‹ Voyages d'un fantaisiste Vienne Ledanube ConstantinopleChapitre 40 sur 110 · TOUJOURS LA MUSIQUE · texte numérisé non relu

TOUJOURS LA MUSIQUE

une fausse note. On les rencontre autour d’une table de bois, dans une cour d’hôtel ou un fond de corridor, soufflant dans des trombones ou des cornets à piston, — sans musique, sans pupitre, — - d’instinct, jouant pour jouer, soufflant pour souffler et charmant un nombre infini d’auditeurs qui dodelinent de la tête, frappent du pied en cadence et applaudissent à chaque instant.

Ainsi j’ai été reçu à Presbourg, ainsi je suis arrivé à Pesth, où la cour de l’hôtel était infestée d’une bande musicale qui m’a tenu éveillé jusqu’à une heure du matin.

Me voilà enfin sur le Danube, à Pesth, la dernière ville occidentale de l’Europe. Déjà la civilisation de l’Orient se fait sentir ; mais néanmoins l’Occident l’emporte de beaucoup. Rien n’est admirable comme Pesth vu du pont de fil de fer qui relie la ville à la forteresse de Bude ou d’Ofen. C’est le dernier pont que le voyageur trouve sur le Danube. .Au delà de Pesth, il n'y a plus que des ponts de bateaux ou des bacs pour traverser cet immense fleuve, que les Allemands appellent avec raison le beau Danube bleu, ( Schoen blue Do-

nau). On ne connaît guère le Danube que par l’ad-

mirable valse que Strauss lui a consacrée. Nous allons le descendre jusqu’à la mer Noire ; vous trouverez donc bien naturel que je m’abstienne d’en parler aujourd’hui et que je réserve toutes mes impressions pour le jour où, l’ayant traversé dans sà longueur, je posséderai mon sujet tout

entier.

Pésth est une ville qui ne ressemble à aucune

autre ; elle est essentiellement européenne ; mais c’est phitèi un port qu’une ville, un admirable port comme Bordeaux ou Marseille. Le Danube

n’est ni l’Océan ni la Méditerranée, et cependant ü a quelque chose de si grandiose, de si fier, de si puissant ; les steamers qui ïe sillonnent ont une apparence si maritime ; sa population de matelots

est tellement énergique et laborieuse, qu’on peut faire une exception en sa faveur et ne pas ranger tout à fait ses ports dans les ports d’eau douce.

Pesth, capitale de la Hongrie, est fier de sa nationalité et la revendique partout. Il ne faut pas confondre la Hongrie avec aucune des provinces soumises à l’Autriche, ni Pesth avec aucune des

capitales de l’empire autrichien. Si François-Joseph est empereur d’Aütriche, il est roi de Hongrie. On ne connaît pàâ l’empereur à Pesth, on côniiatl le roi. A Vienne, l’empereur a la couronné de fer, la pourpre, le sceptre de Maximilien et l’aigle à deux têtes ; à Pesth, il porte la couronne magyare et s’appuie sur l’aigle àux ailes plôÿées dont la serre tient un faisceau de foudres. L’empereu'r a dû se fairé sacrer roi de Hongrie ; il est ûionté Sûr la colline de feude pour ceindre l’épée et le manteau, et sur la colline en face, à Pesth, pour prêter serment la main droite étenduè vers l’Orient.

Néanmoins, les Hongrois supportent pèniblemeni la domination autrichienne. Forcés par les Russes, en 1848, de recevoir le joug des Allemands, ils sont restés courbés et inertes pendant vingt ans. Â âadotva, ils se sont relevés et ont

vendu leur patriotisme aussi cher que possible ; il en est résulté pour eux une Constitution nouvelle, une ‘Chambre qui leur est propre ; ils sè gouvernent eux-mêmes, leurs tribunaùx et leur ariàéô leur appartiennent. Ils n’ont de commun

avec l'Autriche que les finances. L’empereur est une sorte de chargé d’affaires qui communique avec la Chambre hongroise, seul souverain de fait, au moyen d’une commission choisie dans les deux Chambres, hongroise et autrichienne.

Je reviendrai sur cette page d’histoire contemporaine dans une autre lettre. Parlons de Pesth.

Pesth a profité de cette quasi-indépendance obtenue par la Hongrie. Depuis trois ans, la ville s’est agrandie démesurément. Avec Bude, elle comporte maintenant plus de six cent mille habitants ; à Pesth sont les Hongrois purs, à Ofen on trouve des Grecs, des Serbes et des Styriens. Les Allemands y sont en très faible minorité.

La langue hongroise est une belle langue qui n’a de rapport avec aucun autre idiome. On parle allemand à Pesth, mais dès qu’on a franchi la barrière, il faut s’exprimer dans la langue nationale. On m’affirme qu’elle est splendide et la plus propre à l’éloquence. Quand Kossuth la maniait, ses plus farouches ennemis courbaient la tête et l’applaudissaient.

Les Hongrois sont très-remuants, assez affables

A SZIDONO

et amis du plaisir. La chasse est le premier des plaisirs, le théâtre vient ensuite ; il faut voir quel enthousiasme agite une salle de spectacle à Pesth. Je viens de voir cela.

On jouait la Juive à l’Opéra. Voulez-vous une idée de la langue hongroise? Comment croyezvous qu’on dit Juif en hongrois ? Vous allez supposer que le mot, comme dans toutes les langues de l’Europe, rappelle son origine naturelle par le radical.

Les Anglais disent Jewisch, les Italiens Hebrea (cela ne rappelle plus la Judée, mais le patriarche Heber), les latins disaient Judœus. — Les Hongrois disent : A Szidono.

L’opéra de Pesth est insuffisant; la salle est fort sobre ou plutôt fort originale. Elle est blanche et bleue avec des ornements d’argent ; le rideau est bleu, le manteau d’Arlequin, les fauteuils sont bleus. C’est doux à l’œil, mais ce n’est pas brillant. Le théâtre, par sa forme, rappelle le théâtre des Variétés, avec un rang de loges en plus. Il n’y a point de foyer. On a le droit,

pendant les entr’actes , d’aller se promener

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dans une cour intérieure, assez mal tenue.

Cette cour, dont un des côtés n’est séparé de la rue que par une grille, est commune aux spectateurs et aux artistes. Pour ma part, j’ai rencontré pendant l’entr’acte le cardinal qui trinquait avec Eléazar. Le palatin de Constance en gi'illait une et se laissait taper sur le ventre par l’iift des archevêques du premier acte.

Lesdits artistes échangent à travers la grillé divers brocarts avec des passants et ne sont pas insensibles à la politesse d’un spectateur. Le cardinal, qui a bien voulu accepter le bock d’un journaliste français, s’est laissé aller à un couac dans son grand air. J’ai ce cowacàïüe reprocher.

Ne croyez pas cependant que ce sont là des cabotins méprisables. L’acteur qui joue Eléazar à une voix splendide, et le public lui a fait un succès comme on n’en voit pas à Paris. Raehel, en hongrois Réca , est une fort jolie personne, mais dont l’embonpoint Un peu trop turc n’a rien de poétique. Quant à Léopold, il â l’air d’un maçon efictimanché.

1/opérà de testh jouit d’un corps de ballet dont

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