LES DEUX OPÉRAS 10T
qui dirige l'Opéra et qui consent à y engloutir des millions tous les ans.
A Paris, on veut faire de l'Opéra une affaire commerciale ; on étrangle la bonne volonté des directeurs, qui doivent compter avec une subvention trop légère et concilier des charges trop lourdes.
Il faut voir exécuter à Tienne un opéra ou un ballet pour bien sentir de quelle misérable façon on fait ou on laisse faire les choses chez nous. Ici on exécute, à Paris on charcute. Je vous le dis en vérité : Paris s'était classé la première ville du monde par ses sommités artistiques, son goût, son luxe, son habileté à mettre en scène. Aujourd'hui il l'a laissé échapper. Demain Vienne aura conquis ce sceptre si fragile que nous revendiquons à juste titre.
Dans Fantasca, à laquelle nous revenons, il y a quelquefois cinq cents personnes en scène. Le nombre ne fait rien, mais vous vous imaginerez difficilement quel effet magique produisent cinq cents costumes plus riches les uns que les autres évoluant sur la scène, cinq cents têtes d'hommes,
de femmes et d'enfants, jaillissant de tous côtés et se confondant ensemble. Il faut les voir de la salle, et, à un autre point de vue, il faut faire comme nous avons fait, descendre sur la scène et voir de près l'admirable organisation de cette armée fantastique.
Au milieu d'un pêle-mêle de danseurs, de machinistes, de serruriers, de charpentiers, d'enfants de tous âges, de chevaux, de décors, de cartonnages, de torches flamboyantes, un homme, un seul, M. Telle, le maître des ballets, parvient à tout conduire et à tout diriger. Pareil à un général en chef qui transmet des ordres à des officiers inférieurs, il ne parle jamais et se sert du télégraphe pour se faire entendre et obéir. Rien d'admirable et de rapide comme tous ces mouvements ; il ne faut d'ailleurs pas perdre une minute, tout est calculé comme pour le passage d'un express. Tout à l'heure, le théâtre était encombré, il semblait qu'on ne pût faire un pas dans cette foule bariolée et dans ce chaos inextricable : un coup de sonnette, la scène se vide, la toile se lève. Les signaux se succèdent, et tout le monde