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INDIEN CO RÉGU A JE

Je fais une collection de très jolies couronnes de plumes qui portent à l'arrière une longue traîne composée de queues d'oiseaux.

J'ai fait remplir un album de dessins originaux des Coréguajes et des Carijonas; ils ont la plus grande analogie avec ceux que nous avons recueillis en Guyane.

A l'instar des Roucouyennes, les Carijonas ne partent jamais en voyage sans se peindre au roucou et au genipa. J'obtiens sur ces matières colorantes des indications de

visu qui m'avaient échappé en Guyane. Pour préparer le roucou, on jette les graines dans un récipient contenant de l'eau et on les écrase avec un pilon. Le liquide est passé sur un tamis et reçu dans une marmite que l'on met sur le feu. On remue avec une cuiller, et au bout de quelques heures on obtient une pâte épaisse, rouge, légèrement huileuse, avec laquelle on forme des pains analogues à ceux que les créoles font avec le cacao.

On trouve un petit bâton de roucou dans tous les pagaras des Indiens Carijonas. Lorsqu'ils veulent s'en servir, ils s'enduisent la paume des mains avec de l'huile de carapa qu'ils frottent sur le bâton de roucou. La couleur se dissout bien vite dans la matière grasse, et il suffit de passer la main sur le corps pour devenir rouge comme un crabe cuit ou un soldat anglais. Ce sont les femmes qui peignent leurs maris, et, quand elles ont fini, elles se barbouillent tout le corps avec le restant de la couleur. Ayant demandé à un Indien pourquoi ils se peignaient ainsi, il me dit que c'était pour se tenir chaud.

Le 7 juin, j'aperçois la tête d'un sentier sur la rive droite; nos cœurs palpitent à la seule idée que nous allons rencontrer des êtres humains. Nous ne voyons pas d'abatis dans les environs : c'est que le village est dans l'intérieur de la forêt.

« Allons, Apatou et Santa Cruz, prenez vos fusils et cherchez des habitants. »

Je voudrais les accompagner, mais les blessures de mes pieds, envenimées par les piqûres des pions et des moustiques, m'empêchent absolument de marcher.

« Ne craignez rien avec vos fusils, moi je garderai le canot avec mon revolver. »

Dix minutes après, voilà l'expédition qui revient sans avoir rien vu. Pendant ce temps, je suis allé jusqu'à l'autre rive, où j'ai trouvé derrière un îlot un tronc de palmier évidé, qui ressemble à une auge plutôt qu'à une embarcation. Cette pirogue doit appartenir à des gens bien arriérés, puisqu'ils n'ont que des haches en pierre pour creuser leurs canots. La large piste aboutit au rivage, l'habitation ne doit pas être bien éloignée.

« Allons, camarades, vous n'avez plus de vivres, il faut en trouver à tout prix. »

Je saute à terre, et en route! Tout le monde me suit, à l'exception de trois hommes qui gardent les canots. J'éprouve de la peine à marcher au début, mais bientôt mes blessures s'échaufl'ent, et j'avance d'un pied léger. Nous sommes partis vers deux heures et demie; il y a peu de temps à perdre, car il faudra retourner au camp pour la nuit.

Vers trois heures, nous entendons le chant sonore du paraqua. Apatou s'arrête pour bien écouter; on entend paraqua ! paraqua ! dans deux directions. Ce sont des oiseaux qui s'appellent... « Non, me dit Apatou, le deuxième chanteur n'est autre qu'un Indien. »

Marchons toujours, nous ne devons pas être éloignés de l'habitation; mais nous la cherchons en vain.

Le 11, nous rencontrons une petite chute où nous manquons de chavirer à cause d'une panique de mes hommes qui n'ont pas la pratique de cette navigation. Le 13, nous arrivons au saut Cuemany, que les indigènes considèrent comme infranchissable. Apatou s'y engage, mais il manque de périr avec trois canotiers. Ils ont couru un danger si sérieux qu'ils ont été forcés de jeter à la rivière les bagages et leurs vêtements. Mon pirate des Andes a été saisi d'une telle frayeur qu'il en devient malade.

Le 14 juin, à midi, nous rencontrons le grand saut Araraquara, ainsi nommé parce que les berges de la rivière sont si hautes que les aras y font leurs nids (arara, ara; quara, nid).

Il faut abandonner ma dernière embarcation et chercher un chemin par terre. Nous atteignons un grand plateau formé par un grès analogue à celui qu'on rencontre dans les Vosges. C'est au milieu de cette montagne que le Yapura a été obligé de s'ouvrir un passage ; ses berges blanches, formées de roches fendues en long et en travers, ressemblent à des murailles élevées par des géants. Les eaux mesuraient tout à l'heure une largeur de sept à huit cents mètres. Jugez quelle vitesse elles acquièrent

tout à coup, en pénétrant dans un couloir qui n'en mesure pas plus de cinquante à

soixante.

Après un kilomètre de course vertigineuse, la rivière redevient calme. Je me demande si nous avons trouvé un port. Non, c'est un barrage, une chute au-dessus de laquelle les eaux éprouvent un moment d'arrêt, puis se jettent dans un abîme de trente mètres.

La marche est pénible et dangereuse, à cause des crevasses qui coupent la roche. Un de mes hommes tombe dans l'une d'elles avec une dame-jeanne de farine; il a la chance de ne pas disparaître, parce que le ventre de ce récipient l'arrête dans le précipice.

Parti en éclaireur avec Apatou. Nous marchons six heures sans trouver un sentier. La nuit approche lorsque nous rencontrons une piste qui nous conduit au pied de la chute. Nous prenons un bain sur une plage de sable où les eaux, sortant du gouffre, forment des vagues comparables à celles d'une mer furieuse. Nous allions nous coucher sans souper, mais voici que nos compagnons arrivent successivement et apportent les vivres et les bagages.

N'ayant pas d'embarcation, je fais couper cinq arbres pour construire un radeau.

Nous n'avons pas fait trois heures de marche que j'aperçois un canot monté par trois Indiens appelés Ouitotos l. Je les fais venir et ils offrent de me conduire à leur village. Apatou, qui m'accompagne, remarque que les bancs de la pirogue sont d'un bois très lourd et portent une corde à l'extrémité. Ce sont de véritables massues avec lesquelles nos hôtes pourraient nous assommer en route. Nous mettons deux heures pour atteindre un village situé sur les bords d'une rivière appelée Arara.

Une grande agitation règne dans la tribu ; les hommes font des gestes animés comme s'ils se querellaient, les femmes circulent avec précipitation, les enfants se sauvent dans le bois.

En entrant dans une maison, je remarque un maxillaire inférieur suspendu audessus de la porte, et quelques flûtes faites avec des os humains. Dans un coin, j'aperçois un tambour surmonté d'une main desséchée, recouverte de cire d'abeille.

Les hommes ont les bras et les jambes peints en noir bleuâtre avec du genipa, les lèvres et les dents en noir foncé avec la tige du balisier, et le bord des paupières en rouge vif avec du roucou. Quelques-uns ressemblent à de vrais diables. Les femmes ont tout le corps, à l'exception du cou, couvert d'une substance noire sur laquelle sont figurés des dessins blancs et jaunes. C'est une espèce de caoutchouc à la sortie de l'arbre, et qui devient noir au contact de l'air. Ils l'étendent à l'état liquide et le saupoudrent, pendant qu'il durcit, avec des matières colorantes. Ils emploient pour les

1. Le mot ouitoto signifie « ennemi » dans la langue des Carijonas et des Roucouyennes. Ces Indiens se désignent entre eux sous le nom de macoutchi, macuchi.

dessins blancs une argile semblable au kaolin, et pour les jaunes de l'amadou pulvérisé produit par certaines fourmis.

Les hommes ont une manière étrange de priser; la tabatière est formée d'un gros bulime dont la base est obturée par une aile de chauve-souris fixée avec du balata (guttapercha). L'extrémité du cône porte un os creux par lequel on verse une poudre aromatique dont je ne connais pas la composition. Pour porter la poussière aux narines, ils se servent d'un insufflateur composé de deux os creux d'oiseau soudés avec du balata : une branche étant introduite dans la bouche et l'autre dans une narine, il suffit de souffler pour envoyer la poudre dans les parties les plus reculées de la muqueuse pituilaire. Telle est la manière d'opérer de l'égoïste; les gens sociables ont un autre appareil : ce sont deux os disposés en X. Les amis s'approchent et soufflent à l'unisson, ils s'envoient réciproquement la prise.

Ces Indiens fument des cigares qui n'ont pas moins de quatre centimètres de diamètre et qui renferment un peu de tabac entouré de feuilles de bois-canon. Chacun aspire trois bouffées et passe le cigare à son voisin.

Pendant qu'Apatou surveille la maison, je vais faire une ronde dans l'abatis. J'aperçois une poterie contenant de la viande fumante. C'est la tête d'un Indien qu'une femme fait cuire.

Je n'ai guère envie de m'attarder ici ; je fais entendre que je veux acheter un canot et rejoindre mon radeau.

Nouvelle agitation à mon départ. Deux chefs se querellent au sujet d'un jeune homme qui paraît étranger à la tribu. L'un veut le faire embarquer et l'autre le retient.

Enfin nous partons avec deux pirogues, et, portés par le courant, nous rejoignons bien vite nos compagnons. J'achète une des embarcations et fais démarrer le radeau. Nous sommes déjà en route, lorsque je vois un Indien blotti au milieu de mes bagages. Je le prie de s'en aller ; il débarque, mais en m'adressant un regard singulier, que je ne comprends malheureusement que lorsqu'il est déjà loin et fait des gestes de désespoir. Je devine trop tard que ce jeune homme est un prisonnier que ces Indiens voulaient vendre. Il eût été très heureux de sortir des mains de ses ennemis pour venir avec nous.

Le 19, nous arrivons à un petit village de Carijonas.

Pendant la nuit, arrive un des leurs qui paraît avoir la tête égarée par les dangers qu'il vient de courir. Il voyageait avec deux hommes dans la rivière Arara, lorsqu'il fut surpris et fait prisonnier par les Ouitotos. Séance tenante, un de ses camarades fut attaché à un arbre par les mains et les pieds, et tué d'une flèche empoisonnée. Pendant le supplice, le malheureux pleurait comme un enfant, en disant : « Pourquoi me tuez-vous? » Les autres de répondre : « Nous voulons te manger, parce que les tiens ont mangé un des nôtres. » Ils passèrent une perche entre les pieds et les mains

attachés, et transportèrent le corps à la plage comme un simple pécari. La chair fut distribuée par le chef, qui envoya des morceaux aux tribus voisines.

Le spectateur de ces scènes horribles parvint à s'échapper pendant la nuit, et descendit la rivière dans un tronc d'arbre, qu'il évida avec une hache de pierre. Le troisième prisonnier était le jeune homme que les Ouitotos voulaient vendre. Qu'est— il advenu de ce malheureux? 11 y a tout lieu de croire qu'il n'a pas tardé à être égorgé.

La suite du voyage est des plus dangereuses et des plus pénibles. Le jour, nous avons les pieds dévorés par des mouches qui sucent le sang et laissent dans la plaie un venin qui occasionne de la tuméfaction et des ulcères. La nuit, c'est tantôt la pluie, tantôt les moustiques ou les Indiens qui nous empêchent de dormir.

Plusieurs fois nous sommes assaillis par des menaces et des provocations qui nous mettent hors de nous. J'ai grande peine à empêcher mes hommes de tuer quelquesuns de ces misérables. En maintes circonstances, j'ai moi-même beaucoup de peine à me contenir.

Dans la matinée du 22, un chef, qui m'a d'abord bien reçu -, me somme inopinément de lui livrer mes bagages. Une telle audace me révolte, je le pousse vigoureusement et il va tomber à la renverse contre la paroi de la hutte... Un de ses lieutenants veut prendre sa défense ; il me couche en joue, mais son arme s'abaisse rapidement devant le regard d'Apatou, qui se prépare à lui envoyer une balle dans la tête. Je punis l'arrogance de ces Indiens en les forçant à donner des fêtes en mon honneur. Ils se mettent à danser au coucher du soleil ; mais, au lieu d'instruments de musique, ils portent les uns des sabres, les autres des flèches empoisonnées.

Vers dix heures, arrivent deux canots chargés d'Indiens qui viennent sous prétexte de danser. Nous nous retirons à minuit dans une hutte que j'ai fait construire sur la rive, à portée de nos canots. Les Indiens s'approchent pour nous attaquer vers quatre heures du matin ; ils pensent que nous dormons d'un profond sommeil, mais en un instant nous sommes debout, le fusil en main, prêts à faire feu. Devant cette attitude, le touchao et son lieutenant cachent leurs armes et font semblant d'aller se laver à la rivière. Je vais à leur rencontre et les amène malgré eux dans ma hutte. Ayant confié ces deux otages à la garde d'Apatou, je dors paisiblement jusqu'au lever du soleil.

Ce chef, qui veut me traiter en vaincu sans combat, n'a pas moins de dix fusils, et autant de sabres de cavalerie, de véritables lattes de cuirassiers. Bien que vivant à une distance de deux cents lieues de l'Amazone, il possède quatre coffres remplis de tous les objets qui servent à la vie civilisée. Pourquoi donc ces sauvages de l'intérieur sontils mieux pourvus que les habitants de l'Amazone?

1. L'ayant trouvé occupé à fabriquer du curare, il m'a montré toutes les plantes dont il se servait. Entre autres, j'ai recueilli une espèce nouvelle de strychnos dont l'écorce de la tige a tous les effets du curare (Strychnos yapurensis, Planchon).

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