‹ Voyages d'Ibn Batoutah (volume 4)Chapitre 1 sur 88 · LIT‏ انا لا · texte numérisé non relu

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L'étude sérieuse des documents géographiques qui nous ont été laissés par les Arabes date à peine d'un demi-siècle, et déjà l'on peut entrevoir quelle riche moisson de faits et de renscignements curieux ils promettent à l'historien, au géographe et au philosophe. C'est dans les voyageurs arabes, bien plutôt que dans les historiens, d'ordinaire si secs, si décharnés, si exclusivement bornés à des récits de bataïlles, de révolutions de palais et à des notices nécrologiques sur de grands fonctionnaires et des littérateurs; c'est dans les premiers, disonsnous, qu'il faut chercher la connaissance intime de 8 société musulmane, de ses usages et de ses superstitions. Sous ce rapport peu d'écrivains peuvent être comparés au voyageur infatigable dont nous entreprenons * de publier, pour la première fois, la longue et curieuse

relation.

: L'ouvrage d'Abou Abd Allah Mohammed, plus connu

: sous le nom d'Ibn Batoutah, a pris, depuis plus de quarante ans, un rang honorable dans l'histoire de la géographie au moyen âge. On sait que les célèbres voyageurs " Seetzen et Burckhardt ont, les premiers, signalé l'im- . portance de l'ouvrage d'Ibn Batoutah, qu'ils ne connais-

saient cependant que par de maigres abrégés. Ce qu'ils en avaient dit avait suffi pour faire désirer aux savants d'Europe d'obtenir des manuscrits dela relation originale ; mais ce désir tarda longtemps à se réaliser. Enfin, la conquête de l'Algérie et la prise des bibliothèques de Constantine nous ont valu, presque en même temps, plusieurs exemplaires de ce précieux ouvrage. Cette heureuse circonstance a permis de consulter le récit original d'Ibn Batoutah, et les fragments assez considérables qui ont été traduits par plusieurs orientalistes, n'ont pu que confirmer l'opinion qu'on s'en était faite d'après les abrégés découverts par Seetzen et Burckhardt.

Peu de nations ont poussé aussi loin que la race arabe le goût des courses, des voyages lointains. C'était chez elle un penchant que bien des causes faisaient naître, ou dont elles favorisaient la satisfaction. L’Arabe, ou, pour parler d'une manière plus générale, le sectateur de l'islamisme, n'avait plus, comme ses ancêtres du temps du paganisme, un ou deux motifs seulement pour sortir de son pays et voyager chez les peuples lointains. Avant Mahomet, le manque d'eau et de pâturages dans des années de sécheresse, le besoin de se procurer les productions de la Syrie et de l'Irâk, ou encore la curiosité de visiter les cours des Césars et des Cosroës, avaient pu faire franchir à quelques tribus, à des caravanes ou à des individus isolés, les limites de la. péninsule arabique; mais, après tout, c'était là une bien faible portion de la race arabe. H était réservé à l’islamisme de développer chezses sectateurs la passion des voyages, en même temps qu'il leur facilitait les moyens de la satisfaire. Le ptlerinage de la Mecque, devenu une obligation pour tout bon musulman, quelque éloigné qu'il füt du سوط‎

ceau de l'islamisme, donna naissance à des caravanes qui, chaque année, partaient de la Syrie, de la Perse, des extrémités de l'Afrique musulmane, pour visiter la patrie de Mahomet et le lieu de sa sépulture. Aux prescriptions de la loi venait se joindre l'aiguillon de l'intérêt, puisque, à l'époque du pèlerinage, la Mecque était transformée en un immense marché, où les pèlerins trouvaient à échanger avantageusement les productions de leurs pays respectifs. La sobriété si remarquable de la race arabe diminue considérablement les frais et les embarras de voyages aussi longs, exécutés souvent à travers des pays dépourvus de toute ressource. Le caractère hospitalier des Orientaux contribue aussi au même résultat. La charité des riches pèlerins, ou le produit de fondations pieuses faites par de grands personnages et des hommes opulents, vient en aide aux plus pauvres. Enfin, le dogme du fatalisme, si profondément enraciné dans l'esprit des musulmans, les empêche de se laisser effrayer d'avance par les risques et les privations qu'ils peuvent avoir à supporter. Ils partent donc pleins de confiance dans la Providence et dans la charité de leurs coreligionnaires.

Voilà pour la masse des musulmans, pour ceux qui n'agissent que dans un esprit de dévotion ou dans des vues d'intérêt. Quant à la classe éclairée, deux autres motifs pouvaient se joindre aux premiers, pour l'entraîner dans des voyages lointains. Les hommes voués à l'étude de la jurisprudence et de la théologie se flattaient de rencontrer loin de leur patrie des professeurs profondément versés dans ces sciences; les Arabes d'Es- . ‘pagne et du Maghreb surtout étaient attirés vers lés écoles de Tunis, de Kaïroan, du Caire, de Damas et

de Baghdad. Les individus adonnés à la vie religieuse allaient chercher, souvent à de grandes distances, les exemples et les préceptes de quelque pieux directeur spirituel. Enfin, une louable curiosité, le désir de s’instruire des mœurs et des usages des peuples étrangers, attira plus d’une fois jusque dans l’Inde, la Chine et l'île de Madagascar, des Arabes de l'Irâk et du Kharezm, tels que Maç'oüdy, Ibn Wahab et Byroüny. La grande diffusion de la langue arabe et du culte mahométan venait encore en aide aux explorateurs de cette dernière catégorie. Souvent aussi, chez le même individu, comme chez le célèbre voyageur Ibn flaoukal et l'infatigable compilateur Yäkoût, les voyages et les observations du commercant fécondaient et enrichissaient la science du géographe. Une circonstance rapportée par Ibn Batoutah peut donner une idée de l'esprit d'entreprise et du goût pour les voyages qui entrainaient les Arabes aux extrémités opposées de l'ancien continent. A Sidjilmäçah, dans le Maroc, Ibn Batoutah reçut l'hospitalité chez un fakih (jurisconsulte), dont il avait précédemment rencontré le frère à Kandjenfou, en Chine. Quelle distance immense, observe notre auteur, séparait ces deux frères !! Ailleurs, {bn Batoutah dit qu'un chérif ou descendant de Mahomet, appelé Al, fils de Mansoûr, et originaire de Kerbélâ, dans le voisinage de la rive occidentale de l'Euphrate, l'avait accompagné, pour affaire de commerce, de Seraï à Kharezm, et qu'il se joignit ensuite à plusieurs de ses concitoyens qui étaient arrivés dans cette dernière ville, afin de faire un voyage en Chine. Ibn Batoutah ajoute que cet homme étant parvenu à Almalik (non loin du fleuve Ili, dans la Dzoungarie), s'y arrêta ct y

١ Journal asiatique, mars 1843, p. 187.

PRÉFACE. v

mit fin à ses jours!. L'auteur du Mecälic alabsär, mort en 1349, et par conséquent contemporain d'Ibn Batoutab, cite parmi les marchands et les voyageurs qui lui avaient communiqué des renseignements, le chérif Abou'lhaçan Aly Kerbélaiy?. Ce personnage ne serait-il pas le même que celui dont notre auteur raconte les aventures et la fin tragique?

Le voyageur dont nous publions la relation était parti de sa ville natale, Tanger, à l’âge de vingt-deux ans, dans le but de faire le pèlerinage de la Mecque; mais, possédé à un haut degré de la passion des voyages, il ne se borna pas à visiter les pays situés sur sa route, ce qui n'aurait pas été cependant une petite entreprise, car il avait à traverser, avant d'arriver à Médine et à la Mecque, le Maroc, l'Algérie, la Tunisie, la Tripolitaine, l'Égypte et le golfe Arabique , ou bien l'Arabie Pétrée. II fit plusieurs fois le pèlerinage de la Mecque, explora les diverses provinces de l'Arabie, la Syrie, la Perse, l'Trâk arabe, la Mésopotamie, le Zanguebar, l'Asie Mineure, le Kiptchak ou Russie méridionale, alors possédé par des princes issus du fils aîné de Djenguiz khän; il fit une excursion à Constantinople, traversa la grande Boukharie, l'Afghänistân, et entra dans la vallée de l'Indus. Il se rendit ensuite à Dihli, qui était alors la capitale de l'empire musulman dans l'Inde, et où il exerça pendant deux ans les fonctions de زتطلقط‎ après quoi il fut chargé, par le sultan Mohammed ibn Toghlouk, d'une mission près de l'empereur de la Chine, et gagna la côte de Malabar et 16 port de Calicut, qui était le grand entrepôt du commerce de l'Inde

3 Voyages d'Ibn Batoutuh dans la Perse et dans l'Asie centrale, . traduits par M. Defrémery, Paris, 1848, .م‎ 100-102. % Notices et extraits des manuscrits, t. XIII, جم‎

Le

vI PRÉFACE.

avec les régions occidentales et orientales de l'Asie. Mais le navire chinois à bord duquel étaient embarqués ses bagages et ses esclaves mit à la voile sans lui, et le voyageur passa dans les îles Maldives, où il demeura un an et demi, et remplit de nouveau les fonctions de juge. Au bout de ce temps, il reprit ses courses, visita Ceylan, l'archipel indien et une partie de la Chine. Enfin, après vingtquatre ans de voyages, de 1325 à 1349, 11 regagna sa patrie; mais à peine.y était-il rentré qu'il la quitta de nouveau pour visiter le royaume de Grenade, où régnait encore un prince musulman. Un dernier voyage d'Ibn Batoutah ne devait pas être le moins long ni le moins curieux : en l'année 1351 11 partit de Fez pour explorer le Soudän ou pays des noirs. Ïl ne fut de retour dans cette ville qu'au mois de janvier 1354, après avoir vu les deux capitales du Soudän, Melli et Tombouctou. «Ï est ainsi, observe un savant géographe, le premier des voyageurs qui ont pénétré dans le centre de l'Afrique, parmi ceux dont la relation est parvenue jusqu'à 20135... Ibn Batoutah a traversé l'Afrique dans deux sens différents, du nord au sud et de l'est au nord-ouest. Les notions qu'il nous donne s'accordent, sur presque tous les points, avec les relations les plus récentes des voyageurs modernes !. »

On vient de voir quel cas faisait du dernier chapitre de notre voyageur un géographie éminent, qui pourtant ne le connaissait que par l'extrait de M. Kosegarten. Le célèbre géographe de Berlin M. Carl Ritter, n'est pas moins favorable à Ibn Batoutah. Voici, en effet, ce qu'on lit dans l'Erdkunde, dont nous traduisons textuellement

' Walckenaer, Recherches géographiques sur l'intérieurde l'Afrique septentrionale, Paris, 1821, p. 29.

PRÉFACE. vil

les paroles: «Ibn Batoutah, le savant arabe de Tanger, en Mauritanie, le voyageur mahométan véridique et expérimenté, dès avant la moitié du xiv° siècle, est plus complet dans ses relations sur les contrées 165 plus éloignées de l'intérieur de l'Afrique, de l'Inde et de la Chine, que dans celles sur l'Asie antérieure. Cependant ici encore il n'est pas sans intérêt de jeter par son moyen un rapide regard sur les mêmes pays..…., de les voir par les yeux d'un mahométan, sunnite sévère, etc. !, ».

Voici comment s'exprime sur notre auteur Seetzen, l'illustre explorateur de 18 Syrie : «Quel voyageur moderne de l'Europe peut se vanter d'avoir employé un temps aussi long, la moitié de la vie d'un homme, à 12 recherche de tant de pays lointains, et cela avec le courage le plus inébraniable et au prix de mille fatigues? Quelle nation européenne aurait pu produire, il y a cinq siècles, un voyageur qui eût parcouru les contrées étrangères avec autant d'indépendance d'esprit et de talent d'observation, et qui aurait écrit ses remarques aussi bien que l'a fait ce célèbre cheïkh marocain, dont l'ouvrage complet renferme deux volumes? Ses notices sur beaucoup de parties inconnues de l'Afrique, sur le Niger, le pays des Zendj (Zanguebar), etc., etc., ne le cèdent pas en intérêt à celles de Léon l'Africain. La géographie de l'Arabie, de la Bokharie, du Kaboul et du Kandahar doit beaucoup gagner par son ouvrage; et même ses récits sur l'Inde, Ceylan, Sumatra, la Chine. ..., doivent être lus avec un intérêt particulier par les Anglais de l'Inde 2. »

Un géographe anglais, qui a commenté avec de grands

! Ritter s Erdkunde, X° partie, IIT° livre, t. VIT: Les pays de

l'Euphrate, مم‎ * Zach's, Monatliche Correspondenz. Band 17, 5.

détails la relation du Soudän par Ibn Batoutah, dit que les voyages de cet auteur égalent au moins, en intérêt, ceux de Marco Polo!.

Ün savant professeur de l'université de Leyde, M. R. Dozy, dit aussi de la relation d'Ibn Batoutah : « Sous plusieurs rapports, c'est un ouvrage de premier ordre, et l'abrégé traduit par M. Lee ne donne qu'une très-faible idée de l'importance de l'ouvrage original ?. »

Dans son intéressante introduction générale à la géographie des Orientaux, placée en tête de 12 traduction de la Géographie d'Aboulféda ,؟‎ M. Reinaud a consacré plusieurs pages à la vie et à l'ouvrage d'Ibn Batoutah. Il l'appelle «un homme qui dépassa les Ibn Haukal et les Maçoudy, et qui, s'il n'eut pas leur science, promena ses regards sur un plus vaste théâtre. »

Ün savant orientaliste qui a travaillé sur une partie de 1a relation d'Ibn Batoutah, M. le baron Mac Guckin de Slane, a jugé un peu sévèrement le récit des aventures du voyageur en Orient. H y signale «un penchant pour le merveilleux et une disposition bien marquée à profiter du privilége de ceux qui viennent de loin *. » Sans doute Ibn Batoutah n'était pas très-supérieur à ses contemporains, soit orientaux, soit occidentaux, en ce qui regarde la croyance au merveilleux. 11 est trop disposé à voir des miracles jusque dans les circonstances les plus simples, les plus naturelles. Il est quelquefois d'une crédulité qui

' The Negrolund of the Arabs examined and explaned; by W. Desborough Cooley; London, 1841, in-8°, pag. 70, note.

* Dictionnaire détaillé des noms des vêtements chez les Arabes; Amsterdam, 1845, .م‎ vu.

5 Tom. [, p. czvi-crxr.

Journal asiatique, mars 1843, p. 184.‏ ؛ On en trouvera un exemple dans les Voyages 0 Ibn Batoutah‏ *

PRÉFACE. TX nous fait sourire ; mais, quant à sa sincérité, elle nous paraît au-dessus de tout soupçon, et nous partageons pleinement, à cet égard, l'opinion de M. R. Dozy, qui appelle Ibn Batoutah « cet honnête voyageur ! ».

Pour apprécier justement le degré de confiance que mérite Ibn Batoutah, il ne faut d’ailleurs pas perdre de vue les circonstances qui accompagnèrent la rédaction de ses voyages. Nous savons, par l'aveu d'Ibn Djozay, rédacteur de la relation d'Ibn Batoutah, que ce voyageur n'a pas mis lui-même par écrit l'ouvrage qui porte son nom; mais quil se contenta de «dicter à un copiste 8 description des villes qu’il avait visitées, les anecdotes et les histoires qu'il pouvait se rappeler, etc.» D'après cela, nous devons nous attendre à rencontrer plus d'une inexactitude dans l'ouvrage du voyageur africain; et c'est, en effet, ce qui a lieu, ainsi que MM. Dulaurier? et Reinaud 3 l'ont déjà fait observer. De plus, à l'article de Bokhâra#, Ibn Batoutah nous apprend qu'il fut dépouillé sur mer par les infidèles de l'Inde, et qu'il perdit, dans ce désastre, les notes qu'il avait recueillies à Bokhäâra, et sans doute aussi celles qu’il avait mises par écrit dans ses précédents voyages. Cette circonstance nous explique pourquoi on ne rencontre pas plus d'indications ilinéraires dans 12 relation d'Ibn Batoutah.

dans la Perse et dans l'Asie centrale, traduits par M. Defrémer) ; Paris, 1848, p. 25.

* Journal asiatique, t. II de 1850, .م‎ 545. Cf. S. de Sacy,

Journal des Savants, 1829, .م‎ 437-478.

7 4 Journal asiatique, août-sepiembre 1846, .م‎ 217, el mars 1847, p. 2535.

5 Op. sapr. laud. p. crx.

à Voyages dans la Perse, elc., p. 111. CT. M. Lee, Travels of Ibn Batuta, .م‎ 194.

x PRÉFACE.

L'épreuve la plus concluante à laquelle on puisse soumettre la véracité d'un voyageur, cest de rapprocher son témoignage de celui des individus qui ont visité les mêmes contrées, surtout si ceux-ci ont vécu à peu près à la même époque. Ce soin, nous l'avons toujours pris, autant qu'il nous a été possible, et nous ne craignons pas d'assurer que, dans la plupart des cas, nous avons trouvé les assertions d'Ibn Batoutah assez conformes à celles de ses contemporains et de ses successeurs, soit Européens soit Orientaux. Qu'il nous suffise de quelques exemples. À l'article du Caire (ci-dessous, .م‎ 69), Ibn Batoutah rapporte qu'il y avait sur le Nil trente-six mille bateaux appartenant, soit au sultan, soit aux particuliers, et destinés à transporter toute espèce de denrées dans la haute Égypte, ou dans les villes qui avoisinent la mer, comme Alexandrie et Damiette. Sans doute, le chiffre de trentesix mille bateaux ne doit pas être pris à la rigueur, il faut en rabattre une portion; mais nous voyons par le récit d'un voyageur italien, Frescobaldi, qui visita l'Égypte moins de soixante ans après notre auteur, combien 8 navigation du Nil était encore active en 1384, c'est-àdire à une époque où la prospérité de l'Égypte était bien déchue de ce haut point qu’elle avait atteint sous le règne de l'illustre Mohammed Ibn Kaläoûn. «Il y avait au Caire, dit-il, une immense quantité de navires, au point que si l'on additionnait tous ceux que j'ai vus dans les ports de Gênes, de Venise et d'Ancône, en faisant abstraction des navires à deux ponts, ils n'arriveraicnt pas au tiers de ceux que j'ai vus ici, bien qu'ils fussent d'un chargement de quatre cents tonneaux et au-dessous !. »

' Vaiaggio di Lionardo di Niccold Frescobaldi, , Fiorentino, in : Egitto e in Terra Santa; Rome, 1818, in-8°, p. 92. Celte relation

PRÉFACE. xI

Dans le passage cité plus haut, Ibn Batoutah rapporte 5 aussi que l'on comptait au Caire douze mille porteurs d'eau pourvus de chameaux, et qu'il y avait en cette ville trente mille moucres (moucéris, loueurs de bêtes de somme). L'assertion de Frescobaldi est ici bien plus hyperbolique que les paroles de notre voyageur; car il évalue! à cent trente mille le nombre des chameaux et autres bêtes qui servaient à transporter de l'eau dans la ville.

On trouvera, dans le second volume du présent ouvrage, un chapitre consacré au récit d'une excursion faite par Ibn Batoutah sur la côte orientale d'Afrique, depuis Zeïla, en Abyssinie, jusqu'à Quiloa. Un de nous ayant communiqué la traduction de ce morceau à un savant officier de la marine impériale, M. le capitaine de vaisseau Guilain, qui a navigué durant plusieurs années dans ces parages et qui en prépare une relation détaillée, M. Guilain a bien voulu lui envoyer les observations suivantes, extraites de son livre:

« Quoique plusieurs des particularités racontées par Ibn Batoutah ne se représentent plus aujourd'hui au voyageur qui aborde à Maguedchou, nous n’en croyons pas moins que l'écrivain arabe a tracé un tableau fidèle de ce qui se passait à l'époque où il visita cette ville. Les change-

n'est pas aussi connue qu'elle nous paraît meriler de l'être. Un savant géographe, M. Vivien de Saint-Martin, qui toul dernièrement a eu occasion de la citer, s’est contenté de dire qu'on l'a exhumée récemment de la poussière des bibliothèques ,où l'on au. raït pu la laisser ensevelie sans aucun tort pour la science. { Nouvelles annales des voyages, janvier 1853, p. 42.) Ce jugement nous semble beaucoup trop sévère : nous croyons donc faire une chose , utile en ajoutant, à la suile de cette préface, une courte analyse

; ‘de la relation du voyageur florentin.

1 Wiaggio, p. 94.

ments qui, depuis cette époque, se sont successivement opérés dans l’état politique et les relations commerciales de Maguedchou, comme des autres villes de la côte, ont dû amener des modifications correspondantes dans les mœurs, les usages et la richesse de ses habitants... Nous allons ‘faire connaître les traditions que nous avons recueillies sur les lieux mêmes, et qui confirmeront, nous le croyons, les récits d'Ibn Batoutah.» Le savant marin se livre ensuite à une intéressante discussion historique, qu'il termine ainsi : «Nous concluons donc de tout ce qui précède, qu'à l'époque du passage dIbn Batoutah, la ville était encore gouvernée par des sultans m'doffeur; dès lors les détails fournis par ce voyageur sur les usages du pays, sur les cérémonies dont il a été témoin, enfin sur l'appareïl somptueux dont le sultan était entouré, nous paraissent ne pouvoir être révoqués en doute.» Enfin, le capitaine Guilain ajoute : «Les principales assertions d'Ibn Batoutah, en ce qui concerne Kïloua, s'accordent parfaitement avec certains détails de cette chronique des sultans de Kiloua que nous avons reproduite au commencement de ce livre... Cette concordance entre deux documents de nature et de provenance toutes différentes, nous semble témoigner à la fois, et de l'exactitude de la relation, et de celle de la chronique. »

Sur un grand nombre de points de détail, Ibn Batoutah s'accorde complétement, tant avec les voyageurs chrétiens du siècle précédent, tels que Marco Polo et Rubruquis, qu'avec ses contemporains ct coreligionnaires, les géographes et historiens arabes, Aboulféda et Chihäb eddin Aboulabbâs Ahmed. 11 est curieux surtout de comparer, avec le récit des courses de notre auteur dans l'Asie Mineure, le chapitre que, dans sa vaste compilation

PRÉFACE. XHI (le Méçälic alabsär), Chihäb eddin a consacré à la des-

cription de la même contrée. Cet écrivain, qui mourut à Damas en l'année 1349, fut attaché, tant dans cette ville que dans celle du Caire, à la chancellerie du sultan d'Égypte. Le chapitre du troisième volume de son ouvrage qui traite de l'Asie Mineure a tout l'intérêt d'un document original. En effet, l'auteur cite !, comme une de ses autorités, le cheikh Haïder Roumy Oriân «natif

- de Sir (Sevri) Hiçär, ville du pays de Roûm, dans la par-

tie qui est au pouvoir des rois de la famille de Djenguiz khäân. » I dit plus loin ? que l'époque où cet auteur quitta le pays était environ l'année 733 de l'hégire (1332 de J. C.). 11 cite aussi des détaïls qui lui ont été communiqués par le Génois Belbân, « homme mieux instruit que le cheïkh 5. » 11 nous apprend, enfin, que ce Belbän était affranchi du grand émir Béhâdur Mo'izzy, et qu'i portait dans son pays natal le nom de Dominique Doria, fils de Thadée Doriat. Quelques-unes des difficultés que présente le texte de Chihäb eddin, surtout en ce qui regarde la lecture des noms propres d'hommes et de lieux, peuvent être facilement résolues à l'aide du morceau correspondant de l'ouvrage d'Ibn Batoutah.

IL était réservé à un savant allemand, digne précurseur de Burckhardt, d'appeler le premier, avec quelque détail, l'attention de l'Europe sur les voyages d'Ibn Batoutah. Seetzen se procura en Orient, parmi d’autres manuscrits curieux destinés à la bibliothèque de Gotha, un volume composé de 94 pages grand in-8°, et contenant

4 Notices et extraits des manuscrits, t. XIII, p. 335. * Jbid., p. 337.

3 Page 338.

j. ‘ Page 347.

hp:

un abrégé de la relation d'Ibn Batoutah; il en donna le précis dans un travail inséré aux Éphémérides géographiques du baron de Zach!, et dont nous avons ci-dessus rapporté quelques lignes; mais, comme l'a fait observer M. Kosegarten?, il a indiqué souvent avec peu d'exactitude les lieux visités par le voyageur arabe.

Dix ans après Seetzen, un laborieux orientaliste allemand, M.Kosegarten, publia, à l'occasion d'unesolennité académique, une dissertation contenant 16 texte et la traduction de trois fragments du même abrégé d'Ibn Batoutah que Seetzen avait analysé 3. Le résumé que les deux savants allemands ont fait connaître est extrêmement succinct. Pour la première partie du voyage d'Ibn Batoutah , il se borne à un très-petit nombre de pages, et n'acquiert quelques développements qu'en traitant de l'Inde , de la Chine et du Soudän. H n'en faut pas moins savoir gré à M. Kosegarten d’avoir, le premier, donné des extraits du voyage d'Ibn Batoutah, et d'avoir mis les géographes à même de suivre ses courses dans 16 Soudân. Ce mérite excuse les erreurs que l'éditeur a commises, telles que celle d'avoir cru “ que l'itinéraire d'Ibn Batoutah avait été abrégé par Mohammed alkelby, c'està-dire Ibn Djozay.

M. Kosegarten avait annoncé l'intention de publier

' Zach’s Monatliche Correspondenz, Band XVII, 5. 293-304.

* Page 9 de l'opuscule cité dans la note suivante.

* De Mohammede ebn Batuta Arabe Tingitano ejusque itineribus, commentatio academica, auct. .ل‎ G. L. Kosegarten; Ienæ, 1818, in-4°, 51 .م‎ 5. de Sacy a rendu compte de cet opuscule dans le Journal des Savants de janvier 1820.

* Page 8. Burckhardt est aussi tombé dans celte erreur, qu'expliquent du reste les lermes du préambule des deux abrégés. (Travels in Nubia, p. 488, note.)

PRÉFACE. xv

tout l'ouvrage dont nous lui devons trois extraits. Il 8 pas donné suite à ce projet. Mais, dès l'année 1 81 9, un de ses élèves édita un quatrième fragment du même abrégé, sous le titre suivant : Descriptio terræ Malabar, ex arabico En Batute Îtinerario edita, interpretatione et annotationibus instructa, per Henricum Apetz; Ilenæ, in-4° de 24 pages.

La même année 1819 vit paraître les Voyages en Nubie du célèbre Burckhardt, mort au Caire deux ans auparavant. Dans l'appendice de cet important voyage !, on trouve une note relative à Ibn Batoutah, dont Burckhardt possédait un abrégé bien plus étendu que celui sur lequel avaient.travaillé Seetzen, Kosegarten et Apetz. La notice de Burckhardt se rapporte principalement à la relation du Soudân, et elle n’est pas toujours exacte. C'est ainsi que, pour nous borner à la portion de l'ouvrage traduite dans ce premier volume, on y lit quIibn Batoutah se rendit de la ville d'Edfou sur le Nil, au village d'Adjirna el fil, tandis que le texte porte que le voyageur et ses compagnons passèrent le Nil à Edfou, pour se rendre à Athouany (thoumma djoznä l-Nila). On voit que Burckhardt a pris un verbe arabe au prétérit, suivi du nom du Nil, pour le nom d’un village 2. Plus loin, il parle des discordes qui avaient éclaté entre les Bodjas et le peuple de Bornou, lisant Bornou au lieu de Turc, mot que portent nos manuscrits, et qui désigne les Mamloûcs de l'Égypte, dont la plupart étaient des Turcs du Kiptchak.

Burckhardt rend pleine justice à notre auteur : «Ibn

1 Travels in Nubia, seconde édition; Londres, 1822, in-4°,

* Cette erreur, ainsi que la suivanie, a été reproduite par

- M. Lee. (The travelsof Ibn Batuta, p.16,18.) Cfci-dessous,p.109,110.

Batoutah, dit-il, est peut-être le plus grand voyageur par terre qui ait jamais écrit ses voyages. Lorsque, pour la première fois, je parcourus rapidement son livre, je ne le supposai pas préférable à Damberger, le pseudo-voyageur africain; mais une lecture plus attentive m'a convaincu qu'il a réellement été sur les lieux , et a vu ce qu'il décrit. Ses voyages consistent en un grand volume in-4° , qui est si rare en Égypte que je ne l'y ai jamais vu; mais je sais qu'il en existe au Caire un exemplaire, bien que je n'aie pu découvrir qui en était le possesseur !. »

Les trois manuscrits de l'abrégé découvert par Burckhardt, et qui a pour auteur un certain Mohammed ibn Fath Allah albeïloüny, passèrent, après sa mort, dans la bibliothèque de l'Université de Cambridge. Ce fut sur ces manuscrits et sous les auspices du comité pour la traduction d'ouvrages orientaux, que 16 livre fut traduit en anglais par un savant orientaliste, M. Samuel Lee?. Comme le fait observer M. Dozy, cet abrégé ne peut donner qu'une idée bien incomplète de la relation originale. Albcïloüny a supprimé sans pitié nombre de détails géographiques et historiques rapportés par son auteur; il s'est attaché de préférence à reproduire les anecdotes

' aJ'ai entendu parler, pendant mon séjour au Kaire, d'un manuscrit complet de l'ouvrage de Ben Batouta, déposé dans la bibliothèque de la mosquée Elazhar. » (M. Jomard, Remarques et recherches géographiques, à la suite du Voyage à Temboctou et à Jenné, par René Caiïllié. Paris, 1830, t. II, .م‎ 153, note 1.)

* The travels of Ibn Batuta, translated from the abridged arabic manuscript copies, etc. London, 1829, in-4°, de xvur et 243 .م‎ M. Lee a eu tort de supposer (p. 51 et .م‎ 2, note) que son abrégé était le même que celui de M. Kosegarten. La version du savant anglais a été l'objet de deux intéressants articles de Silv. de Sacy, dans le Journal des savants, n° des mois d'août et septembre 1829.

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