LE PHÉNOMÈNE DES MONTRES
fois que l’on traverse le fameux tunnel. Ce phénomène portera dans l’histoire le nom de Phénomène des montres.
En effet, à la même heure, dans les quinze ou vingt compartiments dont se compose un train ordinaire, deux cents voyageurs tirent à la fois leur montre, à l’entrée du tunnel, et constatent le nombre de minutes qu’il a fallu pour franchir le souterrain. Ceux qui n’ont pas de montre consultent celle de leurs voisins. Le plus singulier, c’est que pas un voyageur, à la sortie, n'est d’accord sur le nombre de minutes. Les uns accusent une demi-heure, les autres vingt-cinq minutes, ceux-ci trentecinq. Dans un compartiment de huit personnes, il y a parfois huit avis différents. Nous avons, pour notre part, assisté à une controverse sur ce sujet délicat, qui a failli brouiller un fils avec un père et faire manquer un mariage au trois quarts consommé. Tout s’est arrangé, au moment où nous arrivions à Turin.
Il y faisait une chaleur épouvantable, tfui explique pourquoi les villes italiennes sont pavéès avec des dalles, et pourquoi l'on y a banni l’as-
phalte. La moyenne (les chaleurs lurinoises s’élève à quarante-cinq degrés centigrades. Les propriétaires d’hôtel ont trouvé dans cet excès d’atmosphère un moyen de spéculation que nous osons à peine signaler, tant il est propre à éveiller les cupidités d’imitateurs empressés. Ils font dîner les voyageurs à des tables vissées au parquet et surmontées de plusieurs becs de gaz rivés au plafond. Au bout de cinq minutes la position n’est plus tenable, et le frileux le plus convaincu renonce à manger pour éponger sur son front une sueur qui menace de le submerger.
Ce que voyant, des garçons empressés et élevés à cette méthode, se hâtent d’enlever de votre table les mets que vous ne pouvez plus toucher, et les portent à un autre voyageur dont le courage n’a pas encore faibli. On m’a cité une truite
en carton qui a été servie une vingtaine de fois,
sans jamais avoir été effleurée par la fourchette des touristes domptés par la chaleur.
Ce bec de gaz de Damoclès fait au mangeur l’effet qu’une pointe d’aiguille ferait à l’homme fatigué qui se laisserait tomber sur une chaise où
KRA-DIAVOL0, RESTAURATEUR 9
elle serait plantée. Voilà comment j’ai dîné dopuis deux jours. Le déjeuner seul m’a un peu soutenu, malgré les ardeurs d’un soleil de plomb.
Les principaux actionnaires des hôtels de Turin se recrutent parmi les puces. Ces intéressants insectes achèvent ce que le bec de gaz a commencé. Elles piquent le voyageur et le livrent à des démangeaisons qui troublent son appétit et l’empêchent môme de défaire son lit etde froisser les draps, en l’obligeant à se tenir debout pendant la nuit. Le voyageur qui ouvre la chasse à huis clos, à lui seul et malgré lui, use une quantité immodérée de bougies. C’est la seule denrée que les maîtres d’hôtel permettent aux clients qui les honorent de leur confiance. A un franc pièce, les bougies ne tardent pas à constituer un très-notable revenu, et l’on s’étonne que l’Italie ait été choisie par Scribe pour être la patrie de Fra- Diavolo !
Ce n’est qu’une question de costume. Le Fra- Diavolo classique porte une veste de velours, un chapeau à plumes, avec des rubans, des pistolets au poing et un poignard à la ceinture ; le Fra-
10 VOYAGES d’un FANTAISISTE
Diâvolo moderne n’a qu’une serviette sous le bras. C’est moins pittoresque, mais c’est plus dangereux. Le pistolet ratait quelquefois, la serviette ne manque jamais son coup.
Chassés- par la chaleur, mourant de faim, nous nous décidons à partir pour le Tyrol. Un besoin réel de fraîcheur immédiate nous inspire la bienheureuse idée de traverser le lac de Garde et nous n’avons qu’à nous en féliciter.
Le lac de Garde est absolument admirable. Il est aussi étendu et plus pittoresque que le lac de Genève. Ses eaux bleues et son horizon de montagnes sauvages et escarpées lui donnent une apparence plus grandiose et moins léchée qu’aucun lac de la Suisse.
Ces derniers sont en quelque sorte des lacs d’opéra-comique. Un de ces jours M. Boulet les transportera sur la scène de la Gaîté, avec des paroles de l’ami Koning et de la musique d’Olivier Métra. Toutes les montagnes helvétiques ont un aspect de cartonnages, habilement découpés et admirablement peints. Il semble qu’un Anglais
ait passé par là et ait dit : « Aôh ! ce paysage se-