‹ Voyages d'un fantaisiste Vienne Ledanube ConstantinopleChapitre 22 sur 110 · SINGULIÈRE AVENTURE · texte numérisé non relu

SINGULIÈRE AVENTURE

Ces paroles ayant plus vivement éveillé notre curiosité, nous poussâmes le ténor dans ses derniers retranchements et il ne put se refuser à être plus explicite.

— Ce que j’ai à vous dire n’est pas très intéres-

sant, vous allez savoir pourquoi ; mais cela ne laisse pas que de m’embarrasser beaucoup, à cause de ma modestie.

Et sur un signe de nous, le ténor continua.

— J’avais chanté la veille chez le comte de... (le narrateur s’arrêta discrètement); je me permets de vous dire quej’obtins un grand succès ; maisjen’insiste pas. Le matin, en me réveillant, le portier de l’hôtel me remit un petit billet parfumé et cacheté à la cire qui sentait la parisienne et le musc. J’ouvris ce billet avec curiosité... mais vous allez m’appeler fat, messieurs.

— Pas du tout, pas du tout ! Achevez, je vous prie, lui dis-je.

— Le billet contenait quelques lignes en italien, d’une écriture très-fine et très-distinguée. On me mandait que, sachant que je devais partir le lendemain et comptant sur ma discrétion quasi for-

cée, une dame désirait me parler, que j’eusse à me trouver devant l’arc de triomphe, situé au bout de la principale rue d’Inspruck, la Stadzgasse, à huit heures du soir. Quelque étrange que me parut l’invitation, je me promis de m’y rendre, et j’attendis huit heures avec une impatience que vous devez comprendre.

Je dois le dire, Henri Heugel, mon compagnon, ne put se défendre d’un criminel mouvement d’approbation.

— Le soir, un orage épouvantable éclata sur la ville. Pluie, grêle, tonnerre, éclairs, tous ces éléments semblaient conspirer contre une bonne fortune qui s’annonçait si bien. Je me couvris d’un manteau, et me voilà, par une nuit comme l’enfer, en sentinelle, sous l'arc de triomphe. La ville est fort mal éclairée, comme vous savez, et l’été on compte sur des clairs de lune équivoques qui inspirent aux allumeurs de réverbères des velléités de paresse fort périlleuses. J’avais les pieds dans l’eau et je n’y voyais goutte.

» A huit heures dix minutes, une voiture s’arrête, la portière s’ouvre. C’était bien pour moi ;

LE NOUVEAU BURIDAN 6t

j’entre hardiment, je m’assieds non moins hardiment sur les coussins à côté d’une sorte de sac en fourrures, en soie, en velours, que sais-je ? et qui renfermait la femme au billet.

» Le cocher, sans doute averti d’avance, fouette ses chevaux qui clapotaient dans l’eau, et, dans l’obscurité, se met d'instinct à suivre un chemin quelconque. J’essayai de deviner à qui j’avais affaire et si ma compagne était jolie ou laide. Je vous l’ai dit, la nuit était affreusement noire, et je ne distinguai dans l'ombre qu’une forme vague et des mains dégantées fort blanches.

» Qu’auriez-vous fait à ma place? Je causai, ne sachant pas trop ce que tout cela voulait dire, et craignant une mystification d’un rival en musique.

» Ma compagne me parla à son tour. Elle causait en italien avec un cruel accent allemand. Elle me dit qu’il lui était impossible de me recevoir chez elle, qu’il n’existait pas à Inspruck de ces restaurants complaisants qui font la joie des capitales civilisées, et que force lui était de prendre !a roule de Brenner, où sur la hauteur, non loin du

glacier, existait une sorte de petite auberge, isolée et discrète.

» Pendant ce temps, la voiture roulait toujours. La pluie fouettait aux vitres, le vent sifflait, les arbres craquaient, les chevaux buttaient dans les flaques d’eau et gravissaient la montagne, prêts à tomber dans le précipice où coulait le Zill, le terrible torrent qui se jette dans l’Inn.

» Je fis semblant de croire que ma compagne était effrayée de la solitude et de l’orage et je tentai de la rassurer. Vous en auriez fait autant à ma place.

— Je ne sais pas, lui répondit l’un de nous, votre aventure commence comme la Tour de Nesle, j’aurais craint le dénouement.

— Nous arrivons au Brenner. On me fait descendre de la voiture, et me voilà frappant à coups redoublés à la porte d’une affreuse bicoque, peinte en vert. Le tableau était sinistre. La pluie tombant à verse, la nue sillonnée d’éclairs, le bruit du vent et du torrent, un cocher ruisselant d’eau et*de mauvaise mine, et moi frappant contre des volets.

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