‹ Voyages d'un fantaisiste Vienne Ledanube ConstantinopleChapitre 7 sur 110 · FRANCHISE D'UN VOYAGEUR · texte numérisé non relu

FRANCHISE D'UN VOYAGEUR

Je trouve même, et je vais vous paraître le plus abominable des plus abominables hérésiarques, iconoclastes et contempteurs de la nature qui soient sous le ciel, mais j’avoue qu’en voyage le spectacle des convulsions terrestre me paraît parfois fastidieux.

Se lever à trois heures du matin, marcher jusqu’à midi, grimper sur des rochers, s’accrocher à des lierres qui ne tiennent pas, fatiguer des mulets, éreinter des guides, braver les plus mauvais temps, pour arriver, après des fatigues sans nombre, sur un bout de rocher, y contempler d’autres rochers pendant dix minutes, et revenir affamé dans une auberge où l’on vous sert un morceau de chamois en caoutchouc, tout cela me paraît être un vieux préjugé qu’il faut déraciner du cœur humain.

Combien y a-t-il de voyageurs convaincus qui tentent les escalades? Deux ou trois par an. Les autres sont des Anglais que le spleen entraîne hors de leur brouillards et qui voyagent, comme le dit Alphonse Karr, non pour voyager, mais pour avoir voyagé. Ils ne visitent les pics, ne han-

tent les sommets et ne fréquentent les aires d’aigles que pour avoir le droit d’acheter un grand bâton sur lequel il font graver les noms les plus rébarbatifs do la géographie.

Observez le bâton : il est tout neuf, le bois n’a pas une égratignure; le crochet qui le termine et qui sert au touriste à se cramponner aux escarpements n’est pas épointé. Le manche reluit comme si on venait de le vernir; mais les inscriptions s’étalent orgueilleusement autour de la canne, comme les devises autour d’un mirliton. Ce bâton n’a jamais servi, les voyageurs ont fait semblant d’avoir fait les excursions qu’il mentionne et ont oublié, tout au moins, de le salir, de l’écorcher, de l’épointer, de l’user, en un mot, pour prouver qu’ils s'en étaient servis.

Je comprends la franchise de l’ami qui voyage avec moi et qui s’appelle Henri... Je le dénomme tout de suite pour n’avoir pas, quand je parlerai de lui, à le désigner constamment sous ce sobriquet : l’ami.

Or, mon ami Henri a également acheté un bâton. Il a également fait inscrire sur le bois les

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