‹ Voyages d'un fantaisiste Vienna--Le Danube--Constantinople--Chapitre 7 sur 122 · ABRIS DE LA FRESQUE · texte numérisé non relu

ABRIS DE LA FRESQUE

où nous sommes, il n'y a pas moyen de faire un pas sans se croire dans un musée. Il y a des tableaux partout. La peinture a laissé ses traces un peu sur tous les murs. Je couche dans une chambre qui représente une oasis dans le désert; mon lit est situé dans une touffe de nénuphars, mes rideaux sont fermés par deux palmiers en carton, et ma table de nuit est une barque indienne à laquelle il ne manque qu'un mât.

Je veux fermer les rideaux de la fenôtre; impossible, ils sont en bois peint comme les manteaux d'Arlequin de nos théâtres. Je veux clore mes volets. Ils n'existent pas; ce sont des volets postiches peints sur le mur, en beau vert, avec des loquets parfaitement imités. Le peintre les a entourés d'une auréole d'ombre qui leur donne de la perspective et fait croire qu'ils tremblent au vent.

J'ai dîné dans la grotte de Didon. J'étais accoudé contre un quartier de roc, mes pieds frôlaient un parquet peinten tapis de mousse et j'avais sur ma tête un plafond brossé enchèvefeuille. Le peintre y avait même ajouté des araignées filant leur

toile. Du moins, je l'ai cru, et ce n'est qu'en voyant l'araignée se laisser glisser le long de son fi] jusqu'à la salade, que j'ai compris que je me fourvoyais.

Je n'en ai pas moins admiré le talent du peintre, qui en peignant de la verdure et des fleurs, a pu même tromper des araignées.

On croit pénétrer dans un bosquet mystérieux, c'est la loge du concierge. Ce système a son originalité, mais il a aussi ses inconvénients. C'est ainsi que les tapis sont remplacés par une peinture vive et moelleuse : on n'en marche pas moins sur du bois, et les armoires se réduisent à un grand coffre où les tiroirs sont indiqués par des boutons admirablement imités, mais qu'il ne faut pas essayer d'ouvrir.

J'ai pu craindre un instant que les biftecks ne fussent également des simili-biftecks, des naturemorte, comme on dit en peinture,) Hélas ! plût à Dieu qu'ils l'eussent été ! I

Riva. — Le registre des voyageurs. — Route de Riva. — Où l'auteur bat en brèche un préjugé des plus enracinés. — Le bâton des touristes. — Franchise d'un voyageur. — Le Tyrol, Trente. — Il conte di Monte-Ckristo. — Un théâtre à Trente. — Comment il faut voyager dans le Tyrol. — Fransenfeste. — Le Brenner. — Insprùck. — Une brasserie. — Les Tyroliens. — Le chapitre des chapeaux et le chapitre des plumes.

Inspriïck, 22 août.

En attendant la voiture qui devait nous conduire àJMori, Tune des stations de la ligne du Tyrol, je me suis amusé à feuilleter le livre des voyageurs descendus à Riva depuis deux mois, c'est-à-dire depuis la saison. Comme je l'avais pensé, je n'ai trouvé aucun nom français. Beaucoup d'Allemands, un bon nombre d'Anglais,

quelques Italiens, très-peu d'Italiens, — les Italiens ne voyagent pas, — et point du tout de Français. Aussi suis-je convaincu qu'il est de mon devoir de voyageur et de patriote d'apprendre à mes concitoyens qu'il serait impardonnable à eux d'entrer dans le Tyrol et d'en sortir sans avoir, au préalable, consacré une journée à Riva, et une demie-journée au lac de Garde.

J'aurais, à ce sujet, une belle occasion de vous escamoter une colonne en vous plaquant une dizaine de pages sur Riva, copiées un peu partout et au besoin faites avec des lambeaux de descriptions empruntées à tous les guides. Mais je suis consciencieux, et de ceux qui pensent que le devoir d'un écrivain en voyage est de conter des aventures, d'observer des mœurs, de traiter à sa façon les choses qu'il voit et de ne point donner dans le lieu commun. On n'y réussit pas toujours, mais c'est déjà bien joli de l'avoir entrepris.

Rien ne ressemble à une vallée comme une autre vallée, à une montagne comme une autre montagne, à un torrent comme un autre torrent.

FRANCHISE d'un VOYAGEUR 17

Je trouve même, et je vais vous paraître le plus abominable des plus abominables hérésiarques, iconoclastes et contempteurs de la nature qui soient sous le ciel, mais j'avoue qu'en voyage le spectacle des convulsions terrestre me paraît parfois fastidieux.

Se lever à trois heures du matin, marcher jusqu'à midi, grimper sur des rochers, s'accrocher à des lierres qui ne tiennent pas, fatiguer des mulets, éreinter des guides, braver les plus mauvais temps, pour arriver, après des fatigues sans nombre, sur un bout de rocher, y contempler d'autres rochers pendant dix minutes, et revenir affamé dans une auberge où l'on vous sert un morceau de chamois en caoutchouc, tout cela me parait être un vieux préjugé qu'il faut déraciner du cœur humain.

Combien y a-t-il de voyageurs convaincus qui tentent les escalades? Deux ou trois par an. Les autres sont des Anglais que le spleen entraîne hors de leur brouillards et qui voyagent, comme le dit Alphonse Karr, non pour voyager, mais pour avoir voyagé. Ils ne visitent les pics, ne han-

tent lô3 sommets et ne fréquentent les aires d'aigles que pour avoir le droit d'acheter un grand bâton sur lequel il font graver les noms les plus rébarbatifs de Ja géographie.

Observez le bâton : il est tout neuf, le bois n'a pas une égratignure; le crochet qui le termine et qui sert au touriste à se cramponner aux escarpements n'est pas épointé. Le manche reluit comme si on venait de le vernir; mais les inscriptions s'étalent orgueilleusement autour de la canne, comme les devises autour d'un mirliton. Ce bâton n'a jamais servi, les voyageurs ont fait semblant d'avoir fait les excursions qu'il mentionne et ont oublié, tout au moins, de le salir, de l'écorcher, de répointer , de l'user, en un mot, pour prouver qu'ils s'en étaient servis.

Je comprends la franchise de l'ami qui voyage avec moi et qui s'appelle Henri... Je le dénomme tout de suite pour n'avoir pas, quand je parlerai de lui, à le désigner constamment soùs ce sobriquet : l'ami.

Or, mon ami Henri a également acheté un bâton. Il a également fait inscrire sur le bois les

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