DE C0T1CA AU PIED DES MONTS TUMUC-HUMAC
Le Maroni est un beau fleuve qui n'a pas moins de douze à quinze cents mètres de largeur jusqu'à une distance de vingt lieues au-dessus de l'embouchure, et quatre à cinq cents mètres à quatre-vingt-dix lieues dans l'intérieur. Sa longueur n'est pas en proportion avec le débit des eaux; en comptant les détours, il n'y a que six cent quatrevingts kilomètres depuis sa source dans les monts Tumuc-Humac jusqu'à son embouchure. La hauteur du Maroni au-dessus du niveau de la mer est d'environ cent dix mètres au point où nous l'avons quitté près de la crique Saranaou. Son cours est entravé par des barrages formant une série de bassins; il présente plutôt l'image d'un escalier que d'un plan incliné.
Dans la soirée, mes hommes descendent tous les bagages et font leurs derniers préparatifs de départ pour le lendemain matin. Après une bonne nuit de repos, je vais prendre un bain dans la rivière et faire une petite promenade pour essayer mes forces. Je m'aperçois avec plaisir que je suis plus solide sur mes jambes que les jours précédents. Joseph, avec sa franchise brutale, m'avait annoncé, il y a quelques jours, que mes yeux devenaient jaunes. Je trouve par hasard, en défaisant mes bagages, une petite glace qui faisait partie des objets que je destinais aux sauvages ; je constate effectivement que mon domestique avait raison; mais peu m'importe la teinte de ma peau et la couleur de mes yeux, je suis trop heureux de pouvoir me tenir sur mes jambes. Si mes forces ne viennent pas à me trahir, dans une heure j'aurai dépassé tous mes devanciers.
Du reste, si je voulais me laisser aller à mes réflexions sur ma situation présente, je la trouverais aussi mauvaise, sinon plus, que celle de tous les explorateurs qui sont arrivés jusque dans cette région. N'est-ce pas, en somme, une véritable folie que de s'engager dans ces forets désertes, avec des accès de fièvre presque journaliers, et une maladie de foie qui a déjà profondément altéré ma constitution et qui peut devenir très grave? Que vais-je devenir si le mal vient à empirer dans ces solitudes? J'ai la triste perspective de me voir abandonné par mes hommes aux premiers symptômes du mal.
Les Indiens m'ont déclaré, en effet, avant de se mettre en route, qu'ils seraient obligés de me quitter en cas de maladie, pour ne pas succomber eux-mêmes à la famine. Mais, en vue du résultat, je ne veux pas arrêter ma pensée sur ce que je puis craindre. Le sort en est jeté. En avant !
Le 29 septembre, à huit heures et demie, mes trois Indiens ont fini de charger mes bagages et mes provisions sur des hottes qu'ils ont fabriquées avec des feuilles de palmier. Pour les mettre entrain, je leur distribue trois litres de tafia ; au fond, je dois avouer que ma générosité n'est pas aussi grande qu'ils pouvaient le supposer : je ne saurais emporter ce liquide.
A trois heures nous nous mettons en route. J'éprouve un moment de défaillance
au départ ; je crains que mes jambes ne se refusent à un trajet aussi fatigant. Il me
faut un grand effort de volonté pour me mettre au pas ordinaire sans que mes compagnons s'aperçoivent de ma faiblesse. J'y réussis mieux que je ne l'avais espéré.
Nous sommes obligés de traverser sur des rochers et des troncs d'arbres les nombreux cours d'eau qui sillonnent notre route.