‹ Voyages d'un fantaisiste Vienna--Le Danube--Constantinople--Chapitre 11 sur 122 · UNE BRASSERIE · texte numérisé non relu

UNE BRASSERIE

rouges, aux cheveux hérissés , servent les consommateurs et rient volontiers avec eux. Ce sont les Gretchcn du Tyrol. Elles allument le cigare des officiers et le leur rendent tout flambant. Au fond, sept ou huit gaillards jamais époumonnés, assis autour d'une table couverte de musique, soufflent comme des forcenés dans tous les instruments de cuivre qu'ait pu inventer M. Sax. Ils ne se reposent jamais, vont en mesure sans regarder le chef d'orchestre, qui joue lui-même d'un instrument quelconque, font rarement de fausses notes et portent des lunettes.

Je ne vous ai point parlé des Tyroliens. C'est vraiment un beau peuple. Au point de vue de la taille et des muscles, on peut dire que ce sont des gaillards. Sous le rapport de l'intelligence, ils ne payent pas de mine, ils sont évidemment en retard sur la civilisation; le chemin de fer va les policer tout à fait.

C'est à Botzen que nous avons vu pour la première fois le véritable Tyrolien ; j'entends le véritable campagnard tyrolien, c'est-à-dire le chasseur, l'homme à la veste verte bordée de rouge,

aux bretelles rouges, au chapeau pointu orné d'une plume ou d'une Heur, aux guêtres boueuses, et portant un fusil en bandoulière.

Ce n'est point le Tyrolien coquet des opérascomiques. Eien ne rappelle en lui madame Peschard dans la Timbale d'argent. Pareillement, il y a peu de filles qui nous aient remis en mémoire la figure et le costume de madame Judic. Certes, le costume tyrolien est pittoresque, mais de près quelle désillusion ! Le chapeau est en feutre hérissé, les bretelles sont des ficelles, les pantalons et les vestes 'sont en étoffe grossière. Tout cela est fait pour courir dans la montagne , braver les pluies, affronter les accrocs et défier les injures du temps. C'esl pittoresque, mais c'est sale.

Les costumes tyroliens de Paris ne sont pas plus exacts que le costume de bandits romains, sous lequel Fra-Liavolo paraît si séduisant. Nos poètes ont idéalisé la vérité. Dieu me garde de les en blâmer, mais je ne puis m'empêcher d'affirmer qu'on a abusé nos concitoyens avec des rubans et des fleurs qui n'ont jamais existé.

N'allons pas trop loin, cependant. Le Tyrolien

LES TYROLIENS Zi

adore les fleurs et ics plumes. Il est chasseur et galant. Je n'ai pas vu un seul Tyrolien, môme ries villes, qui n'ait à son chapeau une fleur ou une

plume.

Ce ne sont pas des trophées. On pourrait croire que la fleur a été cueillie sur une cime inaccessible et que la plume a été arrachée à l'aile d'un aigle. Non, la plume vient de chez le chapelier, la fleur artificielle vient de chez une fleuriste du bon coin.

La plume et la fleur sont donc de mode absolue dans le Tyrol, et les étrangers eux-mêmes sont portés à y sacrifier.

Déjà,, en quittant Riva, nous avions observé ce fatal entraînement. L'un de nos compagnons de route était descendu de voiture à la montée et avait cueilli une branche d'olivier pour en orner son chapeau.

— Regarde, dis-je à Henri (voir plus haut), combien ce grave monsieur en lunettes, avec ses cheveux grisonnants et environné de pampres, est ridicule !

Et nous nous mîmes à rire.

Dans le wagon depuis Trente, il nous fut donné de voir monter et descendre des voyageurs aux stations. Tous avaient a leur chapeau qui une plume, qui une fleur, qui quelques feuilles arrachées à un arbre, qui une sorte de petit pinceau fait avec les crins d'un animal inconnu.

— Cela tourne à la monomanie, disions-nous. Parce qu'on voyage dans un pays, on croit devoir en épouser les excentricités. Que le diable nous emporte si cela nous arrive jamais !

En arrivant à Inspruck, comme il y avait une plus grande quantité de monde, nous vîmes une plus grande quantité déplumes.

Un jeune Anglais spécialement, vêtu d'un élégant costume de chasseur, arborait fièrement à sa casquette une superbe plume d'autruche , bariolée de couleurs.

Je ne pus m'empôcher d'admirer cette fantaisie. Henri réprima un vif mouvement de jalousie.

— Encore un idiot ! s'écria-t-il. (J'en demande bien pardon au chasseur anglais.)

Le matin, levés de bonne heure, on nous vit

Page 1