LE VIEUX SERAIL
sacs où l’on enfermait les épouses infidèles.
De ce promontoire, on a une vue exceptionnelle sur le Bosphore et la Marmara, sur l’Europe et l’Asie, sur tout le merveilleux panorama de Constantinople. Quant au vieux sérail lui-même, il a été à demi brûlé par un de ces incendies qui sont si fréquents à Constantinople. Aujourd’hui, il ne reste plus que quelques pavillons clair-semés au milieu d’une cour où poussent quelques fleurs et que dominent quelques beaux arbres. Une notable quantité de Turcs, gardiens de ce séjour abandonné , fument paisiblement leur narghilé et boivent le café en attendant le visiteur.
Nous eûmes le regret de déranger ces impassibles musulmans. Le caivas et le firman produisirent l’effet attendu, on nous ouvrit toutes les portes et, malgré notre permis officiel, nous dûmes répandre lo backchisà pleine main.
Le backchis, c’est le pourboire poussé à ses dernières limites : c’est le pourboire élevé à la hauteur d’une institution. On donne des backchis pour tout et à propos de tout: vous louez une inai-
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son, le propriétaire fait son prix, signe le contrat et vous demande un backchis. Le backchis est répandu dans la meilleure société, il y a des changements de ministère pour un backchis reçu ou refusé. Au vieux sérail, par exemple, il y a six pavillons à visiter, chaque pavillon a son gardien, et chaque gardien vous demande son backchis.
Pour un premier backchis, nous fûmes admis à visiter le kiosque de Badgad, une des constructions turques les plus saisissantes qu’on puisse imaginer. Il y fait frais au milieu des plus grandes chaleurs, et la vue qui l’entoure est admirable. Penché sur un promontoire, c’est un hexagone dont chaque paroi est percée d’une large fenêtre. Une galerie circulaire vitrée court tout autour du kiosque ; de quelque coin qu’on se place, les yeux embrassent toujours un horizon nouveau , un % point de vue qui n’est jamais le même. Quant au kiosque, il est fort élevé, incrusté d’émaux fort beaux et très-brillants et tout entouré de divans aux mosaïques étincelantes. Dans cette retraite, on se sent devenir Oriental : on comprend cette
Le musée des pierreries 27Ô
volupté de se laisser aller sur ce divan presqu’au ras du sol et de fumer un peu d’opium, pour entrevoir dans un kief parfumé les délices du paradis de Mahomet.
Tous les Turcs riches ont des kiosques semblables, moins beaux et moins bien situés peut-être, mais tout aussi confortables, frais et isolés, pour y faire leur kief. Le kief n’a pas d’équivalent en français : ce n’est point le sommeil, ni l’assoupissement, ni le rêve, ni l’extase. C’est une sorte d’engourdissement doux et léger, un oubli complet du moi physique ; c’est le prolongement de ce moment délicieux qui s’appelle le demi-sommeil et qui est si fugitif chez nous, puisqu’il se termine instantanément par le sommeil complet ou par le réveil sans merci.
Hélas ! nous n’avions pas le temps de nous livrer aux délices du kief. Le cawas marche devant nous et nous mène dans une sorte de musée où sont gardées les reliques des sultans. Je ne sais si le musée a quelque valeur historique, mais je puis affirmer que, pour un bijoutier, il a un prix inestimable. Ce ne sont que poignées de sabre
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enrichies d’émeraudes et de rubis gros comme une pomme; que fusils damasquinés, incrustés; que selles et carapaçons si chargés d’or et de pierreries, que le soleil en devait être jaloux ; que casques aux aigrettes attachées par un seul diamant gros comme une noix.
Ajoutez à cette collection ces bagues dites chevalières, dont le chaton est formé par un saphir prodigieux, tasses à café, bonbonnières taillées dans un morceau de jaspe, de jade ou de turquoise. C’est bien là le rêve d’Aladin, qui paraît si invraisemblable quand on lit les Mille et une Nuits, et qui est devenu une réalité pour nous. Nous avons vu autour de noüs ruisseler les pierres les plus merveilleuses et les plus éclatantes. C'est un déchaînement d’or et de diamant, un feu de bengale de perles et de rubis , un éblouissement de lumière électrique solidifiée.
Après une pareille exhibition, le reste ne devait plus offrir aucun intérêt. L’Arsenal, où sont conservées les vieilles armes turques, et le musée des costumes, nous ont paru très-pâles, et, de fait, ils n’ont que peu de valeur.
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