Nous courûmes le long du rivage méridional, à la distance de quatre ou cinq lieues, avec un bon vent de l’ouest et un beau temps. Je donnai à une baie de celte côte, située un peu à l’ouest du cap York, le nom de Eardley, et à onze heures nous étions vis-à-vis d'un promontoire renflé et remarquable, que je nommai cap Crawfurd, et à l’est duquel la terre paraissait se retirer et former une grande baie. Je continuai de naviguer la nuit, pour profiter de la brise de l’ouest qui soufflait encore pour sortir du détroit de Lancaster.
Le 31 au matin, il ne fit assez clair qu’à trois heures et demie, pour que nous pussions découvrir que la terre immédiatement à l'est du cap Crawfurd, n'était pas continue, et qu’il y avait un espace , au milieu de la baie supposée, où l’on n’en voyait aucune. Comme le vent soufflait directement de cette ouverture, à laquelle je donnai le nom de baie de l'Amirauté, et que je n’en regardais pas l'examen comme assez important pour retenir l'expédition, nous continuâmes notre course à l’est. L’inspection de Ja carte fera regarder comme plus que probable qu’il se trouvera quelque jour une communication au sud, entre la baie de l’Amirauté et la baie du Prince-Régent, faisant une île de la terre placée entre elles.
À huit heures et demie du matin, nous étions vis-àvis de la baie Navy-Board, et immédiatement au large du cap Castlereagh nous découvrimes deux îles basses, auxquelles je donnailenom de #oollaston. A l'est du cap est une terre basse comparativement près de la mer, d'où s'élèvent tout-à-coup les hautes inontagnes de Byam-Martin, dont les sommets sont couverts de neiges perpétuelles. Une des plus élevées, immédialement au revers de la baie de Catherine, fut reconnue avoir trois mille trois cent quatre-vingt-deux pieds audessus du niveau de la mer. Les pics de ces montagnes ne sont pas si aigus que les pics du Spitzberg.
Etant au .Jarge du cap Liverpool, nous vîmes des bancs innombrables de l’4rgonauta Arctiqua; mais considérant la quantité extraordinaire de baleines que nous avions vues en 1819, dans le détroit de Lancaster, nous fûmes extrêmement surpris d'en trouver si rarement cette année : cetle circonstance nous
LA
fut expliquée d’une manière satisfaisante par la suite.
Comme il me parut très important d'explorer en revenant la côte ouest de la baie de Baffin, dans l'intérêt de notre pêche de Ja baleine, je résolus de serrer de près la côte, autant que le permetlraient le vent et la glace, Un tel examen pouvait aussi avoir pour résultal la découverte d'un nouveau débouché dans la mer Polaire, à une latitude moins élevée que celle du détroit de Lancaster, découverte qui devait être d'une grande utilité dans la question du passage au nordouest.
Je commençai donc immédiatement à faire voile le long de la côte au sud.
Progrès en descendant la côte ouest de la baïe de Baffin. Rencontte des Paleiniers. Communication avec quelques Esquimaux. Exploration de la côte jusqu’au 68e degré et demi. Obstacle causé par la glace. Tempête dans l’Atlantique. Arrivée en Angleterre.
Le 1er septembre, le vent continua à fraîchir du nord. Nous poursuivimes dans la mêmedirection, etle 3, au matin, nouspassâmes devant une des plus hautes montagnes de glace que j'eusse encore vues, et qui n'avait pas moins de 450 ou 200 pieds au-dessus du niveau de a mer, à en juger d'après la hauteur comparée des mâts du Griper. Nous descendimes à terre dans ces parages sur une plage de sable escarpée , à deux ou trois milles au nord d'une pointe basse. La végétation élait assez vivace sur le terrain bas qui borde la mer, et se composait surtout de saule nain, d'oseille, de saxifrage et de pavot, avec quelques pieds de cochléaria. Nous y vimes deux bandes d oies, dont l'une était de cinquante ou soixante au moins. Elles étaient si familières, qu'elles coururent sur la plage devant nos gens un temps considérable avant de se lever. On tua quelques mouettes, et nous vÎimes sur plusieurs points des traces d’ours, de rennes, de loups, de renards et de souris. Un des hommes de l'équipage trouva sur la plage un morceau d'os de baleine qui avait été taillé à un boutavec un instrument tranchant, en forme de hache, avec beaucoup de copeaux de celte même matière répandus à l'entour. C'était une preuve indubitable que cette partie de la côte avait été récemment visilée par les Esquimaux. La latitude de ce lieu était de 710 45° 34”, et sa longitude de 710 17° 23”.
Le vent, qui avait été faible du sud pendant la nuit, passa dès le matin de bonne heure dans le nord-ouest, et nous continuâmes notre course le long de la côte vers le sud. Un peu après midi, nous éprouvânes une surprise que l’on peut concevoir, en voyant du haut du mât un vaisseau, et bientôt après deux autres au large, que l'on reconnut pour des baleiniers, et qui se dirigeaient vers la terre ; mais ils disparurent derrière la glace , et nous les perdimes de vue. Cette côte était done devenue une stalion de pêche comme la côte opposée, celle du Groëuland. C'est la présence de ces bâtiments qui nous expliquait la rareté des baleines que nous avions remarquée. Nous vimes plus loin un autre bâtiment pêcheur de Hull, et nous y apprîmes les derniers événements arrivés en Angleterre. M. Williamson, le maître, avait réussi à pénétrer à travers les glaces jusqu'à celle côte et à la hauteur de 730 de lautude. Un ou deux des navires avaient essayé de revenir au pays en descendant le long de cette côte; Mais ils avaient trouvé la glace tellement serrée vers le 66e degré et demi, qu'ils avaient engagé les autres baleiniers à faire voile au nord, afin de reprendre le Chemin par lequel ils étaient venus. M. Williamson nous dit aussi qu'il avait, deux jours auparavant, trouvé quelques Hsquimaux dans la baie nommée River-Ciyde, qui était tout juste au sud de nous. Comme je pensais qu'il pouvait être intéressant de Cominuniquer avec ces gens, nous nous dirigeâmes vers le point où l'on nous avait signalé l'existence des huttes d Hsquimaux ; mais la nuit élant venue, il fallut altenure le jour pour approcher de terre,
À six heures du soir, nous étions près de la plus extérieure des îles dont celte baie est semée , quand nous remarquâmes quatre canots qui venaient vers le vaisseau à force de rames. Ils approchèrent avec grande confiance et sans apparence d'aucune crainte. Tout en ramant vers nous, et même avant que l'on pût voir les canots, on entendait de hautes clameurs, mais rien qui ressemblât à un chant ou même à un son articulé et traduisible en paroles. On prit à boml les canots, d'après le désir des naturels, elairement exprimé par leurs signes, et ils montèrent tous ensemble à bord sans hésitation. Ce groupe de visiteurs se composait d'un vieillard qui paraissait âgé de soixante ans, et de trois hommes moins âgés, ayant de dixneuf à trente ans. Dès qu'ils furent sur le vaisseau, leurs vociférations parurent redoubler avec leur surprise, et je puis ajouter avec leur joie. Toutes les fois qu'ils recevaient un présent ou qu'on leur montrait un nouvel objet d'admiration, ils exprimaient leur plaisir par des exclamations retentissantes répétées, qu'ils continuaient souvent au point d'être hors d'haleine Ce moyen bruyant de s'exprimer élait accompagné de bonds qui duraient une minute, plus ou moins, suivant le degré de la passion qui les animait.
Après quelque temps passé sur le pont et l'emplette de quelques peaux et de couteaux d'ivoire de leur fabrique, on les fit descendre dans la cabine : les plus jeunes ne se décidèrent à descendre que quand ils virent leur ancien le faire, et encore le suivirent-ils avec crainte. Nous eûmes l'occasion de remarquer qu'ils étaient beaucoup plus polis que les Esquimaux qui avaient visité nos vaisseaux, en 18148, sur la côte nordest de la baie de Baflin. Bien que nous n’eussions pas d'interprèles, nous n'eûmes pas beaucoup de peine à faire comprendre au vieillard, en lui montrant le portrait gravé d'un Esquimau, que le lieutenant Beechey désirait faire de lui un portrait semblable. 11 posa done près du feu pendant plus d’une heure avec assez de tranquillité si l’on considère que, durant ce temps, il se passait à côté de lui des marchés pour leurs habiflements, leurs lances et les os de baleine. H faut dire qu’on le maintenait dans l'immobilité en lui faisant de temps à autre des présents, et quand cet expédient manquait, je m’efforçais de lui rappeler qu'on désirait de le voir rester en place en mettant mes mains devant moi, en me tenant la tête droite, et en prenant un regard grave et réfléchi. Nous découvrimes alors que le vieillard était un mime; car toutes les fois que je faisais ces gestes, il les imitail de façon à divertir considérahlement ses gens aussi bien que les nôtres , et alors il se tenait tranquille. Les marchés qui se faisaient pendant ce temps montraient que les Esquimaux n'étaient pas élrangers au trafic : si, par exemple, on offrait un couteau en échange d'un article, ils hésitaient quelque temps, jusqu'à ce qu'ils nous vissent bien résolus à ne pas donner:un prix plus élevé, et ce n’est qu'alors qu'ils consentaient. Dans ce cas, ainsi que lorsque quelque objet leur était offert, ils le léchaient deux fois, ensuite ils paraissaient regarder le marché comme conclu d'une manière satisfaisante. |
Le lendemain, nous entrâmes plus avant dans la baie, et nous avions à peine mis pied à terre quand le vieil Esquimau et un de ses jeunes compagnons vinrent à la rame, du continent, et nous rejoignirent sur l'ile. Ils apportaient avec eux , comme d'usage, quel ques morceaux de baleine et des habits de veau marin: que nous achetâmes. Pendant que nous prenions la hauteur du soleil, ils s'amusèrent le plus cordialement du monde avec l'équipage. Pour témoigner leur bien= veillance, le plus jeune se mit à aiguiser les pointes des couteaux des matelots, avec beaucoup d'habileté, sur une pierre piate, rendant à chacun le sien, et ne montrant pas la moindre velléité de s'en emparer. Le vieillard était extrêmement curieux, et son attention se dirigeait plutôt sur les choses utiles que sur les objets de pur amusement.
Les deux tentes esquimaues que nous allions visiter
étaient situées sur une pointe basse de terre qui forme l'entrée orientale d’une branche considérable de Ja baie qui s'étend à quelque distance dans le nord. La situalion est chaude et agréable, exposée au sud-ouest, et, sous tous les rapports, convenable pour la résidence de ces pauvres gens. Dès que nous fûmes en vue de la tente, tout animal vivant, hommes, femmes, enfants et chiens, étaient en mouvement, et, à l'exception des derniers qui s'étaient enfuis sur la montagne, tout le reste venait au-devant de nous avec des cris continuels et retentissants , au milieu desquels on ne pouvait distinguer que le mot pilletay (donne-moi). Outre les quatre hommes que nous avions vus, il y avait quatre femmes, dont l’une, à peu près du même âge que le vieillard, était apparemment sa femme : les deux plus âgées après celle-ci avaient des enfants pendus à leur dos, dans une espèce de sac, à peu près comme les Bohémiennes portent les leurs; l'autre femme était enceinte. Dès le moment de notre arrivée, jusqu’à celui où nous n’eûmes plus rien à donner, les femmes, partout où nous allions, étaient d'une importunité remarquable avee leur pilletay : elles étaient par-dessus tout avides de nos boutons.
La taille de ces hommes, comme en général celle des Esquimaux, est de beaucoup au-dessous de la taille ordinaire. Le vieillard, un peu courbé par l'âge, avait quatre pieds onze pouces, et les autres hommes comptaient de cinq pieds quatre pouces et demi à cinq pieds dix pouces. Leur figure était ronde et pleine dans les individus jeunes , la peau douce, le teint un peu sombre, hormis celui du vieillard ; leurs dents étaient très blanches , les yeux petits, le nez large sans être très plat ; ils avaient la chevelure noire, raide et lisse, et leurs pieds étaient, ainsi que leurs mains, d’une extrême petilesse. Le vieillard avait une barbe grise dans laquelle dominaient les poils noirs, et il portait la barbe assez longue au-dessus de la lèvre supérieure : tel était le cas de l'aîné des trois autres. Les femmes adultes avaient de quatre pieds dix pouces à quatre pieds onze pouces; les traits des deux plus jeunes étaient réguliers : elles avaient le teint clair, les yeux petits , noirs et perçants, des dents d'une blancheur et d'une régularité parfaites, et, bien que la forme du visage soit chez elles ronde et joufflue, et que leur nez soit plulôt aplati qu'autrement , il serait
ossible de les considérer comme jolies, même d'après es idées de beauté que l'habitude nous a fait contracter. Leurs cheveux, qui sont d’un noir de jais, pendent longs et flottants sur leurs épaules ; une partie seulement est naltée négligemment de chaque côté : quelquefois ils sont roulés en une masse informe, au lieu du nœud que les autres femmes esquimaues sont habituées à porter au sommet de la tête. La plus jeune avait beaucoup de timidité, et nous conclümes qu'elle devait être la seule non mariée, de ce qu'elle n'avait pas la figure tatouée comme les trois autres; deux d'entre elles avaient les mains tatouées aussi, et Ja vieille avait quelques vestiges de cet ornement autour de chaque poignet. Aucun des hommes ou des enfants ne portait cette marque distinclive.
Les enfants avaient, en général, bonne mine, et l'aîné, âgé de douze ans environ, était remarquablement beau et même joli garcon. Ils eurent d'abord
ur de nous, mais de bons traitements et des cadeaux es apprivoisèrent au point de les rendre importuns comme les autres. L'habillement des hommes se compose d'une veste de veau marin, avec un capuchon qui est au besoin ramené sur la tête, dont il forme la seule couverture. Les culottes sont également de veau marin, et descendent jusqu'au-dessous du genou, tandis que des bottes de la même matière rejoignent les culottes. Dans le costume des femmes la décence élait moins rigoureusement observée que dans celui des hommes. La veste est de veau marin, avec une courte palle en pointe devant, et derrière, une longue paille qui touche presque la terre. Elles avaient des espèce de caleçons semblables à ceux que décrit Crantz,
comme élant le costume d'été des Groënlandäises , et elles n'avaient point de culottes. Les caleçons coûvrent le milieu du corps des hanches jusqu'à un tiers de la cuisse, le reste étant entièrement nu presque jusqu'aux genoux. Les bottes sont pareilles à celles des hommes, et, en outre, elles ont une paire de bas très lâches qui retombent négligemment par-dessus le haut des bottes, laissant ainsi leur cuisse à l'air comme il vient d'être dit, mais que l'on peut au besoin attacher de manière à couvrir le corps tout entier. Les enfants sont tous remarquablement bien vêtus. Leur costume, celui des garçons comme celui des filles, étant sous tous les rapports le même que celui des hommes, est composé entièrement de peau de veau marin, très proprement cousue.
Les tentes qui forment leurs habitations d'été ont pour principal appui une longue pérche de baleine, haute de quatorze pieds, posée perpendiculairement, et dépassant de quatre ou cinq pieds les peaux qui forment Le toit el les côtés de la tente. La longueur est de dix-sept pieds, et la largeur de sept à neuf pieds, la partie la plus étroite étant celle qui avoisine la porte. Elle va s’élargissant plus elle avance vers l'intérieur, où le lit, composé d'une grande quantité de la petite plante vivace, éetragona andromeda, occupe environ un tiers de l’appartement. La perche de la tente est plantée à l'endroit où commence le lit, séparé du reste par quelques morceaux d'os qui traversent la tente d'un côté à l’autre. La porte, qui fait face au sudouest, est également formée de deux morceaux d'os joints par les extrémités supérieures. La couverture de latente est attachée à laterre par des morceaux d'os recourbés, qui sont ordinairement ceux de la baleine. Les tentes élaient séparées par dix ou quinze pas de distance, et environ à égale distance de la plage.
Le canot que j'achetai, et qui était un des meilleurs des cinq que nous vimes, a seize pieds onze pouces de long, et sa largeur extrême est de deux pieds un pouce et demi. Quand il est à flot, il a, hors de l'eau, deux pieds de son avant. Il diffère des canots du Groënland, en ce qu'il est plus bas à chaque bout, et qu'il a aussi un rebord plus élevé autour du trou circulaire où se tient l'homme : ce qui rend €es embarcations un peu
lus sûres en mer. Quand les canots sont à bord, on es place avec soin sur deux piles ou piliers de pierres, élevés à quatre pieds au-dessus de terre, afin que l’air puisse circuler en dessous et les empêcher de pourrir. L'avirou est double, et fait de sapin, et les bords de la lame sont couverts d'os durs qui les empêchent de s'user.
Les chiens, jeunes ou vieux, sont d'une voracité incroyable, et quand on leur donne un oiseau, ils l’avalent ordinairement plume et tout. Un vieux chien que j'avais achelé, bien que régulièrement une personne lui donnât son repas à bord, dévora avec une grande avidilé un grand morceau de toile à voile, un mouchoir de coton que l'un des hommes venait de laver, et qu'il avait mis à côté de lui, et enfin, un morceau ae chemise. Les jeunes chiens sont capables de se tuer par trop d'aliments, si on le leur permet, Les enfants nous parurent avoir un certain droit de propriété sur les plus jeunes chiens, ou du moins leurs parents sont faciles en ce point, Car c'est avec eux que plusieurs marchés se passèrent.
Au milieu de quelques pierres, irrégulièrement placées dans un coin de chaque tente, se trouvait une lampe d'huile et de mousse, au-dessus de laquelle était suspendu un petit vase de pierre de forme oblongue, et plus large à l'entrée qu'au fond, contenant un bon plat de chair de cheval marin, avec une grande quantité de purée épaisse. Quelques tranches de cette viande n'avaient nullemeut mauvaise mine, et, sansle mélange du sang avec la purée el la malpropreté de la cuisine, on eût pu en éprouver quelque tentalion. Je marchandai avec une femme un de ces vases de pierre, et lui donnai un chaudron de cuivre en échange. Les couteaux sont faits de défenses de walrus, aiguisées ou
Et il hissa une grande enseigne qui pouvait être vue dans toutes les directions.
taillées assez minces pour cet effet, et ils conservent la forme primitive de ces défenses, ressemblant ainsi aux petits sabres d'enfants. Comme ils ne paraissent avoir aucun instrument analogue à une scie, il doit leur falloir beaucoup de temps et de travail pour faire un de ces couteaux, qui semblent parfaitement répondre à l'objet auquel ils sont destinés et suffire à tous leurs besoins.
A en juger par leur apparence, et, ce qui est peutêtre mieux encore , par le nombre de leurs enfants, on ne peut guère douter que les moyens de subsistance qu'ils possèdent ne soient très abondants, el nous en eûmes la preuve directe dans la quantité de veaux marins et de chevaux de mer que nous lronvâmes cachés sous des pierres, sur le rivage de la branche nord , aussi bien que sur l'ile de l’Observation : c'est le nom que nous donnâmes à cette île.
Après avoir fait les observations nécessaires; nous sortimes de la baie le 7 au soir, et le 8, le vent étant contraire, nous ne fimes que peu de progrès au sud. En suivant cette même direction le 9, nous passâmes devant un promontoire qui a exactement l'aspect de trois îles quand on le voit du nord. Ayant dépassé ce promonloire, nous vimes immédiatement au sud une baie ou crique spacieuse, profonde de cinq ou six lieues au moins.
Nous louvoyâmes pendant la nuit avec l'intention
d'examiner la grande ouverture qui est au sud du cap Kater, et le vent étant tombé le 12, nous fimes peu de chemin dans le sud-est; puis le vent se releva loutà-coup du sud-ouest, et nous fimes force de voiles pour examiner l'état de la glace. Nous étions à midi par les 68° 15° 20” de latitude, et 65° 48 38’ de longitude. Les boussoles étaient redevenues utiles et servaient comme à l'ordinaire.
Le 13 étant calme, l'Hécla se trouva tellement prise qu'elle ne pouvait avancer qu’à l’aide des chaloupes, et le 44, ayant été délivrés par une brise, je résolus de revenir un peu sur nos pas dans le nord, le long des glaces, afin de faire tous nos efforts pour les tourner, s'il était possible, puis de nous diriger de nouveau vers la terre. La glace s'était tellement amassée autour de nous que nous eûmes beaucoup de peine à nous frayer un passage : NOUS ne pûmes y réussir qu'à midi. Le 16 le brouillard continua à être si épais que nous fûmes obligés de nous tenir sous l'abri d'un glaçon , et le lendemain , le vent ayant passé au sudouest, nous faillimes être cernés par la glace. Quatre heures de travail nous délivrèrent, et nous fimes voile vers le sud-est parmi des glaces flottantes. Pendant la nuit nous nous tinmes près d'une montagne de glace, sur laquelle nous entendîmes grogner des ours.
Ce n'est que le 48 à midi que, le brouillard s'étant un peu dissipé, nous fimes voile à l’est dans des gla-
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Ils ajnstèrent des voiles sur
ces divisées, mais très massives. Le 26 nous trouva par les 65° 41” 9” de latitude , et 59° 9° 54” de longitude. Dans l'après-midi ayant fait diverses tentatives pour gagner dans l'ouest, les apparences devinrent plus décourageantes que jamais, car la glace serrée s'étendait du nord par l’est en tournant jusqu'au sudouest. Par un jour continuel, un vaisseau eût pu s’y risquer avec chance probable de succès, mais avec douze heures de nuit, la tentative eût été accompagnée d’un degré de danger qui ne pouvait être affronté que dans la vue d'un objet très important. Le vent avait fraichi, le thermomètre descen‘lait avec une rapidité inusitée , tout annonçait l'approche d'un coup de vent. Je me trouvai donc dans la nécessité d'admettre cette conclusion que, dans les circonstances actuellement existantes, la saison était trop avancée, et l’état de la glace trop défavorable, pour permettre une plus longue exploration de la côte. Je pris donc le parti de revenir le plus vite possible en Angleterre : les chaloupes furent Éisséés. et les vaisseaux filèrent sous le vent de la glace à l’est-sud-est, afin de prendre le large avant de porter au sud.
Nous eûmes le vent favorable presque toujours jusqu'au 2 octobre , et à dix heures il parut dans plusieurs parties du ciel une aurore boréale qui n'avait aucune forme distincte, soil arcades ou jets, mais une lumière blanche répandué partout, et qui éclairait
III, ‘ins. — Impr, Lacour er C°, rue Soufflot, 16.
des morceaux de glace
parfois l'atmosphère autant que le premier quartier de la lune. Ce phénomène se renouvela presque chaque jour pendant notre passage à iravers l'Atlantique.
Æ 16 le beaupré fut renversé par les mouvements violents de la mer, et le mât d'avant ainsi que le perroquet le suivirent. Ce désastre fut bientôt réparé , et le 3 novembre j'arrivai à Londres avec le capitaine Sabine.
SECOND VOYAGE
Les découvertes faites par l'expédition au nordouest dans les années 1819 et 4820 étant de nature à établir une forte présomption en faveur de l'existence d'un passage de l'Atlantique à la mer Pacifique dans cette direction, la Fury, commandée par moi, et l'Hécla, sous les ordres du capitaine Lyon, furent équipés pour un nouveau voyage.
Quelques changements matériels furent effectués dans l'intérieur des vaisseaux, d'après les données
de l'expérience. Je ne dois pas omettre de mentionner un expédient simple, ingénieux el efficace, adopté pour la première fois, afin de dissoudre la neige en quantité suffisante pour faire face à notre consommation d’eau, sans surcroît de dépense en combustible. On eut l’idée de placer sur une partie de l'ouverture destinée au dégagement de la fumée un vase ou cuvelte de métal d'une capacité considérable, de manière que la fumée passât librement de chaque côté et circulât autour du vase afin de lui communiquer une chaleur constante. Au haut de la cuvette est un grand trou circulaire afin de le remplir de neige du pont supérieur, et à la partie basse du vase est adaptée une cannelle pour tirer l’eau. Cet appareil, qui n'est nullement embarrassant, nous donnait, du matin à la nuit, soixante-cinq gallons d’eau pure (1). On substitua des hamacs aux lits. -
Les instructions officielles me prescrivaient de me diriger aussi vite qu'il serait compatible avec les précautions de toute espèce, vers ou dans le détroit d'Hudson , jusqu'à ce que je rencontrasse les glaces, époque à laquelle /e Nautilus, transport que la marine mettait à ma disposition , devait être déchargé par nous de ses approvisionnements et de ses munitions. Nous avions alors à nous enfoncer dans l’ouest par le détroit d'Hudson, à moins que nous ne pussions gagner, soit dans la baie Repulse, soit sur tout autre point de la baie d'Hudson, au nord de {a rivière Wager, quelque partie de celie côte qui était dans ma conviction une portion du continent d'Amérique.
Si nous arrivions heureusement dans la mer du Sud , nous devions nous diriger vers le Kamtschatka pour, de là, aller aux îles Sandwich ou à Canton; puis, après ävoir réparé les vaisseaux et fait reposer les équipages, nous pouvions revenir en Angleterre par la roule qui nous paraîtrait la plus commode.
Traversée de l'Atlantique. Le Nautilus se décharge de ses munitions et retourne en Angleterre. Entrée dans la glace du détroit d'Hudson. Situation périlleuse de l’Hécla. On remonte ce détroit. Communications avec les habitants de la côte septentrionale: Arrivée à l'ile Southampton. |
La Fury, l'Hécla et le Nautilus, furent prêts à prendre la mer vers la fin d'avril 48214, et le 29, le vent étant de l'est, avec toute apparence de continuation, nous descendimes dans la rivière, à la remorque du bateau à vapeur l'Eclipse qui, pour l'autre expédition, avait déjà fait ce service.
Rien de remarquable n'arriva dans notre passage à travers l'Océan , mais quand nous fûmnes entrés dans le détroit de Davis, nous eûmes plusieurs jours d'un temps variable, et le vent soufflait principalement du sud , amenant avec lui une grosse mer. Le 14 juin, nous rencontrâmes la première montagne de glaces, élant par la latitude dé 60° 48”, et la longitude de 53° 43. Comme nous avions alors atteint la hauteur à laquelle je devais enlever du Nautilus nos provisions, nous nous mimes à l'œuvre, et celte opération fut achevée le 30 juin. Ce transport, chargé de nos lettres et de nos dépêches, partit le 1er juillet.
Nous entrâmes vers midi dans la glace, par 62 8° 7” de latitude, et 62° 22° 49°” de longitude. Nous la serrâmes de près, nous dirigeant à l'ouest tant qu'une telle navigation le permettait. Il faut quelques jours passés au milieu de scènes de cette nature pour effacer de l’esprit, jusqu'à un certain point, les impressions qu'y ont laissées des paysages plus animés, et ce n'est peut-être qu'alors que l'œil se familiarise et que la pensée se résigne à l’aridité et à la désolation que présentent ces rivages.
Le 3 juillet, nous fûmes obligés de mettre en panne au milieu des glaces, qui bientôt nous firent dériver
(1) Le gallon vaut quatre pintes ou trois litres soixantes doué décilitres. À. M.
avec la vitesse de trois milles à l'heure ; mais nous fûmes bientôt cernés par d'autres glaçons qui venaient de l'est. Nous comptions alors trente montagnes en vue, et plusieurs étaient emportées par les courants avec une grande rapidité. Le 5 au matin, la brise ayant poussé les vaisseaux vers la terre, dans un étroit canal d’eau libre, nous pûmes avancer, mais lentement, car le courant était contraire. Nous n'avions alors fait que nous approcher à cinq ou six milles de la pointe méridionale de l’île de la Résolution, qui se trouve par la latitude de 61° 20° 50”, et par les 64° 55" 15°” de longitude. Le vent ayant passé au sud-est dans le cours de la nuit, et le lendemain au matin, quand le courant de la marée montante entr’ouvrit la glace, une lame considérable venait de la haute mer, et faisait que les vaisseaux battaient violemment et presque sans interruption les masses de glaces qui étaient près d'eux. Cette situation dura plusieurs heures. À six heures du matin, le brouillard ayant disparu, nous nous trouvâmes tout-à-fait sous l'île de la Résolution.
Le 13, les équipages des deux vaisseaux s'exercèrent à tirer à la cible sur la glace , autant pour s'occuper que pour savoir quels étaient nos meilleurs tireurs. Le 16, nous eûmes à érouer la glace toute la journée dans la direction de l’ouest. Marchant ainsi lentement, nous étions, le 24 à midi, par les 610 50° 143” de Jatitude, et 65° 7° 35°” de longitude. G
Dans cette position, nous avions en vue plusieurs îles au nord et à l’ouest, et entre toutes, une très remarquable, que l’on nomme Dos - de - Selle (saddle back), à cause de sa forme. Nous étions cecupés à mettre les vaisseaux à l’ancre, quand nous enlendîmes des voix à terre, et nous reconnûmes bientôt celles des Esquimaux qui venaient à nous. Bientôt après, leurs canots parurent et paies > de ces gens vinrent bord à bord avec {@ Fury. Leurs kayacks (canots) ayant été amenés sur le glacon où nous étions ancrés, ils commencèrent à trafiquer de leurs denrées, mais on voyait qu'ils étaient habilués à ce trafic, car ils marchandaient très rigoureusement.
Bientôt après l'arrivée de ces hommes, un grand oumiak, ou bateau de femme, se montra, contenant six ou sept femmes et quatre hommes, dont le plus âgé (et cela paraissait être l’usage entre eux) dirigeait le bateau avec une grossière rame de bois. On ne put amener les femmes à débarquer sur le glaçon; mais elles nous lendaient des peaux et de petites lanières de cuir bien tanné pour échanger, tout en vociférant sans cesse : Pilletay (donne-moi). Il y avait dans ce bateau plusieurs peaux pleines d'huile et de graisse : j'en avais grande envie, mais je ne sais pus pourquoi on ne voulut jamais m'en céder plus d'une. Alors je dis à un de nos hommes de Lirer une seconde peau d'huile, en échange de laquelle je mis dans la Main du vieillard un second couteau; mais il résista très violemment jusqu'à pousser ceux de nos hommes qui étaient dans le bateau, avec une colère que je n'avais pas encore vue chez les Esquimaux. Un des jeunes gens s’avança alors et levait la rame de leur bateau pour frapper nos gens qui riaient de très bonne humeur de la violence du vicillard, quand je pensai qu'il était temps d'intervenir, et levant un croc sur la tête des Esquimaux comme pour les frapper, je les ramenai bientôt à plus de calme ; ensuite, pour prévenir toute nouvelle altercalion, je fis sortir nos gens du bateau, que je renvoyai. J'appris du capitaine Lyon qu'il avait vendu son huile pour moins que ce qu'il avait d'abord obtenu. Quatre oumiaks vinrent encore du rivage : ils contenaient de quatorze à vingt-six individus, la plupart femmes et petits enfants.
Ces gens possédaient à un haut degré la disposition à voler tout ce qui se trouvait sous leurs mains, disposition qui à élé presque universellement imputée à toutes les tribus d'Ésquimaux jusqu'ici visitées par les Européens. Ils essayèrent plus d'une fois l'art de nous vider nos poches, et ils étaient aussi hardis et aussi
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jeu embarrassés que jamais, immédiatement après la écouverte du larcin.. Il est impossible de décrire la manière horriblement dégoûtante avec laquelle ils se mettaient , dès qu'ils se sentaient avoir un peu faim, à manger leur graisse crue, et à sucer l'huile qui restait sur les peaux dès que nous les avions vidées, et malgré l'odeur et la mine qui nous étaient également intolérables. Ils semblaient prendre un malin plaisir dans le dégoût qu'ils inspiraient à nos matelots par ce spectacle; et quand ceux-ci se délournaient pour fuir cette vue qui les rendait littéralement malades, ils trouvaient de bonne plaisanterie de courir après eux, leur présentant un morceau de graisse ou de chair crue le veau de marin, d'où dégouttaient l'huile et la saleté. Les hommes et les femmes commettaient des indécences plus rebutantes encore, et qui semblaient les amuser étonnamment. Voici un trait pire que tous les autres, qui se passa sous les yeux de l'équipage de lHécla : deux femmes offrirent, d’une manière trop claire pour qu’on s’y méprit, de changer contre des objets d'une valeur insignifiante leurs enfants, qu'elles avaient déjà commencé à dépouiller de leurs vêtements, comme ne devant pas entrer dans le marché.
En somme, il nous fut impossible de ne pas recevoir une impression très défavorable de la conduite et des mœurs des naturels de cette partie du détroit d'Hudson , qui semblent avoir acquis, par des rapports annuels avec nos vaisseaux depuis près de cent ans, la plupart des vices qui malheureusement résultent des communications incomplètes avec le monde civilisé, sans qu'on y prenne aucune des vertus ou des délicatesses qui l'ornent et le rendent heureux. Le lendemain ils revinrent; puis, le vent étant plus au sud et la glace un peu moins compacte, nous fimes voile pour remonter le détroit.
Tout fut favorable à nos progrès; mais le 24, dans l’après-midi, ayant le vent contraire, je débarquai sur l'île la plus à l’est du groupe des îles Savage, et du point le plus élevé, qui peut être de six à huit cents pieds au-dessus du niveau de la mer, nous complàmes onze Îles. Le capilaine Lyon remarqua ; à l'endroit où nous étions, les restes d'habitations consistant, comme à l'ordinaire, en cercles de pierres rondement taillées. Nous y vimes aussi quelques morceaux de bois de sapin, apportés par la mer, et dont les uns avaient été coupés et d'autres sciés.
Quand nous fûmes de retour à bord, la brise était de l’ouest et la mer presque libre : et le 25, à huit heures du soir, prenant des bordées vers le sud, nous vimes les montagnes de la côte du Labrador, d’où nous pouvions être éloignés de huit lieues.
Le 31 à midi, notre lalilude était de 64° 4° 30", et notre longitude de 75° 48’ 50”. Nous voyions alors distinctement dans le nord plusieurs îles, derrière les-
uelles courait une ligne non interrompue de côtes. es îles semblaient former plusieurs belles baies, et le courant au large était extrêmement fort. Dans l'après-midi, le capitaine Lyon découvrit et signala un oumiak esquimau qui venait à la voile du rivage, accompagné de huit canots. Ce bateau renfermait huit individus, dont deux hommes seulement : ils ne différaient en rien de ceux que nous avons décrits.
Le 4° août, nous continuâmes de porter à l’ouest, entre l'ile Nottingham et la côte North, que quatre lieues séparent. Dans la matinée, plusieurs oumiaks vinrent, et outre les denrées ordinaires, ils avaient quantité de jouets de toutes sortes, lels que des canots avec les avirons , des lances, des arcs et des flèches : le tout sur une très petite échelle. Beaucoup de ces Esquimaux, les femmes surlout, avaient leur veste bordée de peaux d'oiseaux avec les plumes à l’intérieur. Il se trouvait aussi dans les bateaux plusieurs autres peaux apprêtées, provenant de la gorge du colymbus glacialis, oiseau magnifique, dont nous avions vu deux fois la peau entre les mains des Esquimaux, sans l'avoir jamais entrevu.
Après une course de quarante milles pendant la
nuit, sans presque voir de glace, nous arrivâmes le 22 au malin à une masse de glace si serrée que nous ne pouvions aller plus avant, landis que les masses des deux bords étaient portées si rapidement dans toutes les directions qu'elles nous donnèrent plusieurs chocs violents : la latitude, à midi, était de 64° 59° 24”, et la longitude de 79° 40’. Après avoir été ballottés au nord, la glace que nous suivions nous conduisit vers l’est : alors nous virâmes à l’ouest-sud-ouest pour essayer ce que pourraient faire la patience et la persévérance.
L'expédition était alors sur le point d'entrer dans des parages non encore explorés : il devenait nécessaire que je décidasse de la route la plus avantageuse à prendre pour arriver à l'accomplissement des principaux objets indiqués dans mes instructions.
Entrée dans la baie du Duc d’'York. On la quitte pour aller au nord-ouest. Passage du détroit Glacé et arrivée dans la baie Repulse. La terre continue sur ce point. Observations à terre. Histoire naturelle.
Après les plus sérieuses réflexions, je résolus de tenter le passage direct du détroit Glacé, bien que, je l'avoue , j'eusse la conscience du péril que je courais et de la perte de temps qu'entrainerait l’insuccès de l'expédition , soit par suite de la non-existence du détroit, soit par l'effet d'obstacles insurmontables , tels que son nom implique. Après avoir lutté avec la glace pendant plusieurs jours, nous parvinmes, le 14, à gagner la terre au nord; et ayant débarqué sur un rocher ou îlot qui est environ à un mille et demi au large de la côte, nous y vimes des traces de rennes et un cercle de pierres grossières, reste des habitations d’été des Esquimaux.
Le 13 au malin, les bons effets d’un vent du nordouest, qui avait soufflé la nuit, furent très visibles; car, bien que ce vent nous eût fait dériver de deux ou trois lieues en arrière à l'est, le grand corps des glaces, composé en partie de blocs plus pelits que celui auquel nous étions amarrés, avait filé plus rapidement, nous laissant ainsi un plus grand espace d'eau libre pour nos manœuvres. On peut remarquer que, dans le cours de nos tentatives pour gagner l'ouest, tant lors de ce voyage qu'en 1819 et en 1820, un vent d'ouest, bien que soufflant directement contre nous, fut toujours en définitive le plus favorable à nos projets, en ce qu’il éloigne de cette région de grandes masses de glace, et laisse par conséquent une ouverture plus considérable.
Le soir un promontoire, que nous vimes au sud du bord, reçut le nom de cap Welsford , et nous parul très décidément former l'extrémilé nord de l'ile Southampton, laissant une ouverture d'une ou deux lieues de large, mais rompue par deux ou trois îles qui le séparent d’une terre élevée au nord. Un promontoire de ce rivage, qui forme Ja pointe septentrionale du détroit, fut nommé cap Deas-Thomson. Toutefois celte terre ne rejoignait pas celle que nous avions vue au nord-est, car il y a entre elles une très large ouverture, où, du haut du grand mât, il n’y avait de visible qu'une mer encombrée de glace. Les détails donnés par le capitaine Middleton sur la latitude de l'entrée ouest du détroit Glacé sont si confus et même si contradictoires, que l'aspect actuel de la terre m'embarrassait extrêmement, quand il fallut décider si nous élions arrivés ou non à l'extrémité opposée de l'ouverture à laquelle il a donné ce nom. La terre qui était devant nous à l’ouest, bien qu’elle concordât à cinq ou six milles près en latitude avec le parallèle le plus méridional qu'il lui a assigné, me paraissait beaucoup trop étroite pour répondre à la description qu'il donne du passage que nous cherchions. En résumé, je regardai comme très probable que c'était le détroit en queslion; et comme, à tout événement, l'ouverture qui existe entre l'ile Southampton et la terre qui est au nord de celte île, quelles qu’en pussent être la lati-
tude et la largeur , était le passage par lequel nous avions pour but présent de pénétrer dans la baie Repulse, je me décidai à employer tous nos efforts à pénétrer dans le canal étroit qui était alors devant nous. Le vent s'élant modéré dans la soirée, et la glace se rouvrant après le coucher du soleil, nous pûmes faire deux milles de plus à l’ouest, après quoi nous nous arrêtâmes pour la nuit. Un grand nombre de narwhals se mirent alors à jouer autour du navire; mais ils étaient, comme à l'ordinaire, si prudents, que nos chaloupes ne purent les approcher. Nous remarquâmes qu'il est à peine une partie des régions polaires que nous ayons visitées, où se trouve une moindre quantité d'oiseaux. Nous n'avions vu encore qu'une mouette, un épervier et un boaltwain. La lune, en se levant ce soir, était contournée par l'effet de la réfraction, de manière à avoir la forme irrégulière d'une vieille orange ridée.
Le 43, au matin, nous vimes quelque chose comme de Ja fumée qui s'élevait aux environs du cap Welsford; et comme cet effet se bornait à un seul lieu, il était vraisemblable que c'était la fumée du feu des habitants. Rien ne saurait être au-dessus de la beauté de ce temps : à cette époque, les jours élaient tempérés et clairs, et les nuits n’élaient pas froides, bien qu'il se formât une croûte très mince de glace à la surface de la mer, dans les endroits abrités et les flaques d'eau sur les glacons. Après le coucher du soleil, nous vimes une terre très éloignée, par le milieu du détroit, et ce doit être celle qui est sur le côté américain du Welcome.
Le 15, nous élions à peu près à une lieue d’un promontoire remarquable sur l'ile Southampton : je le nommai cap Bylot, comme étant probablement la terre la plus à l'ouest que vit ce navigateur en 1615.
Le 25, notre latitude était de 650 20° 56” et notre longitude de 840 57° 5”. Quelques-uns de nos officiers rapportèrent en rentrant qu'ils avaient entendu des cris d'Esquimaux, et celte circonstance aussi bien que celle de la fumée qui avait été observée près de cet endroit nous firent regarder comme vraisemblable que les Esquimaux n'étaient pas loin de là, mais que, n’ayant jamais communiqué avec les Européens, ils avaient été épouvantés à notre approche.
La terre des côtés nord et ouest de la baie Repulse n'excède pas en hauteur six ou sept cents pieds, tandis qu'au sud elle s’élève à plus de mille pieds au-dessus du niveau de la mer. Nous vimes plusieurs rennes et lièvres, quelques canards, dorekies linots (tringa cinerea)\, des alouettes de neige et une chouette blanche; une hermine, un ptarmigan et un lièvre furent tués. Les souris étaient très abondantes, surtout entre les pierres des tentes d'Esquimaux. Je ne sais si la chair de veau marin restée sur les os était ce qui les atlirait; mais il est certain que deux de ces pelits animaux ayant été mis ensemble dans une cage, le plus fort tua l'autre et en mangea une partie. La latitude observée sur cette terre était 669 30° 58”, et la longitude 860 30° 20”.
Nous étions depuis peu de temps à bord quand le lieutenant Palmer revint de l’anse nord-ouest, qu'après l'avoir explorée, il nomma anse de Gibron; et ce qui était le plus important dans son rapport, c'était la continuité constatée de la terre dans tout le circuit de cette petite baie. Ainsi fut résolue la continuité de la terre autour de la baie Repulse, et tant de conjectures, depuis longtemps formées, éclaircies pour toujours.
Retour à l'est par le détroit Glacé, Découverte du canal de Hurd. On l’examine en chaloupe. A l'ancre dans l’anse de Duckiet. Les vaisseaux entrent dans le canal de Hurd. La glace les fait dériver. Ouverture au nord-ouest. Examen de la côte.
Ce point bien posé (et il m'était particulièrement recommandé par une instruction ), il me restait à exa-
miner toute cette ligne de côte au nord, cherchant dans chaque ouverture ou anse un passage praticable à l'ouest. C’est en effet ici que commencait réellement notre voyage, si l’on considère son grand objet, et nous ne pouvions que nous féliciter d'avoir alteint de si bonne heure ce point, et d'avoir franchi, presque sans obstacles, le détroit auquel, à pareille époque à peu près, soixante-dix-neuf ans auparavant, avait été donné un nom si décourageant.
Dès que les chaloupes furent à bord, nous fimes voiles le long du rivage à l’est, el nous pouvions distinguer clairement la côte basse qui court au sud et à l’est du cap Hope, jusqu'à la latitude de 66° 14°; et c'est à partir de ce point que les investigations de l'expédition actuelle sur la côle du continent américain commençaient réellement.
Quand nous fûmes hors de la baie Repulse, nous trouvâmes encore une mer assez libre où s'ouvre une baie d’une étendue considérable, et qui reçut le nom de Haviland. Le vent continua à être modéré toute la nuit; mais le temps était sombre et nuageux, assez pour nous placer dans l'obligation de mettre en panne, de crainte que quelque île inconnue de nous ne vint à se trouver sur notre passage.
Le 23, dès le jour, on fit voile le long de la côte septentrionale du détroit Glacé, qui continue à être de Ja mème bauteur que celle de la baie Repulse ; elle était alors dépouillée de neige. Et nous étions arrivés à l'entrée d'une ouverture qui nous paraissait toujours plus favorable, quand un corps de glace, qui occupait la plus grande partie du canal, le rendant impraticable aux vaisseaux ou aux Chaloupes, je détachai le capitaine Lyon avec des vivres pour quatre jours, et, accompagné de M. Burchnan et de deux matelots, il alla par terre s'assurer de son étendue et des circonstances qui pourraient nous décider à pousser plus avant sur ce point. En attendant nous étions à l'ancre.
Le petit ancrage que nous allions quitter, et qui reçut du capitaine Lyon le nom d'anse Duckett, est par les 66° 12’ 36” de latitude, et 860 44° 1” de longitude.
Le 4 au malin, la glace nous tenait serrés de toutes parts, et nous nous aperçûmes que nous étions encore plus près de l'île Southampton , à cinq ou six milles seulement d’un très petit rocher ou ilot qui recut le nom de Fife. À huit heures et demie, la glace s étant relâchée dans le nord-nord-ouest, nous partimes avec un léger souffle de l’ouest, et toutes les chaloupes à l'avant ; mais quand nous eûmes gagné un mille, la glace se resserra et il fallut s'arrêter encore. Nous pümes cependant faire neuf ou dix milles dans la dernière partie du jour, puis nous amarrâmes à un glaçon avec l'intention de passer vers le rivage dès le point du jour. Mon projet était alors de faire voile à travers une ouverture découverte, en dernier lieu, entre l'ile Baffin et une autre île que nous nommâmes V’ansittart.
Nous levâmes l'ancre le 6 dès que le jour parut. Après avoir couru quatre ou cinq lieues au nord et à l'ouest, nous arrivâmes à neuf heures du matin à un petit groupe d'îles dans le canal, et nous nous dirigeâmes à l’est de ces îles; mais le vent nous ayant manqué, et dans cette immobilité du calme notre position pouvant devenir très précaire si le moindre courant venait à se déclarer, nous entrâmes dans deux petites criques où les vaisseaux furent ancrés el amarrés aux rochers au moyen de grelins. Les matelots, à cause de cette circonstance etavec leur gaîté ordinaire, nommèrent celte baie la baie des Cing-Grelins. Là, je me déterminai à quitter {a Fury pour aller avec MM. Scherer et Ross examiner cette partie de la côte. nous étions munis de provisions pour quatre jours, de nos tentes, de couvertures et d’un poêle.
PARRY. 21 ————— "a
On entre dans la baie Hoppner et on l’explore. La continuité de la terre démontrée. Rencontre de quelques Esquimaux dans une ouverture à l’ouest. Arrivée dans la baie Ross, où se termine le passage Lyon. La terre est toujours continue. Retour au vaisseau,
Après avoir fait quatre milles à la rame, nous arriyâmes à une pointe élevée que nous doublâmes en tendant le plus possible à l’est, et nous débarquâmes un peu au-delà. Le brouillard qui nous entourait depuis notre départ s'étant un peu dissipé, je montai avec M. Scherer sur la montagne pour avoir la vue des rivages environnants, afin de mieux juger de la route que nous devions suivre le lendemain au matin.
Le 7, on leva les tentes à trois heures et demie du matin et nous remontâmes la baie, par un temps calme et assez clair. A trois heures et un quart, nous passâmes , ayant à tribord une pointe de terre, qui, à cause de la brillante couleur des rochers principalement composés de feldspath , reçut le nom de Pointe Rouge. Le soir, nous vimes sur la plage où nous dressâmes nos tentes quelques vieilles habitations d’Esquimaux complétement couvertes d'une herbe haute et épaisse, avec une grande quantité d'os à l’entour.
Le 11, nous partimes avant le grand jour , et nous avions à peine navigué pendant deux heures, que nous découvrimes que nous étions dans une baie close, et du rivage de laquelle nous allions faire le tour à la rame. A la baie qui terminait ce passage je donnai le nom de baie de Ross.
Nous revinmes à l’Hécla le.A4, après avoir exploré deux criques que je nommai Scherer et Culgruff, et une autre sur le côté qui reçut le nom de Norman.
L'ouverture que je venais d'explorer recut le nom du capitaine Lyon.
Quartiers d'hiver. Trombe de neige. Combat avec un loup. Esquimaux. Sorcier. Dépécement d’un veau marin. Effroi des indigènes devant une éclipse.
Nous quittämes de nouveau le vaisseau le 145 au soir, pour aller examiner la côte intermédiaire entre la baie Lyon et la baie Gore, et, le 19, nous avions reconnu qu'il y avait continuité et connexion ; mais bientôt nous nous trouvâmes pris dans des glaces, tantôt ee compactes , tantôt moins. Un détachement ayant
té à terre pour se procurer un peu de gibier, deux ours {une femelle et son petit), attirés probablement par l'odeur de notre cuisine, vinrent du côté des tentes sur la glace ; mais ayant entendu nos voix, ils s’enfuirent dans la direction opposée.
Il fallut songer à nos quartiers d'hiver, et, le 4, nous quilâmes notre ancrage, auquel nous donnâmes, en souvenir de la sécurité qu'il nous avait procurée , le nom de Safety (sûreté). Elle est par la latitude de 660 34” 59”, et la longitude de 830 48’ 54”. Il y avait de nombreuses volées de canards à longues queues, qui se nourrissaient des innombrables crevettes (cancer nugaxz) dont la mer fourmillait dans lout ce voisiuage.
Le 6, nous passâmes le cap Edwards, mais, le 8, la nouvelle glace qui se formait commença définitivement à mettre un terme à notre navigation, et nous entrâmes dans une baie au sud de l’île Winter, et là, nous nous établimes pour l'hiver avec les mêmes soins que lors du premier hivernage. Tout fut rétabli, jusqu'au théâtre, dont le capitaine Lyon fut le régisseur , et celte fois on s’arrangea pour que la scène füt mieux chauffée lés soirs de représentation. On ne négiigea point les soins de la science, et un emplacement ayant été choisi pour l'observatoire portatif qui fut dressé immédiatement, une maison fut construite pour recevoir les instruments nécessaires.
Le premier jour de la nouvelle année fut très rigoureux, et le lendemain lé capitaine Lyon observa une masse considérable de neige soulevée par le vent, et contournée en une spirale pareille à celle d’un jet d'eau. Nous prîmes de quatre-vingts à quatre-vingtdix renards blancs. Ce.joli petit animal est si stupide, que nous en vimes plus d'un, après s'être échappé du vaisseau , y rentrer et aller se reprendre à la même trappe. Le capitaine Lyon réussit aussi à s'emparer d'une hermine d’un blanc pur , hormis à la queue, qui se terminait par une petite touffe noire, el avait à sa naissance une teinte légère de soufre ou de paille. Il en était de même à ses pattes de devant.
Le 1er février, je fus averti que l’on voyait à l'ouest beaucoup d'étrangers, et j'aperçns en effet dans la même direction, et à deux milles des vaisseaux, quelque apparence de cabanes d'Esquimaux. J'allai de ce côté sur-le-champ avec le capitaine Lyon , deux officiers et deux matelots, et nous trouvâmes bientôt les naturels qui s'avançaient lentement vers nous, rangés sur une seule ligne. Ces Esquimaux étaient d’un calme qui contraslait on ne peut plus avec la conduite bruyante de leurs frères de la baie d'Hudson. Ils apportaient les objets ordinaires de trafic. Quelques-unes des femmes qui avaient sur elles de jolis habillements, que nous remarquâmes, se mirent, à notre grand élonnement, el même à notre consternation, à se dépouiller, bien que le thermomètre fût à 230 audessous de zéro. Nous fûmes cependant bientôt rassurés, car chacune avail double vêtement complet. Quand la vente des Esquimaux fut terminée , ils nous conduisirent à leurs huttes, et , chemin faisant, se divertirent beaucoup avec nos chiens. Un chien de Terre-Neuve surtout, à qui l'on avait appris à rapporter, parut exciter une surprise infinie. Nous trouvâmes bientôt un petit village composé de cinq habitations de glace et de neige. Les femmes y étaient assises sur leurs lits, chacune ayant autour d'elle son petit foyer ou sa lampe, avec tous les ustensiles de ménage.
Le lendemain ils vinrent nous rendre visite à bord, et, après avoir dansé sur le pont pendant plus d'une heure au son de notre violon, ils retournèrent très joyeux à la maison. Lors d’une seconde visite, nous remarquâmes qu'ils se tenaient toujours avec soin assis sur leurs lits, où ils cachaient les articles dont ils ne voulaient pas ou ne pouvaient disposer. Cependant au moyen d’une aiguille à coudre ordinaire, dont ils ont abondance, et qui ne sont guère inférieures aux nôtres, nous nous procurâmes un grand pann«, ou couteau d'homme, bien aiguisé, fait de bon fer , et que, comme objet d'utilité, cent aiguilles auraient valu à peine.
Le 7, lors d’une visite aux huttes, une femme, nommée Jligliuck, nous régala d’une chanson avec une voix qui nous frappa par sa douceur et sa justesse : elle aimait beaucoup cet exercice, car une fois en train il n'y avait plus à l'arrêter. Nous avions pu observer cette disposilion particulière en elle la première fois qu'elle écouta notre orgue, et chaque jour elle nous donnait des preuves d’une intelligence supérieure.
Le même jour un loup étant tombé dans une trappe, quelques ofticiers allèrent pour le tuer et lui tirèrent deux coups de fusil. Comme on s’aperçut qu’il mordait encore une épée que l'on introduisait dans le piége , on lui lâcha un troisième coup de fusil. La trappe se trouvait alors suffisamment ouverte pour que l'on püût lier ensemble ses jambes de derrière; après quoi, comme on le regardait comme bien mort, on le tira ; mais sa têle élait à peine libre qu'il s'élanca à Ja gorge de M. Richard, et il lui eût certainement fait beaucoup de mal si cet officier n’eût eu la présence d'esprit de prendre également l’animal à la gorge et de le serrer de toute sa force à deux mains. Ceci fit lâcher prise au loup sans qu'il eût blessé sérieusement M. Richard, grâce à l'épaisseur de ses habits : quant au loup, bien qu'il eût les deux jambes de derrière alta-
chées, il se sauva: mais on le trouva mort le lendemain, à trois quarts de mille des vaisseaux.
Le 8, nous eûmes un concert de femmes, auquel succédèrent nos chansons, dont elles furent extrêmement satisfaites : je craignis même de voir plusieurs de ces femmes, surtout Iligliuck , tomber dans des convulsions de plaisir en entendant leurs noms que nous avions introduits avec les nôtres dans une chanson. Pendant ce temps le capitaine Lyon faisait le portrait de Togolat, la plus jolie de la troupe et peutêtre du village entier. Elle avait vingt-six ans , la figure plus ovale que celle de ses compagnes, de très jolis yeux et une bouche meublée de dents d’une blancheur et d’une régularité remarquables : la grâce de son air et de ses manières était visible, même sous le costume esquimau et la figure la plus barbouillée de toute la tribu.
Ayant découvert que ces pauvres créatures manquaient de vivres, nous leur distribuâmes de la poussière de pain, dont nous avions à bord deux ou trois tonneaux. La pêche des veaux marins avait manqué, el la disette de ces pauvres gens était telle que je trouvai un d'entre eux déchirant avec ses dents un morceau de peau de veau marin dure avec le poil. Ils étaient également la plupart privés d'huile et par conséquent de lumière : cette privation les réduisait à souffrir beaucoup de Ja soif, puisqu'ils ne pouvaient faire fondre la neige. Outre la poussière de pain, nous leur donnâmes une carcasse de loup qu'ils mangèrent crue et gelée comme elle était, avec le plus grand appétit ; mais quel que fût leur besoin, ils ne prenaient jamais un morceau avant que leurs enfants eussent eu leur part.
Le 13, uos amis des huttes furent assez heureux pour prendre un veau marin, et cette prise occasionna un transport général de joie. Toutes les femmes se précipitèrent hors de leurs portes et les enfants coururent sur la plage à la rencontre des hommes qui amenaient le butin. Un des petits enfants, pour compléter le triomphe, se jela sur l'animal, et s’y cramponnant, fat ainsi trainé jusqu'aux huttes. Alors on remarqua que chaque femme apporta son outkoufik, ou pot à cuire, dans la butte où l’on découpait le veau marin, pour avoir sa part de viande et de graisse,
Parmi les Esquimaux qui visitèrent /a Fury le 18, était l'angetkouk ou principal sorcier de la tribu. Je le priai de me donner un échantillon de son art : il ne se fil pas prier. Après un moment de réflexion, il commença à faire frémir ses lèvres, à mouvoirson nez du haut en bas; il ferma ses yeux graduellement, et la violence de ces grimaces arriva au point que lous ses traits étaient hideusement contournés. I] secouait en même temps avec rapidité sa tête d'un côté à l'autre, faisant quelquefois entendre un son nasilard et quelquefois un cri de démence. Après s'être mis dans celte ridicule frénésie, qui dura peut-être vingt ou vingt-cinq secondes , il cessa subitement et laissa ses traits se détendre et reprendre leurs formes naturelles. Cependant le mouvement de sa tête semblait l'avoir tellement hébété (et cela devait être) qu’il resla dans sa physionomie un vague et un engourdissement qui durèrent quelque temps après.
Il était pressé de recommencer celte bouffonnerie, et il la renouvela une ou deux fois encore. En cette circonstance Togolat lui fit d'un ton sérieux quelques questions relatives à moi, et auxquelles il répondit tout aussi sérieusement. Cependant les femmes faisaient en général peu d’atlention à ces grimaces, et le tout finit avec un rire cordial de part et d'autre.
ll y eut, le 20, une éclipse de soleil qui causa un tumulte général d'alarme parmi les Esquimaux : on en trouva deux couchés la face appliquée à la glace, et le soir quelques-uns de nos officiers allèrent faire une visite aux huttes. Le 23, j'assistai au dépécement d'un veau marin, et je remarquai en cette accasion un singulier usage. ls ne mawqueni jamais d'appliquer un mince filament de la peau ou de quelque par-
tie des intestins sur le front de leurs enfants, afin de les rendre d'heureux preneurs de veaux marins.
Départ d’une partie de la tribu. Chant. Joie extrême à la nouvelle d'une capture. Tombeaux esquimaux. Consultations magiques. On creuse un canal pour les vaisseaux.
On fit une excursion dans l'île, et toute l'expédition souffrit beaucoup du froid. De leur côté, nos amis les Esquimaux mouraient de faim et venaient demander à manger aux vaisseaux ; enfin un malin, ils partirent se dirigeant à l’ouest pour chercher un lieu plus abondant en nourriture. Il serait impossible de décrire l'aspect misérable deshuttesaprèsleur départ. Tout avait été bouleversé, quoiqu'il y restât encore quelques babitants. Ils étaient dans la plus grande détresse : il n'y avait cependant point parmi eux une seule physionomie sombre. Un trait digne de remarque chez ces peuples, c’est qu'ils vous remercient très vivement quand vous venez manger leur nourriture , et qu'ils pe témoignent pas la moindre reconnaissance pour l'hospitalité qu'on leur donne. Togolat et toutes les femmes de la tribu nous chantèrent une longue chanson en action , et nous prièrent de prendre des rôles dans la représentation, ce qui ne manqua pas de les divertir extrêmement. Pendant que l’on chantait, un enfant vint nous annoncer que les hommes avaient pris quelque chose : tout alors fut suspendu jusqu'au moment où un homme arriva avec la nouvelle de la capture de deux walrus. Si les femmes étaient gaies auparavant, elles furent dès lors frénétiques. Un cri de joie général retentit dans le village. On courait d’une butte à l'autre pour se faire part de la nouvelle bienvenue, et chacun s’embrassait en manière de mutuelle félicitation. Alors on eut de la graisse , et les lampes qui en débordaient répandaient une prodigieuse lumière sur l'opération du dépécement des walrus.
Après avoir assisté à ce déploiement de joie, je couchai dans la huile, et comme la singularité de mon logement nocturne me réveilla plusieurs fois, je trouvai les Esquimaux mangeant, mais sans faire de bruit de peur de nous troubler.
Le 5 avril, nous allâmes visiter d'autres huttes remarquables par une particularité : c’est qu'elles étaient situées sur la glace qui, étant dépouillée de neige, formail un parquet de ce bleu éclatant qui est peutêtre une des plus riches couleurs que donne la nature. Nous vimes là encore dépecer un veau marin; mais une cérémonie préparatoire avait lieu avant d'y mettre le couteau. L'animal étant couché sur le dos, on répand un peu d’eau dans sa bouche, et l'on touche chaque fanon et le milieu du ventre avec un peu de noir de fumée et d'huile prise de la partie inférieure de la lampe. Cette cérémonie se fit avec un soin superstitieux qui en annonçait l'importance.
Le 11 avril, on commenca à faire les apprêts nécessaires pour la sortie des vaisseaux, et le soir les naturels vinrent à bord. Les femmes s'étonnaient de ce que nous élions venus en voyage dans leur pays sans nos femmes , et elles accueillirent avec une évidente incrédulité l'assurance que plusieurs de nous leur donpèrent qu'ils n’élaient point mariés.
Nous trouvâmes le 23, en fouillant la terre , quelques tombeaux, dans l’un desquels était un crâne humain et quelques morceaux de bois qui , selon toute probabilité, avaient été des parties de lances ou de flèches presque réduites en poussière. Quand on pense aux propriétés corservatrices du climat ,on doit attribuer là, plus que dans toute autre partie du monde, une extrême vétusté à toute substance végétale ou animale arrivée à cet état de destruction.
Le 25, nous assistâmes à une consultation magique tenue en faveur d'un malade de la tribu. Le sorcier étail placé en face du patient, et tenait ses deux pouces dans sa bouche; pendant ce temps, il étaitdansun muet ct solennel entrelien aver son tourngouw( esprit |
familier). Ensuite il se mit à faire entendre une diversité de sons confus et inarticulés, où l'on comprit que la réponse était favorable.
Enfin de jour en jour la glace s'ouvrait au large, la neige fondait à terre, les oiseaux revenaient, le saxifrage reparaissait, et, vers la fin de mai, nous commençâmes à ouvrir un canal pour sortir les vaisseaux à la première occasion favorable.
Nid de cygnes. Jardins dans des châssis. Manière dont les Esquimaux mesurent le temps. Magnifique chute d'eau. La Chasse aux walrus. Pen de respect pour les morts. Autres Esquimaux à Igloulik. Hospitalité singulière pour la nuit. Chasse faite par les naturels dans leurs cheveux.
J'allai voir, le 9 juin, avec le capitaine Lyon, un nid de cygnes : il était construit avec de la tourbe, et n'avait pas moins de cinq pieds dix pouces de long, sur quatre pieds neuf pouces de large, et sa profondeur était de deux pieds. On y trouva deux œufs pesant chacun huit onces, mais les oiseaux étaient trop sauvages pour qu'on pût les approcher. Les œufs sont d'un blanc tirant sur le brun ou de couleur de crême. La glace était si faible autour de nous, que, pouvant à chaque instant être surpris par un temps favorable dont il fallait profiter, je fis embarquer tous les objets qui étaient à terre, et entre autres nos jardins en châssis, dont chacun avait produit en neuf semaines , à force de soin et de travail, quatre livres de misérables feuilles de pois, de moutarde et de cresson.
Tout avait souri jusqu'alors, et nos rudes travaux pour ouvrir le canal n'avaient été qu’un plaisir, car nous élions soutenus par l'espérance; mais, le 19, les courants et les vents se déclarèrent contre nous; la glace obstrua notre canal, qu’un autre courant dégagea. Néanmoins nous étions cernés encore; puis la maladie et la mort vinrent nous frapper : nous perdimes deux hommes dans les deux journées du 25 et du 26.
Le 2 juillet, les rapports reeus de la montagneayant été favorables, nous mîmes à la voile par un vent ouest-nord-ouest; mais, le 3, la glace s'étant resserrée, nous fümes obligés de mettre en panne, et nous apercûmes bientôt un détachement d'Esquimaux dans un traîneau : ces gens étaient les mêmes que ceux qui avaient pris congé de nous quarante jours auparavant, Sur ma proposition ils vinrent (ous au vaisseau, à l'exception d'un enfant idiot que l’on laissa près du traîneau, après l'avoir attaché au chien, et le chien à la glace. Ayant interrogé ces gens sur la distance de certains lieux, j’eus l'occasion de remarquer qu’en ee point il faut juger avec beaucoup de précaution d'après leurs renseignements, attendu qu’ils comptent par siniks (sonmeils), et que cette échelle n’est par conséquent la même pour aucun des Esquimaux que l’on questionne. Je ne les vis jamais témoigner plus de surprise que quand nous leur dîmesque nous avions quitté l'île Winter depuis un jour seulement, circonstance qui devait effectivement les émerveiller, puisqu'il leur en avait fallu quarante pour gagner notre
résente station. Ils étaient depuis une demi-heure à ur quand la glace s'ouvrit, et nous fûmes obligés de les congédier pour pousser dans le nord.
+ Le 23, nous remarquâmes que les Esquimaux saluaient en frappant le devant de leur veste avec la paume de la main, et en criant le mot fima, qui, suivant Hearne, signifie : « Qu'y at-il? » Nous vimes à un mille et demi dans les terres, au-delà des tentes, plusieurs ruines d'habitations d'hiver, dont les fondations étaient de pierres, et le reste de la construction se composait d'os de baleines et de walrus, inclinant graduellement à l'intérieur, et se réunissant au sommel. Nous ne fûmes pas peu surpris de voir autour des tentes, parmi les têtes d'ours, de chienset de veaux marins, des têtes d'hommes, et cette circonstance faillit nous ôter la bonne opinion que nous avions des Esquiwaux. Ils traitaient cet objet avec la plus complète
indifférence ; puis ayant remarqué que nous avions le désir d’en prendre quelques-unes pour nos collections, ils s'empressèrent d'en chercher, et fourrèrent peutêtre le crâne de leurs parents dans nos sacs sans le moindre remords.
Nous trouvâmes sur cetle terre la plus belle végétation, produite tant par l'abondance d'eau courante que par les soins que permet la résidence permanente des Esquimaux près de ce lieu. Il y avait sur certains points quelques centaines de pas en carré couverts d’une mousse du plus beau velouté et d'un vert plus éclatant que je n en vis jamais,
Le 27, nous pûmes mettre à la voile, etj'examinailes Îles orientales que je nommai Calthorpe; et, le 925, j'en vis une autre que je nommai #/e Rangle. Pendant que nous naviguions aussi vite que possible, le capitaine Lyon avait été chargé d’une reconnaissance sur les côtes d'Igloulik, et voilà ce qu'il me rapporta. Il avait passé la première nuit en plein air, mais, pour la seconde, il devait coucher chez Ouyarra, un des habitants. Onze beaux chiens tiraient les traîneaux, et un plus vieux, d’une sagacité particulière, était placé à leur tête, ayant une guide plus longue, de facon qu'il pût les conduire par les endroits les plus sains et les plus secs. Ce conducteur obéissait sur-lechamp à la voix du cocher, qui nele battait point, mais qui lui parlait en lui disant son nom. C'était un beau spectacle que ces traîneaux courant à l’envi, tous criant, hommes et chiens, tandis que les chars traversaient les mers d'eau avec la rapidité de diligences rivales.
Le détachement du capitaine Lyon fut bien recu chez Ouyarra. La place d'honueur, c’est-à dire la peau de daim, fut débarrassée pour le recevoir. Ses deux femmes occupaient un bout de la double tente qui composait cette demeure, à l'extrémité opposée étaient établis les parents de la femme la plus âgée. La vieille mère, Now-Kityou, aida les femmes à retirer aux voyageurs leurs vêlements et leurs bottes, qu'elles raccommodèrent et ressemelèreut sans qu'on les en priât. Le capitaine étant accablé de fatigue, son hôteet ses femmes se retirèrent pour le laisser dormir; mais, à mi: nuit, il fut éveillé par une sensation de grande cha: leur, et, à son extrême étonnement, il se trouva couvert d'une grande peau de daim sous laquelle étaient couchés le maître, ses deux femmes et leur petit chien favori, tous endormis et entièrement nus. Lecapitaine, supposant que c'était l'usage, les laissa reposer en paix, el se résigna à dormir.
Quand vint l'heure du repas, tout le monde était très enchanté de nos biscuits, fais (ils le supposaient) avec la chair desséchée du bœuf musqué. Après cela on introduisit les étrangers dans une tente où l'on dansait sur l'air favori d'amna aya. Quand le danseur s’élait bien fatigué, il allait gravement à une autre personne qui figurait dans la danse; et prenant sa tête entre ses mains, il faisait la cérémonie appelée lounik, qui consiste à frotter le nez, au grand ébahissement et aux bravos de toute la société. Ensuite, et comme bien restauré par cette opération , il recommençail, jusqu'à ce que le /rofté vint prendre sa place: six couples sesuccédèrent ainsi. Le kounik étant arrivé au capitaine Lyon, il fallut bien qu’il se mit à la danse, au grand contentement de l’assemblée. I retrouva à la nuit les mêmes camarades de lit que la première fois; et le petit chien, étant plus familier, s'établit dans le sac de laine du capitaine Lyon, attendu que de ce poste il pouvait plus facilement atteindre une quantité de chair de walrus qui était près de la tête du lit; et plus d'une fois, quand le capitaine s'éveilla, il trouva le chien mangeant des morceaux de celte viande à côté de lui.
Le lendemain, un autre Esquimau emmena le capitaine Lyon dans sa tente, et lui montra un pot entier de chair de walrus qu'il avait préparée pour lui: Sa femme én lécha un morceau et Le lui présenta : mais son mari lui ayant parlé tout bas, elle en pritun autre,
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et ayant enlevé l'extérieur, elle donna la portion bien netloyée au capitaine. Les petites filles étaient très babiles à un jeu singulier, mais sale, qui consistait à se passer un nerf dans les narines et à en faire sortir l'extrémité par la bouche. Pendant ce temps, les gens plus âgés faisaient la chasse aux rongeurs qui fourmillaient dans leurs habits et dans leurs cheveux, et qui de là passaient dans la bouche des chasseurs.
Quant à l'état de la glace, il n'était pas très favorable, d'après le capitaine Lyon, puisqu'elle avait encore d'un à trois pieds.
Prise d’une baleine. Navigation lente. Les glaces se referment. Excursion à terre et dans les chaloupes. La mer Polaire. Détails curieux sur les Esquimaux. Funérailles.
Les observations du capitaine Lyon confirmaient tout ce qui nous avait été dit sur l'existence d’un passage au nord dans ce voisinage. Cependant les glaces nous encombraient. On tua, un de ces jours, üne baleine noire longue de trente-neuf pieds et demi. Nous nous trouvions alors par les 69° 32’ 10” de latitude, et 31° 23° 6” de longitude, et nous étions peu loin du passage désiré. Les Esquimaux que nous revimes en parlaient toujours ; mais un pareil renseignement , en ce moment, n'était qu'un objet de curiosité et presque de pénible intérêt, puisqu'il était certain que le passage était alors inaccessible pour des vaisseaux à cause de Ja glace. à HA
Le 13, notre station était par les 59° 48’ 10 de latitude, et 83° 29° 27” de longitude, A ce point on voyait le détroit qui nous semblait un magnifique passage dans la mer Polaire. Un des traits les plus frappants du paysage , c'était l'aspect des montagnes couronnées de neige de l’île Cockburn, dont la plus haute était de mille quatre cent quarante-sept pieds au-dessus du niveau de la mer.
Le temps continuait à être très brumeux avecun peu de neige, et comme il y avait alors toutes sortes deraisons de croire que la glace fixe était sur le point de se rompre, je résolus de parer au danger que cet événement si impatiemment attendu pourrait occasionner aux vaisseaux pendant la nuit, en établissant sur le rivage un phare temporaire. A ceteffet, deux hommes, pourvus d'une tente et de couvertures , furent débarqués sur la pointe est de l'île Amherse, au soleil couchant, pour entretenir des feux éclatants pendant les huit heures de nuit, et l’on alla les reprendre le lendemain. Ce phare fut établi au coucher du soleil.
A celte époque tout m’ayant fait douter de la possibilité de nouveaux progrès pendant cette saison , je convoquai en conseil les officiers, et il fut reconnu indispensable de retourner à Igloulik pour y hiverner. Dès que les Esquimaux nous aperçurent et qu'ils apprirent que nous venions pour passer l'hiver avec eux, ils exprimèrent un très grand et très sincère plaisir, et même ils laissèrent échapper plusieurs korennas (merci).
Ce n'est que le 31 que la Fury fut placée dans le meilleur ancrage que les circonslances purent offrir, et tous les jours les Esquimaux étaient venus à bord travailler à scier la glace, ou à hisser le cabestan. Nous vimes bientôt venir quelques-uns de nos amis de l’île Winter qui nous firent toutes les démonstrations les plus vives d'amitié.
Tous les préparatifs d'hivernage sur les vaisseaux furent lesmêmes que lors des deux premiers voyages. Les visites journalières des Esquimaux nous fournirent, tant aux officiers qu'aux matelots, un amusement constamment varié, et l'année finit avec la température de 420
Vers la fin de janvier 4824, les maladies étaient nombreuses chez les Esquimaux , et une des femmes d'Ouyarra, qui avait récemment fait une fausse couche, mourut. Son mari l’enterra dans la neige, et plaça sur le corps des blocs de cette même matière périssable, qu'il cimenta en versant un peu d’eau dans les
me
interstices. Une telle sépulture n'était pas de nature à beaucoup durer, et en effet quelques jours après, les chiens affamés écartèrent la neige et dévorèrent le corps.
Le capitaine Lyon me donna aussi des détails de Ja mort et des funérailles d’une autre femme et de son enfant. Quand Poutou-a-Louk fut morte, je promis à son mari que le corps de la défunte serait conduit dans un traîneau jusqu’à la fosse par des hommes et non par des chiens ; celte promesse lui fit plaisir, car On apprit que des chiens avaient mangé une partie d'un Corps qu'ils conduisaient ainsi, Alors le mari se mit en devoir de préparer le cadavre, et d’abord il se boucha le nez avec du poil de daim, et mit ses gants, paraissant craindre que sa main nue ne touchât le corps mort. Je remarquai qu’il mettait un soin extrême à ce que chaque article du costume fût exactement placé sur sa femme, comme lorsqu'elle était vivante; et S'étantaperçu qu'il avait mis la botte droite à la jambe gauche et la botte gauche à la droite, illes retira pour les mettre bien. Cette cérémonie finie, la défunte fut cousue dans un hamac, et à la requête du mari, on lui laissa la face découverte. Un officier qui était présent s'imagina comme moi que l’homme, à en juger par ses aclions et ses paroles, exprimait le désir que l'enfant vivant fût enseveli avec sa mère. Nous pouvons nous être trompés: mais il y avait des probabilités que nous avions raison dans nos conjectures; car suivant Trantz et Egède, les Groën!andais étaient dans l'usage d'enterrer les enfants orphelins de mère, dans la persuasion qu'autrement ils mourraient de faim, car aucune femme ne leur donnerait une part de son lait, qu'ils regardent comme la propriété exclusive de leur race. À la prière de cet homme, mes chiens ayant été soi- £neusement attachés, un détachement de mes hommes, accompagné de moi, tira le corps sur le rivage, où nous fimes une fosse d’un pied de profondeur; car il fut impossible de creuser plus avant à cause de la terre gelée. Le corps étant placé sur le dos, le mari entra dans la fosse et coupa toutes les coutures du hamac, sans toutefois le développer, paraissant faire comprendre par cette action que les morts ne devaient pas être retenus. Je mis un couteau de femme près du corps, et nous remplimes la fosse, sur laquelle nousentassâmes une quantité de pierres pesante qu'ils était impossible à tout animal d'écarter, Schaga, fille du veuf, jeune fille de treize ans, fit à sa petite sœur, non encore sevrée, une marque entre les sourcils avec de la suie, ce qui signifiait, à ce que l'on me dit, qu'étant non sevrée encore, elle devaitcertainement mourir. En effet, une femme ayant été invitée à donner des soins à ce pauvre enfant malade, bien que le sien fût à demi sevré, elle refusa tout net.
La nuit, j’entendis, dans mes intervalles de sommeil, de profonds soupirs, et, en levant le rideau , je vis le père debout et regardant tristement son enfant, Je m'efforçai de le consoler, et il promit d'aller au lit; mais quelques minutes après l'ayant entendu soupirer encore, je retournai et trouvai que son enfant était mort, ce que le père savait depuis quelque temps. Il me dit alors que cet enfant avait vu sa mère la dernière fois qu'il l'avait appelée, et qu’elle lui avait fait signe de monter à khillo (le ciel), et qu'il était mort à l'instant, Il ajouta qu'il était bien que l'enfant fût parli, parce que jamais les enfants ne survivaient à leur mère, et que la marque que Schega avait fréquemment renouvelée avait suffi pour assurer la mort de cet enfant.
Mon détachement fit un excellent déjeuner le 26; el je remarquai que les Esquimaux ne se firent aucun scrupule de placer le vase qui contenait le manger sur la table où était l'enfant mort, que j'avais enveloppé dans une couverture, et ce spectacle n’excila en eux pe plus de dégoût que si c’eût été un morceau de
ois. Nous enterrâmes ensuite l'enfant dans la neige, car le père nous assura que la mère crierait dans son
* Lombeausi le moindre poids de pierre ou de glace pe-
Tentes des Esquimaux.
sait sur son enfant. 11 craignait qu’elle-même ne souffrit déjà beaucoup du monument de pierre que nous avions élevé sur elle. Le père plaça au côté droit du corps les courroies au moyen desquelles sa mère le portait. |
Le long séjour que nous fimes avec les Esquimaux et la connaissance de leur langue nous permirent de leur parler en détail de notre pays. C’est avec une extrême difficulté que ces gens parvinrent à se former une idée de la supériorité de rang de quelques-uns de nous, el ils mesuraient notre imporlance respeclive au degré de richesses qu'ils supposaient à chacun. Ils regardaient, par exemple, les vaisseaux comme appartenant au capitaine Lyon et à moi: c’est par cette raison qu'ils les appelaient Lyon oumiak et Parry oumiak.
Les chiens esquimaux transportent des fardeaux énormes, Débris d’un naufrage entre les mains des naturels. Tendresse naïve de deux Esquimaux.
Nous eûmes à transporter de /'Hécla sur a Fury beaucoup d'objets d'armement et d'équipement. Il était curieux de voir nos chiens inappréciables traînant une ancre, un bâteau ou un mât sans la moindre difficulté ; et l'on peut se former une idée de ce dont ils sont capables, quand on saura que neuf des chiens du capitaine Lyon lirèrent seize cent onze livres en neuf mi-
nutes, sur une distance de dix-sept cent cinquante pas et qu'ils soutenaient ce travail sept ou huit heures par jour.
Le vent s'étant mis au sud, nous pûmes Jaisser entrer dans le vaisseau un peu d'air frais vers les premiers jours d'avril; mais la température était très basse le 4er juin; ce qui força à retarder un yoyage que devait entreprendre le capitaine Lyon par le travers de l'île à l'ouest jusqu’au fond de Ja crique de William ; et de là, au moyen de la glace, il devait suivre les côtes de la mer Polaire dans la direction d'Accouli. Le 7, le temps s'étant remis, nous partîmes pour l'ouest, le capitaine Lyon et moi, et j'étais de retour à bord le 14 après quelques observations. sn
Le 20, nous vimes arriver au nord trois ou quatre Esquimaux , et ce qui excita notre plus vive curiosité, ce fut le traîneau qui les portait, et dont certaines pièces offraient les lettres brea, ce qui prouvait à peu près qu'elles étaient les débris d’un tonneau qui renfermait du pain (bread): deux vaisseaux qui avaient été jetés sur la glace leur avaient fourni ces malériaux. |
Lors d'une autre excursion avec un Esquimau et sa femme, nous les vimes s'arrêter et aller droit à un cercle de pierres, s'y agenouillant et Poussant des cris très hauts et (rès lamentables pendant quelques minutes : ils répandaient des larmes abondantes, et quand je m'en-
quis de la cause de cette affliction, j'appris que ce lieu était celui même où leur tente avait été dressée tout l'été, et que la place du lit où la vieille femme était à genoux avait été le lieu de la mort de leur fils adoptif, L'expression de leur douleur naïve me frappa. Ces braves gens témoignèrent toujours un attachement particulier pour un chien qu'ils m'avaient vendu, et qui portait le même nom qu'un jeune homme de leur famille qu'ils avaient perdu. Dans le cours de ce voyage, la vieille femme appelait constamment le chieu Zrringa (fils), mot auquel le bon animal répondait en sautant et en lui léchant le visage. :
Ayant pris terre au fond de la baie sur le rivage sud, nous fimes sans difficulté deux milles par terre, jusqu’à ce que nous arrivassions à une rivière que je nommai Crozier. Après cette excursion, nous rentrâmes ; le 9 juillet, aux vaisseaux , où je retrouvai le capitaine Lyon de retour d'une pénible et vaine expédition qu'il avait tentée vers l'ouest par lerre, FAT
Tout le mois de juillet fut employé en des expéditions de chasse pour nourrir nos rennes, et le 29 le scorbut se déclara parmi nous assez faiblement. Le 1er août arriva, et chose incroyable, les vaisseaux élaient aussi étroitement renfermés dans la glace qu’au fort de l'hiver. Cependant je me déterminai à nous faire ouvrir un passage de quatre ou cinq milles dans la glace, et le 8, dans l'après-midi, je me rendis vers le nord pour examiner la glace fixe à l'embouchure est du détroit, et nous trouvâmes cette glace attachée aux deux rivages en travers, entre la partie nord-est de Nirlo-Nakrou et la baie de Murray-Maxwell. Nous pensions tous que celte glace élait plus solide qu'à la même époque, dans le même endroit, l'année précédente. Comme le soleil descendait à peu près dans la direction du détroit, nous nous procurâmes, du hant du mât, une vue distincte et étendue de ce point de l'horizon, et il est impossible de concevoir un aspect plus décourageant que celui-là. Un immense espace de glace solide, unie, occupait toute la mer visible à l'ouest, et1 œil se fa'iguait en vain à chercher sur sa surface une seule fente,
Après cet examen, qui détruisait tout d'un coup les espérances que nous avions conçues sans cesse, relativement à un passage à lravers ce détroit, nous révinmes vers Igloulik pour y rejoindre l'Hécla, que nous avions laissée captive encore, et qui ne put sortir de la baie que le 9.
Dans cette situation , le capitaine Lyon fut, comme moi, d'avis que le retour en Ang'elerre était prudent, et que le contraire serait une faute. On se mit donc tout aussitôt à faire les préparatifs, et le 11 je me rendis, avec la Fury, sur le continent, et, conformément à mes instructions j'y élevai un mât de cinquante-six pieds de haut, portant un pavillon, et à son sommet une boule faite de cercles de fer et de toiles à voiles, ayant dix pieds de diamètre, et nous enterrâmes au-dessous de ce mât un cylindre contenant, sur parchemin, quelques détails sur notre visile en ces parages.
Le 42, nous quittâmes définitivement Igloulik, el le A&iles vaisseaux étaient près d'une autre ile au sud-sudouest, nommée Ouglit. Le vent et la glace nous retenant sur ce point, j'envoyai M. Ross à Ouglit pour prendre des hauteurs, et nous conslatämes que notre latitude était de 68° 23° 58”. |
Le 31 août, nous nous trouvâmes être à cent soixante milles du point de départ, le long de la côte, el nous n’en avions pas fait à la voile plus de quarante: les glaces en dérivant avaient effectué le reste. Le 1€" septembre nous étions à trois ou quatre cents pas des rochers qui sont sur le rivage est de l'île Winter.
Le 6, j'appris avec douleur par le télégraphe de PHécla , que M. Fife, contre-maître de la navigation du Groënland, venait de mourir: nous appréhendions cet événement depuis plusieurs jours. [l avait suc combé au scorbut. Je fis livrer à la mer, avec toute la solennilé possible, les restes de cet excellent matelot,
Ce m'est que le 17 que nous nous trouvâmes hors de la glace et des courants contraires. Enfin, Le vent Clant
favorable, nous passâmes près des îles Trinité le 18 au soir, et le lendemain devant l'île Salisbury. Puis, sans rencontrer le moindre obstacle, nous descendimes le détroit d'Hudson, et à midi, le 23, nous avions passé les iles Buffon.
Le 9 octobre au matin, nous vimes les Orcades, el le 10 nous y jetâmesl’ancere à Lerwick pour prendre des rafraîchissements et attendre qu'un mauvais vent qui s'était déclaré du sud eût changé. Je ne saurais dire avec quels égards on noustraita pendantles quatre jours de notre séjour forcé dans le détroit de Brassay. A la première nouvelle de notre arrivée, les cloches de
erwick sonnèrent et la ville fut illuminée le soir.
Le 13, le vent ayant passé dans le nord, nous primes congé de nos excellents hôtes, et, le 18, j'arrivai à Londres : les vaisseaux entrèrent dans la Tamise le 14 novembre,
TROISIEME VOYAGE
Malgré le non-suecès de la dernière expédiiion dans les mers Polaires, on se résolut de tenter encore une fois le voyage par mer entre l'océan Atlantique et l’océau Pacifique, et les vaisseaux furent équipés avec un soin tout partieulier. On doitencore aux marins de tout grade de l'expédition les plus sincères remerciments pour leur zélée coopération, et je suis heureux de répéter que, si la réussite de l'entreprise avait dépendu d'eux, elle aurait accompli tous les vœux de la science, l'Hécla et La Fury quitièrent la Tamise le 10 mai 1824, et le 4 juillet nous étions près de l'île que les Danois nommèrent Boat-Island, et qui est par 74° 28° 15” de latitude, et 58° 42° 56” de longitude. Le lendemain nous complâmes, étant sur le pont, cent trois montagnes de glace, dont quelques-uns s'élevaient de cent à deux cents pieds au-dessus de la mer, et nous étions entourés de glaces au point d'être obligés d'aller continuellement à la remorque et de nous frayer passage à la scie. Nous eûmes ces difficultés à vaincre jusqu’au 9 septembre, et le 10 nous entrâmes dans le détroit de Lancaster, libre de toute glace, si l’on en exceple cà et là une montagne flottante au milieu de la solitaire grandeur de celte vaste étendue d’eau.
Le 13, nous étions à sept heures au cap York, quand nous eûmes le chagrin de voir la mer devant nous couverte de jeune glace, avec laquelle il nous fallut lutter quatre jours, et sans cesse perdant du terrain.
Le 17, un vent de l'est nous repoussa en avant, Enfin, après avoir été le jouet des courants qui dérivaient ou des glaces qui tantôt nous obstruaient, tantôt s'éloignaient de manière que tout se remît en mouvement ou en vie comme disaient les matelots, pour relomber le lendemain dans l'immobilité, nous entrâmes à la fin d'octobre dans le port Bowen, où nous établimes nos quartiers d'hiver.
Après tous les soins extrêmes pris pour le maintien de la chaleur, qui, dans ces régions, est plus que le b'en-être, car elle est la vie elle-même, il fallut songer à varier nos amusement{s dramatiques, qui étaient usés, comme on dit, jusqu’à la corde, et nous établimes un bal masqué. Ces divertissements eurent lien avec le plus grand ordre et uné réserve parfaite. Nos mascarades élaient sans licence et notre carnaval sans excès. Une
occupation non moins autrement suivie, ce furent les
écoles, qui eurent un effet excellent,
On à souvent parlé de la rapide et distincte propagation du son dans cel air si froid ; en voici un exemple, Le lieutenant Fosier avait été dans la nécessité d'envoyer de l'observatoire au rivage opposé du port, diss tance de près de deux milles, un homme pour fixerune marque au méridien, et il avait placé entre eux deux;
à mi-chemin, quelqu'un pour répéter ses ordres; mais il reconnut que ce soin était inutile et qu’il pouvait parfaitement s’entretenir avec cet homme malgré l'éloignement.
L'hiver présenta quelques belles aurores boréales, mais la hauteur des terres qui entouraient le port Bowen nous priva plus longtemps qu'à l'ordinaire de la présence du soleil sur l'horizon. Quelques-uns de nos officiers, montés exprès sur une haute montagne, l'entrevirent le 2 février 1825.
Une ourse tuée dans l’eau libre, dans les premiers jours de notre arrivée au port Bowen, nous donna une preuve frappante d'affection maternelle. Elle eût pu facilement s'échapper ; mais elle avait deux petits, el elle ne voulnt pas les abandonner. Elle les emportait sur son dos quand la chaloupe la rejoignit. Une seconde circonstance semblable se présenta pendant le pe Deux oursons étant descendus dans une arge fissure dans la glace, leur mère se placa devant eux, de manière à les garantir des attaques de nos gens, qu’elle eût pu facilement éviter elle-même.
Dès quelaterre le permit, nous fimes, dans l'intérêtde la géographie, des excursions dans l'intérieur, et nous essayâmes de la pêche aux baleines pour nous pourvoir d'huile. Enfin nous pûmesreprendre la mer le 20 juillet, gouvernant vers la côte occidentale de la baie du Prince-Régent; et nous l’atteignîmes le 24 à la hauteur du cap Seppings.
Le 25, de bonne heure, nous passâämes l'ouverture marquée dans la carte de cette côte par 73° 34° de latitude; et c’est par les 72° 42 30” de latitude, et 910 50° 5” de longitude, que La Fury dut être abandcnré?, après avoir échoué sur la glace, de manière à ne pouvoir plus être remise à flot. Cet accident mit fin toutà-coup aux espérances de succès que l’on avait conçues pour le principal objet de ce voyage; et, le 27, je fis connaître aux deux équipages réunis sur l’Aécla l'intention où j'étais de retourner en Angleterre, et le 29 et le 30, étant à l'ancre dans le port de Neill, nous remplîimes nos tonneaux et fimes divers arrangements intérieurs, puis nous sorlîmes du port par un léger vent de nord-ouest.
Le port de Neïll, le seul qui soit sur la côte occidentale de la baie du Prince-Régent, à l'exception du port Bowen, auquel il est de beaucoup supérieur, est un excellent abri. Sa latitude est de 73° 9° 8”, et sa longitude de 89° 4° 26”.
Le 4er septembre nous trouvâämes une mer parfaitement libre dans le détroit de Barrow, et nous pûmes porter à l’est. Le 17, à midi, nous élions au sud du cercle Arctique : depuis cette latitude jusqu'à 58° environ, nous eûmes des vents favorables. Ce n'est que le 40 cetobre que nous doublâmes la pointe nord des Orcades, et j'arrivai le 146 à Londres.
Le capitaine Hoppner, ses officiers et tout l'équipage furent jugés suivant les formes indispensables, en raison de la perte de /a Fury, et il est à peine nécessaire d'ajouter qu'ils furent acquittés honorablement.
En terminant la relation de ce troisième voyage, j'ajouterai quelques détails sur les Esquimaux de la presqu'île Melville et des îles adjacentes, particulièrement des îles Winter et Igloulik, détails que je n’ai pu donner dans le cours du récit.
Le nombre d'individus composant la tribu d'Esquimaux rencontrée à l'ile Winter et à Igloulik était de deux cent dix-neuf, dont soixante-neuf hommes, soixante-dix-sept femmes et soixante-treize enfants.
Les femmes étaient en grande partie jeunes relativement, c'est-à-dire de 20 à 25. Il n'y en avait que quatre qui paraissaient avoir atleint Ja soixantaine, car sur leseent cinquante-cinq individus qui passèrent l'hiver à Igloulik, nous remarquâmes seize décès et neuf naissances seulement.
La taille des Esquimaux est, comme on sait, petite ; mais chez les femmes elle est réduite encore à l'œil par la forme massive des vêtements et par l’habitude qu'el-
les acquièrent de bonne heure de se courber en avant, afin de balancer les pieds de l’enfant qu'elles portent dans leur capuchon. Elles avaient toutes, même les plus jeunes, la chair flasque et sans aucune fermeté : leur nez est petit et renfoncé entre les os des joues, mais sans être très aplali. Leurs dents sout belles, sans en excepter celles des vielles femmes, qui sont cependant considérablement usées par l'habitude de mâcher les peaux de veau marin pour faire des bottes,
Les jeunes gens des deux sexes on! le teint clair et transparent et la peau douce ; et quand elle est dépouillée de sa couche d'huile et de saleté, elle est à peine plus foncée que celle d’une brune un peu prononcée, de façon que le sang est très visible quand il monte aux joues. Outre la petitesse de leur œil, il est à remarquer qu'il n’est point horizontal comme le nôtre, mais il descend beaucoup plus bas du côté du nez que de l’autre.
La chevelure des deux sexes est noire, luisante et raide. Les hommesla portentlongue, et elle pend autour de leur tête sale et éparse. Quelques jeunes gens, surtout parmi ceux qui étaient venus à nous aux environs des côtes du Welcome, l'avaient coupée droit sur le front, et deux ou trois avaient sur le sommet de la tête une piace circulaire où les cheveux étaient tout-à-fait courts et rares, rappelant ainsi la coiffure des capucins. Les femmes sont fières de leur chevelure longue et épaisse; et quand elles veulent se montrer parées, elles la séparent en deux parties égales, dont l’une leur pend de chaque côté de la tête et sur les épaules. Pour assujétir et rendre raides ces tresses, elles les attachent en forme de longue queue avec une lanière de peau de daim roulée en spirale autour des cheveux, et de manière à montrer alternativement une bande de fourrure blanche ou foncée. On appelle ces queues rogliga Les femmes moins élégantes se contentent de renouer leur chevelure en nattes pendantes de chaque côté du front, et les plus indifférentes à leur toilette la bordent sous la taille de leur veste. Les cheveux, chez les deux sexes, sont pleins de vermine dont ils se débarrassent réciproquement, et qu'ils mangent. Les femmes ont un peigne qui nous a paru être beaucoup plus d'ornement que d'usage, Quand une femme a son mari malade, elle porte les cheveux détachés, et s'il meurt, elle les coupe en signe de deuil. Les hommes portent la barbe sur la lèvre supérieure et le menton, et lui laissent une longueur d'un pouce à un pouce et demi. Quelquesuns se faisaient remarquer par une touffe entre la lèvre inférieure et le menton.
Les vêtements des hommes et des femmes sont entièrement de peau de daim, et ils diffèrent en ce point de la plupart des Esquimaux que nous avons rencuntrés. Quant à la forme, elle varie très peu de celle qui a été tant de fois décrite. Le milieu du dos de Ja veste des femmes est en saillie, afin de donner pied à l'enfant, qu'une ceinture placée au-dessous et retenue devant par deux grands boutons de bois empêche de tomber. Les manches des femmes sont plus larges, pour qu’elles puissent plus commodément déposer leurs enfants dans leur capuchon. Elles ont l'habitude d'en retirer leurs bras pour les rapprocher du corps, comme nous faisons de nos doigts dans nos gants quand le froid est rigoureux.
Chaque personne a toujours en hiver, quand elle est dehors, deux vestes, dont l’une extérieure ( cappatiga \ a la fourrure en dedans, et l'autre intérieure (fattiga) touche le corps. 1] en est de même pour les culottes, et leurs jambes sont, ainsi que leurs pieds, si bien vêtues, que nul degré de froid ne peut les atteindre. Les bottes de dessous des femmes, différentes de celles des hommes, sont Tâches autour de la jambe : étant aussi hautes que le jarret en arrière et en avant. elles atleignent, au moyen d'unelongue paite en pointe, la taille, et là elles s'atlacheut au: culoltes. La boue que l'on met par-dssus correspond avec l'autre par la forme, hormis qu'elle va én avant, s: gouflant au point
de donner à celle qui la porte l’apparence la plus bizarre que l’on puisse imaginer. Cette superfluité dans les bottes venait probablement d’un usage que pratiquent encore les femmes du Labrador, et qui consiste à porter leurs enfants dans leurs bottes.
Une ou deux personnes avaient l'habitude de porter autour du cou une espèce de fraise, composée du poil le plus long de la peau de daim, et retombant sur la poitrine d'une manière qui sied très bien aux jeunes gens. Cet ajustement paraissait donner si peu de chaleur à ceux qui le portaient, que je suis disposé à croire qu'il s’y rattache quelques notions superstitieuses.
L'Esquimau ainsi équipé peut affronter toutes les injures de ce climat, et rien ne peut égaler l'aspect de bien-être qu'ils montrent même par le temps le plus rude. Quand on les voit à une petite distance, la bordure blanche de leurs capuchons, blanchie encore par leur haleine, qui s’y attache et y gèle, contraste avec les figures foncées qu'ils entourent, et en fait de très grotesques objets. 7
Les femmes prenaient avec empressement les gants que nous leurs donnions, et disposaient les noirs et les blancs alternativement sur un cordon fait d’un nerf. Elles les portaient aussi en bracelet autour du poignet, et il est probable que ce dernier ornement était considéré comme un charme. Mais la plus extraordinaire des amulettes, et qui leur appartient tout entière, c’était un rang de nez de renards attachés à la partie antérieure de la veste d'une femme, comme une rangée de boutons noirs. J’achetai à une femme un ornement demi-circulaire de cuivre, en scie au bord supérieur et d’un beau poli, qu’elle portait sur sa chevelure au-dessus du front, et qui allait très bien. Toutefois la plus jolie parure de ce genre appartenait à un homme, et les hommes seuls la portaient je ne sais dans quelle occasion. Elle consistait en une bande de deux pouces de largeur, composée de plusieurs bandes de peau cousues ensemble, alternativement noires et jaunes. Près du bord supérieur on avait entrelacé, avec art, un peu de poil qui formait avec la peau une très jolie marqueterie. A la partie inférieure pendaient plus decent petites dents, surtout de celles de renne, très proprement atlachées par un double nerf, et dont l'ensemble formait une jolie frange.
Le tatouage paraît être pour la femme un ornement indispensable, et l'opération a lieu à dix ans et même avant. Les parties du corps qu'elle orne sont la figure, les bras, les mains, les cuisses et quelquefois le sein, mais jamais les pieds, comme dans le Groënland. On fait cette opération très facilement, en passant sous l'épiderme une aiguille et du fil : celui-ci est couvert de fumée et d'huile. On suit un dessin tracé d’abord sur la peau, et chaque piqüre laisse une teinte bleue ineffaçable.
Plusieurs hommes étaient tatoués sur le revers de la main, et nous apprîmes qu'ils regardaient ces marques comme un souvenir qu'on leur avait laissé de quelque personne morte ou éloignée. Il a été dit entre en d’autres lieux comment ils construisent leurs maisons avec de la glace, taillée absolument comme nos pierres : la forme de la porte est gothique. Ces constructions ont assez l'air d'habitations humaines, tant que la neige ne les a pas voilées, mais alors rien ne les distingue plus des monticules de neige que le disque de glace qui sert de vitre, et l'on peut se figurer quel singulier aspect présente à la nuit une maison que l’on ne découvre qu’au moyen du cercle de clarté que produisent les lampes de l'intérieur. Chaque lampe est disposée de façon à s’alimenter d'huile, et à cet effet on suspend une branche mince et longuc de graisse de baleine, de veau marin ou de cheval de mer, près de la flamme, et la Chaleur fait tomber l'huile goutte à goutte dansle vase.
Immédiatement au-dessus de la lampe est un grossier châssis de bois où les pots sont suspendus, et qui sert aussi à supporte: an grand cerceau en os, qui contient un filet bien tendu. Cette machine, nommée muctat, sert à recevoir tous les objets mouillés, et est
ordinairement chargée de bottes, de souliers et de mitaines.
Avec la corne du bœuf musqué ils se font des cuillères assez semblables aux nôtres, et je ne dois pas omettre les cuillères étroites nommées puttekniuk, faites de longs morceaux d'os creusés, et dont chaque ménagère porte une douzaine attachées à son élui à aiguilles.
Pour faire du feu, l'Esquimau se sert de deux morceaux de pyrite de fer, dont les étincelles sont tirées de manière à tomber dans un petit étui de cuir, qui contient de la mousse bien séchée et frottée entre les mains. L
Ils ont beaucoup d'instruments de chasse et de pêche, proportionnés à la force des animaux qu'ils doivent attaquer, mais ils ne connaissent aucune arme destinée à la guerre entre eux. La distance à laquelle ces peuples étendent leurs migrations, et l'étendue de côtes dont ils ont une connaissance personnelle, sont réellement très considérables. Beaucoup d'entre eux, nés à Amilioke et à Igloulik, avaient été à Nowwouk, et à peu près aussi loin dans le sud qu'est la baie Chesterfield. Aucun n'avait été par eau à Accouli, mais plusieurs y étaient allés par terre. Ils ne connaissaient absolument rien du rivage continental à l’ouest d'Accouli, car on ne peut voir du haut des montagnes aucune terre dans cette direction. Ils ont toutefois une idée confuse que nul n’y pourrait vivre, faute de moyens de subsistance, pas plus les Indiens que les Esquimaux:
Ils en savent assez des Indiens par la tradition pour en avoir une grande terreur, à cause de leurs mœurs féroces. Quand, une fois, je leur racontai les circonstances d'un massacre que rapporte Hearne, ils se pressèrent autour de nous dans la hutte, écoutant avec une altention muette et presque hors d'haleine, et les mères rapprochaient d’elles leurs enfants, comme pour les garder de la cruelle catastrophe. Un fait digne de remarque, c'est qu’ils donnent aux Indiens un nom (/rthily}, qui paraît être évidemment le même que celui que les Groënlandais donnent aux antropophages (1), qu'ils supposent habiter la partie ouest de leurs pays, et auxquels la terreur a donné la figure d'un chien.
On remarque dans les chiens des Esquimaux une admirable dispensation de la Providence. Leur poil, dans l'hiver, a de trois à quatre pouces de long; mais en outre, la nature leur fournit pour cette saison rigoureuse un second vêtement de laine douce et serrée, qu'ils commencent à perdre au printemps. Ainsi fourrés, ils peuvent faire face au froid le plus violent sans en souffrir : ils ont de plus une faculté étonnante de résistance au froid dans les parties du corps qui nesont pas ainsi protégées, car nous avons vu un jeune chien endormi, ayant sa palte nue sur une ancre, quand le thermomètre marquait 30°, et un de nos chiens n’aurait pu supporter un instant ce contact sans ressentir une douleur immédiate et très vive. Ils n’aboient jamais; mais ils ont un long hurlement mélancolique comme les loups, etils le poussent vivement quelquefois pendant une minute ou deux; ils sont de plus toujours à grogner et à se battre, ce qui fait qu’ils sont en général estropiés. Quand ils sont caressés et bien nourris, ils deviennent tout-à-fait familiers et domestiques; mais ce traitement ne perfectionne pas leur qualité comme chiens de trait. L'anatomie d'un de ces chiens est exactement celle d’un loup.
Quoique les chiens ne traînent que par la crainte du fouet, cependant l'emploi de cet instrument est nuisible à la marche du traîneau; car non-seulement celui qui a élé frappé se retourne, mais généralement il tombe sur son plus proche voisin, qui se rejette sur un autre, et de là résulte un désordre général accompagné de hurlements et de grognements. Il faut dire que le fouet sert peu, et que le conducteur emploie certains mots ou le nom du chien qui guide les autres.
Quand ils tirent des fardeaux pesants, ils traînent
(1) Erkiglit, Crantz, 1, pag. 208, 209. A. M.
mieux avec un de leurs maîtres, une femme surtout, un peu devant le traîneau, et dans ce cas on leur fait souvent hâter le pas en portant une milaine à sa bouche et en faisant le mouvement de la couper avec un couteau : on jette ce morceau de mitaine sur la neige; alors les chiens prenant cet objet pour de la viande, se précipitent en avant pour le prendre.
Les Esquimaux furent, dans nos premiers rapports, très probes et très loyaux avec nous; mais plus nous leur devinmes familiers, plus ils se relâchèrent et employèrent de ruses pour couvrir leurs petits larcins. Mais il faut ici faire la part de la tentation à laquelle ils étaient exposés journellement, parmi les immenses amas de biens que nos vaisseaux leur semblaient contenir. Pour établir un parallèle, supposons un Européen de la plus basse classe, admis à ‘errer parmi des tas d'or et d'argent: aux yeux des Esquimaux rien ne peut être plus précieux que le fer et le bois qui abondaient à bord. L'Européen et l'Esquimau qui résistent à la tentation de dérober, dans des cas si analogues, doivent être considérés comme étant de niveau sur l’échelle de la probilé.
Je n'ai parlé que de leurs rapports avec nous: quant à leurs transactions entre eux, la plus stricte loyauté y préside, et le vol ne paraît pas être craint parmi eux. Pour leur caractère, le vice principal est l’envie et la médisance, surtout de la part des femmes. Il n'était pas rare de les voir réunies en groupes, chacune raconlant aux autres ce qu'elle savait pendant deux heures, singeant de temps à autres les personnes dont elle parlait, etentremêlant ses histoires de plaisanteries évidemment aux dépens des voisines absentes.
Ils sont hospitaliers, je l'ai déjà dit, et je dois reconnaître qu'élant leur hôte, j'ai passé une soirée de vif plaisir entre les femmes travaillant et chantant, les maris raccommodant en paix leurs lignes, les enfants jouant devant la porte, et le pot bouillant sur la flamme claire d’une lampe qui égayait.
Les femmes ne sont point lraitées en servantes, comme on le ditdes Groënlandaises : elles se livrentà ces travaux que l'on qualifie de domestiques, comme les femmes de classe inférieure dans la société civilisée. Dans l'hiver elles n'ont absolument rien à faire, et sont tranquillement assises dans leurs huttes, la plus grande partie du jour. Elles s’asseient toujours sur leur lit avec les jambes ployées sous elles, et sont mal à leur aise dans la posture que nous prenons; les hommes s'asseient quelquefois comme nous, mais ils aiment mieux avoir les jambes croisés devant eux.
Les femmes ne paraissent pas être très prolifiques : la plus grande famille se composait de sept enfants du même lit, Trois ou quatre sont le nombre ordinaire. Elles sèvrent habituellement leurs enfants à trois ans : elles ont aussi l'habitude de leur donner à manger dans leur bouche, après avoir amolli par la mastication les aliments qu'elles leur présentent en tournant la tête, assez pour que l'enfant qui est dans le capuchon puisse joindreses lèvres à celles de sa mère. On fait de la même manière dégourdir l'eau pour eux, et les pères aiment beaucoup à les prendre sur leurs genoux et à les nourrir ainsi.
J'appréhende de ne pouvoir donner un très favorable témoignage en faveur de la chasteté des femmes ét de la délicatesse des maris sur ce point. Quant aux derhiers, il n’était pas rare d'en voir offrir leur femme en vente, aussi facilement qu'une veste ou un couteau. On peut affirmer que dans aucun pays la prostitution ne va aussi loin que chez ces peuples. La conduite de la plupart des femmes, quand leurs maris élaient absents des hnttes, témoignait clairement de leur indifférence à leur égard, et de leur entier laisser-aller relativement aux liens nuptiaux. Le départ des hommes était généralement le signal pour mettre de côté la contrainte, que l’on reprenait bien vite lors du retour, qu'elles se font annoncer par les enfants postés au dehors pour avertir.
Les enfants sont dociles, et connaissent à peine la
désobéissance. Un mot, un regard même de leurs pa rents suffit. Quand ils ont huit ans, leurs pères les emmènent à la chasse des veaux marins, et à partir de cette époque ils deviennent utiles à toute la tribu.
Il m'arriva un jour de me qualifier en riant de père d’un jeune garçon qui était près de moi, elje reçus du vieillard dont il était le fils une réponse qui me prouvait que je pouvais l'adopter sans facon : l'adoption est en effet une coutume poussée lrès loin chez ce peuple. Elle n’a pour motif souvent qu'un but d'intérêt, et pour se procurer des soutiens pour la vieillesse : aussi n’adopte-t-on que des garçons. Quand un homme adopte le fils d’un autre pour être à lui, on dit qu'il le prend (éego), et dès lors, l'enfant vit chez lui comme dans la maison paternelle, et ignore même souvent qu'il a été l'objet de ce marché, surtout si ses parents sont morts.
La conduite des Esquimaux envers les vieillards et les infirmes, qui ne sont plus qu'un fardeau, trahit un degré d’insensibilité qui paraît presque féroce : cependant, les intérieurs, composés même de plusieurs familles, vivent dans la concorde la plus parfaite.
Les Esquimaux ne paraissent reconnaître aucune supériorité entre eux, après celle des parents et des maris. Le mot nallegak, employé au Groënland pour exprimer les mots maître et seigneur dans les traductions esquimaues de l'Ecriture, n’est pas connu chez eux. C’est par l'effet de cette fierté et de cette idée de suffisance qu'ils se sont nommés /nnui, ou les hommes.
On peut supposer que chez nn peuple aussi gai que les Esquimaux, il y a plusieurs sortes de jeux. Il en est un qu’un de nos officiers vit à l'île Winter, pendant que la plupart des maris étaient à la chasse des veaux marins, et une femme en était le principal personnage, A peine l'eut-on priée de donner ce spectacle, qu’elle délia tout-à-coup sa chevelure, la natta, attacha les deux bouts ensemble pour qu’elle ne la gènât point, et alors avançant au milieu de la hutte, elle commença à faire les grimaces les plus hideuses que l’on puisse concevoir, attirant ses deux lèvres dans sa bouche, poussant son menton en avant, louchant d'une manière effroyable, fermant de temps à autre un œil, et rejetant sa tête d'un côté à l’autre comme si elle eût eu le cou disloqué. Ce spectacle nommé ayokit tak poke fut suivi d'un second divertissement qui consiste à regarder fixement et gravement devant soi, en répétant éabak tabak, keibo kiebo, kebau genu toik ; kebau genu toik, amatoma, amatoma, dans l'ordre où ces mots sont placés, mais chacun quatre fois au moins, et toujours avec une inflexion particulière de la voix. On fait sortir le son de la gorge de façon qu’il ressemble beaucoup à la ventriloquie. Après le dernier amatoma, l'actrice dirigea son doigt vers son corps, et prononca le mot angetkoug, en tenant son sérieux pendant cinq ou six secondes, puis elle éclata d’un rire fou, auquel se joignit toute la compagnie, qui y prenait parten prononçant en chœur certaines paroles d'une voix gutturale. Il y eut d’autres divertissements du même genre, c’est-à-dire composés de grimaces et de contorsions qu'il n’est pas besoin de décrire, et que l'on peut supposer avoir pour conséquence certaines actions que leurs maris ne doivent pas connaître : les émissaires placés aux aguets le prouvent. Les femmes esquimaues s'amusent aussi à sauter à la corde. Elles sont aussi fort passionnées pour la musique, tant vocale qu'instrumentale. Elles écartaient leur chevelure de leurs oreilles, et tendaient le cou pour saisir plus distinctement les sons, quand nous faisions de la musique. Quant à la leur, elle est entièrement vocale, à moins que le tambourin ne soit considéré comme une exception.
Quelle que soit l'abondance dont ces peuples jouissent, ilssouffrent quelquefois horriblement du contraire. Dans un lieu près d’Accouli, pendant une très grande famine, une troupe d'hommes tomba sur une autre et massacra tout le monde ; ensuite les vainqueurs vécurent de la chair des vaincus, quand elle fut gelée,
ro
et sans la faire cuire.ou même dégeler. Ce fail nous fut raconté par plusieurs Esquimaux.
La cérémonie des lamentations ne commence pas seulement à la mort, elle accompagne les derniers moments de la maladie. Le père d'une personne malade entre dans l'appartement, et après l'avoir regardée pendant quelques secondes sans parler, il annonce par un profond sanglot qu’il se prépare à la cérémonie prochaine; alors tous les gens présents se joignent en chœur à ses cris : c'est un compliment de condoléance qu'il serait inconvenant domettre.
Ces Esquimaux ne paraissent pas avoir l'idée de l'existence d’un Etre suprême : leurs superslitions, qui sont nombreuses, ont toutes quelque trail à l'agence surnalurelle des Tourngou, ou esprits avec lesquels, certains cas, les Ængethkouys ont de mystérieux enentretiens dans une hutte sombre, et d'une voix étrangement modulée. Les Esquimaux ont une foi implicite dans ces absurdes oracles.
QUATRIÈME VOYAGE
L'Hécla, dont j'étais le commandant, sortit le 28 mars 1827 de la Tamise, pour aller vers le pôle nord aux termes de mes instructions, et le 6 avril il était en pleine mer, et ayant en poupe un vent du sud qui nous portait droit au nord. Les vents favorables furent si constants, que, le 47, nous arrivâmes au large de l'île Féroë sur laquelle se trouve Hammerfert, et, le 19, nous y entrâmes pilotés par des Laponais qui montaient une chaloupe venue à notre rencontre. Là, nous commençâmes des observations magnétiques, qui durèrent lout le temps de notre séjour ; nous complétämes nos provisions d'eau , el nous nous procurâmes quantité de venaison et de poisson. Nous achelâmes aussi des souliers à neige, et l'on nous amena , le 23 3 huit rennes avec de la mousse pour leur nourriture cenomyce rangiferina). Tous nos préparatifs étant ainsi completés dans le sens de nosinstructions, nous levàmes l'ancre le 29.
Le 5 mai, étant par 73° 30° de latitude et ‘70 28’ de longitude, nous rencontrâmes le premier courant de glaces, et, le 9, nous vimes deux baleiniers par lesquels je donnai avis à l'amiraulé de la présence de l'Hécla à la hauteur du 77e degré de latitude. Le 44, nous passâmes la baie de la Madeleine, et plus tard dans la journée nous arrivâmes au large du cap de Hackluyt que nous tournâmes au sud -esl pour chercher un ancrage dans le hâvre de Smerembourg. En cela nous fûmes déçus, car nous le trouvâmes entièrement occupé par une nappe de glace d’une seule pièce, el de chaque côté solidement attachée à la terre: nous nous mimes alors en devoir de déposer des provisions de toute nature an cap Hackluyt, pour que mon détachement les retrouvât à son retour du nord , de facon que, dans le cas où le vaisseau serait contraint d'aller plus au sud, nous pussions avoir ici des ressources de toute espèce pour quelques iours.
Le 15, nous longeâmes la côte est du Spitzberg par la latitude de 800 4° 13” et la longitude de 490 35 , et, le 22, on descendit sur la plage de Redbeach où, sur une petite colline, étaient deux tombeaux portant les dates de 1741 e11762. Nous étions alors pris par la glace, et nous essayâmes de partir avec les chaloupes; mais cet expédient fut reconnu impossible, et nous fimes des arrangements pour melire nos provisions à bord et sur des traîneaux que nous construisimes. J'avais l'intention de quitter, avec une partie de l'équipage , le vaisseau que je croyais assez solidement pris daus ces glaces pour y ètre en sûreté, mais dans
les premiers jours de juin je m'aperçus de mon erreur, el de Ja nécessilé de rester sur l’Hécla, qui était dans une silualion périlleuse , au milieu des masses flottantes que le vent et les courants avaient ébranlées. Nous avions alors à lutter contre les efforts de la glace: qui dérivait dans le sens contraire à notre direction, et, le 6 mai, nous avions été entraînés à cinq milles d'une pointe de terre, au-delà de laquelle le rivage semblait fuir considérablement à l'est, Cette pointe me paraissait répondre en tout à la situalion de la baie Muscle ou Mussell, et nous pûmes y prendre terre pour y enterrer des provisions. Nous fûmes très surpris, en y débarquant, de voir de larges courants d'eau qui coulaient du haut des montagnes et des mares pleines de tous les côtés. Cetle circonstance élait d'autant moins attendue de nous, que nous n'avions certainement jamais vu l'eau de. moitié aussi abondante dans un quartier d'hiver en cette saison, même à l'île Winter, qui est par la latitude de 660 474 ou à peu près 14° au sud du pays où nous nous trouvions. L'eau coulait, à minuit, à une hauteur de trois ou quatre cents pieds au-dessus du niveau de la mer, et le saxifrage se trouvait en pleine fleur à une égale élévation.
La vue que nous eûmes du haut des montagnes me donnait la confiance que, si nous avions pu trouver un lieu de parfaite sûreté pour l'Hécela, nous aurions pu lancer les chaloupes dans une eau libre qui paraissait directement conduire au nord et nous aurions ainsi atteint la glace sans difficulté, mais il fallait attendre un changement favorable.
Je ne me rappelle pas avoir eu jamais aussi beau temps dans ces parages, que pendant tout notre séjour sur la côte nord du Spitzherg. La température était chaude à l'ombre, et le soleil brûlait. Le 8, une brise da sud nous délivra enfin, après une captivité de vingt-quatre jours.
Le 16, après avoir côtoyé des masses de glace qui bordaient le rivage de manière à le rendre inaccessible, nous débarquâmes sur l'île Walden pour, du haut d'une éminence, voir autour de nous. Presque toute la mer était une glace non interrompue, et nous perdîmes l'espoir de trouver dans les sept îles un port pour le vaisseau. La latitude de l'île Walden, à l'extrémité nord, est de 85° 35° 38”, et la longitude 490 51716”, Comme nous avions remarqué cependant que, dans le nord, la mer était parfaitement claire, nous gouvernâmes vers un îlot, dans l'espoir d'y abriter l'Hécla, mais nous ne pûmes en faire autre chose qu'un dépôt de provisions.
Alors je me décidai, avec l’aide du vent d'est, à courir encore au sud de Low-Island, et d'essayer de nouveau d'approcher du rivage vers l'entrée du détroit de Vaigatz : nous fimes donc toutes voiles au sud-ouest. Enfin, le 18, je découvrisune excellente baie, et, le 29, nous y entrâmes l’Hécla : cette baie reçut, par conséquent, le nom du navire. Je donnai tout aussitôt mes iustructions au lieutenant Foster qui se trouvait dès lors prendre le commandement de /'Hécla, pour que des provisions fussent déposées en ce lien même pour nous, et dans la prévision du cas où le navire serait emporté par les glaces. Je prescrivis aussi des communications régulières entre le bâtiment et les lieux de dépôt, pour m'informer de la situation et de l'état du bâtiment, et me donner tous les renseignemeuts qui pourraient nous être uliles à notre retour du nord. C?s arrangements terminés, je quittai l'Hécla, le 21, avec nos deux chaloupes, que je nom mai l'Entreprise et l’Endeavour, qui portaient pour soixante-onze jours de provisions. * |
Nous partimes donc après la salve ordinaire de trois houras de la part de ceux que nous quittions, et, après avoir traversé à la rame une quanlité de glaces lâches qui étaient à l'entrée de la baie, nous nous trouvâmes dans une mer libre, et nous dirigeant vers la partie ouest de Low-Island que nous alteignimes le 22 à deux heures du malin, nous y déposâmes des provisions, el,
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le 23, nous allâmes débarquer sur les glaces attachées encore à l'île Walden où nous trouvâmes nos provisions dérangées par les ours. Nous les remîmes en sûrelé; puis, comme l'aspect du nord était très favorable, nous primes, sans délai, congé des côtes du Spitzberg au moins pour deux mois : nous l’espérions. Nous gouvernâmes alors droit au nord, et à minuit notre latitude était 80° 51° 13”.
Le plan de notre marche ayant toujours été le même depuis notre entrée sur les glaces, je puis en donner ici le détail. Nous faisions de la nuit le jour, pour éviter le trop grand éclat du soleil et avoir plus de chaleur pendant nos heures de repos, ce qui nous permet tait de faire sécher nos vêtements. Cette coutume de marcher la nuit et de dormir le jour avait si complétement interverli l'ordre naturel des choses, qu'il nous était difficile souvent de nous convaincre de la réalité et que, malgré un chronomètre, nous élions souvent dans l'embarras pour savoir à quel point des vingtquatre heures nous étions.
Quand nous nous levions le soir, nous commencions notre journée par les prières , après quoi nous quittions nos vêtements fourrés de nuit pour nos habits de voyage. Nous avions pris pour règle de toujours mettre les mêmes bas et les mêmes bottes pour la marche, et je crois que, hormis cinq ou six journées, ils furent toujours trempés ou gelés. Peu impor tait, puisqu'ils devaient être mouillés au bout d'un quart d'heure, et qu'il était, d'un autre côté, d’une importance vitale de tenir secs les objets dans lesquels nous couchions. Une fois appareillés pour la marche, nous faisions un déjeuner de cacao chaud et de biscuit , et nous parlions pour faire de cinq à six heures et demie de chemin, puis nous nous arrêtions une heure pour dîner, et nous recommencions un trajet de quatre, cinq et même de six heures , suivant les circonstances. Nous faisions halte enfin, pour ce que nous appelions la nuit, qui commençait le matin de bonne heure, et nous choisissions la plus grande surface de glace que nous pouvions pour y héler les chaloupes et les tenir à l'abri des chocs d'autres glaces flottantes ou du danger de dériver avec elles. Ensuite chaque homme s'habillait pour Ja nuit et mettait des bas secs et des bottes fourrées, afin de faire l'examen des chaloupes, des traîneaux et des habits pour les réparer où il y avait besoin, et nous allions souper, après avoir préparé les provisions du lendemain. Alors les officiers et les matelots fumaient leur pipe : ce qui servait à sécher la chaloupe et la couverture, car cette chaleur faisait monter la température de nos habitations à 10 ou 15°. Cette partie des vingt-quatre heures
était notre seul temps de plaisir réel. On causait des batailles, des histoires de mer, et les fatigues de la journée, inutiles souvent, étaient oubliées alors; enfin, après les prières, nous nous couchions dans nos vêtéments fourrés. Après un sommeil de sept heures, l'homme désigné pour faire bouillir le cacao nous éveillait, quand il était prêt , par un son de bugle , et nous recommençions notre temps de veille et de marche. Nous partimes, le 24, pour notre premier voyage sur la glace, et cette journée fut si pénible et si terrible , qu'elle ne se composa que de deux milles et demi dans le nord, et, le 25, nous fimes halte pour coucher par les 84° 15° 13°. Nous trouvâmes le lendemain les mêmes masses de glaces escarpées et fréquemment coupées de flaques d'eau, dont chacune nécessitait le déchargement et le rechargement des chaloupes : nous ne faisions pas plus d'un demi-mille en quatre heures.
Le 5 juillet, nous étions par 810 45° 15”, et la longitude était de 24° 23 est. On peut donc voir quelle était la lenteur de notre marche, et la longitude nous prouve que nous avions dérivé considérablement à l'est. Le 9 juillet, nous éprouvions l'ineffable plaisir de voir un beau temps sec, quand la pluie recommenca ; mais comme tout sur nous était mouillé, nous ne courûmes aucun risque. Nous eûmes après cela la jouis-
sance d'un souper chaud, car nous avions tué huit ou
neuf oiseaux. Bientôt après minuit la pluie fut remplacée par le brouillard le plus épais que j'eusse jamais vu, el nous avancions, nous dirigeant à tâtons d'un petit morceau de glace à l'autre, et très heureux si nous trouvions quelques surfaces unies ou des trous d'eau franchissables. Nous marchions ainsi au milieu de la nuit, passant de la glace à l'eau etde l'eau à laglace, profitant de chaque canal pour aller en chaloupe : la pluie ne cessait pas et ajoutait encore aux incroyables difficultés da chemin. Nous étions, le 16, par le 82e degré 26° 44” de latitude, et les chronomètres indiquaient une longitude est de 200 32° 13”.
Le 21, nous échappâmes de près à une très sérieuse calamité. Le champ de glace qui supportait les chaloupes et les traîneaux ayant rompu sous le poids, les traîneaux avaient presque disparu sous la glace : quelques hommes y passèrent entièrement, et un autre ne
ut relenu que par sa ceinture qui s’accrocha à un traineau placé sur de la glace plus forte. Par bonheur nous ne perdimes ni hommes ni provisions, et nous en fûmes quiltes pour être trempés.
Nous remarquâmes, une nuit (et c'était une circonstance rare), les plus éclatantes couleurs du prisme, réfléchies par les cristaux de neige sur la glace : les principales teintes étaient le rouge, l'orange, le vert et le violet. Ce phénomène avait lieu quand le soleil élait bas , et à mesure qu'il se retirait , le reflet éiait moins distinct et plus éloigné.
Le 21, nous croyions voir de l'amélioration dans l'état des glaces ; mais que l’on juge de notre surprise, en découvrant à midi que nous étions par la latitude de 82° 43° 5”, ou tout au plus à quatre milles au nord de notre observation de la veille , au lieu de dix ou onze que nous avions réellement fails, tant nous avions dérivé! Cependant nous avions enfin gagné la grace permanente, mais escarpée et coupée d'eau.
ous éûmes dès lors un travail ineroyable et désespérant pour ceux qui savaient pour combien peu de chuse ils Iuttaient. Il n’en était point ainsi des matelots, car ils s'y livraient de toutes leurs forces, se contentant de remarquer en riant que nous étions longtemps à atteindre ce 83e degré.
Le 23 à cinq heures et demie du soir, nous vimes un très beau phénomène naturel. Un vaste arc de brouillard blanc parut d'abord vis-à-vis du soleil, comme cela arrivait ordinairement : mais cette fois il se colora fortement de toutes les teintes du prisme, et bientôt après il ne se forma pas moins de cinq autres arcs complets. Dans l'arc principal, ceux de l'intérieur s’élargissaient graduellement à mesure qu'ils s’approchaient de celui qui les entourait, mais tous également bien colorés. Le grand arc et celui qui en était Le plus près avaient le rouge à la partie supérieure du cercle; les autres, du côté intérieur.
Le lendemain nous fimes quatre milles et demi, sur une roule de sept et demi environ, que nous lraversâmes trois fais comme à l'ordinaire. Le seul signe de vie animale qui nous frappa pendant la marche de ce jour, ce fut Je bruit d'un roiché, Le 25, nous étions par les 820 40° 23” de latitude, ce qui prouve que, depuis notre dernière observation, le 20 à midi, nous avions perdu en dérivant treize milles au moins, car nous n'étions pas à plus de trois milles de cette observation, quoique nous eussions certainement fait de dix à onze milles au nord dans cet intervalle.
Le 27 au soir, nous partimes pour revenir au sud, et je puis assurer que, quelque désolés que fussent les lieux que nous allions quitter, jamais nous ne rentrâmes au logis avec moins de salisfaction qu'alors. Notre traversée en retour fut tout aussi laborieuse, et elle ne fut variée que par la nécessité de passer un lac d’eau douce au bateau et à la rame. Ce lac avait un quart de mille de longueur, et au milieu était une île.
Le 11 août, nous fimes notre dernier repassurla glace, par 810 34° de latitude, et 18° 30° est de lon’itude, puis nous quitlâmes la glace, après y avoir vécu quarantehuit jours.
f POS 1 an =
Canots des Esquimaux,
Le vent était tombé, et nous n'eûmes d'autre reéssource que celle de nos rames; et, le 12, nous arrivâmes devant le rocher qui est au nord de Table-Island, où avaient été déposées nos provisions. Je ne saurais dire le bien-être que nous éprouvâmes en sentant une fois encore sous nos pieds un sol sec et ferme. Nous découvrimes alors que les ours avaient dévoré tout le pain (cent livres) : le lieutenant Crozier y était venu, et y avait apporté quelques matériaux pour réparer les chaloupes, ainsi que certains articles de superflu auxquels nous étions depuis bien du temps étrangers. Nous allâmes le lendemain prendre les previsions qui étaient sur la côte nord de l’île Walden, et, le 21 août, nous rentrâmes dans la baie de l'Hécla, après avoir
accompli un voyage de onze cent vingtsept milles.
Le voisinage de Treuren-Bourg, où se trouve la baie de l'Hécla, comme beaucoup d'autres points de la côte septentrionale du Spitzberg, parait avoir été fréquenté à une époque très reculée par {es Hollandais. Tous les lieux où nous débarquions présentaient des monuments de leur présence, dans les nombreux tombeaux que nous y voyions. Il y en a trente sur une pointe de terre tout au côté nord de la baie , et peut-être que le nom de cette baie, tiré du hollandais éreuren (lamenter, être en deuil), a quelque funèbre rapport à cette circonstance.
ALBERT-MONTÉMONT.