LES ÉCOLES DE NATATION
excellente chaleur pour un bain, et l'eau est admirable de limpidité.
Je reviendrai sur ces bains tout à l'heure.
Dans le jardin où Ton dîne, il y a un orchestre en permanence. On se baigne au son de la musique; une partie du jardin est dallée; on y danse. Il parait que cet exercice est très-hygiénique après un bain prolongé.
Franchissons une porte; nous voilà dans un autre jardin. Deux petits enclos en planches se partagent son étendue. L'un de ces enclos est couvert, c'est l'école de natation des dames; l'autre, non couvert, est réservé aux hommes. C'est là que nous sommes entrés.
L'école, de natation est une immense piscine artificielle, courant sur un plan incliné de façon à permettre aux nageurs timides de se risquer hardiment et aux intrépides plongeurs de se lancer à corps perdu.
Le côté réservé aux intrépides plongeurs est merveilleusement agencé. Si un entrepreneur parisien faisait exécuter une pareille école de natation, il aurait un succès fou.
Figurez-vous le gymnase Paz dans l'eau.
Plusieurs palettes transversales soutiennent des trapèzes , des balançoires , des syrènes , pas de géants, des cordes à nœuds , des échelles, en un mot tout ce que la gymnastique a jamais inventé.
De tous ces points les baigneurs piquent des têtes, font des culbutes, se laissent tomber, se relèvent, se balancent, etc., etc. On s'amuse et on se baigne, on nage et Ton se fortifie : on est aussi bien hors de Teau que dans l'eau , et tour à tour l'athlète se transforme en plongeur, et le plongeur en athlète.
Des professeurs de gymnastique se mettent à la disposition des baigneurs. A la moindre négligence d'un élève, ils le jettent à l'eau et vont le repêcher. La galerie bat des mains et tout le monde s'amuse.
0 Eugène Paz, si tu lis ces lignes, fais-en ton profit. Demande une concession de bains sur la Seine et transportes-y une partie de ton matériel de gymnase. Quelle fortune !
J'ai minutieusement décrit les bains privés du
Le 4 et le 5 143
Kaiser Bad, et je n'ai point fini. J'éprouve à continuer mes observations une difficulté que le public appréciera. Il faudrait pour tout dire une délicatesse de plume, une légèreté de style qu'on ne peut raisonnablement demander à un voyageur toujours pressé par l'heure du train.
Je vais procéder par comparaison. Le Kaiser Bad c'est la maison du baigneur de Paris, sous Louis XIII. On y donne les rendez-vous galants. C'est là que se font et se défont toutes les intrigues de Pesth, et il est difficile d'en démêler quelque chose.
Un rendez-vous esWl pris, le chevalier part en bateau, aborde au Kaiser Bad, réclame le cabinet n° 4 , au premier étage , pour une certaine heure*
Le garçon de service, qui connaît le client, sourit avec malice et prépare le cabinet.
Soudain, par le tramway, arrive une jeune soubrette ou une vieille matrone qui demande au même garçon de réserver le n° 5. Nouveau sourire du garçon.
À l'heure dite, le chevaMer arrive, son bain est
prêt; on lui monte une bouteille de Champagne au cabinet n° 4, et la porte se ferme.
Un quart d'heure après, la marquise descend de voiture, s'introduit dans le cabinet n° 5.
Inutile d'ajouter que la porte de communication intérieure, entre les deux cabinets, a été préalablement ouverte par le malicieux garçon.
L'orchestre continue à jouer une valse de Strauss.
Ainsi se passe la vie au Kaiser Bad. Un hôtel est contigu aux bains, contenant trois cents chambres et servant aux familles dont la santé ou le goût les invite à passer la belle saison en cet endroit charmant.
Il est d'usage, quand on quitte [le Kaiser Bad, de traverser en bateau à vapeur et d'aller prendre le café à l'île Marguerite, située au milieu du Danube, dans une situation ravissante. Figurezvous l'île de Croissy, desservie par un tramway et plusieurs bateaux à vapeur, semée de cafés élégants, éclairée au gaz, où l'on danse le soir, agrémentée de plusieurs orchestres qui se renvoient leurs harmonies comme sur une raquette ; tout
l'île marguerite 145
cela plein de monde, fort joyeux, fort bruyant. Il y a aussi des bains dans cette île enchanteresse ; mais si beaux qu'ils soient, ils ne peuvent se comparer au Kaiser Bad, si mystérieux, si confit en douceur, et que ne surveille que de loin la benoîte tolérance des bons pères capucins.
Pesth, le 9 septembre.
Paulo majora canamus.
— Et m'autorisez-vous, dis-je au personnage officiel qui m'avait honoré de sa bienveillance, à reproduire les confidences que vous venez de me faire?
— Non, me répondit-il, je vous en prie ; mais rien ne vous empêche de les noyer habilement dans le cours d'une lettre et de vous en servir, sans laisser deviner d'où elles émanent.
1 Ce chapitre a été écrit au moment où l'on se préoccupait delà fameuse entrevue des trois empereurs, aujourd'hui oubliée. Si nous l'avons maintenu dans notre volume, c'est qu'il contient une manière de prophétie, qui nous a été faite par d'illustres politiques, et qu'il nous a paru curieux de l'enregistrer.
On continua à causer. Vers minuit, je pris congé.
— Surtout, me dit le général..., si vous allez à Pesth, n'oubliez pas de vous faire présenter à Deak. Vous connaissez Deak ? (Je fis un signe de vague affirmation). Deak est à la fois le Thiers et le Gambetta de la Hongrie. Il est plus que le roi, et M. Andrassy l'écoute et lui obéit. M. Deak est un Christ magyar.
Le général m'avait remis un mot d'introduction auprès de M. Balthazar Holwarth, ministre des finances à Pesth. Je fis visite à M. Holwarth pour le prier de me présenter à M. Deak ; M. Holwarth était à la campagne ; il m'envoya le lendemain une charmante lettre, mais à quoi pouvait-elle m'être bonne ? Je pris un parti énergique, j'envoyai ma carte à Deak avec quatre lignes flatteuses et j'attendis la réponse»
Deak demeure au même hôtel que moi ; il a le n° 55 et j'ai le n° 20. Qu'on ne croie pas que je sois un grand seigneur pour cela I Le n° 20 est au premier, au soleil ; le n° 55 est à l'ombre. Etant arrivé de nuit, je ne me suis aperçu que le lendemain du traquenard odieux.
Deak me fait répondre qu'il sera enchanté de me recevoir le lendemain à dix heures. Le lendemain, à dix heures, je frappai à sa porte.
Deux mots sur Deak — aussi rapides que possible. Deak est le chef du parti libéral hongrois. Son rêve est l'indépendance delà Hongrie. S'il n'y est pas arrivé effectivement, il a touché son but de fort près ; c'est lui qui a signé, avec l'empereur Frantz-Joseph, la convention entre l'Autriche et la Hongrie ; il est le véritable roi du pays. Quand il parle à la Chambre, tout se tait et l'écoute. Le peuple l'acclame quand il passe ; deux rues et une place, à Pesth, portent son nom et celui de, quelqu'un des siens. Un journal se publie à Pesth, sous le titre : Matias Deak. Il ne paraît pas encore à Paris le Thiers , journal quotidien, gazette de Versailles, etc., etc.
Le portrait de Deak est dans toutes les mains, son nom dans toutes les bouches, son culte dans tous les cœurs. C'est tout à la fois Daniel Manin, Jean Huss, Cromwell et Richelieu. Jl pourrait être ministre en Autriche, il a refusé pour servir plus librement la Hongrie ; il a refusé d'être du gou-
vernement à Pesth, pour ne pas être entravé par les intrigues et les coteries.
Il est Deak, et c'est assez !
Quand j'entrai chez lui, il était assis sur un canapé, entouré de sept ou huit députés de Hongrie. Deak s'est levé, m'a tendu la main; je lui débitai un petit boniment longuement préparé. Après quoi, Deak me dit en allemand qu'il ne comprenait pas le français; mais il me présenta un — et à un — de ses amis qui balbutiait quelque peu de notre belle langue.
Deak me donna un cigare, et la conversation reprit en hongrois. Deak est un homme de cinquante ans, qui ressemble à s'y méprendre au docteur Yvan, si connue Paris. Il a la figure pleine, franche, épanouie, de longs cheveux soyeux et argentés, une fine moustache grisonnante, la prestance du véritable chasseur magyar et le parler sonore et harmonieux qui convient à l'orateur. C'est un type, et surtout c'est un caractère.
Fort simple dans ses allures, il habite une chambre d'hôtel pendant les sessions du Reichs-
tag hongrois. Autrement, il demeure chez sa sœur. Sa chambre est grande, mais modeste. Il porte le costume hongrois moderne, c'est-à-dire les bottes par-dessus le pantalon et la redingote boutonnée comme une tunique de collège, sans revers.
Peu à peu, les députés s'en allèrent ; et je demeurai seul avec Deak et l'interprète. La conversation en souffrit, et, forcé de me servir d'un intermédiaire qui estropiait mes phrases ou les traduisait mal, je n'ai pu tirer de Deak toutes les pierres précieuses que je comptais enchâsser dans cette lettre.
Nous avons cependant parlé de M. Thiers. Deak l'admire beaucoup moins pour ses qualités politiques que pour son adresse à contenir un peuple aussi turbulent que le peuple français. Deak connaît beaucoup M. Thiers ; il a lu tous ses livres et tous ses discours. Il professe pour lui une grande estime.
J'ai osé risquer ce nom : Gambetta. Deak a eu de ces bons sourires bienveillants et narquois qui m'ont fait m'écrier : « Je n'insiste pas ! »
Deak, poussé par moi, m'a longuement parlé de M. Andrassy. Curieuse vie que celle de ce ministre, dont l'empereur. François-Joseph a fait son conseiller intime. Traqué, jugé, condamné, pendu en effigie par les ordres de ce même François-Joseph, Andrassy est aujourd'hui premier ministre.
— Je vous en offre autant, dis-je à M. Deak, et au lieu d'an ministre je vais vous citer un souverain : c'est M. Thiers. Après avoir failli échouer aux élections devant un chocolatier, il a été hué, conspué, on a fait des charivaris devant sa maison, on l'a brûlée, et il est aujourd'hui président de la République française.
Nous avons décidé que M. Andrassy et M. Thiers étaient de la même valeur en politique. Deak a donné le premier rang à M. Andrassy, comme étant son ami. Je n'ai point fait le difficile, et j'ai déclaré que M. Thiers se contentait du second.
J'ai donc fait beaucoup de politique et j'ai entendu beaucoup de choses publiques et secrètes sur lavenir de l'Europe. On m'a raconté éga-
lement l'histoire de l'entrevue des trois empereurs. C'est fort curieux.
D'abord et dans le principe, il ne s'agissait nullement de la France. Bismarck, Fan dernier, a fait venir son empereur à Gastein, où se trouvaient déjà François-Joseph et Andrassy. Les deux ministres laissant de côté leurs deux souverains, ont causé.
Ils ont causé de la Russie qui les inquiète ou plutôt qui inquiète la Prusse, et Bismarck a persuadé à Andrassy que l'Autriche était encore plus menacée que la Prusse.
On aurait donc beau jeu de se réunir et de tomber à bras raccourcis sur cette pauvre Russie; la Prusse reprendrait les provinces de la Baltique et l'Autriche s'arrondirait et deviendrait la grande puissance du Midi, comme la Prusse la grande puissance du Nord.
Andrassy essaya quelques objections.
— Folie, répondit Otto de Schœnausen, (c'està-dire de Beaumanoir), la Russie n'est pas prête. L'Autriche l'est. Elle a de l'argent, des troupes et des armes. La Russie n'a que depuis deux
mois les fusils à tir rapide ; de plus, ses chemins de fer, quoiqu'elle y travaille nuit et jour, ne sont pas près d'être achevés.
— J'y penserai, répond Andrassy, nous vous rendrons votre visite à Berlin.
Et il fut convenu que F rantz- Joseph irait voir son bon cousin Guillaume.
On n'avait pas invité le tzar, puisqu'il s'agissait de s'entendre sur sa future démolition : mais en revanche, M. Bismarck de Beaumanoir (Schœnausen) fit prier les rois de Bavière, de Wurtemberg et de Saxe à cette entrevue — alors des deux empereurs, — afin d'être sûr de tout son monde pour le grand hallali.
Le prince de Prusse alla lui-mê me visiter le roi de Bavière, qui, pour échapper au cartel, s'enfuit à mesure de château en château. La légende prétend qu'il se réfugia dans une partition de Wagner et que notre Fritz n'osa pas le relancer dans sa cachette.
Le roi de Wurtemberg, plus timide, envoya son fils.
Les autres, le menu fretin, mirent leurs beaux habits et s'en allèrent à Berlin.
Pendant ce temps, que faisait le tzar Alexandre? Il réfléchissait, sentait le coup et voulait le parer, car il savait qu'il serait battu à plate couture par ses bons voisins. La Russie n'est pas prête, c'est incontestable.
Le tzar, en souverain plein de malice, s'est invité au raoût des deux empereurs ; il est venu, et naturellement on n'a pas parlé de lui. Il a joué et il joue volontairement le rôle de gêneur. Il est probable qu'alors ces Majestés vont causer de M. Thiers, de M. Gambetta, de la République française et de Hortense Schneider.
— Mais disent les gens bien informés, ce n'est que partie remise. La guerre est imminente; l'Autriche y sera poussée et entraînée malgré elle. Bismarck la cajole ; il a cinq journaux à lui à Vienne. La Neue freie Press publie une fois par semaine un article que les connaisseurs attribuent à Bismarck lui-même. Le lendemain, la Neue freie Press, avec une adorable naïveté, éreinte les Prussiens de tout son cœur ; elle vend une colonne à Bismarck comme nous vendons notre quatrième page au magasin du Louvre.
— Eh bien, dis-je à un Hongrois qui m'entretenait de tous ces sujets , vous aurez là une belle occasion de vous venger des Russes.
— Certes, et c'est avec plaisir que je taperai dessus, me répondit le Hongrois dans le plus pur français ; mais croyez-moi, cette guerre sera une bêtise. Bismarck nous f... dedans!
Je vous donne toutes ces suppositions comme certaines ; elles sont générales, l'opinion publique leur est favorable.
— Mais, ai-je dit à mon tour, la France est fort capable de voir jour pour une revanche et de s'allier à la Russie.
— Jamais le gouvernement français n'y consentira. Il saura que la Russie n'a aucune chance.
—Je vous réponds par cet argument, répondis-je en interrompant. L'opinion publique forcera le gouvernement, et on marchera.
— Ce serait un grand malheur, le plus grand de tous, et les journaux doivent, dès à présent, s'efforcer de faire comprendre au public le véritable intérêt de la question. Si la Prusse était battue, la France, fut- elle même triomphante de
son côté, soutiendrait-elle l'effort de deux nations déchaînées contre elle ?
— Mais alors c'est la conflagration générale, le chaos, la tour de Babel, l'abomination de la désolation, le feu, le pillage, l'incendie !...
— C'est tout cela.
— Et quelle date fatale assignez-vous à la catastrophe.
— Le 1er mai 1874.
L'homme maigre me salua cérémonieusement, et je passai la nuit à me débattre contre un cauchemar où figurait M. de Beaumanoir, déguisé en diable.
Je me hâte de vous dire que rien n'est plus sérieux que cette lettre, malgré quelques plaisanteries regrettables, mais que je n'ai pas le temps de corriger.
Peut-être a-t-on déjà parlé de tout cela en France, mais, je vous le jure, on ne saurait trop insister.
La Hongrie. Cuisine et vins. — Le sterlet. — Les chevaux. — Les femmes. — Les Czigeuner ou Tsiganes. — Costumes nationaux. — Ce que c'est qu'une scardas.
Pesth, le 10 septembre.
La Hongrie est renommée pour ses vins, ses chevaux et ses femmes.
On peut juger des uns et des autres à Pesth. Les vins qui se traduisent en magyar par ce mot harmonieux : Borœk, ne sont pas bons : ils sont capiteux quand ils sont secs, et fades quand ils sont sucrés. Je laisse de côté le fameux Tokai, qui coûte des prix fous et n'est jamais authentique. Beaucoup de ceux qui en ont bu n'en font pas l'éloge. J'avoue que je irai point eu la curio-
site d'y goûter. On vend à Pesth une si remarquable bière de Bohême, que je n'ai jamais voulu boire autre chose. La nourriture hongroise comme la nourriture allemande est une pâle imitation de notre cuisine française. Les biftecks sont inimaginables, les côtelettes ont des apparences de semelles panées, et les omelettes sont fantastiques.
En revanche, le poisson du Danube est exquis : on mange beaucoup d'esturgeon frais, du caviar frais et du caviar confit. Ce dernier mets, tartiné sur du pain et humecté de citron, est le régal des gourmets hongrois. A Paris, le caviar est encore presque une curiosité et les caviaristes se comptent.
Un autre poisson fort renommé à Pesth et sur tout le Danube, c'est le sterlet. J'avais ouï parler du sterlet dans les romans d'Alexandre Dumas, où l'un des personnages, fort riche, et apprenant que le sterlet ne pouvait pas se transporter en France parce qu'il fallait le manger frais, dépensait 100,000 francs pour faire venir de Russie un sterlet du Volga tout vivant.
Le sterlet a le goût de la truite, mais de la truite