LA FÉERIE A BUCHAREST
cocher dompté nous aide à porter nos malles et fouette ses chevaux.
Dès lors les machinistes n’ont plus lait une faute. Dès le lendemain l’enchantement a commencé. Je suis encore sous le coup de la féerie, et je ne parlerai de Bucharest qu’une fois sorti du charme qui m’enveloppe. Je me contente de vous narrer mon aventure.
-Le soir, à cinq heures, nous descendons. Une superbe voiture est à la porte. Le cocher, qui nous aperçoit, descend de son siège. « Cette voiture est pour vous, messieurs, nous dit-il, et je dois vous conduire chez Ulysse Cretziano. » Nous nous laissons faire. Cinq minutes après, — car la voiture dévorait l’espace et nous la poussière, — nous sommes introduits cheznotre sorcier .Nous croyons entrer chez un millionnaire parisien. Les meubles sont de Paris, les services sont de Paris, les tapis ont été fabriqués à Paris et le cuisinier est de Paris.
Nous nous mettons à table. Les plats français et les vins français circulent autour d’une table somptueusément servie. Utysse Cretziapo a réuni
avec nous l’élite des jeunes gens de la ville. Tous élèves à Paris, parlant le français le plus pur, habillés, coiffés, gantés, chaussés- à Paris, aimant la France, ne lisant que les journaux français, ils ont entrepris de faire de Bueharest un Paris de l’Orient, et ils y ont réussi merveilleusement. C’est un Paris naissant, plus matérialiste, plus pressé, plus frivole, mais moins blasé que le Paris parisien.
Après le dîner, plusieurs voitures attendent les convives. On nous enlève, on nous porte sur des coussins et nous sentons la voiture filer au triple galop. On s’arrête. Nous voici au jardin public de Bueharest, chez Rapscka. C’est le Mabille de Bueharest. On n’y danse pas, on s’y promène.
Deux orchestres jouent à tour de rôle les valses les plus nouvelles, les polkas les plus renommées.
On consomme à toutes les tables, et on y coudoie tous les jeunes gens et toutes les femmes légères du demi-monde roumain.
En dix minutes, nous sommes présentés à la phalange masculine qui fait la pluie et le beau temps à Bueharest. Ils deviennent les génies in-
CÎIEZ RAPSCKA
férieurs qui vont aider le grand génie Ulysse Cretziano. On nous demande, pour commencer, quelle musique nous voulons entendre; Ulysse nous passe un crayon et nous dit : « Faites votre menu. » Il est impossible de résister. Nous sommes dans la main des fées. Nous traçons un programme. Je ne vous dis pas lequel. Après avoir écrit quelques noms de valses connues et d’opéras
célèbres, on nous arrache le papier, on le passe
au chef d’orchestre, et, pendant deux heures, nous entendons jouer par une excellente musique tous les airs que nous avions demandés.
Que vous dirai-je? les tableaux se suivent et les enchantements se continuent. Vous dirai-je qu’à notre réveil je lendemain, le portier de l’hôtel est venu nous annoncer que M. S..., l’un de nos convives de la veille, mettait sa voiture à notre disposition? Aujourd’hui, c’est le tour d’Ulysse Cretziano, que nous avons rencontré à pied tout à l’heure pendant que nous roulions dans son coupé. Il nous est impossible de manifester un désir sans le vojr se réaliser. Comme à souhait, nous avons vu passer devant nous les ministres,
les poètes et tous les hommes célèbres de la Roumanie.
Parmi ces derniers, nous citerons le député Grégoire Ventura. C’est chez Rapscka que nous avons fait sa connaissance. Le lendemain, il frappait à notre porte, nous arrachant pour quelques heures à la tutelle d’Ulysse Cretziano et nous faisant parcourir à son tour les mondes les plus étranges et les plus imaginaires.
Ventura est le type le plus curieux que l’on puisse voir. Type du pur Roumain, intelligent, prompt à s’assimiler toutes les questions, spirituel ; en cinq minutes, il vous apparaît sous cent physionomies différentes. Doué d’une figure mobile, de deux yeux égrillards, d’une barbe de bouc en délire, à travers laquelle rayonne une bouche fine et brillent des dents blanches et aigués, surmonté d’un crâne pointu et formant pain de sucre et qui a l’air d’un crâne à rallonges, destiné à contenir du trop-plein, Grégoire Ventura est tout a la fois député par ambition, journaliste par goût, auteur dramatique par désœuvrement, musicien par tempérament,