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UNE JEUNE FEMME SE MIT A M 'EXTRAIRE MES CHIQUES

les becs d'ara : c'est qu'ils prétendent que les chiens qui les mangeraient pourraient s'empoisonner.

15 novembre. — Nous avons campé sur une île ravissante, où nous sommes réveillés par le bruit d'un canot qui descend la rivière. Ce sont les jeunes peïtos de Taliman qui ont marché toute la nuit pour nous apporter la hache qui était restée à l'habitation où nous avions étudié l'ourari. Je récompense ces braves gens en leur donnant un petit couteau; je fais également un cadeau à leur tamouchi : c'est un collier composé de petits grelots qu'il désirait vivement. Je les charge également de remettre au grand tamouchi du haut Parou une feuille de papier sur laquelle j'ai signalé cet acte de probité.

Les voyageurs qui suivront mon itinéraire trouveront cette pièce dans le fond d'un petit pagara où il sera conservé comme un fétiche.

16 novembre. — Nous dormons à l'habitation de Tacalé, où sont les objets que j'ai payés d'avance, c'est-à-dire un petit hamac de nourrice, des animaux en cire, un tapira en terre cuite et de petites courges enfilées en collier sur lesquelles des femmes ont dessiné des hommes, des diables et des animaux. La jeune femme qui me présente le petit hamac fort bien tissé me dit : Amole oli amolita chiri. Traduction : Tu le donneras à ta femme.

Nous assistons à la fabrication de colliers composés de petits cylindres juxtaposés que les Roucouyennes appellent ta'irou, et que nos créoles connaissent sous le nom de ouabé. Ils emploient la coque d'une graine portée par une liane (Omphalea diandrà) qui s'élève

FABRICATION li'tJi COLLIER

jusqu'à la cime des grands arbres. L'amande, très savoureuse, donne une huile légèremen t aromatique employée par les Bonis en cuisine pour faire rôtir les coumarous, et en parfumerie pour lustrer leurs cheveux crépus. L'Indien casse l'enveloppe avec les dents, et, saisissant un éclat de la main gauche, il le perfore au moyen d'une dent à'aymara ou de sakané (grands poissons) fixée à l'extrémité d'un petit bâton qu'il roule vivement sur la cuisse droite. Les morceaux perforés sont enfilés et polis à la main avec des débris de poteries pulvérisés et mouillés.

Le ouabé que les nègres font dans la basse Guyane à Kourou et à Iracoubo eat plus fin que celui des Roucouyennes. C'est qu'on se sert d'instruments perfectionnés; on perfore la graine avec une vrille mise en mouvement au moyen d'un archet. Les Trios font des colliers absolument semblables et les appellent avourou. Ils emploient une graine ayant la coque beaucoup plus épaisse.

Les Roucouyennes font également devant nous une espèce de collier appelé omyary,

que nos créoles désignent sous le nom de chéri-chéri. Ce sont des graines coniques que l'on enfile en les appuyant base contre base. Leur fabrication est plus simple que celle du ouabé ; on casse en deux une petite graine ovalaire appelée ouayary ; la grosse extrémité est rejetée, tandis que l'autre est appliquée dans une cavité creusée au bout d'un petit bâton. La base du cône est usée par le frottement sur une pierre plate.

FABRICATION DU COLLIER CHÉllI-CHÉBI

Ma femme. — Mariage précoce. — Pêche miraculeuse. — Effets du nicc-u. — Apatou malade imaginaire. — Géophages. — Le couioui. — Vampires. — Une prison dans le grand bois. — Un coup de tête d' Apatou. — Sentier entre le Yary et le Parou. — Scènes de barbarie. — Une lacune dans le grand bois. — Prairies et forêts de l'Amérique du Sud. — Tortues. — Recherche des œufs d'iguane. — Fabrication de la ficelle. — Danse du toulé. — Manière d'offrir un présent.

17 novembre. — Je trouve dans mon hamac une fillette de cinq à six ans qui m'appelle okiri. Ce joli bébé, à qui j'avais fait des caresses en remontant le Parou, est destiné à devenir ma femme. J'avais dit au père : « Quel bel enfant! je voudrais bien l'avoir. » On a réfléchi pendant mon absence, et la pauvre petite, que les Ouayanas ont déjà qualifiée de parachichi oli, c'est-à-dire l'épouse du Français, est toute prête à voyager avec moi. Le vieux Tacalé ne m'impose qu'une condition : il faudra que je revienne dans la tribu, où je lui succéderai comme tamouchi.

18 novembre. — Nous arrivons à deux heures à Canéapo, l'habitation du tamouchi Canéa. Celui-ci, voyant que nous apportons du nicou, nous propose une grande pêche pour le lendemain matin.

Nous acceptons avec empressement, et pendant que mes hommes se reposent et que je fais des études de mœurs, les peïtos se mettent à écraser la liane enivrante sur les belles roches qui sont en face du village.

Au lever du soleil, on jette une grande quantité de nicou en amont du petit saut; des coumarous affolés courent avec la rapidité de la flèche et bondissent en faisant jaillir l'eau comme des pierres qu'on jette obliquement pour faire des ricochets. Ces mouvements désordonnés sont bientôt suivis d'un état de paralysie ; le poisson vacille un peu, puis se renverse sur le dos. Armés de bâtons, nous courons entre les roches, tantôt à la nage, tantôt ayant de l'eau jusqu'au cou, et nous ramassons les coumarous, qui ne tarderaient pas à reprendre leurs sens engourdis. Apatou n'assiste pas à cette pêche sous prétexte de malaise ; mais, en l'examinant au retour, je m'aperçois qu'il n'a pas la moindre fièvre ; sa maladie n'affecte que le moral.

En attendant la cuisson du poisson, je vois plusieurs Indiens manger de la terre.

Tous les Roucouyennes sont géophages. On trouve dans chaque maison, sur le boucan où I on fume la viande, des boules d'argile qui se dessèchent à la fumée et qu'on mange en poudre. Dans la journée, à une heure toujours éloignée des repas, ils prennent une de ces boules, enlèvent la couche qui est noircie par la fumée, et raclent l'intérieur avec un couteau. Ils obtiennent une poudre impalpable dont ils avalent cinq ou six grammes en deux prises.

Il m'est impossible de recruter des hommes pour m'accompagner dans la descente du Parou. Les Indiens font tout ce qui leur est possible pour me détourner de mes projets; ils disent que nous trouverons des monstres fantastiques, des chutes insurmontables.

Nous partons quand même le 18 au matin. Mais, deux heures après, nous faisons une petite reconnaissance à l'embouchure d'une crique à la recherche de quelque gibier. Nous ne tardons pas à voir un couioui [Pénélope leucolophia) , qui s'éloigne d'abord, mais qu'Apatou fait retourner en criant couioui. Cet oiseau, qui est de la grosseur d'une poule, a le corps noir, la tête blanche et les ailes tachetées de blanc. Quoique très voisin de la maraye, c'est un gibier moins estimé ; on le rencontre souvent dans les terrains marécageux avoisinant l'embouchure des petits cours d'eau, parce qu'il y trouve des graines de palmier ouapou (assaï).

Dans le Parou, comme dans les autres rivières de la Guyane, le voyageur rencontre souvent des bandes de petites chauves-souris qui s'envolent en tourbillonnant d'un arbre à l'autre. Cette espèce est inofîensive. Ces animaux dorment sous un tronc d'arbre incliné dans la rivière, auquel ils sont suspendus par les pattes. Il y a une espèce de vampire un peu plus grosse qui se tient dans les maisons et qui fait des morsures à l'homme et aux animaux. Dans la plupart des cas il s'attaque au gros orteil; il mord de préférence entre les deux sourcils et au bout du nez. Ces plaies, très légères, guérissent généralement sans laisser de cicatrices et n'ont qu'un inconvénient, c'est de saigner assez abondamment dans un pays où l'on a déjà trop de tendance à l'anémie. Les bœufs, les chevaux et les chiens succombent quelquefois d'épuisement à la suite de piqûres répétées produites par les vampires.

Un fait curieux est que cet animal, qui attaque toujours pendant la nuit, ne réveille jamais sa victime. Ce n'est que le lendemain matin qu'on s'aperçoit de la blessure, non pas par la douleur qu'elle provoque, mais par une assez grande quantité de sang qu'on trouve dans son lit ou dans son hamac.

Vers deux heures, nous atteignons une habitation où je retrouve deux personnages de connaissance. C'est ce couple d'assassins fugitifs de l'Amazone que nous avons rencontrés l'an dernier dans les eaux du Yary. Ces misérables, ayant trompé leurs voisins, sont obligés de vivre dans l'isolement le plus complet. Leur liberté est plus dure que les verrous de la geôle ; âgés et malades, ils sont destinés à mourir de faim au milieu de la forêt qui menace d'envahir leur habitation. Je défends à mes noirs d'avoir aucune relation avec ces malfaiteurs : la vieille femme au nez de vautour, aux yeux de hibou, serait bien capable de nous faire subir le sort de son premier mari, c'est-à-dire de nous empoisonner avec un breuvage de sorcière.

19 novembre. — Apatou ayant enfreint ma consigne pour acheter un hamac, je lui fais quelques reproches sur sa conduite. S'étant fâché, il me dit : « Toi pas content, moi parti. » Je ne réponds pas à cette impertinence.

Bientôt nous arrivons à une chute où il faut passer bagages et canots par terre. Apatou ramasse sa pacotille qu'il charge sur un petit canot et demande à me serrer la main en signe d'adieu. Je veux lui payer, séance tenante, cinq cents francs que je lui dois; mais il refuse, disant que je n'ai pas besoin de le payer puisque je ne suis pas content de ses services.

Une demi-heure après, au moment où je croyais mon patron déjà bien loin, je le vois avec une lourde charge sur le dos. Il n'a pas tardé à redescendre et s'est mis au travail sans dire mot.

Nous passons vers dix heures devant la tête d'un sentier suivi par les Indiens qui vont du Parou au Yary. Il faut deux jours et demi pour atteindre le village d'Akiépy, et de là un jour de canotage en descendant la crique Apaqua, qui débouche dans le Yary, un peu en aval du village de Macouipy. Si l'on ne veut pas se servir de canot, il faut quatre jours et demi de marche pour aller à cette habitation.

Des Indiens que nous trouvons campés au débarcadère consentent à nous accompagner jusqu'à leur petit village appelé Paléouman. En route, ils nous racontent une histoire qui s'est passée l'an dernier dans ces parages.

Le tamouchi Akiépy, n'ayant pas planté de manioc en quantité suffisante, alla s'installer chez Macouipy, qui lui fournit de la cassave et du cachiri pendant toute la mauvaise saison. Revenu chez lui, il ne se donna pas la peine de faire un abatis, trouvant plus commode d'aller mendier ou voler le manioc de ses voisins. Ce paresseux, très rusé, ne se servait pas de sabre d'abatis pour couper les tiges de manioc : il les arrachait, de manière à faire croire que les dégâts avaient été produits par des agoutis.

Macouipy, qui se laisse prendre au piège, passe des journées à chercher avec des chiens le gibier qui détruit sa plantation ; enfin ce chef habile ne tarde pas à découvrir une piste qui conduit de son abatis au village d'Akiépy. 11 part dans la nuit avec deux de ses fils et un peïto et arrive au jour à l'habitation du voleur ; il n'y trouve que des femmes et des enfants, qui lui disent que leur tamouchi est allé pécher avec du nicou dans la crique Apaqua. Macouipy part aussitôt à la poursuite de son voisin. Arrivé près de la rivière, il aperçoit les deux enfants d'Akiépy occupés à boucaner du poisson. Ces jeunes gens, complices de leur père, reçoivent à l'improvisle une grêle de flèches sous lesquelles ils succombent.

Macouipy et ses soldats emportent au loin les cadavres et se cachent près du boucan en attendant le retour d'Akiépy. Celui-ci ne revenant pas, Macouipy descend le long de la rivière Apaqua. Bientôt il aperçoit son ennemi dans une petite pirogue et lui décoche une flèche, mais celui-ci plonge à la rivière et prend la fuite. Macouipy, qui s'est jeté à l'eau, veut lui donner un coup de sabre en nageant, mais l'instrument lui tombe des mains. Akiépy se retourne, s'élance sur son adversaire qu'il prend par la gorge. Une lutte terrible s'engage au milieu de la rivière et les deux combattants vont

s'entraîner au fond de l'eau, lorsqu'une flèche lancée de la rive frappe Akiépy dans le cou. Les femmes et les enfants de ce malheureux, qui a payé trop cher ses larcins, sont venus se réfugier à l'habitation d'Apaqua.

20 novembre. — Le matin, je rencontre une lacune dans l'immense forêt qui recouvre les quatre cinquièmes de l'Amérique du Sud. Il y a deux zones bien distinctes dans cette partie du continent américain : ici le grand bois sans horizon, là-bas des prairies sans un arbre, sans un arbuste, où la vue se perd sur une masse de graminées.

La richesse de l'Uruguay, de la République Argentine et de la Patagonie est dans les prairies qui alimentent des milliers de bœufs et de chevaux; l'avenir du Vénézuéla, de la Guyane et du Brésil n'est pas dans l'exploitation de l'or et des pierres précieuses, mais dans celle des forets. Quand la soif de l'or sera apaisée dans la Guyane française, on s'occupera des bois précieux et de construction qui tombent de vétusté sur les bords du Maroni, de l'Oyapock et de tous les affluents de l'Amazone.

Cette savane, qui a plusieurs kilomètres d'étendue, me rappelle l'aspect d'un champ de blé mûr. L'herbe est si sèche qu'elle prend feu à la moindre étincelle. En la traversant avec Apatou, nous faisons lever quelques serpents et tuons un cariacou, c'est-à-dire une petite biche, qui broutait l'herbe.

Nous relevons dans le lointain de jolies montagnes qui paraissent élevées de cent cinquante à deux cents mètres au-dessus de la rivière. Mon compagnon me fait remarquer que l'une d'elles, avec son sommet arrondi recouvert d'arbres touffus au feuillage sombre, a l'aspect d'une tète de nègre.

Le courant est faible et l'eau n'a pas plus d'un mètre de profondeur, bien que la rivière n'ait pas deux cents mètres de largeur. Cette navigation qui dure dix heures par jour est des plus monotones; nous n'avons d'autre distraction que de flécher de petites tortues, qui sont très communes dans cette rivière, tandis que nous n'en avons pas trouvé une seule dans le Yary. D'autre part, nous rencontrons beaucoup de bancs de sable, où mes hommes ne manquent jamais de s'arrêter. On distingue les traces de pattes terminées par cinq doigts effilés, et au milieu de la piste une traînée produite par le frottement d'une queue. Çà et là on voit de petits monticules semblables à ceux que produisent les taupes dans nos prairies. Nous devons trouver des œufs d'iguane dans ces parages. Un Indien, à genoux près d'un monticule, remue le sable avec un bâton. Rencontrant une galerie qui se dirige horizontalement, il la poursuit jusqu'à ce qu'il arrive sur les œufs, et il en recueille une vingtaine. C'est au commencement de la saison sèche, au moment où les eaux se retirent, que commence la ponte. A cette époque les œufs renferment quelquefois de petits iguanes, mais ce n'est pas une raison pour les rejeter; l'Indien trouve l'embryon plus délicat que le jaune de l'œuf. J'ai une folle passion pour les œufs d'iguane boucanés; je les trouve beaucoup plus savoureux que les œufs de poule.

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