‹ Voyages d'un fantaisiste Vienne Ledanube ConstantinopleChapitre 57 sur 110 · UNE TASSE DE THÉ · texte numérisé non relu

UNE TASSE DE THÉ

voulons manger. C'est brutal, mais je vous écris à neuf heures du soir, en ce moment même, et dès que j’aurai fini ma lettre, j’irai manger.

Le thé promis était bien réel. Nous eûmes du thé et des sardines, En vain je demandai un bifteck, on me répondit : — Il n’y a plus de bifteck ! — Et tous ces buffles , hasardai-je, que l’on mène avec nous? Ne pourrait-on pas tuer un buffle?

On ne tua pas de buffle ; nous dévorâmes trois livres.de pain et une boîte de sardines. Après une forte promenade un peu chancelante sur le navire qui dansait légèrement, promenade indispensable à la digestion de notre copieux repas, nous descendîmes nous coucher dans un tiroir de commode obtenu à grand’peine.

Au moyen de deux couvertures, de deux oreillers et d’un fort almanach Bottin , nous finîmes par nous caler dans le tiroir.

La nuit fut bonne, si cela peut vous intéresser (je doute que cela puisse vous intéresser autant que moi), mais dès l’aube, je fus réveillé par des cris d’enfant qui partaient de la cloison voisine.

Or, la cloison voisine me semblait devoir être le plat bord du navire lui-même; je croyais en ouvrant mon sabord (suis-je assez marin, mon Dieu !) n’avoir que la mer pour perspective.

Je me trompais, j’étais en face d’un véritable harem. Entre la paroi extérieure de notre cabine et le bord du navire, il y a un espace oblong, audessus duquel se balance une chaloupe. Sous la chaloupe et sur le pont, mal abrités par une tente flottante, dormaient une douzaine de créatures, emmaillotées dans d’horribles robes et la figure couverte d’un voile qui dérobe leurs traits aux profanes.

Par Allah ! j’ai découvert le refuge des femmes turques. Mon sabord devient bientôt la lorgnette où se succèdent les regards de mes compagnons curieux. Hélas ! c’est bien peu de chose qu’une femme turque. Je parle de celles que j’ai vues et qui appartiennent aux classes inférieures. Incapables de marcher, grasses à lard, l’œil éteint, le visage d’un blanc maladif, elles restent accroupies des heures entières sans mouvement. Celles qui ont des enfants les allaitent en se couvrant des

DÉCOUVERTE d’un HAREM

voiles les plus épais; les autres attendent qu’on vienne les chercher. Je reviendrai plusieurs fois sur les femmes turques, mais j’en parlerai toujours d’une façon obscure. La femme turque est un meuble, et, pour être dans le vrai, le chroniqueur ne doit pas en parler plus longuement qu’il ne parlerait d’un divan turc et d’un narguilhé. ,

Le jour s’avance, la mer est toujours belle, on nous appelle sur le pont et l’on nous montre des collines à peine estompées qui se dégagent insensiblement et prennent une tournure de falaises normandes. C’est la côte turque. Au milieu, grâce à une longue-vue, nous apercevons une dépression de terrain; quelques tours de roue, et la dépression se change en déchirure. C’est l’entrée du Bosphore.

Bosphore ! Ce mot magique nous cloue sur le pont. Nous refusons de descendre dans l’entrepont manger le bifteck tant désiré et si peu obtenu.

Une main compatissante nous passe du pain et un peu de chocolat. L ’Espero est un bon marcheur ; il a compris notre impatience, lo vent nous favorise. Enfin, nous dépassons le phare placé sur la

pointe de la colline la plus rapprochée; la mer se rétrécit et devient pleine; la vague s’apaise et bleuit. A droite et a gauche s’élèvent les deux collines qui verdissent et se boisent de plus en plus. Nous voguons entre l’Asie et l’Europe, nous sommes danfe le Bosphore. Au loin, éclairés par le soleil qui brille derrière nos tètes, nous apercevons les premiers villages turcs.

O Bosphore! Tu mérites bien qu’en pensant encore à ce merveilleux spectacle, je ferme les yeux pour te revoir encore et que je cesse d’écrire.

Le Bosphore. — Panoramas Turcs. — Arrivée, à Constantinople. — La barque turque. — Invasion de barbares.

— La Douane. — Les Hammals. — Ascension à Péra. — Les costumes, les boutiques. — La nouvelle Tour de Babel .

— A la Turque . — A la Franque. — La Poste en Turquie.

— Voyage à la recherche d’une lettre. >

Constantinople, 20 septembre.

Vous vous rappelez ce provincial à qui l’on demandait s’il avait vu la Biche au boise t qui répondait : « Non, je l’ai lue. » Cette réponse peut s’appliquer à tous ceux qui essayent d 'expliquer le Bosphore à des lecteurs intelligents. Le Bosphore ne se décrit pas ; c’est une merveille, une perle, un diamant, quelque chose qui n’a pas de nom, qui est peint de couleurs spéciales, éclairé par une

VOYAGES 0’üN FANTAISISTE

lumière à lui et qui produit une impression tout à fait sienne.

Rien n’est plus beau, rien n’est plus émouvant, rien n’est plus rapide et {dus merveilleux que le panorama qui se déroule depuis l’embouchure du Bosphore jusqu’à Constantinople. Le navire flotte sur une mer bleue, sans vague, étincelante àu soleil, et d’où se lèvent à chaque tour de roue des myriades de goélands qui planent avec leurs ailes blanches dans le sillage des navires. A droite, c’est la côte d’Europe, où s’étagent pendant huit kilomètres les villages et les maisons de campagne. A chaque enjambée du navire, le tableau change ; c’est une lanterne magique perpétuelle. Après Buiuk-Déréh et ses maisons de marbre, sa plage en croissant et ses ombrages parfumés, Thérapia, où la société française a élu domicile ; plus loin, ce sont les palais du sultan et des pachas ; les maisons deviennent plus pressées; l’animation augmente à tout instant ; nous approchons de Constantinople, quoique tout ce que nous voyons, ce soit Constantinople.

A gauche, la côte d’Asie étale fièrement ses

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