ROCHES SCHISTEUSES DES HOLLANDAIS
avec une rapidité effrayante. Une embarcation ayant été mise en travers reçoit par le côté une volute d'eau qui la remplit et la fait submerger en un clind'œil. Heureusement que la rivière est peu profonde; nous nous jetons à l'eau et recueillons tous les bagages, à l'exception d'objets insignifiants. Nous sommes obligés de nous arrêter pour faire sécher les bagages. Grâce à un soleil ardent et à la chaleur des pierres qui sont brûlantes au milieu du jour, notre cassave ne tarde pas à être aussi sèche que sortanl du four, et nos cartouches, qui ne sont pourtant pas métalliques, ne sont pas altérées. Nous avons bien perdu un sac de plomb dans ce petit naufrage, mais cela nous importe peu, puisque, à défaut de munitions, Apatou peut subvenir à l'alimentation avec son arc et ses (lèches.
Les cent cartouches qui nous restent sont bien suffisantes pour un voyage de trois mois, car nous ne tirons jamais que sur du gros gibier et au posé.
A cinq heures, nous arrivons à un village de quarante personnes appelé Taliman, du nom du tamouchi.
Un Indien véritablement grand ; d'autres qui le paraissent. — Œil trompé par un buste disproportionné. - Sans pitié pour l'orphelin. — Révélation achetée à bon compte. — Excursion botanique. — La plante de mes rêves, Vourari! — Cérémonial qui précède l'extraction de la précieuse racine. — J'ai les racines, la tige, les feuilles, les fleurs. — "A la recherche de plantes accessoires du curare. — Plus sorcier qu'un piay. — La racine d'ourari est amère et colore les doigts en jaune. — Détails de la fabrication de l'ourari ou curare. — Le curare se prépare à froid. — Addition de piment. — Expérience. — Les petites llèches empoisonnées sont décochées au moyen de l'arc. — Une révolte à propos du curare. — Ils sont punis par où ils ont péché. — Un équipage timoré.
Le 4 novembre, vers dix heures, je vois la rivière se diviser en deux branches. La crique Ataouélé, qui tombe à gauche, a un débit qui est à peu près le quart de celui du Parou. Son cours est entrecoupé par de grosses roches granitiques qui en gênent la navigation. Enfin, dans l'après-midi, nous atteignons l'habitation du tamouchi Alamoïké qui doit nous enseigner la fabrication de Vourari.
Le village n'est composé que de deux petites familles, de sorte que le tamouchi Alamoïké n'a qu'un seul peïto à commander. Ce dernier est un jeune homme très robuste qui ne mesure pas moins d'un mètre quatre-vingts centimètres. C'est un véritable géant pour le pays, car la taille des Roucouyennes est en général moins élevée que celle des Français. Ces Indiens vus de loin paraissent pourtant très grands ; cela tient sans doute à leur buste énorme qui fait contraste avec leurs membres courts et grêles. La femme d'Alamoïké est de la tribu des Trios; elle me raconte qu'ayant perdu ses parents quand elle était encore très jeune, elle a été recueillie par des Roucouyennes en voyage.
Les habitants des sources du Parou, comme tous les Indiens de la Guyane, ne font aucun cas des orphelins. Ces malheureux, obligés de travailler à outrance, n'ont à manger que les restes de la cuisine qu'ils partagent avec les chiens.
Dans la soirée, je fais mes arrangements avec mon hôte qui doit me montrer le secret de la fabrication du poison des flèches. Suivant l'usage, je le paye d'avance avec une hache, et lui promets en outre une pièce de cinq francs qu'il portera au cou en guise de médaille. Les Roucouyennes ne connaissent pas la fabrication du curare. Alamoïké n'en possède le secret que depuis mon premier voyage; il a pu en obtenir la révélation près d'un chef Trio, au prix d'un couteau d'un sou et d'une petite glace que lui a remise Apoïké, que j'avais envoyé, l'an dernier, à la recherche du fameux poison.
5 novembre. — Nous partons de bon matin avec le tamouchi, son peïto et Apatou. Nous descendons en canot au pied d'une petite colline située sur la rive droite. Après une course accélérée de deux heures, Alamoïké s'arrête devant une liane de la grosseur d'un serpent boa, qui forme une grande courbe en sortant de terre, puis
s'élève tout droit jusqu'à la cime d'un arbre de vingt-cinq à trente mètres avec lequel elle confond ses feuilles. Je brûle d'impatience de posséder cette plante qui est appelée ourari par tous les Indiens de la Guyane.
Avant de commencer son opération, Alamoïké donne à chacun des spectateurs un grain de piment que nos créoles qualifient d'enragé, et qu'il faut mordre à belles dents. Ce n'est qu'après s'être assuré que nous avions mâché et avalé la pilule, que
L'OL'RARI 'STRYCHNOS CREVAliXl)
le piay se met à fouiller la terre avec un bâton pour dégager les racines. Une seconde après, il me présente un gros scorpion noir qu'il tient par la queue en disant : Yoiock (diable), sans manifester ni crainte ni horreur. Se gardant de tuer cet animal qu'il considère comme un gardien du poison, il ajoute quelques mots au milieu desquels je saisis l'adjectif iroupa, qui signifie bon et que je crois pouvoir traduire par ces mots : Tout va bien.
Le piay continue à fouiller et ne tarde pas à mettre à nu de longues racines qui se dirigent horizontalement en rampant presque à fleur de terre. Pendant ce temps, je coupe des rejets recouverts de feuilles tendres qui poussent du tronc et montent verticalement à une hauteur de plus d'un mètre. Je suis déjà bien aise de posséder ces quelques feuilles, mais cela ne suffirait pas pour une détermination botanique; il faut avoir des feuilles complètement développées et des fleurs.
Un enfant grimpe sur le gros arbre et de là passe sur la liane, le long de laquelle il descend après m'avoir jelé une poignée de fleurs. Sans en perdre la moindre parcelle, je m'empresse de les ranger dans un cahier tandis qu'Apatou coupe un morceau de la tige. Alamoïké a ramassé une grande quantité de racines qu'il renferme dans deux catouris faits séance tenante avec des feuilles de palmiers, et nous nous mettons en route.
Enfin nous sommes devant la rivière, où nous avons grand plaisir à nous désaltérer. Le piment que nous avons mâché nous a donné une soif intense. Arrivés à l'habitation, Alamoïké met les deux catouris à la rivière. Je passe le' restant de la journée et du soir à faire quelques observations astronomiques et à causer de choses et d'autres avec mes hôtes qui sont fort aimables et dont les récits et les réflexions, qui ne sont pas toujours à dédaigner, ajoutent à mes connaissances sur le pays.
Le lendemain, nous faisons une nouvelle excursion à la recherche des plantes accessoires qui entrent dans la composition du poison. La première espèce recueillie, appelée poipeu, ne m'est point inconnue; elle est très voisine d'un faux Jaborandi que j'ai rapporté du Brésil en 1874. Etant certain que ce n'est pas une plante toxique, je me mets à la mâcher devant Alamoïké, qui veut m'en empêcher en me criant : « Natati, » ce qui signifie « mourir ».
« Natati oua, lui dis-je, piay eou. » (Traduction : « 11 n'y a pas de danger, je suis sorcier aussi bien que toi. »)
Alamoïké, me voyant avaler impunément une plante qu'il croyait toxique, n'a plus de secrets pour un collègue qu'il croit plus fort que lui. Il me fait cueillir moimême toutes les plantes qu'il faut ajouter pour faire le poison.
Nous recueillons ainsi quatre espèces de la famille des pipéritées, Yaracoupani, Valimeré, le poipeu et une autre dont j'ai oublié le nom.
Elles ont toutes une saveur piquante qui fait saliver.
Alamoïké ramasse également des feuilles d'un palmier appelé parasa.
Nous passons l'après-midi à racler les racines de Tourari qui ont passé vingt-quatre heures dans l'eau. Je remarque que l'écorce présente quelques plis annulaires qui rappellent un peu certaines racines d'ipéca. En me livrant à ce travail je ne tarde pas à avoir les mains jaunes comme si j'avais touché de la teinture d'iode. Je goûte un peu de cette écorce, qui s° détache par petites plaques, et je remarque qu'elle a une saveur amère très prononcée.
Ce n'est que le troisième jour, que j'assiste, non pas seulement comme témoin, mais comme aide-préparateur, à la fabrication du poison.
L'opération se fait dans la hutte du tamouchi. Nous commençons à préparer des ustensiles qui doivent servir à filtrer les liquides et à les recevoir. Pour faire un entonnoir, on roule une feuille de palmier en cornet et on l'attache avec de grandes épines. Cet instrument est placé à demeure fixe sur une anse formée par une baguette pliée. Les récipients, appelés carana, se composent d'une feuille de palmier pineau, repliée et relevée aux deux extrémités de manière à former une petite auge. Alamoïké prend quelques échantillons <ï aracoupani , enlève les feuilles, qu'il rejette, et se met à battre la tige et la racine avec un bâton. Il les plonge quelques minutes dans un litre d'eau froide contenu dans un carana en les serrant entre ses larges mains. Il mouille et écrase de nouveau jusqu'à ce que les fibres déchirées n'aient plus la saveur piquante qui caractérise les pipéritées. Il opère identiquement de la même manière avec les racines des autres pipéritées. Le potpeu entre dans une proportion beaucoup plus grande que les autres espèces. La même eau sert à toutes ces préparations.
Pendant que mon collègue exprime le suc de ces plantes, je suis occupé de mon côté à exprimer des feuilles de parasa dans un autre carana contenant un demi-litre d'eau. Le liquide exprimé, qui n'a pas de saveur particulière, mousse comme du savon. II contient sans doute une forte proportion de sels alcalins puisque les cendres de ce palmier servent à la préparation du sel de cuisine. Nous arrivons au troisième temps de l'opération qui est la plus importante. II s'agit d'extraire le suc de Yourari. Alamoïké mouille l'écorce avec le liquide alcalin provenant du parasa, et, en prenant une grosse poignée, il l'exprime de toutes ses forces. Le suc, qui ressemble à du jus de tabac, est mélangé aussi de pipéritées et filtré sur des feuilles qui ont été introduites dans le fond de l'entonnoir. Le liquide, qui mesure à peu près un demi-litre, est recueilli dans une marmite de terre et additionné d'une poignée de piment sec écrasé avec un pilon. Alamoïké met le pot sur le feu et va se laver les mains à la rivière. Étant resté dans la hutte pour garder la marmite, je suis bientôt pris d'un éternuement qui me force d'abandonner mon poste. Deux enfants couchés dans un hamac sont réveillés par les vapeurs de piment.
Cette action du piment sur l'appareil olfactif nous permet d'admettre un fait qui nous avait paru d'abord invraisemblable. Au dire du capitaine Jean-Pierre, les vieux Oyampis voulant arrêter l'ennemi, entouraient leur village d'un cercle de fer où ils jetaient des poignées de piment sec. Il est impossible de combattre quand on est pris d'un fol éternuement.
Le pot est retiré du feu après dix minutes, bien avant le commencement de l'ébullition. La femme du chef, étant entrée en ce moment, dit avec fierté en montrant sa préparation: « Alimi oto couata, » c'est-à-dire: voilà un engin qui nous procurera une grande quantité de gibier. Alamoïké coupe alors le stipe d'un maripa et se mil à tailler des flèches qu'il trempe dans Vourari ei fait sécher au soleil. Il a joute de nouvelles
couches au fur et à mesure de la dessiccation. Pour que le suc adhère mieux, il a eu soin de faire sur la flèche de petites incisions qui s'entre-croisent.
Un petit singe qui gambadait est frappé à l'épaule avec une de ces flèches ; il se met à courir pendant une minute, puis, s'arrètant, je lui vois faire quelques grimaces ; il cligne de l'œil, et bientôt ses mains paralysées lâchent prise, et il tombe à la renverse. Six minutes après la blessure, il est dans un état d'inertie très voisin de la mort ; ses muscles ne répondent plus aux piqûres d'une aiguille. Après sept minutes, ce n'est plus qu'un cadavre.
Les dards empoisonnés ont la longueur et la forme d'une lame effilée de couteau ; la base est appliquée dans une taille faite à l'extrémité d'une flèche. On la projette au moyen d'un arc ordinaire. Lorsque le gibier est atteint, le roseau entraîné par son poids tombe à terre, tandis que la petite flèche reste dans la plaie.
Pendant que je me livre à ces études, Stuart et Hopou deviennent chaque jour plus récalcitrants et refusent de m'accompagner jusqu'aux sources du Parou. Me voyant faire des provisions de curare, ils prétendent que j'ai l'intention de livrer la guerre aux Indiens Trios. Stuart, qui est le plus fort et le plus méchant, m'a refusé l'obéissance dans la journée, et dans la soirée il ose venir à moi pour m'insulter devant le chef indien. Je saisis mon fusil et le couche en joue. Le bruit des batteries qui s'arment agit sur l'agresseur comme un coup de foudre ; sa loquacité furieuse fait place au silence.
Je pars le lendemain avec Apatou ; mes deux noirs révoltés assistent au départ et se flattent de me forcer à battre en retraite faute d'équipage. Je m'embarque avec Yacouman et Apatou dans une toute petite pirogue. Une heure après, j'aperçois un canot qui s'efforce de nous rejoindre : ce sont nos déserteurs qui viennent faire leur soumission en pleurant comme des enfants.
Un équipage timoré. — Caïman bouilli. — De la proximité des sources du Tapanahoni et du Parou. — Deux rivières Parou. — lndiens|amphibies. — Ét\mologie du mot Parou. — Roches moutonnées. — Saut du grand escalier.
8 novembre 1878 (sixième jour de navigation en remontant le Parou). — A onze heures, nous trouvons la rivière entrecoupée par des roches et des îles absolument identiques aux rapides et aux petites chutes du haut Oyapock. A un détour, un Indien me dit qu'il vient de sentir de la fumée. Nous étant arrêtés pour scruter les alentours, nous percevons le timbre d'une voix humaine. Hopou et Stuart, craignant un combat avec les Indiens Trios, veulent redescendre au plus vite; mais Yacouman les rassure en disant qu'il vient de reconnaître le langage ouayana.
Quelques instants après, nous débarquons dans une petite île rocheuse où six Indiens, avec autant de femmes, s'occupent de la cuisson d'un petit caïman qu'ils viennent de prendre. Le chef de la bande m'informe qu'il revient d'une excursion au pays des Trios; mais il n'a rencontré personne dans les villages qu'il a visités. Une épidémie ayant ravagé le pays, les survivants ont quitté la rivière pour se réfugier dans la forêt. Il nous engage vivement à retourner sur nos pas, parce que là-haut nous ne trouverons que la famine et peut-être la guerre.
En attendant le repas auquel nous invitent ces braves Indiens, j'écris quelques
a l'ombre d'une oiiosse roche
notes, les pieds dans l'eau, à l'ombre d'une grosse roche formant une véritable grotte. Ensuite, je délasse mes jambes en parcourant les nombreuses petites îles, qui offrent un aspect des plus pittoresques.
Dans un endroit reculé, je surprends une petite fille qui, comme l'autruche, se cache le visage dans un trou, laissant son corps complètement à découvert.
A midi, je prends place autour de la marmite des Indiens, qui renferme un gros morceau de caïman bouilli avec force piment. Apatou ne veut pas goûter à ce mets, pourtant très estimé par les Roucouyennes. J'éprouve aussi une certaine répugnance,
que je ne tarde pas à surmonter, en reconnaissant que cette chair blanche et tendre ne présente pas un fumet trop prononcé. La grosse espèce de caïman {jacarès) qu'on trouve à l'embouchure des fleuves de la Guyane et sur l'Amazone n'est pas comestible à cause d'une forte odeur de musc.
Après dîner, j'interroge mes hôtes sur les Trios et les indigènes des régions voisines. Entre autres indications intéressantes pour la géographie, j'apprends que les nègres Youcas établis sur le Tapanahoni viennent faire des échanges jusqu'aux sources du Parou. Il y a seulement trois jours de marche par terre pour passer du Tapanahoni à un point où le Parou devient navigable. Les Indiens Trios, qui seraient moins nombreux que les Roucouyennes, occupent le tiers supérieur du Tapanahoni et les sources du Parou '.
Une question qui m'intéresse vivement, c'est de connaître l'affluent de l'Amazone qui court à l'ouest du Parou. Les Roucouyennes, craignant que je ne pousse mes excursions jusque dans ces parages, ne me racontent que des histoires fantastiques. En marchant quatre jours vers le soleil couchant, on rencontre, disent-ils, des Indiens très méchants qu'il est impossible de surprendre, parce qu'ils passent la nuit plongés dans une rivière qu'ils appellent Parou, comme le cours d'eau que nous parcourons.
Cette légende a la plus grande analogie avec les renseignements qui ont été fournis à Brown dans le haut Essequibo par les Indiens Tarouma. Ils lui ont dit qu'il y avait vers les sources du Trombette des Indiens appelés Touna-hyannas , qui se retiraient la nuit dans des étangs entourés de palissades, où ils dorment le corps plongé dans l'eau. Notons en passant que touna signifie eau, non seulement chez les Tarouma, mais dans la langue des Trios, des Roucouyennes, des Apalaï, des Carijonas. Les Caraïbes des Antilles désignaient l'eau par le mot toné.
Le nom de la rivière Parou n'a pas de sens ; mais il est probable que c'est un diminutif de parourou, qui signifie « balisier». En amont de la dernière chute le courant est faible, et les rives sont si basses que nous devons marcher jusqu'à cinq heures vingt minutes pour trouver un endroit propice au campement.
9 novembre. — Les rives ne tardent pas à s'élever et le lit présente un grand nombre de roches à découvert. A dix heures, nous voyons la rivière entrecoupée par une infinité de blocs granitiques mamelonnés et de couleur grise qui, vus de loin, ont l'aspect d'un troupeau de moutons. Ils sont si rapprochés que mon étroite pirogue a de la peine à trouver un passage. A midi et demi, nous arrivons à une espèce de couloir au fond duquel on voit un grand escalier, une espèce d'estrade qui semble avoir été élevée par la main de l'homme. Les gradins sont à sec; c'est que dans cette saison toute l'eau court en serpentant dans une rigole qui n'a pas plus de deux mètres de longueur.
1. En 1843, Schomburgk a trouvé un village d'Indiens Trios établi près des sources du fleuve Corentyne, mais les voyageurs qui ont parcouru depuis ces régions ne les ont pas rencontrés.
La rivière des tombeaux. — Les imprécations d'une femme Trio. — Malade abandonnée. — Huttes. — Manière d'arrôterla pluie. — Paragua. — Détails sur la composition des flèches. — La tète de la grosse perdrix est amère. — Le nicou. — Le langage des Trios a beaucoup de rapport avec le ouayana. — Sobriété de costume. — Coiffure des hommes et des femmes.
Vers quatre heures, nous arrivons à un village situé sur un petit affluent de droite appelé Aracoupina. Toutes les maisons sont désertes et au milieu on remarque un
AllACOUI'lXA
enfoncement dans la terre : ce sont les sépultures d'un grand nombre d'Indiens.
Apatou est parti en éclaireur avec Yacouman pour tâcher de trouver quelques habilants dans les alentours ; ils reviennent bientôt suivis d'un couple d'Indiens. La femme refuse mes présents, et, me montrant trois fosses fraîchement comblées, prononce d'un air sombre les paroles suivantes;
« Panakiri ouani o?/#, blancs besoin pas. A la pikininialele, là enfants morts. Nono poti, terre trou. Echimeu ouaca, vite pars. Cassava mia oua, cassave manger pas. »
A ces mots, elle se retire farouche et disparaît dans le bois avec l'Indien qui l'accompagnait.
Nous passons la nuit dans ces lieux sinistres, et le lendemain nous continuons à remonter le Parou. Bientôt nous trouvons le cours de cette rivière si difficile à la navigation, même avec une embarcation minuscule, que je me décide à ne pas aller plus loin.
Le succès de ma mission est assuré ; je n'ai plus qu'à effectuer mon retour en relevant le tracé de la rivière à la boussole, et en prenant des hauteurs de soleil dans les points principaux. Apatou ne veut pas quitter ces régions sans laisser une trace de notre passage. Il me demande d'inscrire mes initiales sur un gros arbre qui se trouve sur une pointe, à la rive gauche de la crique Aracoupina.
En redescendant, nous avons bien soin de regarder de tous côtés, pour découvrir des habitations. Nous apercevons deux villages, mais ils sont complètement abandonnés, et au milieu des maisons, qui pour la plupart sont brûlées, se trouvent des fosses récemment comblées. Près d'une de ces habitations, je vois une pauvre femme malade qui n'a plus de vivres. La malheureuse a été abandonnée par ses compagnons, fuyant la maladie. Le premier mouvement de cette femme est de m'insulter, mais la faim et l'instinct de conservation portent conseil : elle n'hésite plus à prendre passage dans un de mes canots pour gagner un village roucouyenne où je lui ferai donner l'hospitalité.
Cette femme me dit que le chef du village appelé Pacani et le piay Toutey, qui jouissaient d'une grande réputation parmi les Trios, ont été les premières victimes de cette épidémie, que je suppose être la variole.
Les maisons trios sont moins confortables que celles des Oyampis et des Ouayanas. Non seulement elles n'ont pas d'étage, mais quelques-unes d'entre elles ne sont couvertes que d'un côté; ce sont de simples abris qui ne sont guère plus perfectionnés que les ajoupas que l'on fait en voyage.
11 novembre. — A six heures du matin, le temps est couvert et la température ne dépasse pas 22 degrés. Je grelotte comme si j'avais la fièvre. J'éprouve un vif plaisir à me chauffer près du feu qui fait bouillir un petit caïman et une grande perdrix que les Ouayanas appellent sosorro, à cause du bruit qu'elle fait en s'envolant.
Une averse est tombée pendant la nuit. Pour empêcher la pluie, Apatou recommande à Stuart de ne plus laver l'intérieur delà marmite. Cet usage singulier, pratiqué par les nègres marrons de la Guyane, a sans doute été emprunté aux Indiens. En effet, l'Anglais Brown, voyageant dans le Mazaroni, demanda un jour à ses canotiers pourquoi ils ne lavaient pas la marmite qui devait servir à cuire du riz. Ils lui répondirent que s'ils plongeaient leur pot dans l'eau, la pluie qui commençait à tomber redoublerait d'intensité.
Nous entendons près du camp un oiseau qui fait paraqua — paraqua! C'est le paragua, que les Ouayanas appellent araqua et considèrent comme l'oiseau de la pluie.
Ouanica cherche à le tromper en imitant son chant, mais il s'envole au moment où le chasseur tend son arc pour lui décocher une flèche.
Disons en passant que les flèches qui servent pour la chasse en l'air portent des