LES COSTUMES, LES BOUTIQUES
plus boueuses, les pierres les plus aigués, les galets les moins ronds. Par ci, par là, des escaliers en forme d’échelle, taillés dans la montagne, des décombres de toutes sortes, provenant du récent incendie de Péra. Le désenchantement suit de près l’extase, on se sent brisé dans les jointures, piqué depuis l’orteil jusqu'au talon, les souliers se couvrent de poussière, le soleil vous rôtit sans pitié, la sueur vous inonde et, pour comble d’agrément, vous ne pouvez pas faire un pas sans éveiller un chien qui dort au milieu de la rue et qui se redresse en grondant.
Si les vieille rues de Péra sont sales, en revanche, elles sont pittoresques. Les boutiques en plein vent, bâties en bois, pourvues de tapis et de divans sur lesquels les marchands fument en vous regardant, ne sont pas brillantes ni engageantes, mais elles ont une physionomie caractéristique qui vous plaît tout de suite. C’est un débarquement dans un chapitre des Mille et une Nuits. Une population étrange grouille autour de vous. Les haillons les plus variés se disputent la place au soleil. Tout ce peuple est uniformément
coiffé de fez; les moins modernes entourent cette coiffure d’un beau mouchoir à dessins nombreux, et forment ainsi le turban classique. Tous portent ces larges pantalons serrés au mollet, ces babouches traînantes et cette veste bariolée, faite avec de vieilles tapisseries ou des étoffes qui seraient royales, si elles étaient propres.
Pas un costume ne reésemble à l’autre. Celuilà a le pantalon vert et la veste rouge. Un autre s’est taillé une culotte dans un tapis de Smyme et a trouvé une veste dans une voile de navire. Un enfant se promène en jupons, avec une robe de chambre à ramages qui lui tombe jusqu’aux pieds. Tout cela se promène et ne fait rien. Ceux qui font quelque chose fument ou prennent du café, assis sur des escabeaux dans la rue. Ils ne se dérangent ni devant les chevaux ni devant les hammals, ni devant les voitures. Ce sont les chevaux, les hammals et les voitures qui se dérangent. Il en est de môme des chiens, qui dorment entre deux pavés au milieu de la rue. Les chevaux, pareils à l’âne décrit dans la Légende des siècles , font un détour pour ne pas les écraser.
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Les boutiques offrent les mômes variétés que les costumes. Côte à côte, nous apercevons un magasin, où s'étale cette enseigne A'..., coiffeur , parfumerie de chez Lubin.
Tout auprès un bar anglais : English spirits. ' Port’wines, India pale aie.
. Plus loin, ces mots chers aux souvenirs classiques : Kafeneion hellenicon.
Puis, un comptoir de bière allemande, fièrement intitulée : Gathsaus.
De nombreuses boutiques italiennes : Tapez ziere , bono vino , etc.
Car Péra n’est d’aucune nationalité; Péra, c’est l’Europe. Les Turcs l’appellent le quartier franc. Ce mot franc ne veut pas dire français, il veut dire européen, ou plutôt il veut dire tout ce qui n’est pas turc. Aussi entend-on parler toutes les langues à Péra, mais plus spécialement la langue italienne. Le soir, il y a des cafés-concerts français, des brasseries où l’on entend des tsiganes, des jardins où l’on joue des comédies italiennes, et des théâtres où l’on récite des romances grecques. Entrez dans une boutique et parlez n’im-
porte quelle langue, vous trouvez toujours quelqu’un pour vous répondre. Je suis resté huit jours à Constantinople, et ce que j’ai le moins entendu parler, c’est le turc.
Sauf dans les quartiers les plus arriérés de Stamboul, on vit à la franque. Tous les services publics sont organisés à la Turque , avec une traduction à la franque. Les bateaux-omnibus de la Corne d’Or portent leur itinéraire et leur numéro écrit en turc et en français ; les horloges turques donnent à la fois l’heure turque et l’heure franque.
Cette dernière différence est très-appréciable et demande une étude spéciale. L’heure turque se compte à partir du coucher du soleil et forme l’heure de nuit ; puis recommence à partir du lever du soleil jusqu’à son coucher. En ce moment, quand le soleil est au zénith, c’est-à-dire à midi, il marque six heures à Constantinople. Rien n’est plus étrange que d’entendre , vers huit heures du soir, quand le soleil commence à décliner, un Turc vous dire, en regardant sa montre :
« Diable ! bientôt douze heures! »
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Je n’insiste pas autrement sur tous ces petits détails, qui sont nombreux et qui viendront à tour de rôle réclamer quelques lignes dans mon courrier; le lecteur me permettra d'arriver à l’hôtel et de m’y reposer quelques instants.
Ce ne sera pas long. L’aspect de Constantinople est si curieux, si étrange, si nouveau, si imprévu, si loin de Paris que nous oublions bien vite nos pieds endoloris, nos chemises trempées de sueur, une nuit passée dans un tiroir de commode avec ce roulis, et que nous nous mettons en route au hasard.
Il faut d’abord passer à la poste. Un flot de lettres doit nous y attendre. Le drogman de l’hôtel ne nous cache pas qu’il faut un certain courage et une notable énergie pour courir après des lettres adressées poste restante. Je suis trop impatient d’avoir des nouvelles de Paris pour attendre un meilleur moment, et je pars de mon pied le plus léger.
Il n’y a pas de poste générale à Constantinople. La poste turque ne s’occupe pas des étrangers. Chaque ambassade a donc créé une poste soit à
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Péra, soit à Galata, pour le service de ses nationaux. Je me rends naturellement à ma poste, à la poste française, qui me remet une lettre nnique, signée Isidore. Cette lettre ne m’annonce rien de neuf. J’insiste près de l’employé, qui finit par avoir pitié de mon désappointement et me conseille de remonter deux rues et d’aller voir à la poste prussienne, qui reçoit aussi des lettres de Paris par une voie dilférente. Je soupire longuement et je m’en vais à la poste prussienne. Je n’y trouve rien, mais si je consens à descendre deux autres rues, l’employé prussien, qui porte des lunettes comme tous les Prussiens , m’assure que je trouverai des lettres à la poste autrichienne, qui vient de recevoir son courrier du Danube.
Cette réponse me donne quelque espérance, et je me rappelle que ce fameux courrier a dû arriver avec nous ce matin même.
Nous redescendons sur les pavés moelleux; mes souliers sont percés d’outre en outre. Arriverons-nous ? Nous arrivons.
Le courrier n’est pas encore dépouillé; on nous
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conseille, en attendant la distribution, d’aller voir à la poste italienne si nous n’avons rien. Je m’assieds sur un banc avec un geste de désespoir, et résolu à ne plus faire un pas sans une satisfaction complète.
Tant de persévérance devait recevoir sa récompense. Unguichet s’ouvrit, et une main généreuse me remit enfin les quelques lettres que j’avais espéré recevoir.
Si j’insiste sur cette pérégrination personnelle, c’est pour m’étonner de cette mauvaise organisation postale. Que chaque pays ait sa poste spéciale, rien de mieux; mais alors il faudrait que tous les bureaux étrangers se communiquassent entre eux les lettres de leur provenance nationale réciproque. Les lettres de Paris, par exemple, peuvent arriver à Constantinople par les steamers des messageries ou par la voie du Danube ou de Verna. Pourquoi la poste autrichienne n’enverrait -elle pas à la poste française les lettres timbrées de France, à charge de revanche ?
Il serait plus simple, quand on veut adresser
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une lettre à Constantinople, de la mettre à la poste avec cette suscription : M. X***, quelque part à Constantinople.
On aurait au moins quelque chance de la trouver.
La grande rue de Péra. — Ce qu’on y voit. — Le fez. — Galata. — Le commerce et la Bourse. — Les tramways. — Les industriels turcs. — Le pont de la Corne d’Or. — Bateaux à vapeur omnibus. — Stamboul. — Une rue à Stamboul. — Le Bazar. — Accueil qu’on nous y fait.
Constantinople, 21 septembre.
Nous descendons la grande rue de Péra , et nous continuons à nous croire dans une Babel moderne. Quelques Turcs , beaucoup d’Arméniens, un nombre considérable de Grecs, pas mal d’Italiens et de Français. Tout le monde porte le fez, à peine rencontre-t-on quelques chapeaux à forme occidentale, quelques melons, casquettes, panamas, castors mous, etc., etc. Le fez turc est une coiffure fort gracieuse et très-commode : elle garantit la tête contre le froid, empêche les rayons
du soleil de pénétrer jusqu’au cerveau et permet à celui qui le porte de ne jamais se découvrir. Aussi les Turcs saluent-ils en portant la main à la bouche et au front. Quand ils veulent honorer les gens, ils commencent par se baisser pour toucher la terre, et élèvent ensuite lesdoigts jusqu’aux lèvres. C’est une métaphore qui signifie : « Je ramasse la poussière de tes pieds pour l’embrasser ! »
Le fez entre dans la tète comme une casserole. On l’enfonce jusqu’aux yeux; les élégants le portent sur l’occiput, mais c’est pour faire du chic. Ceux-là ne portent pas le fez, ils le prostituent, ils le charcutent, ils le méconnaissent. Pour qu’un fez soit un vrai fez, il faut qu’il ait la forme d’un pot de fleurs renversé. Aussi y a-t-il dans toutes les rues des Turcs en boutique qui donnent au fez le coup de fer destiné à lui donner cette apparence florale.
Ils ont à cet effet des moules pour toutes les les tètes. On vous essaye un moule ; si ce moule vous va, on applique dessus le fez, on le caresse légèrement au moyen du fer chaud, et on vous le