‹ Voyages dans l'Amerique du Sud; contenantChapitre 61 sur 117 · INDIENS DU SAN MIGUEL ESCOIÎTANT SANTA CIIUZ · texte numérisé non relu

INDIENS DU SAN MIGUEL ESCOIÎTANT SANTA CIIUZ

« Ne partez pas, me dit Valeriano, vous êtes certain de vous faire assassiner. »

Dans la soirée, je sers quelques bouteilles de vin à mes compagnons de voyage; c'est le coup de l'élrier. Je suis absolument résolu à me mettre en route dès le lendemain matin.

Le 16, à huit heures du matin, nous serrons la main à nos compagnons et prenons place dans une embarcation. Valeriano nous suit de l'arrière du vapeur. M'étant retourné, je vois son chapeau qui s'agite; je crie : Adios, et, une minute après, ayant doublé une pointe, nous cessons d'apercevoir le Canuman.

La rivière, bordée d'une petite colline, est très étroite et par conséquent rapide ; il faut pagayer vigoureusement pour gagner contre le courant. Vers midi, nous passons devant un petit affluent de droite appelé Cuemby, et, quelques instants après, nous nous arrêtons à une plage appelée Kouri.

« Quelle est la signification de ce mot? » demandai-je à Gonzalo.

Sans dire mot, il ramasse une poignée de sable sur sa large pagaye, et, la tenant près de la rivière, il la lave en versant de l'eau avec la main. Les cailloux enlevés, le sable entraîné petit à petit, il reste quelques parcelles jaunes, brillantes au milieu de la pagaye.... «Kouri, dit-il, o je reconnais de l'or.

J'apprends que le rio San Miguel a de riches alluvions aurifères. Santa Cruz a trouvé les vestiges d'un ancien placer occupé par les Espagnols, peu de temps après la conquête. Les Indiens actuels ramassent encore un peu d'or qu'ils vendent à Santa Cruz, en échange des objets les plus indispensables.

17 mai. — Il a plu toute la nuit; obligé de coucher dans le canot, sur les bagages, je me réveille les reins brisés. Gonzalo, qui s'est couché à côté de moi, a été obligé de se lever à chaque instant pour vider l'eau du canot. La rivière, qui a monté d'un mètre cinquante centimètres pendant la nuit, baisse subitement dans la matinée. L'amarre de mon canot étant trop courte, l'avant ne tarde pas à émerger de l'eau, tandis que l'arrière s'enfonce peu à peu.

Nous mangeons à déjeuner un agami bouilli avec des bananes coupées dans l'eau ; ce plat additionné de force piment s'appelle sancocho. Avant le départ, on coupe des perches et des crochets pour haler le canot en s'appuyant tantôt sur le fond, tantôt sur les branches des arbres qui bordent la rivière.

Le 18, nous marchons lentement, à cause de la vitesse du courant, et le soir nous avons de la peine à trouver un endroit favorable pour coucher; nous nous arrêtons sur un banc vaseux, recouvert de balisiers, qui est submergé pendant les grandes eaux. Santa Cruz choisit le point culminant, fauche l'herbe à coups de sabre, et Antonio plante deux branches fourchues en terre sur lesquelles il pose une perche. C'est la charpente d'un édifice auquel il ne manque plus que la toiture. On appuie quelques baguettes sur le bois transversal et on les recouvre avec de larges feuilles de balisier. On étale sur le sol humide quelques feuilles, et par-dessus nous étendons nos couvertures.

Pendant ce temps, Apatou cherche du bois, et Domingo, ayant fait des copeaux avec du bois sec conservé dans le canol, allume son feu sans difficulté. La marmite est installée sur un trépied composé de trois gros pieux en bois vert enfoncés en terre. N'ayant pas de viande fraîche, nous faisons le sancocho avec une boîte de corned beef. Nous ne sommes pas à plaindre puisque nous avons du vin et trois dames-jeannes de cachasse tellement alcoolisée qu'on peut la dédoubler. Après avoir mieux bu que mangé, nous allumons une cigarette, et nous nous alignons les uns à côté des autres comme des soldats dans un corps de garde. Santa Cruz est au milieu, je me tiens à droite avec mon revolver dans la boîte et la main toujours dessus. Apatou est de l'autre côté et nos Indiens sont sur les flancs.

Vers onze heures, au moment où nous commençons à nous endormir, un Indien crie: Sagou saké. Je ne puis traduire ce langage, mais je le comprends, Nous avons les cuisses dans l'eau, il s'agit d'un débordement.

Sauvons-nous bien vite. Nous sommes dans une obscurité totale, et le vent est si fort que nous ne pouvons allumer la bougie. Chacun ramasse sa couverture et se dirige vers le canot à la lueur de quelques éclairs. C'est un orage, une pluie torrenlielle. Quelle nuit!...

Le 19, le courant est moins rapide; nous trouvons de grandes plages formées de cailloux (quartz, granit et roches schisteuses); nous ne manquons jamais de descendre, autant pour nous délasser les jambes que pour tâcher de surprendre des canards ou des aigrettes. Le gibier est si rare que nous ne devons pas compter sur la chasse pour l'alimentation. La rivière se rétrécit peu à peu, déjà on trouve un barrage formé d'arbres sur lesquels l'eau court plus rapidement.

Santa Cruz nous fait arrêter pour coucher sur une belle plage appelée Cantinelo. Apatou voudrait aller en face sur une berge taillée à pic. Mon patron, comme tous les indigènes de la Guyane, a tellement l'habitude de coucher en hamac qu'il ne trouve aucun repos à dormir sur le sol ; c'est pour cela qu'il voudrait s'installer dans le bois pour établir son hamac à deux arbres. D'autre part, Santa Cruz et les Indiens du San Miguel n'ayant même pas de hamacs préfèrent dormir sur le sable que sur la terre dure.

Apatou maugréant, je lui dis : « Va coucher dans le bois, si tu veux. »

Le reste de l'équipage se met à l'ouvrage; on cherche du bois, des feuilles ; en une demi-heure nous avons une part de couchage convenable. Assis sur le sable, je prenais des notes, lorsque je vois passer Apatou silencieux avec une grande perche sur les épaules. J'ai deviné qu'il s'agissait d'établir le pataoua des Oyampis pour suspendre nos hamacs. L'idée est très bonne, j'en profiterai.

Vers six heures, nous voyons monter un grand canot ; c'est don Pedro avec son patron Monténégro qui ont quitté le bord quelques heures après notre départ. Ce dernier noir, très vigoureux, est résolu à m'accompagner dès qu'il aura réglé ses comptes avec l'agent de la Compagnie Reyes.

Couchant seul avec Apalou dans le pataoua, je cause un peu avec lui sur nos projets de voyage. Lui ayant fait mes confidences sur Santa Cruz, il se contente de répondre : « Tous les Indiens sont traîtres, je n'en ai pas peur parce que je les connais. » 11 me fait remarquer que son sabre est toujours à sa portée; il est debout en terre, non pas à côté de sa tête, mais près des pieds. Se soulevant dans son hamac: « Tu vois, me dit-il, en me soulevant je mets la main sur mon sabre et je lui fends la tête. »

Je ne fais aucun cas de Domingo pour nous défendre. Indien avant tout, il se

sauvera ou se mettra du côté du plus fort. Gonzalo, avec sa face aux traits durs, osseux, est un brave garçon qui ne tardera pas à s'attacher à moi autant qu'à son patron. Antonio, avec ses grosses lèvres toujours souriantes, sa face arrondie et charnue, est un grand enfant qui ne connaît pas le mal.

En voyant Cantinelo indiqué sur les cartes par des lettres majuscules, je me demande si je ne suis pas sur les ruines de quelque cité bâtie par les conquérants. Cantinelo vient du nom d'un Indien qui avait une hutte sur la barranca silnéc en lace. Cette pauvre maison en chaume a servi de magasin pendant un an à la Compagnie Keyes, qui déposait là ses quinquinas.

Un vapeur affrété par M. Rafaël Reyes a remonté la rivière jusqu'à ce point; on m'en montre les vestiges au fond de l'eau. Un soir, la rivière était pleine; le Tundama, fixé par un câble à un gros arbre, était accosté à la rive pendant que l'équipage dormait à terre. Le lendemain matin, quelle ne fut pas la surprise du capitaine en voyant son navire au fond de l'eau ! C'est que pendant la nuit les eaux avaient baissé subitement, et le vapeur, soulevé par l'avant, avait submergé par l'arrière.

La hutte de Cantinelo se trouvait à une certaine distance de la rivière ; aujourd'hui elle est sur le bord de la barranca. Peut-être l'année prochaine, aura-t-elle été entraînée par les eaux, qui mangent cette rive presque à vue d'œil.

Santa Cruz cherche en vain une croix qui indiquait la sépulture du mécanicien du Tundama. C'est qu'à la dernière crue il s'est produit un grand éboulement, et les restes du malheureux Brésilien ont été jetés à la rivière. Les eaux torrentielles qui s'échappent des Andes ne respectent pas les sépultures. Mon pilote me fait remarquer que Cantinelo était autrefois dans une grande île, tandis qu'elle occupe une véritable presqu'île. C'est que le bras de rivière qui passait derrière s'est obstrué en amont.

Les nombreuses lagunes qu'on rencontre sur le rio Iça aussi bien que sur l'Amazone sont des restes du vieux cours de la rivière délaissé par les eaux capricieuses.

Aujourd'hui les navires ne dépassent pas Cuemby, parce qu'à partir de ce point la navigation n'est possible que par les grandes eaux.

Nous rencontrons un bel affluent de gauche, le rio Guames, qui prend sa source dans une cocha, c'est-à-dire un lac, située prèsdePasto.

« L'exploration de cette rivière serait très intéressante, dit mon collègue André, parce qu'elle pourrait servir à l'établissement d'une voie de communication entre une ville des Andes et l'océan Atlantique. Les quinquinas venant de Pasto sont obligés de faire un long chemin par terre, qui est onéreux, pour gagner le rio Guineo au point où il commence à être navigable. »

Santa Cruz a remonté plusieurs fois le Guames jusqu'à trois jours de marche, en un point où l'on trouve une vingtaine d'Indiens. Il prétend qu'en amont la navigation est très difficile à cause des chutes et des rapides. De ce village indien, Santa-Cruz a gagné plusieurs fois le rio San Miguel par un sentier qui se dirige généralement vers le sud. On atteint cet autre affluent de l'Iça à un village qui est à huit jours de canotage en remontant depuis l'embouchure. De là on gagne le Napo, et on arrive dans l'Amazone un peu en aval d'Iquitos. Les Colombiens qui ont gagné le Brésil par le rio Iça reviennent toujours par cette route. Un vapeur les conduisant jusqu'à la bouche du Napo, il ne leur faut qu'un mois pour atteindre le Guames, tandis qu'ils en mettraient quatre pour remonter l'Iça en canot.

J'insiste sur cette roule, parce qu'elle peut simplifier considérablement le transit entre la Colombie et le Brésil. Je ne vois pas la nécessité des bateaux à vapeur pour le transport du quinquina ; un grand radeau n'ayant qu'un homme à bord peut descendre

l'Iça sans la moins difficulté en un mois, s'il navigue jour et nuit, puisqu'il n'y a pas la moindre chute. On décharge le quinquina à l'embouchure de la rivière, où les vapeurs qui sillonnent l'Amazone peuvent le charger. Les hommes qui n'ont d'autre fret que quelques objets manufacturés qu'ils achètent aux Brésiliens prennent le premier vapeur remontant l'Amazone et gagnent rapidement la Colombie, tantôt en canot, tantôt par terre.

Le 20 mai, nous arrivons à un hameau composé de trois maisons qui servent d'abri au quinquina de la Compagnie Reyes. Elles sont élevées sur une petite colline qui surplombe la rive gauche. Nous sommes bien accueillis par don Fernando et la femme de Monténégro, qui est une cuisinière accomplie. Dans la soirée, don Pedro me dit un mot à l'oreille : « Défiez-vous des caresses du sieur Fernando; jamais vous ne sortirez des griffes de ce petit potentat, qui, en sa qualité de neveu des frères Reyes, est absolument maître du haut Putumayo. »

En effet, je veux partir le lendemain matin, mais il n'y a pas d'Indiens pour m'accompagner. « Vous partirez demain, me dit Fernando, je vous le promets. »

Je demande une pirogue, mais on assure faussement que toutes les pirogues sont occupées pour la journée.

Le lendemain, à dix heures, Monténégro, qui avait reçu quatre cents francs sur les mille francs que je lui avais promis, me dit qu'il ne peut pas partir parce que Fernando s'y oppose sous prétexte d'une dette. Je paye la somme séance tenante, et alors on me dit : « Monténégro ne partira pas parce que nous ne voulons pas. »

Que faire au milieu de ces coquins qui ont bu mon vin et mangé mes provisions? « A moi Santa Cruz, Apatou ! » Je saisis mon fusil, mon patron me suit l'arme au bras, et nous montons sur notre lourde pirogue, à l'ébahissement de don Fernando.

Deux heures après, nous atteignons un petit village où l'on a fait expédier les pirogues qu'on nous a refusées. Santa Cruz parle au vieux touchao chargé de les garder et lui dit : « Prends deux pirogues et viens avec nous par l'ordre de don Fernando. »

Le procédé n'est pas honnête, mais la guerre c'est la guerre.

Une vue des Andes. — Le Guineo. — San José. — Orage. — De l'Iça au Yapura. — Espadrilles. — Rio Guineo. — Rio Picudo. — Un affluent du Yapura. — Le hameau Limon. — La rivière Caqueta. — Le Remolino, qui ça, ça? — Achat de poules. — Accident déplorable. — Un métis blanc noir. — Forets du Yapura. — Deux jeunes Indiennes de la tribu des Tamas. — Renseignements sur le Yapura. — Les Garijonas. — Les sauts Cuemany et Araraquara. — Indiens anthropophages Ouitotos. — Une tôle dans une marmite. — Les pipes. — Tralic d'esclaves supprimé. — L'Amazone. Départ pour Saint-Nazaire. — Résumé.

22 mai. — Nous laissons notre grosse pirogue et partons au lever du soleil. Inutile

de dire que nous regardons de temps à autre derrière nous, non pas dans la crainte d'une attaque, mais de peur de nous voir dépasser par quelque canot qui informerait en amont d'autres agents de M. Reyes.

Nous marchons toute la journée et donnons sur une grande plage de cailloux au confluent du rio San Juan. De ce point on a un spectacle dont je ne pourrais me lasser. Ce sont les Andes avec leurs pentes abruptes. Le brave Apatou, qui n'avait jamais vu que les Tumuc-Humac, est frappé d'admiration devant ces colosses de la nature. Tout noir qu'il est, il me fait à ce sujet une question intelligente :

« Où va donc l'eau qui tombe de l'autre côté de la montagne? n'y a-t-il pas une autre mer pour la recevoir? »

Il est ravi lorsque je lui apprends que nous ne sommes pas à plus de vingt jours de marche de l'océan Pacifique. Quelle tentation n'avons-nous pas de franchir ces montagnes au plus vite pour retourner en Europe à bord des jolis paquebots du Pacifique ! Mais ce n'est pas à nous de voir ces beaux pays qui ont été explorés par les Humboldt, les Boussingault et de nombreux voyageurs modernes. Notre tâche ingrate, aride, ne commence qu'au point où les autres ont fini. A eux les grands spectacles de la nature, les belles montagnes, les pays salubres! A nous les terres basses et marécageuses.

Le 23, dans la journée, la rivière se divise en deux branches. Nous nous engageons dans le Guineo, cet affluent qui est le tiers du Putumayo. La navigation devient difficile à cause de la faible profondeur des eaux. Il serait impossible de naviguer avec un canot à quille : notre embarcation touche à chaque instant sur un banc de sable ou sur des roches.

Nous passons la nuit à la belle étoile, dans nos hamacs suspendus au pataoua, tandis que mes Indiens couchent à l'abri de quelques feuilles de palmier enfoncées dans le sable et recourbées en arceau. Si nous avons l'avantage d'une couchette plus molle dans nos hamacs, nous avons l'inconvénient d'avoir froid. Bien que le baromètre n'indique pas une altitude de plus de trois cents mètres et que nous soyons presque sous l'équateur, la température de l'air s'abaisse en passant au-dessus des montagnes glacées dont nous approchons chaque jour.

Nous naviguons presque sans relâche. Nous campons près d'un affluent appelé San José, sur une plage d'où l'on voit les Andes. Santa Cruz raconte qu'il y avait en face une habitation occupée par un Brésilien et un Colombien, qui se sont tués l'un l'autre à coups de couteau.

Après avoir mangé chacun la moitié d'un petit poisson, nous prenons un coup de cachasse et allumons la cigarette. Notre couche est bien dure : le sable est entremêlé de gros cailloux. A la fin, mon patron, ne pouvant dormir, va se réfugier au milieu des bagages de la pirogue. A peine nous a-t-il quittés que le vent s'élève; il faut nous cramponner aux feuilles de notre abri pour les empêcher de s'envoler. Le ciel devient noir, ce sont des éclairs, des coups de tonnerre incessants.

Le 25, à neuf heures du matin, nous arrivons au hameau de Guineo, qui est occupé par des magasins de quinquina.

« D'où venez-vous? nous demande l'agent de la Compagnie.

— De l'Amazone, répondons-nous.

— Et comment?

— Par un vapeur qui est arrivé depuis plus de dix jours. »

Ils ont vu passer, il y a cinq jours, un exprès qui devait prévenir M. Reyes, à Pasto, mais il s'est bien gardé d'annoncer l'arrivée du vapeur. Don Fernando, craignant les

VUE DES ANDES, l' It [ S E DE LA PLAGE Ut RIO SA\ JUAN

concurrents pour acheter la nombreuse pacotille apportée par les gens du vapeur, en a caché l'arrivée aux gens de Mocoa et de Pasto. C'était une des raisons pour lesquelles on nous empêchait de monter. Ce garçon, mécontent de la mauvaise foi de son collègue, envoie une dépèche à ceux de Mocoa pour leur annoncer l'arrivée du vapeur.

Malgré ce bon accueil, il ne faut pas nous attarder ici, car don Fernando commande en chef et nous avons à craindre l'arrivée d'un exprès de sa part qui empêcherait de nous fournir des porteurs. Nous arrangeons mes bagages, qui sont assez volumineux, et le lendemain matin nous nous mettons en route pour passer des eaux de l'Iça dans celles du Vapura.

A six heures du matin, je chausse des espadrilles dont on me fait cadeau en me disant que c'est la chaussure adoptée par les gens du pays. Elle est composée d'une semelle en corde tressée que l'on fixe avec des cordons entre-croisés au devant du pied.

Je relève une grande montagne à l'ouest un quart nord, à une distance de deux heures. A sept heures et demie, nous descendons la barranca et traversons les eaux froides du rio Guineo ; nous n'avons pas d'eau au-dessus de mi-jambe, la navigation n'est guère

HAMEAU DE GUINEO (P. 351)

possible en amont. Le sentier, qui est à peine indiqué, est encore fangeux; il faut marcher vite pour ne pas avoir le temps d'enfoncer.

Nous traversons plusieurs petites criques, parmi lesquelles nous citerons le rio Picudo, affluent de gauche de l'Iça, qui, d'après Santa Cruz, pourrait être descendu avec une très petite embarcation. Je croyais trouver des collines au milieu de la route, mais le terrain est toujours plat; plus nous avançons, plus nous enfonçons dans la boue argileuse, et nous avons grand'peine à sortir nos espadrilles. Jamais je n'ai marché avec pareil entrain : je cours, je vole à travers la boue qui m'éclabousse des pieds à la tête ; le pirate des Andes est obligé d'allonger ses grandes jambes pour me suivre. Nous dépassons tous les porteurs, partis deux heures avant nous.

Après avoir fait vingt mille pas, nous voyons le terrain descendre tout à coup ; la quebrada (crique) qui coule à nos pieds n'est plus tributaire de l'Iça, c'est un affluent du Yapura.

Nous nous arrêtons une demi-heure pour prendre un peu de café en attendant les retardataires. Suivant l'habitude des Indiens, je ne mange pas au milieu de la marche, je me contente d'un morceau de biscuit que je trempe dans l'eau d'une claire fontaine. En me lavant les pieds, je m'aperçois de deux fortes écorchures produites par les lacets; je quitte ces chaussures inutiles et continue la route pieds nus.

A trois heures, nous débouchons sur la place d'un hameau appelé Limon. Une église en chaume, trois huttes servant de magasin pour le quinquina, telle est la capitale qu'on trouve indiquée sur beaucoup de cartes d'Amérique du Sud. Nous sommes à vingt kilomètres de la ville de Mocoa, un peu plus importante parce qu'elle est au centre d'une grande exploitation de quinquina.

On ne trouve rien à manger à Limon : on ne peut s'y procurer ni poisson, ni gibier, ni viande fraîche. Les travailleurs, qui gagnent cinq francs par jour, sont obligés d'en dépenser quatre pour acheter un peu de tafia et de la carne seca. On m'assure qu'à Mocoa le vin ordinaire vaut plus de dix francs la bouteille. L'employé de la Compagnie nous reçoit bien, mais il déguste avec un peu trop d'activité la cachasse que nous lui offrons, et la nuit il nous empêche absolument de dormir en faisant du punch avec Santa Cruz. Une querelle qui s'engage entre les deux buveurs pourrait devenir sanglante si nous n'étions pas là pour maîtriser leur fureur alcoolique.

Nous n'avons d'autres canots à notre disposition que ceux de la Compagnie, qui sont aux ordres de don Fernando. Santa Cruz, audacieux comme un brigand, demande des embarcations de la part de don Fernando lui-même. L'agent consent volontiers à nous conduire jusqu'à une habitation où nous trouverons d'autres embarcations; c'est tout ce que je demande: embarquons vite et partons l.

Après deux kilomètres parcourus en quelques secondes dans la petite rivière de Churugaco, nous débouchons dans le Caqueta ou Yapura. Cette rivière, qui vient de sortir des Andes, n'est pas profonde, mais elle est si rapide qu'on entend au fond de l'eau un bruissement, des crépitations qui sont produites par de petites pierres qui roulent. La navigation en pirogue n'est pas des plus faciles; il faut toute l'habileté d'Apatou pour se lancer au milieu d'une volute que forment les eaux furieuses arrêtées par des roches du fond.

Après deux heures de canotage, nous atteignons Paca-Yaco, habité par deux familles de bons Indiens qui parlent le quichua, c'est-à-dire la langue des Incas. A chaque instant ils disent : Aréca, aréca, ce qui veut dire « oui ». Ce mot nous rappelle aoca, qui est employé dans le même sens par les Oyampis.

i. J'ai reçu à Paris une lettre de M. R. Reyes, regrettant vivement la conduite de son représentant à mon égard. Il profite de cette occasion pour déclarer que, si j'ai la chance d'arriver au terme de mon entreprise, je pourrai dire que je suis le premier blanc qui ait parcouru le Yapura dans toute son étendue.

Ces gens nous fournissent un peu de poisson, que nous savourons bouilli avec des bananes. Voilà deux mois que nous vivons de viande et de poisson salés. Apatou est pressé de quitter ces régions; il brûle d'envie de flécher des coumarous dans les sauts et de tuer des couatas. Ne trouvant pas de canots, je triple la solde de nos convoyeurs pour qu'ils nous transportent un peu plus loin. Après beaucoup d'instances, je les fais partir le lendemain à midi.

Il a plu toute la nuit, le courant est très rapide; nous continuons à entendre un bruit de grêle ou de sel crépitant, produit par l'entrechoquement des cailloux au fond de la rivière. Je suis ravi de voir nos pirogues voler comme des flèches; deux jours de cette marche vont nous éloigner tellement des sources du Caqueta que mon escorte ne pourra plus songer à nous abandonner. Dans l'impossibilité de battre en retraite, il faudra qu'elle aille de l'avant à tout prix ; le succès de ma mission n'est pas loin d'être assuré. Morts ou vivants, nous descendrons, depuis les sources jusqu'à l'embouchure, un des plus grands affluents de l'Amazone.

Apatou néglige les dangers du canotage pour gagner en vitesse. De temps à autre il se lève, il cherche l'endroit où la surface de l'eau paraît plus haute. « C'est là, dit-il, qu'est le courant. » 11 change sa pagaye de main, et, donnant quelques coups vigoureux, il sort des eaux calmes pour s'engager dans le clapotis des vagues. Mes hommes ont peur; je reste impassible pour une seule raison : c'est que j'ai une confiance illimitée dans l'habileté de mon audacieux pilote.

Vers trois heures, le patron de l'autre pirogue nous propose d'arrêter, sous prétexte que l'eau est trop forte pour franchir aujourd'hui le remolino de Ouassi-Panga. » Qui ça, ça ? » demande Apatou. Je lui explique qu'il s'agit d'un tourbillon où l'eau bouillonne et fait des vagues. 11 recommande à l'homme qui est devant de bien s'asseoir et de pagayer fort, puis, enfonçant sa pagaye dans l'eau jusqu'à la poignée, il donne trois coups vigoureux, et nous voilà lancés dans un canal étroit, entre des berges taillées à pic, où l'eau s'engouffre et tressaille en formant des vagues. L'homme de l'avant fait un faux mouvement, et, bondissant par le travers, remplit la pirogue à moitié. « Pagaye, pagaye ! » dit Apatou... Nous courons comme la flèche, et bientôt nous atteignons une eau calme comme celle d'un lac.

En attendant l'arrivée du deuxième canot pour vider l'eau, une partie s'en va en soulevant légèrement la pirogue ; je rejette le reste avec une calebasse. C'est l'affaire de quelques minutes. J'ai vidé tant et tant d'eau au moyen du coui traditionnel des créoles de la Guyane, que je vais presque aussi vite qu'avec une pompe. Ce travail machinal que je fais continuellement en voyage ne m'empêche en rien de faire mes relevés à la boussole, et je diminue les charges d'un équipage qui est toujours réduit à la plus simple expression.

Bientôt la grande pirogue arrive; elle a fait comme nous, elle s'est emplie à moitié.

Vers deux heures, nous apercevons un canot accosté à la rive, qui est presque

partout submergée; nous voyons sur un petit tertre à fleur d'eau un Indien et sa femme qui allument du feu, tandis que deux poules picorent en liberté dans cet îlot, qui n'a pas plus de trois mètres de diamètre. Où vont ces voyageurs avec leurs poules? Ils m'informent qu'ils sont en marche pour Limon, où ils vont échanger ces poules contre des couteaux. Nous nous empressons d'acheter cette volaille et nous remontons dans nos embarcations. Bientôt nous trouvons un endroit où la berge s'élève d'un pied au-dessus de l'eau. Nous devons nous y arrêter, car la nuit approche et peut-être irions-nous bien loin pour trouver un autre point favorable.

Il pleut dans la soirée ; l'eau monte si rapidement que vers dix heures nous ne sommes plus qu'à cinq centimètres au-dessus du niveau de la rivière. Nous sommes obligés de remettre nos bagages dans les canots et de nous tenir prêts à embarquer.

Après une nuit d'insomnie, non seulement à cause de la pluie, mais encore des moustiques, nous nous endormons tous d'un profond sommeil un peu avant l'aube.

Au réveil, je vois ma pirogue pleine d'eau. Le retrait rapide de la rivière est la cause de cet accident, qui est très grave, plus terrible que tout ce que nous avons jamais éprouvé, carmes trois chronomètres sont complètement avariés.

Partisde bonne heure, nous arrivons avant midi à une habitation appelée Yura-Yaco, du nom d'un bel affluent de gauche qui se trouve un peu en amont. Le Yura-Yaco est, dit-on, navigable à huit jours de canotage en remontant ; ses sources sont dans l'Etat de Tolima (Colombie), où l'on élève du bétail.

Le chef de l'habitation est un métis blanc-noir et Indien. Ce pauvre homme, qui, par une amère dérision, s'appelle Fortunato, est hideux à voir. Sa figure, ses mains et ses pieds sont parsemés de taches blanches et noires qui le font ressembler à un cheval pie. Ici le pigment, c'est-à-dire la matière colorante, a complètement disparu, et la peau, qui est insensible à ce niveau, est blanchâtre comme une vieille cicatrice. A côté la peau présente la teinte noire bleuâtre d'un fourneau de fonte frotté avec de la plombagine.

La femme de Fortunato, qui a trente ans de moins que son mari, est une blanche de race pure, qui serait charmante si elle n'était frappée elle-même de celte affreuse affection cutanée que les indigènes appellent caratè et que nous croyons être du vitiligo. Les enfants, qui sont d'ailleurs très gentils, présentent les couleurs de peau les plus variées; deux petites filles sont absolument blanches, tandis qu'un garçon a les cheveux crépus d'un mulâtre. Le père rougit d'orgueil lorsque Sanla Cruz lui dit que ses filles lui ressemblent como un huevo d otro (comme deux œufs).

Le caraté n'existe pas dans le Caqueta seulement ; nous l'avons observé chez les Ticounas du Javari, quelques Indiens de l'Iça, et un malheureux blanc, qui. après quatre mois d'excursion dans celte rivière, n'osait plus rentrer en Colombie sous prétexte qu'il ressemblait à un gros poisson, le bagre [el bagre) du rio Magdalena. Je crois qu'une des causes de cette affection réside dans les piqûres des pions, qui ne

cessent d'enfoncer leurs dards venimeux dans la peau de la figure et des extrémités. Déjà le dos de mes mains est si noir qu'à une faible distance on pourrait croire que je porte des gants. C'est que les gouttelettes microscopiques du sang qui restent au niveau de chaque piqûre sont si rapprochées qu'elles semblent se confondre.

La bonne femme de Fortunato est une cuisinière qui serait digne d'accompagner un empereur voyageant dans les forets de l'Amérique. Elle nous prépare des bananes frites à la graisse de pécari que je trouve supérieures aux pommes de terre soufflées que savourent les princes de la terre d'Europe. Son mari, qui s'engage à m'accompagner jusqu'à la chute Araraquara, me demande un jour de liberté pour faire ses préparatifs : ce que j'accepte volontiers.

Nous nous mettons en route avec deux canots. Suivant mon habitude je monte le plus petit, avec le fidèle Apalou, deux Indiens Carijonas et le vieux Fortunato. Ce dernier ne pouvant pagayer à cause de l'état déplorable de ses mains, je le place sur un petit banc devant moi en lui indiquant pour travail de vider l'eau et de m'indiquer les noms des îles et des affluents que nous allons rencontrer. J'éprouve quelque peine à m'habituer à cette figure aussi repoussante que celle d'un lépreux, mais cet homme m'est tellement indispensable qu'il faut que je l'envisage de bonne grâce.

Bientôt la rivière, s'élargissant, commence à serpenter en formant de grands arcs dont la corde est représentée par un canal étroit que les gens de l'Amazone appellent parana et les Espagnols brazuelo (petit bras).

Les rives basses ne présentent pas d'endroits convenables pour camper. Il va faire nuit; nous devons nous arrêter sur la pointe d'un îlot qui est recouvert de balisiers comme tous les terrains marécageux. Apatou fauche ces grandes feuilles avec son sabre et fait une litière sur laquelle nous étendons nos couvertures. II serait plus salubre de coucher dans un canot, mais mon embarcation est si petite que je ne peux m'y étendre. Mes pieds heurtent à chaque instant un obstacle, et mes petites blessures, ravivées par les moustiques, ne peuvent se guérir. D'ailleurs ma présence au milieu de l'équipage est indispensable : mes gens ne sauraient murmurer en me voyant partager toutes leurs misères.

1er juin. — N'ayant pu faire de feu à cause de l'humidité du sol, nous avons dû nous coucher sans autre aliment que de la cassave et un peu d'alcool dédoublé avec l'eau de la rivière. Santa Cruz, qui montre une énergie admirable, se lève à quatre heures et demie et va chercher un terrain propice pour faire bouillir un maigre échassier tué la veille.

Je voudrais quitter ce poste affreux avant le jour, mais j'ai besoin de clarté pour faire mon tracé à la boussole, que je veux exécuter sans la moindre lacune. A six heures, en faisant une tournée pour voir si nous ne laissons pas quelque bagage à la traîne, j'aperçois un gros serpent boa qui a sans doute passé la nuit à dix pas de nous. Apatou m'avait prévenu qu'il y avait quelque mauvaise bête par là, car il avait perçu une odeur musquée désagréable.

Nous arrivons vers neuf heures à une petite habitation appelée Quinoro. Quelle n'est pas notre surprise en voyant autour d'une hutte une vache, deux moutons et de nombreux cochons! Le nommé Bernabé Cabreiro, fuyant une révolution, a descendu le Yura-Yaco avec sa femme, ses enfants et ses animaux domestiques. Il avait un bœuf,

mais il l'a tué parce qu'il manque de pâturage. Le Yapura comme l'Iça est partout recouvert d'une forêt sans limite.

J'achète un petit cochon au prix de huit francs, et six œufs à raison de cinquante centimes la pièce. Je vois dans l'habitation deux jeunes Indiennes de la tribu des Tamas qui viennent du rio Caguan. Elles ont un air de famille très frappant avec les femmes de la Guyane. De plus, elles ont des habitudes que nous avons observées chez les

Galibis ; ainsi elles portent une grosse épine noire dans le lobule du nez et une autre dans la lèvre inférieure. L'une d'elles est occupée à broyer du maïs avec une grosse pierre ayant tout à fait la forme d'un croissant; cet ustensile de ménage est commun dans l'Iça, où je m'en suis procuré un bel échantillon que j'ai expédié par le Canuman. J'ai trouvé une pierre semblable aux environs de la ville de Para, où elle était employée par les anciens indigènes.

Le nommé Cabreiro me donne sur le Yapura quelques indications qui me sont d'ailleurs confirmées par mon guide. Les pluies commencent au mois de mars et durent jusqu'en août. La crue de la Saint-Jean (24 juin) est réputée pour sa violence. En août et en septembre, la navigation en pirogue est parfois gênée par un vent très fort qui soulève des vagues.

Nous arrivons vers midi à un petit hameau composé de trois huttes, où se trouvent des Indiens appelés Carijonas, qui vivent sous la direction d'un agent du gouvernement colombien.

Ce corrégidor, c'est ainsi qu'on l'appelle, est chargé de la direction de tous les habitants du Yapura ; mais, n'ayant à administrer que deux petites familles d'Indiens et quelques mulâtres disséminés vers les sources, il s'occupe à récolter du caoutchouc, de l'ivoire végétal et du cacao, qu'il échange contre de petits couteaux et du calicot. Il est atteint d'une tumeur du pied que les créoles de la Guyane appellent crabe. Ayant eu l'occasion de guérir un nègre après l'extirpation, je propose le même traitement ; mon hôte accepte, et, sortant un bistouri, je l'opère séance tenante. Il y a une forte hémorragie, mais je l'arrête facilement avec une cautérisation au fer rouge.

Le corrégidor, embarrassé pour récompenser mes services, manifeste le regret de ne pouvoir m'escorter à quelques journées de canotage. « Je n'ai pas besoin de vous, lui dis-je; autorisez-moi seulement à recruter deux hommes parmi vos Indiens.» 11 me répond : « Faites ce que vous voudrez. »

A ce moment Santa Cruz vient m'informer que le couata qu'il a tué en route est déjà cuit ; il est bien gras, bien dodu : nous allons faire un repas exquis. Je descends de la hutte, bâtie sur pilotis comme celles des Indiens de l'Oyapock, et je vais rejoindre mon équipage qui fait bouillir la marmite à l'ombre d'un gros arbre sur le bord de la rivière.

Apatou vient au-devant de moi avec un air radieux; c'est qu'il vient de faire une grande découverte: les Indiens Carijonas appellent le feu tata et l'eau touna. C'est tout à fait le même langage que dans l'intérieur de la Guyane. Ces gens, qui ont un air de famille très frappant avec les Roucouyennes, sont ravis de nous entendre parler leur langue ; je donne à chacun un sabre, une hache, un couteau et quelques mètres de calicot, et ils s'engagent à me suivre jusqu'à une grande chute appelée Araraquara. Un de ces hommes porte des ornements absolument semblables à ceux que j'ai vus chez les Indiens Macoussis de la Guyane anglaise et les Roucouyennes. Ce sont des pendants

d'oreilles en argent en forme de triangle, et une languette de même métal fixée à la lèvre inférieure. Ces objets ont été fabriqués avec des pièces de monnaie. Les Roucouyennes font les mêmes parures avec des morceaux de fer-blanc. Les boîtes de sardines que j'ai transportées dans le haut Maroni ont été transformées en pendants d'oreilles qui se sont répandus chez tous les indigènes de la Guyane.

J'ai dit que les Roucouyennes trouvaient l'idéal de l'élégance dans la proéminence du ventre, et qu'ils se recouvraient l'abdomen de nombreuses ceintures pour en augmenter le volume. Les Carijonas remplacent les ceintures en poil de couata par des cercles en bois réunis par des lianes. Cette espèce de cuirasse recouvre l'abdomen

INDIEN CAKIJONA

jusqu'à la base de la poitrine, et par devant tombe un petit tablier en écorce. Ce vêtement incommode se porte jour et nuit jusqu'à usure complète. Je veux m'en procurer un, mais c'est très difficile, parce qu'il est impossible de le sortir sans le couper. Enfin un jeune homme, séduit par une belle ceinture rouge que je lui offre en échange, fait tous ses efforts pour sortir de cette véritable carapace. Après une heure de contorsions qui rappellent la langouste sortant de son enveloppe calcaire, j'obtiens ce vêtement, qui figure aujourd'hui dans ma collection.

Dans la soirée, les femmes font griller des graines de cacao et les écrasent avec une grande pierre en forme de croissant que nous avons déjà mentionnée. En ajoutant un peu de jus de canne à sucre, nous avons du chocolat, que je trouve préférable au meilleur que j'aie dégusté en Europe.

2 juin. — Nous nous mettons en route vers huit heures. J'ai un superbe équipage : sept canotiers, dont trois dans ma pirogue; avec Santa Cruz et Fortunato nous sommes en tout dix hommes armés de deux fusils, d'un petit revolver, d'arcs pour flécher le poisson, et de sarbacanes pour tuer les singes avec de petites flèches empoisonnées.

J'ai fait embarquer les deux Carijonas dans mon canot pour avoir l'occasion de causer avec eux et de pouvoir établir un parallèle entre leur langage et celui de mes amis les Roucouyennes.

Il pleut dans la matinée, mais cela ne nous empêche pas de naviguer; au plus fort du grain je me mets à couvert sous un pamaeari, c'est-à-dire sous une natte en feuilles de palmier disposée sur des arceaux. Pour ne pas être mouillé, Apatou quitte sa chemise et me prie de la cacher.

Bientôt nous rencontrons deux canots montés par des Indiens peints au genipa comme les indigènes de la Guyane : ce sont des Carijonas. Mon canot s'approche résolument de l'un d'eux, tandis que l'autre prend la fuite. Dans ce dernier je distingue une pauvre femme absolument nue qui porte un enfant dans un petit hamac ; les Indiens de mon canot causent avec leurs compagnons et je m'aperçois qu'ils se traitent entre eux de câlina. Nous sommes frappés d'entendre ce mot qui est constamment employé par les Roucouyennes pour désigner leurs compagnons, c'est-à-dire tous les individus de race indienne.

Pourquoi donc l'autre canot s'est-il sauvé? C'est que la femme que nous avons aperçue vient d'accoucher. Si le nouveau-né voyait un blanc, il tomberait malade et ne manquerait pas de succomber. Apatou me dit que ce préjugé existe chez tous les Indiens de la Guyane ; une femme, récemment accouchée, refuse obstinément de montrer son enfant aux nègres aussi bien qu'aux blancs. La malheureuse est exposée à la pluie sans vêtement; c'est que, chez les Carijonas comme chez les Roucouyennes, une femme qui vient d'être mère est condamnée à la nudité pendant quelques jours. Avec des usages pareils, qui pourrait s'étonner de la disparition rapide des indigènes de l'Amérique du Sud? Est-il au monde des gens assez cruels pour faire naviguer une femme une heure après ses couches? Quant aux enfants à la mamelle qu'on entraîne dans de lointaines expéditions, ne sont-ils pas voués à une mort certaine?

A midi, nous passons devant un grand affluent qui ne mesure pas moins de la moitié du haut Caqueta : c'est l'Oteouassa. En remontant celte rivière on trouve deux grandes huttes d'Indiens Coréguajes établis à deux jours de l'embouchure. A une semaine de navigation on rencontre quelques gens civilisés qui exploitent le quinquina.

A une heure et demie, nous passons devant une île appelée Couay ; remarquons que ce nom sert à désigner le palmier miritis dans la langue des Carijonas comme chez les Roucouyennes.

A deux heures, nous nous arrêtons quelques instants près des îles Cosacunti, où se voit une hutte abandonnée par les Indiens Carijonas. En parcourant cette masure, je trouve un petit banc excavé, absolument semblable aux sièges des Roucouyennes. Des sculptures grossières ont la prétention d'imiter un oiseau de proie, une sorte d'urubu,

que les Carijonas aussi bien que les Roucouyennes appellent atoura. Cette espèce d'idole n'est pas seule : en regardant dans tous les coins, je trouve un morceau de bois spongieux taillé sous forme d'un homme aux jambes écartées, semblable à des dessins du Yary que j'avais pris pour des grenouilles. J'apprends que ces images grossières ont pour but d'éloigner les mauvais esprits, qui sont seuls redoutés par les indigènes du Yapura el des Guyanes.

Nous arrivons le 3 à l'embouchure de la crique Sanla Maria, dans l'intérieur de laquelle se trouve un hameau d'Indiens Coréguajes. Santa Cruz, qui connaît d'autant mieux les Indiens que sa mère était de celte race, me dit qu'il produira un grand effet en partant en avant pour annoncer l'arrivée d'un grand chef '(c'est moi), dont lui-même est le lieutenant.

A l'arrivée, j'aperçois au pied d'une colline une vingtaine d'Indiens, hommes et femmes, qui nous attendent au débarcadère. C'est le moment de faire une démonstration. Apatou tire une salve de quatre coups de fusil.

INDIEN CORÉGUAJE

Dans la soirée, nous assistons à des danses que je vois avec le plus vif intérêt, cherchant un rapport entre les usages de ces Indiens et ceux de la Guyane. Apatou est ravi lorsqu'il reconnaît un air que nous avons entendu chanter dans le Yary et le Parou. « Tout çà même moun, » dit-il. Je suis de son avis ; plus je vais, plus je trouve de rapprochements entre les indigènes du Yapura et ceux de la Guyane. Je commence à croire qu'ils appartiennent tous à une même famille. Le chef, qui a bu le yahé, une liqueur enivrante faite avec une écorce macérée dans l'eau, donne une consultation à un de mes hommes qui est malade. Ce médecin-sorcier opère de la même façon que les piays de la Guyane ;

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